Cambourakis & Guérin, If you love this planet, 2020

Des femmes contre le nucléaire

 

Comment construire une position antinucléaire à partir des questionnements féministes ? Dans les années 1970, elles furent peu nombreuses à chercher cette articulation et leurs efforts ont été largement oubliés. Pourtant, ces positions méconnues et ces combats constituent aujourd’hui un héritage à réinvestir.

 

Au départ de cet article écrit à quatre mains, il y a des paysages traversés au détour de nos existences : les falaises du Nez de Jobourg près de La Hague pour l’une, les lumières électriques du laboratoire de l’Agence Nationale pour la gestion des Déchets RAdioactifs (ANDRA) éclairant tout Bure la nuit pour l’autre. Le souvenir de rochers au milieu desquels on rit, la mer avec laquelle on s’éclabousse, des corps déliés au soleil, une impression de vie sauvage loin des pavillons de banlieue. Et puis un jour, quelque chose se précise dans le paysage, une usine de retraitement de déchets nucléaires dans le lointain, des histoires de luttes bretonnes appartenant au passé, une photo eighties de femmes encerclant un camp militaire. C’est un paysage de science-fiction que l’on apprend à aimer puis une série policière qui nous lie, une prison à ciel ouvert. Au milieu des champs de monoculture, des rondes des gendarmes et de la valse infernale des procès. C’est là où nous avons tenté, où nous tentons encore, d’habiter les ruines, nous, enfants des déchets nucléaires. Lire la suite »

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Sezin Topçu, L’État surveille avec les mêmes craintes les militants et le plutonium, 2021

Pour la sociologue des sciences, le procès des militants de Bure montre que le nucléaire est un enjeu stratégique pour la France, ce qui explique une « criminalisation de l’action antinucléaire ».

 

Douze mois ferme requis pour l’un, 10 à 18 mois avec sursis requis pour les six autres prévenus : la lutte antinucléaire pourrait leur coûter cher. Le jugement des sept opposants au projet de stockage de l’Agence nationale pour la gestion des déchets radioactifs (Andra), baptisé Cigéo, dont le procès s’est tenu entre mardi et jeudi, sera rendu le 21 septembre 2021. Les moyens mis en place par la justice (qui aurait dépensé près d’un million d’euros pour l’enquête, selon Reporterre et Mediapart) n’ont pourtant pas permis de prouver autre chose sur cette « bande organisée » de « malfaiteurs » que l’organisation d’une manifestation non autorisée, avec des « violences volontaires » exercées au cours de cette manifestation et une détention de « substances ou produits incendiaires ». Pour l’historienne et sociologue des sciences Sezin Topçu, chargée de recherches au CNRS et autrice de la France nucléaire. L’art de gouverner une technologie contestée (Seuil, 2013), cette sévérité s’explique par l’importance stratégique de Cigéo, crucial pour l’avenir de l’énergie nucléaire dont la France est fortement dépendante. Lire la suite »

Sezin Topçu, Critique du nucléaire et gouvernement de l’opinion, 2011

Où en est-on en France de la critique du nucléaire ? Quels enseignements tirer de plus de 30 ans de contestation de cette technologie ? Quelles ont été les stratégies de « gouvernement de l’opinion » déployées par les industries de l’atome ? Et comment penser les nouvelles techniques rhétoriques et managériales que ces dernières promeuvent aujourd’hui avec pour mots d’ordre la « participation », la « transparence » et la « responsabilité » ? Contretemps s’entretient avec Sezin Topçu, qui vient de signer une thèse sur « L’agir contestataire à l’épreuve de l’atome ».

 

Fabien Locher : Dans votre thèse, vous avez proposé une histoire longue de la critique antinucléaire en France. Pouvez-vous en présenter ici les grandes lignes ?

Sezin Topçu : Je me suis intéressée à la trajectoire du mouvement antinucléaire français depuis les années 1970 pour comprendre comment il s’est transformé, affaibli puis renouvelé au cours du temps, et ce dont il est désormais porteur – étant donné que le problème nucléaire ne cesse de se poser, à divers niveaux, qu’il s’agisse d’accidents, de déchets, de prolifération ou de destruction des écosystèmes. Lire la suite »

Nadine et Thierry Ribault, Fukushima : voix de rebelles, 2012

Ci-gît l’État

Nadine et Thierry Ribault

 

