Fabian Scheidler, L’ombre de l’hydre, 2020

pandémies, crise de la biosphère
et limites de l’expansion

La crise du coronavirus a révélé une ambivalence fondamentale de notre civilisation : tandis que tous les moyens ou presque sont bons pour endiguer le Covid-19 – même une paralysie temporaire de l’économie –, les gouvernements n’ont en quarante ans presque rien fait pour désamorcer la crise climatique. Il aurait fallu pour cela remettre en question l’expansion et l’accumulation sans fin. Nous voilà donc face à un moment charnière : à quand la fin de la mégamachine ?

 

Une dizaine d’années seulement après le krach financier de 2008-2009, la crise du coronavirus a de nouveau violemment ébranlé l’économie globale. Bien que ces deux crises aient des causes très différentes, elles ont pourtant en commun de mettre en lumière la vulnérabilité et l’instabilité croissante de l’ordre mondial actuel. Un aspect de cette perturbation n’a pas encore suscité l’attention qu’il mérite : le lien entre les pandémies et la destruction de la biosphère, qui progresse à toute vitesse. Lire la suite »

Alexis Vrignon, Six siècles de débats sur le climat, 2021

Jean-Baptiste Fressoz & Fabien Locher,
Les Révoltes du ciel.
Une histoire du changement climatique XVe-XXe siècle,
Seuil, 2020. (320 p., 23€)

 

Dès les débuts de l’époque moderne, les sociétés occidentales débattent et s’inquiètent du climat, de son évolution et de la responsabilité des humains. Sur cette question comme sur bien d’autres, l’idée qu’un grand partage aurait longtemps prévalu entre nature et culture s’en trouve fragilisée.

 

Les révoltes du ciel porte comme sous-titre Une histoire du changement climatique XVe-XXe siècle mais Jean-Baptiste Fressoz et Fabien Locher, les deux auteurs, n’entendent pas faire œuvre de climatologie historique, démarche qui consisterait à documenter les étapes des modifications durables du climat global de la planète sur près de cinq siècles. Le lecteur pourrait y chercher une généalogie des découvertes scientifiques conduisant au diagnostic contemporain du réchauffement climatique qui irait de Fourrier aux travaux du Giec en passant par Svante Arrhenius ou John Tyndall[1] mais, là encore, telle n’est pas la perspective des deux auteurs.

Leur projet d’histoire environnementale est différent et induit un pas de côté qui en fait tout son intérêt. Tout au long des 16 chapitres de l’ouvrage dont 10 sont consacrés à la période allant de la Révolution au dernier tiers du XIXe siècle, ils s’attachent en effet à décrire les « contextes politiques, théologiques, impériaux et savants au sein desquels le changement climatique fut perçu, pensé, anticipé, craint, enduré mais aussi célébré depuis le XVIe siècle » (p. 221) pour démontrer que, durant toute cette période, les sociétés occidentales ont débattu du changement climatique. Lire la suite »

Bifurquons, maintenant !, 2022

Un second et ultime appel des diplômés d’AgroParisTech

La semaine dernière, une poignée d’élèves d’AgroParisTech profitaient de la cérémonie de remise de leurs diplômes pour lancer un appel à la désertion (texte et vidéo). Ce mercredi 18 mai à midi, vient d’être mis en ligne un second appel qu’ils présentent comme le dernier et qui s’achève par une invitation et un rendez-vous. Le voici.

Le constat est clair : ce système est un monstre à bout de souffle.
Personne ne nous a contredit sur ce point.
Et des millions ont même partagé notre cri de liberté.
Vous êtes si nombreuses à nous en avoir parlé, à en avoir parlé à d’autres ! Lire la suite »

Remise des diplômes AgroParisTech, Appel à déserter, 2022

Huit jeunes ingénieur.es d’AgroParisTech ont appelé leurs camarades de promotion à déserter de leurs « jobs destructeurs » et à ouvrir « d’autre voies », lors de leur cérémonie de remise de diplôme, le 30 avril. Nous publions leur déclaration.

Les diplômé.es de 2022 sont aujourd’hui réuni.es une dernière fois après trois ou quatre années à AgroParisTech. Nous sommes plusieurs à ne pas vouloir faire mine d’être fières et méritantes d’obtenir ce diplôme à l’issue d’une formation qui pousse globalement à participer aux ravages sociaux et écologiques en cours. Nous ne nous considérons pas comme les « Talents d’une planète soutenable » [nouvelle devise d’AgroParisTech].

