Recension: J.B. Fressoz, L’apocalypse joyeuse, 2012

Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, coll. L’Univers historique, éd. du Seuil, 2012, 320 p.

On aurait parfois tendance à l’oublier, mais l’histoire possède – lorsqu’elle est bien faite – une force critique extraordinaire. Par sa capacité à décentrer notre regard en éclairant les configurations passées, elle peut nous aider à dévoiler les enjeux du présent. L’une des forces du livre de Jean-Baptiste Fressoz, maître de conférences à l’Imperial College (Londres), est précisément de nous rappeler cette grandeur du métier d’historien. Dans L’Apocalypse joyeuse, l’auteur propose une histoire politique du risque technologique et défend une idée forte : l’Europe n’a pas attendu l’ère postmoderne pour penser le risque ; les acteurs du XIXe siècle positiviste et industriel n’ont cessé de percevoir et de penser les dangers du progrès, mais ils ont choisi de passer outre consciemment.Lire la suite »

François Jarrige, L’histoire de la pollution, 2011

Longtemps invisible dans les travaux des historiens, la pollution et son histoire sont devenues un front pionnier de la recherche, un objet qui permet d’interroger les grands aspects de la modernité industrielle. François Jarrige nous propose ici un tableau de ce champ de recherche nouveau et des questions inédites qu’il permet de soulever.

« Pollutions» Si certains mots expriment plus que d’autres l’air du temps, celui ci appartient bans nul doute aux concepts clés de notre époque La pollution est partout, elle a envahi les médias, sort des robinets, des pots d’échappement et naît de nos actes les plus quotidiens : surfer sur Internet génère par exemple 20 mg de CO2 par seconde. Pour nous, contemporains de la crise écologique globale, la pollution a acquis une évidence immédiate et inexorable Elle est locale et globale, elle concerne l’air, les eaux et les sols, elle peut être sonore, visuelle, paysagère, insidieuse ou massive, invisible ou spectaculaire. L’infinie diversité de ses formes, de ses manifestations et de ses effets donne le vertige. On ne compte plus les tableaux écologiques de la planète tentant d’établir un inventaire des pollutions, ni les rapports, livres et articles d’experts présentant l’ampleur des dégâts. Mais on commence tout juste à s’intéresser a l’histoire de ces rejets polluants.Lire la suite »

Bernard Charbonneau, La gueule bourée, 1973

Dans le terrain vague tout est vague, les mots n’ont plus de sens précis. Et pas seulement les grandes entités : la Liberté, la Paix, la Justice, mais ceux qui désignaient les objets les plus concrets : le poulet, la pêche, le pain. On est en train de nous l’ôter de la bouche pour la bourrer de plastique ; il faut le crier sur les toits.

Au rayon des fruits et légumes

La production – de bagnoles, d’acier et de plastique – augmente. En vertu de quoi celles d’arbres, de maisons et de nourriture dignes de ce nom, diminue. La quantité progresse, donc (qu’on excuse ce donc, mais dans notre système il en est ainsi) la qualité régresse. On le sait et on le dit maintenant de “l’environnement”, mais guère encore des aliments. Et pourtant la mainmise de l’industrie sur l’agriculture, autant que par le ravage des paysages, se traduit par la disparition des nourritures qui, tout en nourrissant le corps sont une délectation pour les sens et une joie pour l’esprit. Ah ! Tous les jours casser la croûte ! Essayez donc avec l’étron blanchâtre qui sort de “l’usine à pain” ! Certes, si l’on s’en tient à la taille, à la forme et à la couleur, nos fruits sont beaux, mais si l’on s’en réfère au goût, il détecte vite que le spectacle de la pêche est gonflé d’eau et de chimie. On produit, paraît-il, du poulet en un mois, mais ce n’est plus du poulet, c’est son cadavre, son fantôme. Les mots trompent : la miche, la fraise… Tentés par la couleur, nous y mordons à pleines dents, mais pouah ! ce n’est plus de la fraise, c’est du vermillon de la Badische Anilin. Ces fruits de cire ne sont pas faits pour les dents, mais pour les yeux. Sous prétexte de nourrir le peuple, on le soumet au supplice de Tantale : ces raisins d’Espagne sont trop beaux, ce n’est plus du Malaga mais du Dattier. Et pour l’eau, c’est pareil : crevant de soif, vous vous précipitez vers le robinet : ce n’est plus de l’eau, mais de l’eau lourde, du protoxyde d’azote qui gonfle votre estomac. Au lieu d’étancher, on étouffe notre soif.

