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Posts Tagged ‘anthropologie’

Joëlle Zask, La communication virtuelle : le nouvel opium du peuple ?, 2020

9 juillet 2020 Laisser un commentaire

Il ne s’agit pas de mégoter sur les services réels que rendent les échanges à distance mais fonder un projet de société sur des relations virtuelles par l’intermédiaire de l’internet, c’est détruire la société. Analogue à la cité construite dans les airs dont se moquait Aristophane dans Les Oiseaux, celle que nous construisons dans les « nuages » est une anti-société. Les relations en face-à-face, dont l’importance est de fait relativisée, sont absolument essentielles. Il faut y revenir. Lire la suite…

Michel Barrillon, De la nécessité de sortir du faux dilemme primitivisme/progressisme, 2016

Résumé

Massacres, génocides, ethnocides, écocides… L’Occident moderne n’a pas tergiversé sur les moyens pour établir son hégémonie à l’échelle mondiale. Et rares sont les peuples indigènes qui ont résisté au « char triomphant du progrès ». Si « l’histoire elle-même rend la justice », alors tout porte à croire qu’elle légitime l’entreprise des « vainqueurs ». Pourtant, au sein même de l’Occident, la rencontre de l’Autre primitif a très tôt suscité des interrogations sur « l’espèce humaine », la relativité des mœurs, le sens de l’histoire… Des réfractaires à la civilisation occidentale ont ainsi rêvé d’un « âge d’or » situé ailleurs ou dans un lointain passé. On peut cependant rejeter le progressisme sans succomber aux chimères du primitivisme. Et tirer de l’expérience concrète des primitifs, des leçons en matière d’écologie, d’économie, de politique, de mode de vie… Lire la suite…

Philippe Descola, À chacun ses animaux, 2009

Je ne répondrai pas directement à la question de savoir s’il faut libérer les animaux, d’abord parce que je manque de compétences pour l’aborder autrement qu’en livrant une opinion non étayée, mais aussi et surtout parce que c’est une question remarquablement ethnocentriste. On voit bien qu’elle fait référence aux thèses du philosophe australien Peter Singer sur la libération animale et aux débats fort vifs suscités par les revendications des organisations animalitaires quant à la transformation du statut des animaux de rente, des animaux de compagnie et de certaines catégories d’espèces sauvages afin de faire valoir à leur endroit un régime juridique nouveau.

Cette question est sans aucun doute cruciale et il est de plus en plus manifeste que l’un des grands défis politiques du XXIe siècle sera de trouver les moyens de donner aux non-humains des formes de représentation à la mesure de la place considérable qu’ils occupent dans nos collectifs. C’est parce que nous avons refusé de le faire jusqu’à présent, c’est parce que nous, les Modernes, nous nous sommes constamment attachés à séparer la nature de la société, à dissocier ce qui relève de la sphère des conventions et des normes, d’une part, et ce qui relève des phénomènes s’accomplissant indépendamment de la volonté humaine, d’autre part, que nous nous trouvons dans la situation présente, incapables de penser une destinée commune à la couche d’ozone, aux habitants des bidonvilles, aux poulets en batterie, à l’effet de serre et aux insectes pollinisateurs. Lire la suite…

Recension : M. Sahlins, What Kinship Is – And Is Not, 2013

11 janvier 2018 Laisser un commentaire

À en juger par son titre, What Kinship Is – And Is Not, on pourrait penser que le dernier livre de Marshall Sahlins, aussi ambitieux par le propos qu’il est petit par le volume, se propose d’expliquer au large public ce qu’est la parenté (et ce qu’elle n’est pas). Or, loin d’être un ouvrage de vulgarisation à propos d’un sujet classique et plutôt technique de l’anthropologie, écrit par l’un des anthropologues américains les plus « européens » de sa génération – l’auteur est né en 1930 –, il s’avère être la version finale d’un long essai scientifique déjà partiellement publié dans le Journal of the Royal Anthropological Institute (2011, 17-1, p. 2-19 et 17-2, p. 227-242), éminente revue de l’anthropologie sociale britannique la plus autorisée.

