Collectif de l’Appel de Beauchastel, Sous les masques, un nouveau pas dans l’école du désastre, 2021

Une journée d’école en 2021.

Élève de CP, je revêts mon masque une dizaine de mètres avant la grille de l’école. Parents, instituteurs, directeurs le portent aussi. Plus tard, après l’avoir partiellement ôté plusieurs fois, penché sur ma feuille en classe, je devrai demeurer parqué dans ma zone dédiée dans la cour, avant de manger au garde-à-vous. Même pas l’occasion de respirer. Collégien, j’ai déjà préparé mon masque dans la rue. Me tenant à la barre du bus, je toucherai ensuite mon masque, l’ôterai à moitié, histoire de jouer aux grands, de faire la bise à mes camarades, ou autres découvertes de mon âge. A la fin de la journée, j’aurai sans doute mal à la tête et mon accessoire de survie sera en mauvais état, mais il paraît que c’est ce qu’il faut faire. Lycéen et interne, je suis tenu de porter le masque en continu. J’oublierai d’en changer toutes les quatre heures. Plusieurs fois, je serai près d’enlever ce bâillon, moi qui suis, comme le savent ceux qui s’intéressent aux apprentissages du corps, traversé par des émotions contradictoires qu’il me faut apprendre à maîtriser par ma respiration. Comme tous mes camarades, j’attendrai d’être agglutiné à la cantine pour respirer en ingérant. De retour dans ma chambre, ma tête sera lourde, mais au moins aurai-je respecté les protocoles. Sinon pour moi, du moins pour les autres. Lire la suite »

Adrien D., Sur le scientisme à l’école, 2021

à travers le programme d’enseignement scientifique de terminale

 

La rentrée scolaire 2020 s’est faite après le début de l’historique crise sanitaire mondiale. Cette dernière aura montré clairement que nous vivons bien dans un système qui a provoqué les maladies « de l’anthropocène » [1] dont fait partie le SARS-CoV-2, en plus du déjà établi changement climatique. Plusieurs centaines de milliers d’élèves de terminale découvrent le programme d’ « enseignement scientifique» [2]. Ce programme, en plus d’être encyclopédique et d’un niveau trop élevé pour des lycéens non-scientifiques auxquels il s’adresse aussi, montre des incohérences et des partis pris, voire des erreurs historiques, qui favoriseront le maintien d’une « inconscience environnementale » [3] et d’une vision positiviste du progrès technologique propice à la perpétuation du système écocidaire et déshumanisant actuel. Lire la suite »

Il n’y a pas de «continuité pédagogique»: éteignez les tablettes!, 2020

Confinement oblige, l’Éducation nationale invite à la « continuité pédagogique », possible grâce au numérique. Or, selon les auteurs de cette tribune, « la pédagogie virtuelle n’existe pas », et « seuls les élèves éveillés, enfermés avec des parents désœuvrés au fort niveau d’études vont bénéficier d’une pédagogie efficace : l’instruction en famille ».

 

Alors que le pays se claquemure et bascule dans la vie virtuelle, l’Éducation nationale invite à la « continuité pédagogique ». En clair, comme dans tous les secteurs, accélération de la numérisation : plateformes, tablettes, webcams, classe virtuelle, espaces numériques de travail, WhatsApp, Pearltrees, etc.

Cela dans un contexte où vont simultanément augmenter l’isolement et la promiscuité, où ont toutes les chances de se multiplier incompréhensions, conflits, angoisses et dépressions. Lire la suite »

Renaud Garcia, Le Sens des limites, contre l’abstraction capitaliste, 2018

« Le divin que communique à la matière la perception sensuelle de la vie, au lieu de l’employer à chercher le goût des choses, nous l’utilisons à en expliquer les raisons. Quand précisément la raison des choses est leur goût. »

Jean Giono, Le Poids du ciel

« Je préférerais échanger des idées avec les oiseaux qui peuplent notre planète plutôt que d’apprendre à entretenir des communications intergalactiques avec quelque obscure race d’humanoïdes habitant un astre satellite du système de Bételgeuse. Les bœufs d’abord, la charrue ensuite. »