« Je ne suis pas un activiste, je suis un être humain, c’est tout », dit Wataru Iwata, fondateur du réseau autonome de stations de mesure de la radioactivité, CRMS. Il n’appartient à aucune organisation hiérarchique et ne dépend de personne. C’est sa propre volonté qui l’a mis en mouvement au lendemain de la catastrophe de Fukushima, en mars 2011. C’est un entêté et un inquiéteur. Il pose implicitement la question : qu’est-ce qu’une organisation, qu’est-ce qu’une institution, qu’est-ce que le pouvoir, qu’est-ce que l’État ? Son action s’inscrit dans la tradition japonaise de l’ikki. Au XIVe siècle, contrairement aux clans de guerriers issus de la noblesse, les ikki ne fonctionnaient pas selon un système hiérarchisé fondé sur les liens de parenté et dominé par la figure patriarcale du chef de clan. On y adhérait de manière volontaire. L’ikki était une communauté dotée de règles de fonctionnement internes stipulant notamment l’égalité à part entière entre des membres qui avaient l’habitude de combattre ensemble, se portaient secours et agissaient en commun. Le mot ikki désignait le groupe ainsi constitué ou la fronde (à l’origine paysanne) dans laquelle un tel groupe s’engageait. Lire la suite »

Mathieu Gaulène, Le mouvement antinucléaire japonais depuis Fukushima, 2012

Au lendemain de l’accident de Fukushima, la plupart des médias occidentaux, tout en saluant le calme, la dignité dans l’épreuve et l’esprit d’entraide des Japonais, ont aussi repris en chœur le vieux cliché sur leur prétendue « incapacité culturelle » à s’exprimer, contester, critiquer et manifester. « Au Japon, on ne sort pas dans la rue, on ne manifeste pas » affirmait ainsi le 14 mars 2011 Alain de Chalvron en direct au 20h de France 2 – confortant ainsi les téléspectateurs, et certains journalistes, dans leur vision figée du Japon.

A peine un mois plus tard, une première manifestation antinucléaire a rassemblé plus de 15 000 personnes à Tokyo. Les manifestations s’enchaînèrent ensuite chaque mois dans tout le pays, avec un pic de 60 000 manifestants à Tokyo le 19 septembre 2011. Depuis, les rassemblements se poursuivent et les actions pour une sortie du nucléaire se sont multipliées et diversifiées, en dépit des discours rassurants sur un prétendu « retour à la normale » à la centrale de Fukushima Dai-ichi, distillés quotidiennement par la plupart des grands médias. Lire la suite »

Renaud Bécot et Céline Pessis, Rencontres improbables mais fécondes, 2015

entre scientifiques critiques et syndicalistes dans les « années 1968 »

 

Ce qu’il est convenu d’appeler le « consensus fordiste » désigne un régime économique reposant notamment sur une forte croissance, obtenue au moyen de « la science », générant des gains de productivité qui étaient largement partagés avec les travailleurs. Comme le présentent d’autres articles dans ce numéro cet arrangement institutionnel a joui d’une forte légitimité, engendrant ainsi une grande stabilité. Les années 1968 sont en France et dans d’autres pays industrialisés le moment d’une remise en cause qui à certains égards pouvait être jugée salutaire. Les formes concrètes prises par les mouvements sociaux ont conduit des populations habituellement séparées à se rencontrer et à échanger. Cet article examine le cas des scientifiques critiques et des syndicalistes et exposent l’existence de différents lieux de rencontre, de la santé au travail aux alternatives rurales. Lire la suite »

Jeanne Burgart-Goutal, La grille de lecture écoféministe, 2020

une arme de déconstruction massive enthousiasmante

 

Jeanne Burgart Goutal,
Être écoféministe, théories et pratiques,
éd. L’Échappée, coll. Versus, 2020.

 

Votre livre porte bien son titre car il y est question de théorie et de pratique. Commençons par la théorie : comment définir l’écoféminisme ?

Jeanne Burgart-Goutal : Il est délicat de définir « l’écoféminisme » au singulier : ce n’est pas un courant unifié, mais un mouvement très divers, une nébuleuse aux contours flous, au point que certain·es qualifient ce terme de « mot fourre-tout » (umbrella term) ou parlent « des écoféminismes » au pluriel.

