Geneviève Pruvost, L’écoféminisme s’attaque au capitalisme à sa racine, 2021

L’écoféminisme désigne de multiples courants de pensée qui lient la domination exercée par les hommes sur les femmes et celle qu’ils exercent sur la nature. Il devient présent dans le débat public, ainsi l’attribution, début 2021, du prix du livre de l’écologie politique à la philosophe Jeanne Burgart-Goutal pour son ouvrage Être écoféministe. Théories et pratiques (éd. L’Échappée, 2020).

La chercheuse Geneviève Pruvost, sociologue du genre, du travail et de la notion de violence légale et illégale (elle est co-autrice avec Coline Cardi en 2012 d’un ouvrage intitulé Penser la violence des femmes, éd. La Découverte), travaille depuis une dizaine d’années sur les alternatives rurales et les façons de faire société en marge et aux limites du monde marchand. Ce travail comprend deux volets : une ethnographie comptable d’une famille de paysans-boulangers, dont la publication est prévue en 2022, et une magistrale enquête intellectuelle sur les filiations théoriques et conceptuelles des écoféministes, et le dialogue qu’elles entretiennent avec d’autres penseurs de l’écologie politique et de l’anticapitalisme. En septembre 2021, elle a publié Quotidien politique. Féminisme, écologie, subsistance (éd. La Découverte, 2021). Lire la suite »

François Jarrige, Amalgames sur les Amap, 2010

L’autosuffisance agricole des villes, une vaine utopie ?

 

 

L’agriculture de proximité et les « circuits courts » suscitent aujourd’hui un engouement certain auprès de nombreux citadins. Offrent-ils pour autant de véritables promesses d’autosuffisance alimentaire pour les villes ? D’une manière générale, quel rôle les espaces agricoles périurbains peuvent-ils jouer dans la promotion de l’autosuffisance urbaine ? Roland Vidal et André Fleury reviennent sur les fonctions à la fois alimentaires, environnementales et paysagères des espaces agricoles à proximité des villes. Loin des idées reçues, analysant la réalité à la fois économique et écologique de l’agriculture urbaine, ils invitent à repenser les liens entre ville durable et agriculture urbaine.

Réponse de François Jarrige à la suite.

 

N’en déplaise aux architectes qui rêvent de potagers verticaux, aucune ville au monde n’est en mesure d’assurer son autosuffisance alimentaire en l’état actuel des savoir-faire de notre civilisation. En revanche, cette autosuffisance peut être imaginée à l’échelle d’une région urbaine impliquant au minimum sa périphérie rurale. On peut dès lors se demander quelle doit être l’échelle de cette région et dans quelle logique spatiale elle doit être comprise. De ce point de vue, les différentes fonctions que l’agriculture est appelée à remplir vis-à-vis de la ville ne relèvent pas du même type d’espace. L’approvisionnement alimentaire, inscrit de longue date dans une logique d’échanges commerciaux, relèverait plutôt d’un espace compris comme un réseau, alors que les fonctions environnementales ou paysagères, non délocalisables par nature, relèveraient davantage de ce que Roger Brunet appelle une aire dans sa typologie des chorèmes [1]. Lire la suite »

Philippe Oberlé, Half-Earth : sanctuariser la moitié de la Terre, 2021

un projet utopique, écofasciste et technocratique

Dans son livre Half-Earth : Our Planet’s Fight for Life [Demi-Terre : le combat de notre planète pour la vie] paru en 2016, le célèbre biologiste Edward Osborne Wilson détaille son plan de sauvetage pour la biosphère. Sa recette ? Sanctuariser au moins la moitié de la planète et utiliser l’innovation technologique pour extraire l’espèce humaine de son milieu naturel. Cette dernière évoluerait alors dans une bulle hors-sol entièrement déconnectée du reste du vivant. Wilson cite quelques-uns des ingrédients de sa solution miracle : création d’un « réseau mondial de réserves naturelles inviolables couvrant [au minimum] la moitié de la surface terrestre » ; biologie synthétique pour optimiser la production de nourriture ; organismes et cultures vivrières génétiquement modifiés ; fermes verticales ; « création de vie artificielle et d’un esprit artificiel » ; installation de milliers de caméras dans les réserves pour des visites virtuelles ; numérisation des relations humaines et des relations humains-nature ; inventorier la totalité de la biosphère grâce à l’intelligence artificielle et aux machines ; et bien d’autres choses effrayantes mais symptomatiques du virus technoscientiste.