Edward Abbey, Désert solitaire

Professeur de philosophie au lycée, me voici devant une classe, présent aux adolescents de dix-sept, dix-huit ou dix-neuf ans qui me font face. À cette heure, la lumière du matin hivernal réchauffe difficilement les élèves, dont les mimiques paraissent surjouer un état de glaciation imminente. Nous en rions ensemble, avant que je ne ressente à mon tour la froideur de la salle, due au dysfonctionnement d’un radiateur. Je comprends tout de suite mieux leur air transi. Les conditions climatiques, l’heure précoce du cours, la recherche déçue d’une source de chaleur dans la salle de classe : tout cela confère une tonalité affective particulière à ce premier contact de la journée, que l’on pourrait considérer pourtant, de l’extérieur, comme tout à fait routinier. Le cours débute. Pour effectuer mon travail académique, il me serait possible de débiter un contenu théorique, en position assise, sans quitter ma table. Mais je préfère me tenir debout et bouger, je retrouve dans cette posture mon « assiette » naturelle, située dans un lieu familier. Alors, tout en parlant et guidant la leçon, je saisis, par une compréhension toute corporelle, la fatigue qui se lit sur le visage de cette élève lorgnant en direction de la fenêtre, l’incompréhension d’un autre qui me porte immédiatement à clarifier un point ou à suspendre le cours d’une démonstration par une question adressée à la collectivité. Plus tard, un enjeu théorique suscite des interventions dans l’auditoire, des controverses. L’atmosphère ouatée du début disparaît progressivement, les énergies intellectuelles se réveillent et les élèves prennent en charge une discussion férocement indisciplinée. Il y a du bruit, objectivement. Or, une classe où il y a du bruit, n’est-ce pas le signe d’un manque de cadre, et d’un échec de l’enseignant à transmettre le contenu du cours dans des conditions optimales pour tous ? C’est parfois vrai, et il s’agit en tout cas d’une représentation académique bien partagée. Pourtant, ce bruit-ci, qui monte à cet instant-là, dans cette classe-là, à partir de désaccords adolescents indissolublement théoriques et personnels, ce bruit, donc, je le perçois affectivement comme du «bon» bruit. Le critère est net : cette agitation progressive, au lieu de faire obstacle à mon activité, est le signe d’une vitalité qui l’exalte et l’exhausse. Fi des prescriptions : j’interviens peu, recadre simplement dans les limites du tolérable. Dès lors, je sais qu’avec une telle classe, dans laquelle alternent moments de calme et phases d’intensité intellectuelle, je serai en mesure, autant que possible, de bien travailler. Ces élèves eux-mêmes, en dépit peut-être de toutes leurs autres difficultés, conforteront mon enthousiasme à faire de mon mieux, ce qui ne pourra qu’être satisfaisant pour eux. Lire la suite »

Biagini, Cailleaux et Jarrige, Critiques de l’école numérique, 2019

Nos vies sont totalement bouleversées par un déferlement numérique qui fascine et terrifie à la fois. Au nom de la modernité et d’un progrès qui ne sauraient être arrêtés, nos subjectivités, nos relations sociales, nos expériences du monde… mutent à un rythme accéléré. Et, sur tous les continents, des plans numériques pour l’éducation sont adoptés à marche forcée. Plus encore peut-être qu’ailleurs, les promesses prolifèrent dans le domaine de l’enseignement. Des structures, des technologies, des langages nouveaux s’inventent pour intégrer les impératifs numériques dans le système éducatif-devenu un formidable terrain d’expérimentation de la numérisation du monde. Lire la suite »

Bertrand Louart, Écran Total à Lyon, 2014

Durant le week-end du 31 janvier au 2 février 2014, s’est tenue à Lyon la seconde rencontre Ecran Total qui rassemble un certain nombre d’individus et de collectifs opposés à l’informatisation et aux techniques de gestion dans leur domaine professionnel ou leur vie quotidienne.

Lors de la première réunion publique qui s’est tenue à Montreuil en octobre 2013 1, on a ainsi vu témoigner des assistantes sociales refusant de faire remonter les statistiques qu’on exige d’elles ; des éleveurs écrasés par les contraintes administratives qui ne veulent pas épingler leurs troupeaux de puces électroniques ; des enseignants opposés à l’équipement à marche forcée des écoles en ordinateurs, tablettes, tableaux interactifs, etc. ; des travailleurs de la chaîne du livre soumis à la concurrence des robots et des supermarchés. Les participants à ces rencontres ont décidé de se revoir pour discuter plus précisément de la nature des bouleversements qu’ils vivent et de ce qu’il convient de faire pour s’y opposer, et prêter main forte à ceux qui subissent déjà des sanctions pour leur refus d’y participer.Lire la suite »

Bertrand Louart, Ecran Total in Lyon, 2014

Vom 31. Januar bis zum 2. Februar 2014 fand in Lyon die zweite Zusammenkunft von Ecran Total (Bildschirm Total) statt, einem Bündnis von Einzelpersonen und Kollektiven, die sich der Digitalisierung und Durchdringung ihrer Arbeitswelt oder ihres Lebensalltags mit High-Tech widersetzen.