Nous ne voyons pas les ravages écologiques et sociaux comme des « enjeux » ou des « défis » auxquels nous devrions trouver des « solutions » en tant qu’ingénieures. Nous ne croyons pas que nous avons besoin de « toutes les agricultures ». Nous voyons plutôt que l’agro-industrie mène une guerre au vivant et à la paysannerie partout sur terre. Nous ne voyons pas les sciences et techniques comme neutres et apolitiques. Nous pensons que l’innovation technologique ou les start-up ne sauveront rien d’autre que le capitalisme. Nous ne croyons ni au développement durable, ni à la croissance verte. Ni à la « transition écologique », une expression qui sous-entend que la société pourra devenir soutenable sans qu’on se débarrasse de l’ordre social dominant.Lire la suite »

Raphaël Deschamps, Sans smartphone, pas de liberté ?, 2021

N’est-il plus possible d’imaginer préserver des libertés publiques sans avoir recours à un « smartphone », à une caméra et à toute l’infrastructure numérique que cette quincaillerie alimente et génère ? N’est-il pas contradictoire et singulièrement imprudent d’attribuer à un instrument symbolique de la « start-up nation », un rôle central dans le combat pour la liberté ? Retour critique sur la contestation de la loi Sécurité Globale.

 

On ne trouvera nulle mention de la crise (dite) sanitaire et ses innombrables conséquences dans ce texte écrit début 2021 en marge de la contestation de la loi sécurité globale. Cependant, les inquiétudes plus anciennes qui s’y manifestent ont depuis grandies très au delà de nos craintes d’alors, il faut bien le reconnaitre.

On pense d’une part à la capacité accrue des troupes régulières de la technocratie au pouvoir, à faire feu de tout bois pour mener leur offensive de numérisation de nos vies et d’autre part aux moyens, qui parfois trahissent les fins, dont un large spectre de la gauche accepte de se doter pour, soi disant, y résister. Alors que le QR code est devenu en quelques mois le sésame providentiel pour un fonctionnement « normal » de notre société de masse, nous avons appris, dans le meilleur des cas, à nous contenter sur cette question du silence ou de l’absence complice de la gauche et de l’extrême gauche. Plus souvent hélas, il aura fallu subir les appels à soutenir, voire à durcir, au nom du camp anticapitaliste et des classes populaires, les protocoles de gestion électronique des populations. Lire la suite »

Low-Tech Magazine, Aveuglés par l’efficacité énergétique, 2018

Se concentrer sur l’efficacité énergétique, c’est rendre indiscutables nos modes de vie actuels. Pourtant, changer nos modes de vie est essentiel pour atténuer le changement climatique et réduire notre dépendance aux énergies fossiles.

 

Politiques d’efficacité énergétique

L’efficacité énergétique est une pierre angulaire des politiques visant à réduire les émissions de carbone et la dépendance vis-à-vis des combustibles fossiles dans le monde industrialisé. L’Union européenne (UE) s’est par exemple fixé comme objectif de réaliser 20 % d’économies d’énergie grâce à des améliorations sur le plan de l’efficacité énergétique d’ici 2020, et 30 % d’ici 2030. Les mesures de l’UE visant à atteindre ces objectifs de l’UE comprennent des certificats d’efficacité énergétique obligatoires pour les bâtiments, des normes minimales d’efficacité énergétique et l’étiquetage de divers produits tels que les chaudières, les appareils ménagers, l’éclairage et les téléviseurs, et des normes de performance en matière d’émissions pour les voitures [1]. Lire la suite »

Radio: Matthieu Amiech, Compter, gérer, exploiter, 2021

Pourquoi résister à l’informatisation du monde ? Comment l’économie règne aujourd’hui sur nos vies ? Pourquoi les écologistes doivent critiquer radicalement la technologie et la société industrielle de masse ? Comment s’en défaire ?

Ce sont les questions que nous sommes allés poser à Matthieu Amiech, une des plumes du groupe Marcuse qui a signé le livre La Liberté dans le coma. Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer en 2013 (réédition 2019). Il participe également aux éditions La Lenteur et au groupe Écran total de résistance à l’informatisation et à la gestion de nos vies.

[Voir plus bas sur cette page le texte Peut-on s’opposer à l’informatisation du monde ?]

Une interview réalisée par les membres du blog Floraison en octobre 2021.

Compter, gérer, exploiter, ainsi va la mégamachine bureaucratique:

.

Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.

.
Émission Racine de Moins Un n°73,
diffusée sur Radio Zinzine en janvier 2022.

.

Radio Zinzine
2021: 40 ans de Radio Zinzine

.Lire la suite »

Christophe Bonneuil, La biologie dans l’ère du soupçon, 2000

La question du « risque génétique » remonte au début des années 1970, alors que la biologie moléculaire donnait naissance aux biotechnologies modernes. Qu’est-elle devenue depuis, et comment le public a-t-il été amené à donner son avis ?

