Anselm Jappe, Un monde bétonné, 2020

Entretien avec Anselm Jappe

Comment le béton a-t-il recouvert notre milieu ? Le livre Béton. Arme de construction massive du capitalisme, publié aux éditions L’Échappée, analyse l’histoire de ce matériau ravageur et critique à travers lui l’architecture et l’urbanisme modernes.

Pour une fois qu’un tenant de la fort abstraite « théorie de la valeur » (WertKritik) fait dans le concrete avec talent, ne boudons pas notre plaisir… Lire la suite »

Ivan Illich, L’art d’habiter, 1984

Juillet 1984, le Royal Institute of British Architects célèbre son 150e anniversaire, Ivan Illich est invité à prononcer une conférence, elle s’intitule : “L’art d’habiter”. À une assemblée composée d’architectes, il déclare que l’art d’habiter est hors de leur portée, qu’ils ne peuvent que construire. Les humains n’habitent plus, ils sont logés, c’est-à-dire qu’ils vivent dans un environnement qui a été planifié, construit et équipé pour eux. Les logés traversent « l’existence sans laisser de trace » en se contentant d’un garage ! Habiter est un art et nous sommes des artistes, alors revendiquons non un droit au logement mais notre liberté d’habiter et créons notre demeure.

 

Habiter est le propre de l’espèce humaine. Les animaux sauvages ont des terriers, les chariots rentrent dans des remises et il y a des garages pour les véhicules automobiles. Seuls les hommes peuvent habiter. Habiter est un art. Une araignée naît avec l’instinct de tisser une toile particulière à son espèce. Les araignées, comme tous les animaux, sont programmées par leurs gènes. L’humain est le seul animal à être un artiste, et l’art d’habiter fait partie de l’art de vivre. Une demeure n’est ni un terrier ni un garage. Lire la suite »

Ivan Illich, Dwelling, 1984

To dwell is human. Wild beast have nests, cattle have stables, carriages fit into sheds, and there are garages for automobiles. Only humans can dwell. To dwell is an art. Every spider is born with a compulsion to weave a web particular to its kind. Spiders, like all animals, are programmed by their genes. The human is the only animal who is an artist, and the art of dwelling is part of the art of living. A house is neither nest nor garage. Lire la suite »

Ivan Illich, El arte de habitar, 1984

Habitar es lo propio de la especie humana. Los animales salvajes tienen madrigueras, los carros se guardan en cocheras y hay garajes para los automóviles. Sólo los hombres pueden habitar. Habitar es un arte. Una araña nace con el instinto de tejer una tela particular a su especie. Las arañas, como todos los animales, están programadas por sus genes. El humano es el único animal que es un artista, y el arte de habitar forma parte del arte de vivir. Una morada no es una madriguera ni un garaje. Lire la suite »

Enzo Traverso, Les déboulonneurs de statues n’effacent pas l’histoire, 2020

ils nous la font voir plus clairement

 

Dans le sillage du mouvement global contre le racisme et les violences policières né en réaction au meurtre de George Floyd par un policier blanc de Minneapolis, de nombreuses statues symbolisant l’héritage de l’esclavage et de la colonisation ont été prises pour cible un peu partout dans le monde.

Dans cet article, traduit du site Jacobin, Enzo Traverso soutient que la vague iconoclaste à laquelle nous assistons, loin de nier le passé, est au contraire porteuse d’une « nouvelle conscience historique » qui vise à libérer le passé du contrôle des oppresseurs.

 

L’anti-racisme est une bataille pour la mémoire. C’est l’une des caractéristiques les plus remarquables de la vague de protestations qui a déferlé sur le monde après l’assassinat de George Floyd à Minneapolis. Partout, les mouvements antiracistes ont remis le passé en question en ciblant des monuments qui symbolisent l’héritage de l’esclavage et du colonialisme : le général confédéré Robert E. Lee en Virginie ; Theodore Roosevelt à New York ; Christophe Colomb dans de nombreuses villes américaines ; le roi belge Léopold II à Bruxelles ; le marchand d’esclaves Edward Colston à Bristol ; Jean-Baptiste Colbert, ministre des finances de Louis XIV et auteur du tristement célèbre Code noir en France ; le père du journalisme italien moderne et ancien propagandiste du colonialisme fasciste, Indro Montanelli, etc.

Qu’elles soient renversées, détruites, repeintes ou tagées, ces statues incarnent une nouvelle dimension de la lutte : le lien entre droits et mémoire. Elles soulignent le contraste entre le statut des noirs et des sujets postcoloniaux en tant que minorités stigmatisées et brutalisées, et la place symbolique accordée dans l’espace public à leurs oppresseurs – un espace qui constitue également l’environnement urbain de notre vie quotidienne. Lire la suite »

Enzo Traverso, Tearing Down Statues Doesn’t Erase History, 2020

It Makes Us See It More Clearly

 

The protesters tearing down monuments to slaveholders and perpetrators of genocide are often accused of “erasing the past.” But their actions are bringing closer scrutiny on the figures these monuments celebrate — allowing history to be retold from the viewpoint of their victims.