En simplifiant, on peut cependant qualifier l’écoféminisme comme étant à la fois un mouvement d’actions et d’idées, né au milieu des années 1970, à l’articulation du féminisme et de l’écologie. Ou plus précisément : du féminisme radical et de l’écologie politique – c’est-à-dire des formes de féminisme et d’écologie incompatibles avec l’ordre dominant, celles qui portent le plus loin la critique du système capitaliste patriarcal et la recherche d’un modèle alternatif de civilisation. Le mouvement a émergé dans un contexte de contestations multiples, au point qu’on peut parler d’une crise de la modernité. Il est né en particulier de deux désillusions : d’une part la désillusion face au « progrès » technologique et économique, dont on commence dans les années 1970 à percevoir les conséquences dévastatrices pour l’environnement, et l’accroissement des inégalités mondiales qui l’accompagne ; d’autre part la déception face aux améliorations de la condition féminine permises par les combats du féminisme libéral, dont on se rend compte qu’elles sont en fait limitées, et inéquitables en termes de classe, de « race », ou encore à travers le monde. C’est en faisant converger ces contestations majeures qu’est né l’écoféminisme. Lire la suite »

Maria Mies, L’écoféminisme, unité et diversité, 1999

comprendre le lien

 

Militante, sociologue allemande, spécialiste des questions féminines, Maria Mies a vécu en Inde. Avec Vandana Shiva, elle a publié, dans la collection Femmes et Changements aux éditions L’Harmattan, un ouvrage intitulé Ecoféminisme.

 

Q : D’où vient la référence écoféministe ?

Maria Mies : La formule est apparue dans les années 1970, en France. Puis, à la suite de nombreuses catastrophes écologiques (dont l’accident nucléaire de Three Miles Island), une conférence a été organisée aux États-Unis, en mars 1980, sous l’intitulé « L’écoféminisme et la vie sur terre ». Les participantes ont adopté un manifeste sur les rapports entre mouvements écologistes et mouvements des femmes, entre la destruction de la nature, le militarisme, l’humiliation et la domination subie par la femme… A l’époque, les États-Unis installaient en Europe de l’Ouest des missiles nucléaires, suscitant un vaste mouvement pacifiste dans lequel participaient de nombreuses femmes. Des femmes qui commençaient à percevoir le lien existant entre le militarisme, l’industrie, le capitalisme et son mode de croissance économique, et l’oppression des femmes.
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De Cadarache à Bure, mettre fin au délire nucléaire!

«Pourquoi ce centre inoffensif n’a-t-il pas été installé tout simplement à Paris, et plus spécialement dans les jardins inutiles de l’Élysée? […] Si on me dit que, malgré son innocuité certifiée, ce centre nucléaire ferait courir quelque danger à Paris et aux hôtes de l’Élysée, je répondrai que notre sort et celui de nos enfants présents et futurs nous sont également très chers.»

Jean Giono, A propos de la construction de Cadarache, Provence, 1961.

En 70 ans, la filière nucléaire française a produit 1,62 million de m³ de déchets radioactifs, soit l’équivalent de 648 piscines olympiques de matériaux qui resteront hautement toxiques pour des centaines de milliers d’années (1). Chaque année, elle en produit 25 000 m³ de plus. A 30 km d’ici, 42 000 m3 de déchets nucléaires sont entreposés dans le gigantesque centre de Cadarache où, de l’aveu même des autorités, ils contaminent le sol et les eaux souterraines.

La « solution » décidée par l’État est l’enfouissement des plus dangereux de ces déchets à Bure, dans le nord-est de la France, une campagne sinistrée par les deux guerres mondiales et l’agro-industrie. Cette gigantesque poubelle nucléaire baptisée « Centre industriel de stockage géologique » (Cigéo), plongeant jusqu’à 500 mètres sous terre et comptant 300 km de galeries, devrait coûter au minimum 25 milliards d’euros d’argent public (2).Lire la suite »

From Cadarache to Bure, stop the nuclear madness immediately!

« Why was this harmless centre not simply installed in Paris, and especially in the useless gardens of the Elysee? […] If I am told that, despite its certified safety, this nuclear centre would cause some danger in Paris and the guests of the Elysée, I will answer that our fate and that of our children present and future are also very dear to us. »

Jean Giono, on the construction of Cadarache, Provence, 1961.

In 70 years, the French nuclear industry has produced 1.62 million cubic meters of radioactive waste, the equivalent of 648 Olympic-sized swimming pools full of matter that will remain highly toxic for hundreds of thousands of years (1). Each year, it produces 25,000 m³ more. At 30 km from here, 42,000 m 3 of nuclear waste are stored in the gigantic centre at Cadarache where, as the authorities themselves admit, they contaminate the soil and groundwater.

The « solution » decided by the state is to bury the most dangerous waste at Bure, in the north-east of France, a rural region that has suffered from the two world wars and the impact of agribusiness. This gigantic nuclear rubbish dump, dubbed « Industrial Geological Storage Center » (Cigeo), up to 500 meters underground and with 300 km of galleries, should cost at least 25 billion euros of public money (2) .Lire la suite »