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Posts Tagged ‘délivrance’

Aurélien Berlan, Retour sur la «raison dans l’histoire», 2013

15 janvier 2017 Laisser un commentaire

Pendant longtemps, dans la conscience européenne, l’histoire avait un sens, elle était orientée vers l’accomplissement de l’humanité et la réalisation des aspirations de la raison. La « fin de l’histoire », c’était la « paix perpétuelle » (Kant), la « liberté effective » (Hegel), la « société sans classes » (Marx) ou, de manière plus prosaïque, le bien-être pour tous. Et le cours global de l’histoire pouvait être identifié au « progrès ». Loin de se réduire au déchaînement des passions, l’histoire témoignait d’un processus d’inscription de la raison faisant que le monde est de plus en plus conforme à ses exigences – c’est le thème de la « raison dans l’histoire », pour reprendre le titre d’une des plus célèbres philosophies du progrès, celle de Hegel.

De manière générale, on peut dire que la vision de l’histoire comme progrès articule trois idées. Primo, l’usage de la raison conduit les humains à découvrir sans cesse de nouvelles vérités et à se les transmettre de génération en génération, de sorte qu’il y a un processus historique cumulatif au plan des connaissances. Secundo, leur application pratique conduit à transformer le quotidien : la raison se déploie dans le monde, les progrès scientifiques s’objectivent dans les outils, les choses, les pratiques et les institutions. Tertio, cette reconfiguration du monde ne peut être que positive pour la vie humaine : grâce à la rationalité scientifique et technique, le monde se rapproche des idéaux de la raison. Lire la suite…

Jocelyne Porcher, L’esprit du don: archaïsme ou modernité de l’élevage? 2002

3 novembre 2016 Laisser un commentaire

Éléments pour une réflexion sur la place des animaux d’élevage dans le lien social

Le contexte actuel de remise en cause, par différents types d’acteurs sociaux, des moyens voire des fins mêmes des activités d’élevage conduit à s’interroger sur la nature des liens qui unissent hommes et animaux en élevage et sur la place de la relation aux animaux dans les sociétés occidentales contemporaines.

La primauté de la raison économique s’impose aujourd’hui dans les filières de production animale, notamment industrielles, aussi bien que dans la recherche ou dans l’encadrement technique des éleveurs 1. Depuis les années cinquante en France, et de façon moins évidente depuis le milieu du XIXe siècle quand a émergé le projet d’industrialisation de l’élevage, c’est-à-dire la volonté de faire de l’élevage un ensemble d’activités rentables inscrites dans l’économie industrielle, l’affirmation de ce primat s’est appuyée sur la construction d’un statut de l’animal d’élevage réifié et sur le déni du lien entre éleveurs et animaux. Les finalités de l’élevage ont été réduites à la seule rationalité économique. Lire la suite…

Jocelyne Porcher, Défendre l’élevage, un choix politique, 2012

25 octobre 2016 Laisser un commentaire

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En Europe et plus largement dans les pays occidentaux, nous sommes aujourd’hui dans une surprenante conjoncture du point de vue de nos relations aux animaux. Alors que la situation sociale est plus calamiteuse que jamais, que le nombre de chômeurs et de personnes en grande pauvreté explose, que le droit du travail est défait, que les services publics et ex-services publics sont en implosion, que la gouvernance remplace le gouvernement, que le nombre de riches et leurs richesses augmentent à un rythme soutenu, en bref que les rapports de classe montrent à nouveau leur vrai visage, l’une des questions qui occupe le plus souvent les magazines et de nombreux intellectuels est celle de « la question animale » voire celle de la « cause animale ». Il s’agit de laisser penser que la condition animale – notamment celle des animaux domestiques – est un objet neutre et qu’elle peut être traitée indépendamment des autres questions sociales. Or, ce que je voudrais montrer ici, c’est que la condition animale, c’est la nôtre. C’est donc notre vie et celle des animaux ensemble que nous devons changer. Lire la suite…

Bertrand Louart, Quelques éléments d’une critique de la société industrielle, 2003

20 août 2015 Laisser un commentaire

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Introduction

Du 9 au 11 octobre 2002 à Paris, l’association OGM Dangers a organisé des Rencontres de Vendémiaire, série de conférences sur le thème La science contestée avec deux intervenants chaque soir, suivie d’un débat avec le public (environ 20 à 25 personnes étaient présentes). Hervé Le Meur, président de l’association, m’avait invité à prendre la parole à la fin de ce cycle, après les autres intervenants 1.