Et ne l’oublions jamais, cette société se développe. Sans cesse, il lui faut plus de fric, sans cesse l’impérialisme industriel cherche de nouveaux domaines à conquérir. Hier c’était la pomme, demain, ce sera la patate, et après le poulet, le bœuf sera mis en batterie ; restent le mouton et la crevette qui se baladent encore dans la nature et prétendent y trouver leur provende. Mais bientôt ce sera leur tour, et nous n’aurons plus qu’un plat au menu quotidien : du plastique, de toutes sortes de formes et de couleurs. Et un beau jour, quand le dernier mitron aura disparu, les Français ayant perdu le goût du pain, il n’y aura plus de problème.

En attendant, il faut réagir, et d’abord s’informer.Lire la suite »

Pierre-Gilles de Gennes, un physicien sur tout compétent, 2003

Parmi les scientistes notoires, Pierre-Gilles de Gennes (1932-2007) nous montre la suffisance du grand ponte de la physique. Homme bien en place (prix Nobel de physique), mais qui passe pour « anti-conformiste » (forçément !), il se croit autorisé de ce fait à donner un avis sur tout et n’importe quoi. Les clichés qu’il nous débite à cette occasion exposent en plein jour tout le ridicule du personnage… Requiem in pace…

Pierre-Gilles de Gennes,
Pas de panique sur les OGM !,
journal L’Est Républicain du 18 septembre 2003.

Le prix Nobel de physique appuie la pétition lancée sur Internet par plus de 1.500 chercheurs contre les destructions de plantations. Parce que vingt-cinq « essais au champ », destinés à évaluer de nouvelles variétés végétales, ont été détruits au cours de cet été en France, « dans la plus grande indifférence », huit chercheurs et enseignants de Paris, Toulouse, Aix-en-Provence, Jouy-en-Josas et Montpellier ont pris l’initiative sur Internet d’une pétition qui a déjà dépassé, selon le site « défendonslarecherche » qui en donne la liste, 1.500 signataires. Leur objectif est « d’adresser un signal fort à l’opinion publique ». Pour eux, ces « actes de destruction empêchent la progression du savoir et occultent tout débat sur les plantes génétiquement modifiées ». Un blocage qui présente deux risques majeurs, outre la désertion, déjà constatée, des filières de formation en biologie végétale par les étudiants : le départ des entreprises et des chercheurs les plus inventifs, la dépendance dans l’avenir de l’agriculture française qui ne disposerait plus que de semences « obsolètes ou importées ».

[commentaire: Il est en effet scandaleux que ces destructions de champs de culture transgénique se soient fait «dans la plus grande indifférence», merci à vous d’en faire la publicité !; Par ailleurs, le «débat sur les plantes génétiquement modifiées , ce sont les saboteurs d’OGM qui l’on lancé depuis 5 ans déjà (cf. L’action de la Confédération Paysanne à Nérac avec Novartis en 1998). Si ces destructions n’avaient pas été opérées, vos sales petits bidouillages, on en aurait entendu parler que lorsqu’il aurait été question de nous les faire avaler sans nous demander notre avis. Ce «débat», vous l’avez toujours méprisé, la preuve en est que vous feignez d’ignorer tout ce qui a déjà été dit là-dessus depuis 5 ans par les opposants (même les moins extrémistes).]Lire la suite »

Marcellin Berthelot, En l’an 2000…, 1894

Marcellin Berthelot (1827-1907), chimiste et homme d’État (il fut ministre de l’Instruction publique, puis des Affaires étran­gères), « pontife du scientisme républicain » (selon Pierre Thuillier), prononça ce discours au banquet de la Chambre Syndicale des Produits Chimiques, le 5 avril 1894.

 

Messieurs,

Je vous remercie d’avoir bien voulu nous inviter à votre banquet et d’avoir réuni dans ces agapes fraternelles, sous la présidence de l’homme dévoué au bien public qui est assis devant moi, les serviteurs des laboratoires scientifiques, parmi lesquels j’ai l’honneur de compter depuis bientôt un demi-siècle, et les maîtres des usines industrielles, où se crée la richesse nationale. Par là vous avez prétendu affirmer cette alliance indissoluble de la science et de l’industrie, qui caractérise les sociétés modernes. Vous en avez le droit et le devoir plus que personne, car les industries chimiques ne sont pas le fruit spontané de la nature : elles sont issues du travail de l’intelligence humaine.

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