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Posts Tagged ‘climat’

Fressoz & Locher, Le climat fragile de la modernité, 2010

Petite histoire climatique de la réflexivité environnementale

« On pourrait fixer le début de l’Anthropocène à la dernière partie du XVIIIe siècle : à ce moment-là, les analyses de l’air emprisonné dans les glaces polaires montrent le début de l’augmentation des concentrations mondiales de dioxyde de carbone et de méthane. Cette date se trouve également coïncider avec l’invention par James Watt de la machine à vapeur en 1784 » [1].

Paul Crutzen aurait aussi bien pu indiquer une autre coïncidence, à vrai dire plus troublante : la publication, en 1780, des Époques de la nature de Buffon. Au moment précis où l’humanité devient une force géologique, Buffon explique que « la face entière de la Terre porte aujourd’hui l’empreinte de la puissance de l’homme ». Cette influence s’exerce même sur le climat : en gérant convenablement son environnement, l’humanité pourra « modifier les influences du climat qu’elle habite et en fixer pour ainsi dire la température au point qui lui convient » [2]. Lire la suite…

François Jarrige, Semer le doute, entretenir la confusion, 2013

23 avril 2013 Laisser un commentaire

La stratégie payante des «climato-sceptiques»

Comment des scientifiques, dont le rôle est en principe de «dévoiler la vérité sur le monde matériel», en viennent-ils à travestir les travaux de leurs collègues, à propager des affirmations infondées et des accusations mensongères? De la peur du «rouge» à la peur du «vert», Naomi Oreskes et Erik M. Conway [1] montrent comment jouent ici, en l’absence même de tout complot, des convergences idéologiques profondes remontant à la Guerre froide.

«Inutile de paniquer à propos du réchauffement climatique», proclamaient seize scientifiques de renom dans le Wall Street Journal [2] en janvier 2012. Se présentant comme des «hérétiques» résistant avec courage à la nouvelle idéologie catastrophiste dominante, les signataires de ce texte voient dans les discours sur le changement climatique un dogme absurde, comparable au lyssenkisme en Union soviétique, défendu par des «extrémistes» pour justifier la hausse des impôts et accroître le pouvoir des «bureaucraties gouvernementales». Leur message est clair: il n’y a aucun argument scientifique qui puisse justifier des mesures visant à «décarboner» l’économie mondiale ou à freiner l’expansion du capitalisme industriel. Parmi les signataires de ce texte qui vise à instiller le doute sur l’urgence écologique, on trouve Claude Allègre, ainsi honoré dans le gratin du climato-scepticisme mondial, aux côtés de William Happer et Rodney Nichols, deux membres influents de l’institut George C. Marshall.

L’institut Marshall, sans doute peu connu des lecteurs français, est un think tank conservateur nord-américain créé en 1984 pour défendre le projet d’«initiative de défense stratégique» de Ronald Reagan. Son but était d«élever le niveau de compréhension scientifique du peuple américain dans les domaines de la science ayant un impact sur la sécurité nationale et d’autres domaines d’intérêt public» – en fait de défendre la politique conservatrice en lui offrant la crédibilité scientifique nécessaire. Depuis la fin de la Guerre froide, il s’est spécialisé dans le lobbying contre toute forme de réglementation environnementale, multipliant les publications et les interventions médiatiques pour discréditer les mises en garde écologiques ou scientifiques contre les risques sanitaires et environnementaux. Cet institut, et quelques autres qui ont fleuri aux États-Unis depuis 50 ans, constitue l’un des fils rouges du remarquable livre que Naomi Oreskes et Erik M. Conway ont consacré aux «marchands de doute», c’est-à-dire aux lobbies et lobbyistes de la grande industrie (du tabac, du pétrole, etc.) qui entretiennent à coup de milliards de dollars la confusion dans les débats afin d’empêcher l’adoption de toute réglementation sanitaire ou environnementale qui pourrait nuire à leurs intérêts. Lire la suite…

Bertrand Louart, Polémiques climatiques, 2010

4 août 2012 Laisser un commentaire

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I. Lacunes

Après l’échec des négociations de Copenhague sur la réduction des gaz à effet de serre en décembre 2009, la polémique sur la réalité du changement climatique s’est déchaînée en France. L’outrance et le scientisme des parties en présence font oublier les incertitudes qui entourent la jeune « science du climat » ainsi que les enjeux sociaux et politiques.

