Aurélien Berlan, Snowden, Constant et le sens de la liberté à l’heure du désastre, 2019

Les géants du numériques ont aboli la « vie privée », face visible de la liberté des Modernes. C’est au contraire à l’autre versant de cette conception de la liberté qu’il faudrait renoncer : être délivrés des nécessités de la vie, rendue possible par l’instauration de dispositifs lointains et aliénants. Il s’agit alors de reconquérir la liberté de subvenir à nos vies.

 

Les appels à décréter « l’état d’urgence écologique » qui foisonnent aujourd’hui à l’adresse des États sont le dernier avatar d’une idée qui hante une partie du mouvement écologiste depuis longtemps. Compte tenu des liens historiques entre la dynamique des sociétés industrielles et la conception occidentale moderne de la liberté, enrayer l’aggravation des nuisances et la multiplication des catastrophes que ces sociétés provoquent supposerait d’engager une politique étatique volontariste, voire dirigiste, supposant de restreindre les libertés, que ce soit sous la forme d’un renouveau républicain ou d’une dictature verte [1]. Entre la nature et la liberté, il faudrait choisir – et vu le degré de dégradation environnementale déjà atteint, manifeste dans la brutalité de l’effondrement en cours du vivant, on n’aurait en réalité pas le choix. Lire la suite »

Aurélien Berlan, Pour une philosophie matérialiste de la liberté, 2018

Les Réflexions… de Simone Weil en 1934

Il pourrait sembler paradoxal de chercher chez Simone Weil (1909-1943), philosophe surtout connue pour son ardente spiritualité, une réflexion matérialiste sur la liberté. Ce serait mal connaître la pensée et le parcours de cette intellectuelle que son engagement viscéral pour la liberté et la justice a conduit à « s’établir » (avant l’heure) à l’usine et à rejoindre les colonnes anarchistes pendant la révolution espagnole [1]. En réalité, elle a toujours oscillé entre critique et mystique, sur fond de sensibilité exacerbée au « malheur des autres » [2], notamment des ouvriers. Si elle s’est de plus en plus consacrée, à la fin de sa courte vie, à la mystique chrétienne de « l’amour de Dieu », elle s’est d’abord concentrée sur la critique sociale du capitalisme et de ses métastases coloniales et fascistes. Ce faisant, elle a formulé une vision originale et lucide de la liberté, à la fois parce qu’elle l’aborde comme une « forme de vie matérielle » [3] et parce qu’elle bouscule ainsi une idée aussi pernicieuse que courante (surtout dans les milieux progressistes) : être libre, ce serait être « délivré de la nécessité ». Lire la suite »

Berlan & Luzi, L’écosocialisme du XXIe siècle doit-il s’inspirer de Keynes ou d’Orwell ?, 2020

Pour surmonter l’effondrement économique et le désastre écologique en cours, vaut-il mieux « la décence commune » et « l’autonomie matérielle » d’Orwell ou le « machiavélisme économique » et la « délivrance technologique » de Keynes ?

L’effondrement économique que la crise du coronavirus est en train de provoquer sera, à en croire la plupart des analystes, comparable et même pire que celui engendré par la crise boursière de 1929, qui avait plongé le monde dans la récession, puis dans la guerre mondiale. L’importance des idées de l’économiste John Maynard Keynes dans la mise en place du dispositif socioéconomique ayant permis de la surmonter et d’inaugurer la période faste des Trente Glorieuses, grâce notamment au développement inédit de l’État social, conduit une part conséquente de la gauche (et plus largement de la classe politique et des citoyens) à soutenir un retour à Keynes contre le néolibéralisme dominant depuis les années 1980. C’est l’une des justifications sous-jacentes aux plans de relance économique échafaudés aujourd’hui de par le monde, et notamment aux projets de Green New Deal ou de « pacte vert » au cœur du débat public. Lire la suite »

Renaud Garcia, Une commune humanité contre le capitalisme technologique, 2020

Déjà six mois que le virus est apparu, déjà deux que nous vivons reclus chez nous. Pendant ce temps, l’État centralisateur tel un état-major commande la population qui, d’un côté, l’appelle à l’aide tout en pointant ses erreurs et manquements, et de l’autre, s’auto-organise à différentes échelles en rêvant de lendemains qui chantent. Qu’est-ce que l’anarchisme nous dit de la situation ? Renaud Garcia, professeur de philosophie dans un lycée à Marseille, anarchiste et décroissant répond à nos questions.