Le texte qui suit a donc été rédigé – et grandement augmenté – à partir des notes prises pour organiser mon intervention orale, qui ne devait pas dépasser une demi-heure. C’était l’occasion d’exposer la critique de la société industrielle, de dénoncer les mythes sur lesquels elle est fondée et également de préciser certaines choses concernant les Lumières et la science qui bien souvent sont décriées sans beaucoup de nuances ni de précision historique. En conclusion, c’était plus particulièrement pour moi l’occasion de mettre en avant des perspectives pour s’opposer au développement délirant de cette société et pour tenter de sortir un tant soit peu de son système de faux besoins. Je n’avais fait alors qu’évoquer dans ses grandes lignes la nécessité de cette démarche de réappropriation des arts, des sciences et des métiers, et c’est à approfondir et développer cette dernière partie que je me suis attaché ici. Lire la suite…

Aurélien Berlan, Autonomie et délivrance, 2014

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Repenser l’émancipation à l’ère des dominations impersonnelles

Penser l’émancipation implique deux choses : d’une part, analyser les pouvoirs qui nous oppressent et les manières dont ils exercent leur emprise sur nos vies ; d’autre part, penser la manière dont il faudrait organiser nos vies pour ne plus avoir à se soumettre à eux. Car l’émancipation, comme l’étymologie du terme nous l’indique, est un processus supposant la sortie d’une tutelle (ex-mancipare) et, corrélativement, l’accès à la liberté, à l’autonomie. Penser l’émancipation, c’est penser les deux termes de ce processus : les nouvelles formes de la domination et, conjointement, celles de la liberté.

C’est ce que je vous propose de faire aujourd’hui, en nous concentrant sur le second moment de la réflexion, sur les formes de liberté. Pourquoi ? D’une part, parce que le premier moment, l’analyse de la domination, me semble avoir jusqu’ici plus retenu l’attention de la pensée critique que le second, abandonné de ce fait aux idéologues du libéralisme. D’autre part, parce que je suis persuadé que l’impasse historique dans laquelle nous nous trouvons, et notre impuissance à en sortir, sont intimement liées à cette absence de réflexion critique sur la liberté. Enfin, parce que tout montre que le sens de la liberté s’est grandement modifié, et même obscurci, ces dernières décennies – c’est du moins ce que suggère « l’affaire Snowden » et le peu de réactions qu’elle a provoquées, comparé avec celles suscitées en France par le simple projet « Safari » de croisement des fichiers dans les années 1970.

Il s’agira donc de repenser les formes que prend la quête de liberté à notre époque, ma thèse étant qu’elle est partagée entre le fantasme de délivrance et le désir d’autonomie, l’aspiration à être déchargé de certaines contraintes et celle à les prendre soi-même en charge. Mais pour saisir le sens de ces aspirations opposées, il faut d’abord repartir de l’histoire de la domination et de ses formes spécifiquement modernes. Lire la suite…

Tromper la mort, 2012

Quand en 2005, Barbara apprend que suite à la chimiothérapie, la tumeur de son sein gauche doit être enlevée et que cela signifie ablation, elle ne peut accepter cette « mutilation » qu’avec l’issue de la reconstruction plastique.

« La reconstruction a été une nécessité pour reconstruire mon identité de femme et accepter l’ablation. »

Affirme-t-elle gaiement huit mois après être sortie de la pose de son dernier implant mammaire. Je la retrouve chez elle en début d’après midi, dans sa maison pavillonnaire dans la banlieue d’Angoulême. C’est avec une poignée de mains ferme et accueillante qu’elle m’ouvre sa porte d’entrée. Avec de grandes foulées, elle traverse sa maison en tranchant l’espace. Chacun de ses gestes sont une affirmation. Je la suis timidement jusqu’à la table de sa terrasse. Elle est prête comme ça à me raconter son histoire, sa maladie. Nous ne nous sommes jamais vu, je viens tout juste de la contacter par téléphone. Elle se livre. Lire la suite…

Jean-Claude Guillebaud, La pudibonderie scientiste, 2011

7 janvier 2015 Laisser un commentaire

Nous publions ce texte de Jean-Claude Guillebaud non pas pour appeler avec lui l’Église à se rappeler « de l’incarnation et de l’acceptation joyeuse du corps », mais bien au contraire pour inviter nos lecteur.e.s à ne pas laisser a cette institution surannée ce monopole du corps à l’heure de la procréation médicalement assistée (PMA) et autres délires de désincarnation technoscientistes, complaisamment relayés et promus par certain.e.s féministes, homosexuels, LGBT, etc. – pas tou.te.s, fort heureusement – qui ont en horreur les limites que leur impose leur propre corps et veulent le contraindre à se plier à leurs caprices et à leurs fantasmes (et sont prêts pour cela à se « faire violence », au sens ancien de l’expression).

