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Posts Tagged ‘communauté’

François Jarrige, La tragédie des tisserands, 2013

11 juillet 2017 Laisser un commentaire

Archéologie d’un monde disparu

Parmi les macro-récits historiques qui construisent les évidences de notre monde, l’histoire économique est l’un des plus puissants. Telle qu’elle est enseignée à l’école, l’histoire économique offre une représentation simple et rassurante de notre époque : il y a d’un côté la « modernité », riche et heureuse de son abondance et de l’autre les sociétés anciennes, traditionnelles, archaïques, nécessairement misérables et opprimées. La représentation de l’évolution de l’économie a été construite par les vainqueurs et les dominants, elle a puissamment enraciné les certitudes progressistes et industrialistes qui façonnent notre temps. Aux lendemains de la Seconde Guerre mondiale, alors que l’Europe était en ruine, que les États-Unis exportaient partout leur modernité et que les pays du Sud cherchaient les chemins de l’indépendance, beaucoup de théoriciens ont construit l’évidence progressiste de l’industrialisation comme chemin linéaire et inéluctable, évidence formulée brutalement par W. W. Rostow :

« Les sociétés passent [toutes] par l’une des cinq phases suivantes : la société traditionnelle, les conditions préalables du démarrage, le démarrage, le progrès vers la maturité et l’ère de la consommation de masse. » 1

Pourtant, si on abandonne un instant les grands agrégats statistiques, les visions linéaires et téléologiques pour se tourner vers les « vaincus », vers les expériences autres et oubliées, l’histoire en ressort désorientée. La figure du tisserand à bras peut nous offrir un accès à cette autre vision du passé, moins agressive, moins condescendante, plus tolérante aussi pour les formes de vie qui ont existé avant nous. Jusqu’au début du XXe siècle, les tisserands à bras étaient une figure familière dans de nombreuses campagnes du monde. Avec leurs métiers manuels, ces artisans transformaient les chanvres et les lins que leur livraient les paysans, ils travaillaient aussi des matières jugées plus nobles comme le coton, la laine ou la soie pour des marchés lointains. Au cours du XXe siècle, cette activité ancienne, longtemps omniprésente, avec ses modes de vie et ses traditions singulières, disparut presque partout sous l’effet des usines, des nouveaux matériaux synthétiques et de la mondialisation. Les tisserands, c’est-à-dire les artisans tisseurs, les ouvriers indépendants produisant des toiles en entremêlant deux séries de fils, deviennent les symboles d’un monde vaincu par le progrès industriel. Lire la suite…

Edward P. Thompson et l’« économie morale de la foule »

12 mars 2017 Laisser un commentaire

« Avancer de nos jours devant une personne de gauche que les paysans du Doubs au temps de Courbet, disposaient probablement de bases concrètes bien meilleures que nous pour construire une société juste et humaine, c’est s’exposer immanquablement à être taxé d’idéalisme irresponsable, voire d’obscurantisme rétrograde. Et risquer, en tout les cas, d’être rejeté sans ménagement dans le camp des Ennemis du Progrès ».

Matthieu Amiech et Julien Mattern, Le Cauchemar de Don Quichotte, retraites, productivisme et impuissance populaire, éd. La Lenteur, 2013 1.

Le grand historien britannique Edward Palmer Thompson (1924-1993) est plus généralement cité en référence à sa magnifique histoire du mouvement luddite, que pour son concept d’ « économie morale de la foule » 2 qui est pourtant d’une pertinence remarquable pour bien saisir les premières formes d’opposition à l’« invention de l’économie » aux XVIIe et XVIIIe siècles 3. En effet, l’historien, en opposition à des courants historiographiques (notamment marxistes) qui propageaient une vision spasmodique de l’histoire populaire, a toute sa vie voulu montrer que les actions populaires désignées par le mot « émeutes », « rumeurs », « bruits » ou « émotions » dans les sources judiciaires, ne pouvaient pas être réduites à des réactions instinctives provoquées par la faim. Pour Thompson l’émeute rurale est aussi le vecteur d’une politique latente, d’une culture et d’une morale ordinaire fruit du bon sens des gens de peu. Lire la suite…

Radio: Martin Buber, Utopie et Socialisme, 1945

4 janvier 2017 Laisser un commentaire

En cette année d’érection pestidentielle, il est bon de ne pas se laisser confisquer les mots par les vendeurs de boniments et la faconde des endormeurs, aussi «socialistes» et «insoumis» qu’ils puissent mensongèrement se prétendre.