Avec son curriculum vitae à rallonge et son discours d’une arrogance extrême, Edward Osborne Wilson apparaît comme un digne représentant de la vermine technocratique. Professeur à Harvard, père fondateur de la sociobiologie et de la biogéographie, inventeur du terme « biodiversité », récipiendaire de deux prix Pullitzer dont un pour son livre On Human Nature [Sur la nature humaine], et membre de l’Académie états-unienne des Arts et des Sciences, Wilson a été élu en 1995 par le Time Magazine comme l’un des vingt-cinq États-Uniens les plus influents. En 2005, la revue Foreign Policy le comptait parmi les cent intellectuels les plus importants [1]. Autre preuve de sa consécration par la culture dominante, E.O. Wilson a donné son nom à une fondation œuvrant pour la biodiversité. Lire la suite »

François Jarrige, Redécouvrir le « sauvage » à la fin du XIXe siècle, 2020

L’expérience des anarchistes naturiens

Plongeons dans une histoire oubliée, celle qui ne se raconte pas dans les livres d’école. Les naturien·ne·s du XIXe siècle ont essayé·e·s d’agir contre les normes en place, pour s’en débarrasser, pour pencher la tête et entrer dans la forêt avec plus de questions que de certitudes. François Jarrige, en dévoilant cette histoire, nous offre un regard saisissant sur ce mouvement écologiste et anarchiste. Quelques résonances avec nos temps troublés ? Lire la suite »

C. Bonneuil et J.B. Fressoz, Capitalocène, 2017

une histoire conjointe du système terre et des systèmes-monde

Si, selon le mot de Frederic Jameson [Jameson, 2003], il est plus facile « d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme », c’est que ce dernier est devenu coextensif à la Terre.

Les trois derniers siècles se caractérisent par une accumulation extraordinaire de capital : en dépit de guerres destructrices, ce dernier s’est accru d’un facteur 134 entre 1700 et 2008 [Piketty, 2013] [1]. Cette dynamique d’accumulation du capital a sécrété une « seconde nature » faite de routes, de plantations, de chemins de fer, de mines, de pipelines, de forages, de centrales électriques, de marchés à terme et de porte-conteneurs, de places financières et de banques structurant les flux de matière, d’énergie, de marchandises et de capitaux à l’échelle du globe. Bien plus qu’un « anthropos » indifférencié et considéré sous l’angle principalement démographique, c’est cette technostructure orientée vers le profit qui a fait basculer le système terre dans « l’Anthropocène ». Le changement de régime géologique est le fait de « l’âge du capital » [Hobsbawm, 1968] bien plus que le fait de « l’âge de l’homme » dont nous rebattent les récits dominants. Lire la suite »

Ronald E. Doel, L’influence de l’armée sur les sciences de l’environnement aux États-Unis après 1945, 2009

Résumé

En 1947, le Pentagone commença à s’intéresser au réchauffement polaire et au changement climatique global. Ce n’est pas le souci de l’environnement naturel qui était à l’origine de cet intérêt, comme on le pensait généralement dans les années 1980 et 1990, mais plutôt des problèmes de défense très pragmatiques : le réchauffement climatique arctique signifiait que l’Union soviétique pouvait obtenir de nouveaux avantages. À la fin des années 1940, la région polaire devint, comme jamais auparavant, un théâtre de guerre potentiel. La préoccupation de l’État pour l’environnement arctique aida à définir la planification scientifique et les études tactiques de l’armée de terre, de la marine et de l’armée de l’air, au cours des années 1950. La fascination des militaires pour l’Arctique donna naissance à de nouvelles institutions de recherche et à de nouveaux financements pour de vastes problèmes interdisciplinaires. Ceci contribua à conférer un tour particulier aux sciences de l’environnement avant que le mouvement environnemental (qui mit en valeur les sciences biologiques de l’environnement, parmi lesquelles l’écologie, la génétique et l’histoire naturelle) se développe dans les années 1960 et 1970. Lire la suite »

Sezin Topçu, L’État surveille avec les mêmes craintes les militants et le plutonium, 2021

Pour la sociologue des sciences, le procès des militants de Bure montre que le nucléaire est un enjeu stratégique pour la France, ce qui explique une « criminalisation de l’action antinucléaire ».