Nous ne doutons pas qu’ainsi nous allons nous attirer les foudres des escudérophobes. Mais nous dénoncerons les fanatiques de l’aliénation sous quelque déguisement qu’ils se présentent, surtout si en prétendant œuvrer pour l’émancipation, ils ne font en fait que promouvoir la délivrance – au sens religieux de ce terme – à l’aide de la technoscience, ce nouveau culte, laïque et obligatoire, de l’État.

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 Au cœur de la mutation anthropologique, technologique et historique, d’insidieuses logiques sont à l’œuvre, notamment dans la cyberculture. Elles vont dans le sens d’une dématérialisation de notre rapport au monde. Le corps est ainsi présenté comme une vieillerie encombrante. C’est bien une nouvelle pudibonderie scientiste qui s’élabore. Entretien avec Jean-Claude Guillebaud.

Tout se passe aujourd’hui comme si le réel, la matière, la chair du monde (et la chair elle-même) nous filaient entre les doigts. Les éloges convenus du corps, de la santé et du plaisir sont autant de leurres. Ils dissimulent une tendance inverse. Au cœur de la mutation anthropologique, technologique et historique, d’insidieuses logiques sont à l’œuvre. Notamment dans ce qu’on appelle la cyberculture. Elles vont toutes dans le même sens : celui d’une dématérialisation progressive de notre rapport au monde. Le réel est congédié au profit de l’immatériel ; l’épaisseur de la matière devient source de crainte ; la chair elle-même est tenue en suspicion. Un peu partout, le corps est ainsi présenté comme une vieillerie encombrante, symbole de finitude, de fragilité et de mort. A mots couverts, c’est bien une nouvelle pudibonderie scientiste qui s’élabore. Elle renoue très curieusement avec le rigorisme de la Gnose des premiers siècles que les Pères de l’Église avaient combattu. Cette néo-pudibonderie scientiste ajoute ainsi ses effets à la rétractation, elle aussi puritaine, perceptible dans le champ religieux. Lire la suite…

Jocelyne Porcher, Ne libérez pas les animaux !, 2007

25 janvier 2012 Laisser un commentaire

Plaidoyer contre un conformisme « analphabête »

Il est très difficile aujourd’hui d’échapper à l’engouement opportun que manifestent de nombreux intellectuels 1 de tout poil et de tous pays   occidentaux   pour les animaux, ou plutôt pour la « libération » des animaux. Parmi les intellectuels qui s’intéressent de près ou de loin aux bêtes, certes, tous ne s’abandonnent pas au courant libérateur, en dépit de l’attraction intellectuelle apparemment irrésistible qu’exerce la cause animale. Néanmoins, de nombreux philosophes et juristes, parmi les plus prolixes, surfent avec entrain sur une vague animale médiatique dont on ne sait trop quel vent l’a générée ni sur quelle grève elle risque de finalement s’échouer.

Cette passion soudaine pour « la cause » est très surprenante. Elle est lucrative, on s’en doute, compte tenu de la place que tiennent les animaux dans le cœur et le porte-monnaie de nos concitoyens. Elle est commode : les intéressés ne viendront contredire personne. Mais, constatons-le froidement à la lecture de leurs textes, la majorité de ces auteurs n’ont somme toute pas grand-chose de nouveau à dire. Et qu’ils le disent de façon réitérée dans des médias dont les lignes éditoriales peuvent être pourtant fort éloignées rend d’autant plus évidente la faiblesse de leurs discours. Prenez quelques mots clés : domestication, exploitation, « élevage intensif », viande, souffrance, droit, émotions, cerveau… Ajoutez-y quelques références massives : Descartes, Malebranche, Montaigne. Rousseau. Darwin, Hegel. Heidegger… Saupoudrez de modernité cosmopolite : Singer, Derrida, Agamben, Sloterdijk… Vous obtiendrez sans effort une prose politiquement correcte, appuyée sur la raison raisonnante, qui vise tout uniment – et d’une manière que seul un cœur de pierre pourrait délibérément contester – à « libérer » les animaux. Le problème est que « libérer les animaux », cela ne veut rien dire, ou plutôt, cela signifie tout autre chose que ce qui est annoncé. « Libérer les animaux », cela signifie rompre avec eux alors même que l’enjeu vital de nos relations avec les animaux domestiques est au contraire de nous attacher mieux et de faire de nos attachements une œuvre partagée d’émancipation. Lire la suite…