 

Après la Seconde Guerre mondiale, de nombreux physiciens, parmi lesquels Francis Crick ou Léo Szilard, se reconvertirent dans ce qui allait devenir la biologie moléculaire. Ils abandonnaient une discipline mise sur la sellette par l’opinion internationale suite à l’explosion de la bombe atomique et l’irruption du risque nucléaire global, pour rejoindre un domaine inoffensif et prometteur de découvertes susceptibles d’améliorer la santé de l’humanité [1]. Cependant, à peine trente ans plus tard, la biologie moléculaire entrait à son tour dans l’ère du risque et du soupçon. Lire la suite »

François Jarrige, Amalgames sur les Amap, 2010

L’autosuffisance agricole des villes, une vaine utopie ?

 

 

L’agriculture de proximité et les « circuits courts » suscitent aujourd’hui un engouement certain auprès de nombreux citadins. Offrent-ils pour autant de véritables promesses d’autosuffisance alimentaire pour les villes ? D’une manière générale, quel rôle les espaces agricoles périurbains peuvent-ils jouer dans la promotion de l’autosuffisance urbaine ? Roland Vidal et André Fleury reviennent sur les fonctions à la fois alimentaires, environnementales et paysagères des espaces agricoles à proximité des villes. Loin des idées reçues, analysant la réalité à la fois économique et écologique de l’agriculture urbaine, ils invitent à repenser les liens entre ville durable et agriculture urbaine.

Réponse de François Jarrige à la suite.

 

N’en déplaise aux architectes qui rêvent de potagers verticaux, aucune ville au monde n’est en mesure d’assurer son autosuffisance alimentaire en l’état actuel des savoir-faire de notre civilisation. En revanche, cette autosuffisance peut être imaginée à l’échelle d’une région urbaine impliquant au minimum sa périphérie rurale. On peut dès lors se demander quelle doit être l’échelle de cette région et dans quelle logique spatiale elle doit être comprise. De ce point de vue, les différentes fonctions que l’agriculture est appelée à remplir vis-à-vis de la ville ne relèvent pas du même type d’espace. L’approvisionnement alimentaire, inscrit de longue date dans une logique d’échanges commerciaux, relèverait plutôt d’un espace compris comme un réseau, alors que les fonctions environnementales ou paysagères, non délocalisables par nature, relèveraient davantage de ce que Roger Brunet appelle une aire dans sa typologie des chorèmes [1]. Lire la suite »

Philippe Oberlé, Half-Earth : sanctuariser la moitié de la Terre, 2021

un projet utopique, écofasciste et technocratique

Dans son livre Half-Earth : Our Planet’s Fight for Life [Demi-Terre : le combat de notre planète pour la vie] paru en 2016, le célèbre biologiste Edward Osborne Wilson détaille son plan de sauvetage pour la biosphère. Sa recette ? Sanctuariser au moins la moitié de la planète et utiliser l’innovation technologique pour extraire l’espèce humaine de son milieu naturel. Cette dernière évoluerait alors dans une bulle hors-sol entièrement déconnectée du reste du vivant. Wilson cite quelques-uns des ingrédients de sa solution miracle : création d’un « réseau mondial de réserves naturelles inviolables couvrant [au minimum] la moitié de la surface terrestre » ; biologie synthétique pour optimiser la production de nourriture ; organismes et cultures vivrières génétiquement modifiés ; fermes verticales ; « création de vie artificielle et d’un esprit artificiel » ; installation de milliers de caméras dans les réserves pour des visites virtuelles ; numérisation des relations humaines et des relations humains-nature ; inventorier la totalité de la biosphère grâce à l’intelligence artificielle et aux machines ; et bien d’autres choses effrayantes mais symptomatiques du virus technoscientiste.

Avec son curriculum vitae à rallonge et son discours d’une arrogance extrême, Edward Osborne Wilson apparaît comme un digne représentant de la vermine technocratique. Professeur à Harvard, père fondateur de la sociobiologie et de la biogéographie, inventeur du terme « biodiversité », récipiendaire de deux prix Pullitzer dont un pour son livre On Human Nature [Sur la nature humaine], et membre de l’Académie états-unienne des Arts et des Sciences, Wilson a été élu en 1995 par le Time Magazine comme l’un des vingt-cinq États-Uniens les plus influents. En 2005, la revue Foreign Policy le comptait parmi les cent intellectuels les plus importants [1]. Autre preuve de sa consécration par la culture dominante, E.O. Wilson a donné son nom à une fondation œuvrant pour la biodiversité. Lire la suite »