 

Douze mois ferme requis pour l’un, 10 à 18 mois avec sursis requis pour les six autres prévenus : la lutte antinucléaire pourrait leur coûter cher. Le jugement des sept opposants au projet de stockage de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), baptisé Cigéo, dont le procès s’est tenu entre mardi et jeudi, sera rendu le 21 septembre 2021. Les moyens mis en place par la justice (qui aurait dépensé près d’un million d’euros pour l’enquête, selon Reporterre et Mediapart) n’ont pourtant pas permis de prouver autre chose sur cette « bande organisée » de « malfaiteurs » que l’organisation d’une manifestation non autorisée, avec des « violences volontaires » exercées au cours de cette manifestation et une détention de « substances ou produits incendiaires ». Pour l’historienne et sociologue des sciences Sezin Topçu, chargée de recherches au CNRS et autrice de la France nucléaire. L’art de gouverner une technologie contestée (Seuil, 2013), cette sévérité s’explique par l’importance stratégique de Cigéo, crucial pour l’avenir de l’énergie nucléaire dont la France est fortement dépendante. Lire la suite »

Radio : Jarrige, Amiech, Izoard, Contre le totalitarisme numérique, 2021

Une critique du numérique et de la société qu’il fait advenir d’un point de vue écologiste et libertaire. Un critique du capitalisme et de son accélération, du colonialisme et de l’extraction des métaux comme des données. L’industrie électronique analysée comme un programme extra-terrestre qui sacrifie la planète, la vie sociale et la liberté. Lire la suite »

Bertrand Louart, La revanche de Macron, 2021

Le 12 juillet 2021, Macron déclare:

«En fonction de l’évolution de la situation, nous devrons nous poser la question de la vaccination obligatoire pour tous les Français. […] Mais je fais le choix de la confiance. J’appelle solennellement tous nos concitoyens non-vaccinés à aller se faire vacciner au plus vite

Traduction en bon français: il n’y a aucun choix. Soit vous vous faites tous vacciner volontairement, soit il finit par rendre la vaccination obligatoire. Mais la manière dont il formule cette pseudo-alternative rend cette obligation à venir bien plus sympathique. Elle dépend de nous! Il nous fait confiance! On peut éviter la vaccination obligatoire! Pour ça, il suffit qu’on aille tous se faire vacciner! Un peu comme s’il nous disait: «Comme je suis sympa, je vous propose de jouer avec moi à pile ou face: face, je gagne, pile, vous perdez.»

Aussi ajoute-il: «La vaccination n’est pas tout de suite obligatoire pour tout le monde. Nous allons étendre au maximum le pass sanitaire pour pousser le maximum d’entre vous à aller vous faire vacciner.» Macron atteint ici le sommet de l’hypocrisie: la vaccination n’est pas obligatoire, mais le gouvernement va rendre tellement difficile la vie des non-vaccinés qu’ils n’auront d’autre choix que de se faire vacciner. On ne vous oblige pas, mais vous êtes obligés. Lire la suite »

Matthieu Amiech, La gestion de la crise sanitaire nous entraîne vers une société-machine, 2021

Pour l’éditeur Matthieu Amiech, penseur critique du développement des technologies, la crise liée au Covid constitue « un effet d’aubaine pour les géants du numérique ». Face à « l’informatisation de toute la vie sociale », face à la mise « à l’arrêt » ou presque de la vie démocratique, les citoyens se retrouvent aujourd’hui « sans défense morale et politique ». Sa réponse : une « désobéissance concertée ».

 

Voilà un an que nous vivons sous le « régime Covid ». Un nouveau régime de relations sociales fait de perte du toucher, de disparition du festif, d’assèchement culturel et de reculs démocratiques. Un régime où le numérique s’impose à tous les niveaux, sans que l’impact écologique de cette mutation ne soit jamais interrogé.

Pour Matthieu Amiech, penseur de longue date du développement des technologies, celle-ci est pourtant profonde. En 2013, déjà, il alertait, dans un ouvrage collectif signé du groupe Marcuse (Mouvement autonome de réflexion critique à l’usage des survivants de l’économie), La Liberté dans le coma – Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer, sur les menaces que fait peser la société numérique sur l’égalité et les libertés. Aujourd’hui, il s’alarme de la gestion technocratique et autoritaire de la pandémie.

Coordinateur et cofondateur des éditions La Lenteur, petite maison créée dans le Tarn en 2007, Matthieu Amiech a publié de nombreux textes critiques des évolutions technologiques, de la sphère internet au monde agricole, en passant par le nucléaire, ainsi que des ouvrages traitant d’anarchisme ou d’écologie politique. Entretien. Lire la suite »