 

Une stratégie de choc numérique

Martin Paquot : « Nous sommes en guerre », affirme Emmanuel Macron le 16 mars 2020. Depuis, la police patrouille, le couvre-feu est imposé ici et là, se déploie la surveillance numérique. Des stratégies de la peur mises en place par les autorités. Pourquoi, selon vous, la démocratie occidentale adopte-t-elle de tels moyens ? Qu’en est-il des libertés individuelles ?

Renaud Garcia : Difficile de répondre à la question « pourquoi », si tant est que l’on puisse trouver une réponse satisfaisante sous le déluge d’informations.

Des stratégies de la peur ? Sans doute. La situation des deux derniers mois ressemblait à une variante numérisée de cet état de guerre de tous contre tous, pas nécessairement déclarée, seulement larvée, que le philosophe Hobbes concevait au XVIIe siècle : chaque particule réputée contagieuse confinée dans son espace privé, des relations sociales régies par la hantise et la crainte, sous la puissance tutélaire de l’État. Lire la suite »

Aurélien Berlan, Le « citoyen augmenté », 2017

un nouveau seuil dans l’aspiration à se délivrer de la politique

 

Il y a peu, l’expression « citoyen augmenté » est apparue pour suggérer ce que pourrait devenir la citoyenneté au XXIe siècle. On l’entend de plus en plus, certes de manière discrète, mais on peut s’attendre à ce qu’elle ait un succès médiatique croissant, à l’image des autres syntagmes construits avec l’adjectif « augmenté » : « réalité augmentée », « homme augmenté », « territoire augmenté », etc. [1] Toutes ces notions ont été forgées dans le sillage du mouvement transhumaniste qui, en 2008, s’est donné pour sigle la lettre « h » (pour humanity), suivie du signe « plus », le tout inséré dans une arobase symbolisant l’internet. Le message est limpide : grâce au web, symbole convenu des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), l’humanité de demain aura « quelque chose de plus ». Lire la suite »

Aurélien Berlan, Libérer les animaux ou se délivrer d’eux ?, 2016

L’élevage n’a pas bonne presse, de nos jours. Il essuie de nombreuses critiques : sociales en raison de son emprise sur les terres arables, écologiques du fait des pollutions qu’il génère, sanitaires à cause des épidémies qu’il provoque et qui affectent parfois la santé humaine, mais aussi éthiques, liées à la violence qu’il fait subir aux animaux. C’est à cette critique éthique que je voudrais m’intéresser dans la perspective de ses implications pratiques et de ses présupposés politiques. L’« éthique animale » ouvrent sur deux démarches possibles : soit on cherche à minimiser la souffrance des bêtes en se préoccupant de leur « bien-être », de manière plutôt « réformiste » puisqu’il s’agit d’une politique des « petits pas en avant » supposant de collaborer avec les pouvoirs en place : exploitants, politiques, chercheurs ; soit on milite, dans le sillage du mouvement vegan, pour leur « libération » sur un mode apparemment plus « révolutionnaire » puisqu’il s’agit de rompre radicalement avec l’exploitation des animaux. Dans le monde des préoccupations « animalitaires » 1, la première position est celle des « welfaristes » (de l’anglais welfare, « bien-être ») et la seconde celle des « abolitionnistes » 2.

Tout l’intérêt du travail de Jocelyne Porcher, sur lequel je vais largement m’appuyer, est de dynamiter les lignes de front de ce débat. Elle propose une critique radicale de « l’élevage industriel » (en dévoilant la contradiction que cette expression occulte) et, dans le même mouvement, de ses critiques « welfaristes » et « abolitionnistes ». Car pour elle, toutes ces positions apparemment inconciliables vont en réalité dans le même sens : en finir avec l’élevage, rompre le lien multimillénaire qu’il tisse entre humains et animaux.Lire la suite »

Francis Wolff, Libérer les animaux?, 2009

Un slogan immoral et absurde

Libérer les animaux ? Qui pourrait être contre un objectif apparemment si généreux ? Qui ne s’indigne devant les conditions d’élevage, de transport et d’abattage induites par le productivisme contemporain ? Qui n’a tremblé d’émotion en voyant à la télévision les conditions de vie (si l’on peut appeler cela une vie) des porcs et des veaux ? Qui ne s’est indigné en apprenant les abandons de chiens sur les bords d’autoroute au début des vacances d’été ? Il est clair que la protection animale fait aujourd’hui partie de nos devoirs.