Poisson d’avril !

Malgré nombre d’erreurs et quelques falsifications notoires, dénoncées immédiatement dès sa parution par la presse [1], le livre de Claude Allègre [2], a été un succès de librairie. Il expose un certain nombre de critiques à l’égard des méthodes et résultats du GIEC [3], et accuse les climatologues d’être « dévoyés par l’appétit d’argent », d’avoir trompé les citoyens et le gouvernement et d’avoir « cadenassé » les revues scientifiques à l’aide d’un système « mafieux » et « totalitaire ». Fort commodément Le Monde a fait d’Allègre le « chef de file en France des climato-sceptiques », alors que ce personnage n’est que le dernier représentant d’un scientisme technophile tout droit sorti des années 1950.

En réaction à cela, les chercheurs partisans des thèses du GIEC en France se sont couverts de ridicule avec la publication, le premier avril [sic] 2010, d’une pétition à la ministre de la Recherche et autres « autorités de tutelle », demandant à ces dernières de réaffirmer leur confiance envers les chercheurs face aux « accusations mensongères » lancées par Allègre et d’autres. A l’appui de cette revendication, ce texte invoque un « pacte moral entre les scientifiques et la société » qui les astreint à la « rigueur, à travers les processus critiques de relecture, de vérification, de publication des résultats ». Mais est-ce bien de la société dont il s’agit ici – c’est à dire l’ensemble des membres d’une organisation sociale – ou bien plutôt des institutions qui dominent cette société, c’est-à-dire l’État, l’industrie et le marché ? En effet, pourquoi s’adresser uniquement au ministre et autres autorités ? Pourquoi ne pas avoir fait une déclaration publique dénonçant directement les procédés malhonnêtes des personnes concernées ?

Le scientisme a toujours fait preuve de la même révérence envers le pouvoir et du même mépris vis-à-vis du public : ce dernier achète le livre d’Allègre, c’est donc qu’il ne peut rien y comprendre ; ce qui justifie que l’on ne s’adresse pas à lui, que l’on ne lui explique rien ; seule une autorité supérieure à l’autorité scientifique bafouée pourrait donc, selon les 600 signataires, rétablir la confiance du public à l’égard des chercheurs.

Il est évidemment plus aisé de dénoncer les critiques les moins bien fondées et les plus fallacieuses que d’affronter celles qui sont mieux fondées et plus étayées. Cela permet en outre de mettre ces dernières dans le même sac que les premières et ainsi les discréditer. Lire la suite…

Jean-Marc Jancovici, l’écolocrate nucléariste

14 juin 2012 4 commentaires

Dans la série “pourritures nucléaristes”…

Jean-Marc Jancovici est le modèle de l’écolocrate prêt à tout pour «sauver la planète», c’est-à-dire pour repeindre en vert (virant sur le kaki) les entreprises, l’industrie, le marché… sans oublier, bien sûr, le nucléaire.

Jean-Marc Jancovici (né en 1962) est sorti de Polytechnique et de l’Ecole Normale Supérieure (ENS) Télécom de Paris. Il s’est fait connaître au cours des années 2000 par ses ouvrages à destination du grand public sur les problèmes de l’énergie et du changement climatique [1]. A ce titre, il est devenu membre du “comité de veille écologique” de la fondation Nicolas Hulot et il a participé à l’élaboration du “Pacte écologique” signé par les candidats à la présidence de la république en 2007.

Un journaliste de Libération nous présente ses idées à partir de son dernier ouvrage intitulé Changer le monde, tout un programme ! [2] :

Vous n’avez pas tout à fait en tête le tableau ? Jancovici se fait un plaisir de vous le rappeler : nos modes de production et de consommation vont inévitablement provoquer l’effondrement de notre système shooté au toujours-plus-d’énergie-pour-tous. Une longue période décroissance et de chaos s’ensuivra dans un monde fragmenté et conflictuel. Diable! L’auteur traîne pourtant derrière lui une solide réputation de sérieux, à cent lieues des talibans verts ou des millénaristes. [3]

Pour un journaliste hyper-progressiste, comprendre que l’on ne peut avoir une croissance économique infinie dans un monde aux ressources limitées, c’est forcément la preuve que l’on est un illuminé, un fanatique, etc. Il lui faut donc l’autorisation d’un expert patenté pour commencer à prendre au sérieux ce simple constat. Lire la suite…