Jean Robert, Production, 1992

Le Dictionnaire du développement,
un guide de la connaissance comme pouvoir

 

Un homme et un concept

Don Bartolo habite une masure derrière ma maison. Comme beaucoup d’autres personnes déplacées, c’est un intrus, un « envahisseur » ou un « parachutiste », comme ont dit au Mexique. Avec du carton, des bouts de plastique et de la tôle ondulée, il a édifié une cabane dans un terrain au propriétaire absent. S’il a de la chance, un jour il construira en dur et couronnera les murs d’un toit d’amiante-ciment ou de tôle. Derrière sa demeure, il y a un terrain vague que son propriétaire lui permet de cultiver. Don Bartolo y a établi une milpa : un champ de maïs ensemencé juste au début de la saison des pluies afin qu’il puisse donner une récolte sans irrigation. Dans la perspective de l’homme moderne, l’action de Bartolo peut paraître profondément anachronique. Lire la suite »

José Maria Sbert, Progrès, 1992

Le Dictionnaire du développement,
un guide de la connaissance comme pouvoir

 

Avec l’avènement du monde moderne, une foi précisément moderne – la foi dans le progrès – s’est affirmée pour justifier et donner une ultime signification aux nouvelles notions et institutions devenues dominantes. Notre profond respect envers la science et la technique a été inextricablement lié à cette foi dans le progrès. Le renforcement universel de l’État-nation s’est opéré sous la bannière du progrès. La soumission croissante à la science économique et le fort attachement à ses lois sont encore des ombres de cette foi éclairée.

Bien qu’aujourd’hui la foi dans le progrès soit largement désavouée, et probablement plus faible qu’à tout autre moment de l’histoire contemporaine, un abandon définitif en la validité de cette foi – considéré par beaucoup comme ayant déjà eu lieu – confirmerait un tournant crucial dans la culture moderne et une grave menace pour la survie spirituelle des gens.

L’érosion progressive de l’idéal de développement et la soudaine implosion du socialisme bureaucratique d’État représentent certainement une réduction de la prééminence, autant que des expressions concrètes, de la foi dans le progrès. Car se sont le « développement » et la « révolution » qui sont sensées avoir incarné le progrès durant la plus grande partie du XXe siècle. Lire la suite »

Otto Ullrich, Technologie, 1992

Le Dictionnaire du développement,
un guide de la connaissance comme pouvoir

 

Le célèbre discours de Harry S. Truman du 20 janvier 1949 peut être considérée comme la proclamation officielle de la fin de l’ère coloniale. Il a annoncé un plan de croissance économique et de prospérité pour le monde entier, incluant explicitement les « zones sous-développées ».

« Nous devons nous lancer dans un nouveau programme audacieux pour mettre les bénéfices de nos avancées scientifiques et de nos progrès industriels au service de l’amélioration et de la croissance des zones sous-développées. […] Le vieil impérialisme – l’exploitation pour le profit de la métropole – n’a pas sa place dans nos plans […] Une production accrue est la clé de la prospérité et de la paix. Et la clé d’une production accrue est une application plus large et plus vigoureuse des connaissances scientifiques et techniques modernes. » [1]

Une plus grande prospérité exige une augmentation de la production, et une production accrue nécessite une technologie scientifique – depuis lors ce message a été repris dans d’innombrables déclarations des élites politiques de l’Ouest et de l’Est. John F. Kennedy, par exemple, a demandé avec insistance au Congrès, le 14 mars 1961, d’être conscient de sa tâche historique et d’autoriser les moyens financiers nécessaires à l’Alliance pour le progrès :

« Dans toute l’Amérique latine, des millions de personnes luttent pour se libérer des liens de la pauvreté, de la faim et de l’ignorance. Au Nord et à l’Est, ils voient l’abondance que peut apporter la science moderne. Ils savent que les outils du progrès sont à leur portée. » [2]

Avec l’ère du développement, la science et la technologie ont occupées le devant de la scène. Elles étaient considérées comme la raison de la supériorité du Nord et la garantie de la promesse de développement du Sud. En tant que « clé de la prospérité », elles devaient ouvrir la voie à l’abondance matérielle et, en tant qu’ « outils de progrès », conduire les nations du monde vers les hautes terres ensoleillées de l’avenir. Il n’est pas étonnant que pendant des décennies, de nombreuses conférences dans le monde entier, et en particulier aux Nations unies, se soient focalisées, dans un esprit d’espérance quasi religieuse, sur les « puissantes forces de la science et de la technologie ». Lire la suite »