Toutefois, quand on parle de libérer les animaux, on ne veut pas dire « améliorer leurs conditions de vie ». On veut dire tout autre chose : on veut dire cesser de les exploiter. On sous-entend donc que les animaux seraient asservis par l’homme. Cela implique que le processus de domestication par lequel l’homme, au moins depuis le néolithique, a appris à apprivoiser, à élever, à entretenir, à soigner, à dresser certaines espèces, à créer de nouvelles espèces, variétés, races, ne serait en fait qu’une gigantesque entreprise d’esclavage. Ainsi, de même qu’il y a 11 000 ans, l’homme a amorcé son processus de civilisation en inventant l’agriculture et l’élevage et en domestiquant plantes et animaux, il faudrait aujourd’hui qu’il s’arrache à cette « barbarie » en libérant les animaux qu’il asservit ainsi depuis plus de cent siècles !Lire la suite »

Aurélien Berlan, Retour sur la «raison dans l’histoire», 2013

Pendant longtemps, dans la conscience européenne, l’histoire avait un sens, elle était orientée vers l’accomplissement de l’humanité et la réalisation des aspirations de la raison. La « fin de l’histoire », c’était la « paix perpétuelle » (Kant), la « liberté effective » (Hegel), la « société sans classes » (Marx) ou, de manière plus prosaïque, le bien-être pour tous. Et le cours global de l’histoire pouvait être identifié au « progrès ». Loin de se réduire au déchaînement des passions, l’histoire témoignait d’un processus d’inscription de la raison faisant que le monde est de plus en plus conforme à ses exigences – c’est le thème de la « raison dans l’histoire », pour reprendre le titre d’une des plus célèbres philosophies du progrès, celle de Hegel.

De manière générale, on peut dire que la vision de l’histoire comme progrès articule trois idées. Primo, l’usage de la raison conduit les humains à découvrir sans cesse de nouvelles vérités et à se les transmettre de génération en génération, de sorte qu’il y a un processus historique cumulatif au plan des connaissances. Secundo, leur application pratique conduit à transformer le quotidien : la raison se déploie dans le monde, les progrès scientifiques s’objectivent dans les outils, les choses, les pratiques et les institutions. Tertio, cette reconfiguration du monde ne peut être que positive pour la vie humaine : grâce à la rationalité scientifique et technique, le monde se rapproche des idéaux de la raison.Lire la suite »

Jocelyne Porcher, L’esprit du don: archaïsme ou modernité de l’élevage? 2002

Éléments pour une réflexion sur la place des animaux d’élevage dans le lien social

Le contexte actuel de remise en cause, par différents types d’acteurs sociaux, des moyens voire des fins mêmes des activités d’élevage conduit à s’interroger sur la nature des liens qui unissent hommes et animaux en élevage et sur la place de la relation aux animaux dans les sociétés occidentales contemporaines.

La primauté de la raison économique s’impose aujourd’hui dans les filières de production animale, notamment industrielles, aussi bien que dans la recherche ou dans l’encadrement technique des éleveurs 1. Depuis les années cinquante en France, et de façon moins évidente depuis le milieu du XIXe siècle quand a émergé le projet d’industrialisation de l’élevage, c’est-à-dire la volonté de faire de l’élevage un ensemble d’activités rentables inscrites dans l’économie industrielle, l’affirmation de ce primat s’est appuyée sur la construction d’un statut de l’animal d’élevage réifié et sur le déni du lien entre éleveurs et animaux. Les finalités de l’élevage ont été réduites à la seule rationalité économique.Lire la suite »

Jocelyne Porcher, Défendre l’élevage, un choix politique, 2012

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En Europe et plus largement dans les pays occidentaux, nous sommes aujourd’hui dans une surprenante conjoncture du point de vue de nos relations aux animaux. Alors que la situation sociale est plus calamiteuse que jamais, que le nombre de chômeurs et de personnes en grande pauvreté explose, que le droit du travail est défait, que les services publics et ex-services publics sont en implosion, que la gouvernance remplace le gouvernement, que le nombre de riches et leurs richesses augmentent à un rythme soutenu, en bref que les rapports de classe montrent à nouveau leur vrai visage, l’une des questions qui occupe le plus souvent les magazines et de nombreux intellectuels est celle de « la question animale » voire celle de la « cause animale ». Il s’agit de laisser penser que la condition animale – notamment celle des animaux domestiques – est un objet neutre et qu’elle peut être traitée indépendamment des autres questions sociales. Or, ce que je voudrais montrer ici, c’est que la condition animale, c’est la nôtre. C’est donc notre vie et celle des animaux ensemble que nous devons changer.Lire la suite »