 

Anti-racism is a battle for memory. This is one of the most remarkable features of the wave of protests that has arisen worldwide after the killing of George Floyd in Minneapolis. Everywhere, anti-racist movements have put the past into question by targeting monuments that symbolize the legacy of slavery and colonialism: the Confederate general Robert E. Lee in Virginia; Theodore Roosevelt in New York City; Christopher Columbus in many US cities; the Belgian king Leopold II in Brussels; the slave trader Edward Colston in Bristol; Jean-Baptiste Colbert, Finance Minister for Louis XIV and author of the infamous Code Noir in France; the father of modern Italian journalism and former propagandist for fascist colonialism, Indro Montanelli, and so on.

Whether they are toppled, destroyed, painted, or graffitied, these statues epitomize a new dimension of struggle: the connection between rights and memory. They highlight the contrast between the status of blacks and postcolonial subjects as stigmatized and brutalized minorities, and the symbolic place given in the public space to their oppressors — a space which also makes up the urban environment of our everyday lives.
Lire la suite »

Jean Robert et Valentine Borremans, Préface aux Œuvres complètes d’Ivan Illich, 2003

Ivan Illich – l’homme autant que l’auteur – fut très présent en France durant les années 1970. Il popularisa le terme « convivialité », dont peu de gens savent qu’il l’avait repris de Brillat-Savarin. Ses ouvrages les plus lus étaient La Convivialité, Une société sans école et Némésis médicale. Ce dernier fut à l’origine de débats célèbres dont le thème était la contre-productivité des institutions modernes : au-delà de certains seuils, les institutions productrices de services, comme les écoles, les autoroutes et les hôpitaux, éloignent leurs clients des fins pour lesquelles elles ont été conçues. Cette contre-productivité est en relation directe avec leur taille et l’intensité de la dépendance à leur égard. L’école paralyse d’autant plus l’apprentissage libre que s’allongent les temps de confinement obligatoire dans ses enceintes. Le trafic des véhicules à moteur empêche d’autant plus l’usage des pieds que plus d’argent est investi dans la construction d’autoroutes. La médecine menace d’autant plus l’intégrité personnelle des patients que le diagnostic des médecins pénètre plus profondément dans leur corps et allonge la liste des maladies reconnues par la Sécurité sociale. Et plus la construction des logements est planifiée et normalisée, moins il est facile de se construire une petite maison ou de repeindre soi-même la façade de celle que l’on a. Lire la suite »

Il est temps de défendre d’autres manières d’habiter, 2018

A la veille de la destruction annoncée d’habitats sur la ZaD dans une gigantesque opération policière, une centaine d’architectes, urbanistes, et autres penseurs publient un appel à « la défense d’autres manière d’habiter ». Ils y mettent en avant la richesse des habitats auto-construits de la ZaD, la réappropriation des savoirs et l’expérience d’architecture vernaculaire qui s’y met en œuvre depuis plusieurs années. Ils affirment à quel point cette vision de l’habiter correspond profondément et positivement à la recherche de nouveaux choix de société nécessaires aujourd’hui. Ils s’y opposent à « l’expulsion des habitants de la ZaD ainsi qu’à la destruction des formes d’organisation collective et des constructions atypiques qui s’y sont développées et s’y développent ». Lire la suite »

Thierry Paquot, Interview avec Augustin Berque, 1997

Actif théoricien et propagandiste d’une géographie culturelle, Augustin Berque, né en 1942 à Rabat, pratique avec plaisir l’analyse comparée. Il est vrai que sa formation pluridisciplinaire ne peut que l’y encourager : après des études de géographie, de chinois et de japonais, Augustin Berque se plonge dans la lecture critique des philosophes, japonais et occidentaux. Comment une société aménage-t-elle ses espaces ? Quelles sont les relations que les hommes entretiennent avec le territoire ? Ces questions ne relèvent pas de la seule géographie, ou alors d’une géographie ouverte à la philosophie.Lire la suite »

Lewis Mumford, Sticks and Stones, 1924

La première édition de cet ouvrage date de 1924 et il s’agit du premier d’une série de quatre livres consacrés à l’architecture et à la civilisation américaines (Sticks and Stones, 1924 ; The Golden Day, 1926 ; Herman Melville, 1929 ; The Brown Decades : A Study of the Arts in America 1865-1895, 1931).

Aux États-Unis, la Première Guerre Mondiale fut suivie d’une période de désenchantement et de répression du socialisme. Déjà présente dans Histoire des Utopies, l’idée que les écrivains, les intellectuels, ont le devoir d’offrir à leurs contemporains une représentation élevée de la vie et de la beauté parce qu’une génération d’hommes ne peut progresser que dans un espace mental tridimensionnel – le passé, le présent et l’avenir – cette idée est illustrée de façon plus élaborée dans ces quatre livres : Lewis Mumford cherche à transmettre à sa génération un héritage typiquement américain susceptible de leur permettre de reprendre confiance en eux-mêmes et de participer à l’élaboration de la bonne vie. Dans son autobiographie [1], il cite une note prise en 1919 :

« Actuellement, ce qui m’intéresse dans la vie est l’exploration des villes en tant que documents de la civilisation. Je m’intéresse autant au mécanisme de l’ascension culturelle de l’homme que Darwin s’est intéressé au mécanisme de ses origines biologiques. »

C’est un thème que l’on retrouve dans toute son œuvre et qu’il a particulièrement travaillé dans Le Mythe de la Machine.Lire la suite »