C’est pourquoi, dans la série Racine de Moins Un, je vous propose d’écouter Patrick Marcolini, qui dirige la collection Versus aux éditions L’Échappée où il publie des ouvrages de philosophie politique, et qui nous présente cette fois la nouvelle édition du livre Utopie et Socialisme (1945) d’une des grandes figures du judaïsme libertaire Martin Buber (1878-1965). Contre le socialisme scientifique de Marx et Engels et à l’opposé du socialisme d’État d’hier ou du socialisme prétendument «réaliste» d’aujourd’hui, Buber réhabilite un «socialisme utopique» qui n’a rien de chimérique:

«Ce n’est pas l’État, le marché ou la technologie qui font société, mais bien les relations communautaires de voisinage, de travail et d’entraide, ainsi que la capacité des personnes à s’associer librement. Or, une révolution est condamnée à l’échec si elle n’a pas posé au préalable les fondations du monde auquel elle aspire. C’est donc ici et maintenant qu’il faut reconstruire des structures de vie collective où chacun considère autrui comme son égal. Elles seront autant d’îlots de socialisme voués à s’agrandir et se fédérer, pour aboutir enfin à la communauté des communautés.» (extrait de la 4e de couv.) Lire la suite…

Vous avez dit “autonomie”?, 2005

Introduction croisée aux conceptions de l’autonomie de Cornélius Castoriadis et Ivan Illich

Il commence à y avoir pas mal de textes qui circulent sur Castoriadis, peut-être moins sur Illich. Mettre en parallèle, et de manière critique, leurs deux conceptions de l’autonomie permet de souligner à quel point nous pouvons entendre dans ce terme assez répandu des choses bien différentes. L’enjeu de ce texte est, au départ, d’engendrer un débat dans le cadre de rencontres. J’aimerais qu’il permette également à d’autres groupes, collectifs, etc. de reprendre et de ré-élaborer cette notion d’autonomie, pour bien la séparer des problématiques de l’autarcie ou de l’autosuffisance… Hop !

 

Texte réalisé en préparation à des rencontres organisées

avec la coopérative Longo maï de Grange Neuve à Limans, août-septembre 2005.

 

Avant-propos.

Je ne sais pas vraiment sur quoi tout cela va déboucher, sur quoi nous voudrons que cela débouche. Peut-être sera-ce l’occasion d’un débat, mais il est toujours difficile de le présager. Peut-être que cela restera un document de travail susceptible de fournir des points de repère. Il s’agira ici, pour moi, de présenter deux auteurs qui ont, chacun à leur manière, essayé de donner un sens spécifique au concept d’autonomie. Chez l’un comme chez l’autre, le terme n’est pas utilisé en référence à la “mouvance autonome” qui est née en Europe occidentale dans les années 1970. Il ne sera donc pas question ici de ces mouvements historiques. Mais, comme nous allons le voir, leurs pensées de l’autonomie ne sont pas sans rapport avec le contenu que nous avons ou pourrions donner à ce que nous nommons les luttes autonomes. Ce recours à des références théoriques ne vise donc pas tant à “augmenter l’érudition” qu’à nous permettre d’être plus clair, plus précis quand nous parlons d’autonomie. Et peut-être à orienter de manières nouvelles nos propres pratiques. Lire la suite…

Lewis Mumford, Sticks and Stones, 1924

20 avril 2015 Laisser un commentaire

La première édition de cet ouvrage date de 1924 et il s’agit du premier d’une série de quatre livres consacrés à l’architecture et à la civilisation américaines (Sticks and Stones, 1924 ; The Golden Day, 1926 ; Herman Melville, 1929 ; The Brown Decades : A Study of the Arts in America 1865-1895, 1931).

Aux États-Unis, la Première Guerre Mondiale fut suivie d’une période de désenchantement et de répression du socialisme. Déjà présente dans Histoire des Utopies, l’idée que les écrivains, les intellectuels, ont le devoir d’offrir à leurs contemporains une représentation élevée de la vie et de la beauté parce qu’une génération d’hommes ne peut progresser que dans un espace mental tridimensionnel – le passé, le présent et l’avenir – cette idée est illustrée de façon plus élaborée dans ces quatre livres : Lewis Mumford cherche à transmettre à sa génération un héritage typiquement américain susceptible de leur permettre de reprendre confiance en eux-mêmes et de participer à l’élaboration de la bonne vie. Dans son autobiographie [1], il cite une note prise en 1919 :

« Actuellement, ce qui m’intéresse dans la vie est l’exploration des villes en tant que documents de la civilisation. Je m’intéresse autant au mécanisme de l’ascension culturelle de l’homme que Darwin s’est intéressé au mécanisme de ses origines biologiques. »

C’est un thème que l’on retrouve dans toute son œuvre et qu’il a particulièrement travaillé dans Le Mythe de la Machine. Lire la suite…