Während der ersten Zusammenkunft, die im Oktober 2013 in Montreuil stattfand, berichteten Sozialarbeiter_innen davon, wie sie die ihnen abverlangte Vorlage von Statistiken verweigerten; Viehzüchter gaben zu Protokoll, wie sie von Verwaltungen in Bedrängnis gebracht werden, wenn sie die Bestückung ihrer Tierherden mit elektronischen Chips ablehnen; Lehrer informierten, wie sie sich der forcierten Ausstattung ihrer Schulen mit Computern, Tablets oder elektronischen Tafeln widersetzen; Beschäftigte des Buchhandels führten aus, wie die Konkurrenz von Supermärkten und des «E-Commerce» ihnen zu schaffen macht. Die Teilneh-mer_innen der verschiedenen Versammlungen kamen überein, bei Folgetreffen sich über den Charakter der gegenwärtigen Umwälzungen mehr im Detail zu verständigen sowie darüber, was wirksamer Widerstand sein kann und wie diejenigen wirksam unterstützt werden können, die für ihr Engagement bereits bestraft werden.Lire la suite »

Écran Total, Lettre ouverte à Gilles Dowek, 2018

Lettre ouverte à Gilles Dowek, professeur à l’école normale supérieure, au sujet de la liquidation des techniques manuelles d’écriture

Monsieur Gilles Dowek,

Nous avons lu votre tribune parue le 5 septembre dans le journal Le Monde, intitulée «Interdisons les stylos dès la rentrée prochaine», qui réclame la suppression de l’apprentissage de l’écriture manuelle à l’école, en réaction à la récente loi interdisant l’utilisation des téléphones portables à l’école (loi qui consacre en réalité cette utilisation, au prétexte «d’usages pédagogiques»). Cette tribune, qui se veut provocatrice, est une insulte aux enseignants, qui font l’amer constat, dans leurs classes, de la perte des savoir-faire de leurs élèves, liée entre autres, à la disparition de la pratique de l’écriture et de la lecture, et de l’exposition intense aux écrans. Ce qui est vrai des enfants en âge d’être scolarisés l’est également des tout-petits, comme la multiplication des avertissements paniqués des pédiatres vous l’a appris.Lire la suite »

Groupe HUKO, iPads et iPocrisie, 2014

« L’internaute après tout n’est que l’aboutissement délirant d’un long processus d’isolement des individus et de privation sensorielle ; et la cybervie qu’on lui propose n’est jamais destinée que pour quelque temps à quelques pour cent du genre humain, tout le reste se voyant versé sans attendre au Tartare de ce XXIe siècle. »

Baudouin de Bodinat, La vie sur Terre, 1996.

« Après s’être contenté de l’image, on se passera de la réalité. »

Étienne Gilson, La société de masse et sa culture, 1975.

L’introduction des iPads et autres tablettes dans les établissements scolaires, dont François Hollande, alors député de la Corrèze, a été le fer de lance en France, ne suscite guère de réactions indignées. Seuls ceux que les médias ont pris la déplorable habitude de classifier comme « technophobes » s’y opposent. Hélas, la « crainte de la technologie » ne porte en elle rien de positif, puisqu’elle s’inscrit d’emblée dans le registre de la peur, dont on sait qu’elle peut produire le pire. Rien de mieux, pour discréditer toute critique, que de la réduire à une crainte irrationnelle et réactionnaire. C’est une autre attaque, beaucoup plus profonde, qui est portée ici, contre le tout-numérique à l’école.

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Radio: Le désastre du numérique à l’école, 2017

En septembre 2014, le gouvernement lance en grande pompe le Plan Numérique pour l’Ecole de la République présenté comme la solution miracle visant à rendre l’école plus juste, plus inclusive et plus efficace. Dans leur livre Le désastre de l’école numérique (éd. du Seuil, 2016), Karine Mauvilly et Philippe Bihouix dénoncent l’illusion techniciste du gouvernement, la stupidité d’une politique non seulement inefficace mais lourde d’effets pervers, sur les plans éducatifs, psycho-sociaux, environnementaux et sanitaires. Dans cette émission, nous entendrons, Karine Mauvilly et des membres des collectifs Écran total et de l’Appel de Beauchastel qui militent contre la numérisation de tous les aspects de nos vies.

Le désastre du numérique à l’école, 2017 (51mn)

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Racine de moins un, une émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle sur Radio Zinzine.

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