En dépit du remaniement qu’il a subi, le livre garde le style éclectique – et parfois elliptique – d’un essai s’adressant avant tout aux spécialistes. L’auteur le présente comme « une modeste proposition pour résoudre le problème anthropologique vieux de 150 ans de savoir ce qu’est la parenté » (p. ix). Pourtant, on n’y trouvera ni une analyse des grands débats sur la parenté ni, à proprement parler, un historique du domaine. L’auteur y esquisse une généalogie des études de parenté des travaux d’Émile Durkheim à ceux de Marilyn Strathern, en passant par les contributions de Lucien Lévy-Bruhl, Maurice Leenhardt ou Roger Bastide. Mais il le fait justement dans la mesure où ces auteurs – et quelques autres – forment le lignage dans lequel Sahlins lui-même inscrit son propos novateur. Ce dernier, annoncé dans une courte préface (p. ix-x), vise à montrer que la caractéristique principale de la parenté consisterait essentiellement dans la reconnaissance de la « mutualité d’existence » (mutuality of being), telle que les parents (kinfolk) « sont des personnes qui participent intrinsèquement à l’existence de l’autre; ils appartiennent l’un à l’autre. [Ils] vivent émotionnellement et symboliquement la vie de l’autre et meurent les uns les autres » (p. ix). Qui ayant vécu l’expérience de la naissance ou de la mort d’un de ses proches pourrait le démentir ? Lire la suite…

Recension : M. Sahlins, Critique de la sociobiologie, 1976

7 janvier 2018 Laisser un commentaire

Marshall Sahlins,
Critique de la sociobiologie. Aspects anthropologiques,
éd. Gallimard, coll. Bibliothèque des Sciences humaines, 1980.

(The Use and Abuse of Biology.
An Anthropological Critique of Sociobiology, 1976)

Le caractère le plus remarquable de ce petit ouvrage, paru il y a cinq ans déjà aux États-Unis, est sans doute que Sahlins ait jugé bon de l’écrire, nous révélant par là, et de façon incidente, l’ampleur de la crise que semblent traverser actuellement les sciences humaines outre-Atlantique. Certes, Sahlins a toujours pourfendu avec vigueur le réductionnisme mécaniste – notamment l’écologie culturelle –, mais il paraît néanmoins étonnant qu’il ait cru devoir exposer aussi longuement une réfutation argumentée des prétentions de la sociobiologie à fournir une explication totalisante des phénomènes culturels. L’enjeu n’est bien sûr pas négligeable, puisque tant la sociobiologie que l’écologie culturelle visent à remettre en cause l’autonomie de la culture et du social en décrétant que l’ensemble des interactions humaines sont déterminées en dernière analyse par des dispositions biologiques. Ce qui surprend, c’est qu’un tel projet scientifique soit admis par beaucoup aux États-Unis comme épistémologiquement viable, incitant par là Sahlins à prendre sa plume pour une critique qui n’est pas aussi circonstancielle et polémique qu’il y paraît de prime abord. Lire la suite…

Radio: Anthropocène ou capitalocène?

25 juillet 2017 Laisser un commentaire

Dans la série Racine de Moins Un, émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, je vous propose d’écouter deux conférences qui traitent de l’anthropocène, période géologique durant laquelle l’influence de l’être humain sur la biosphère a atteint un tel niveau que l’activité humaine est devenue une «force géologique» majeure capable de marquer la lithosphère. Ce terme a été proposé par le météorologue et chimiste de l’atmosphère Paul Crutzen, prix Nobel de chimie en 1995, pour désigner une nouvelle époque géologique, qui aurait débuté selon lui à la fin du XVIIIe siècle avec la révolution industrielle. Lire la suite…

Jocelyne Porcher, Le travail des animaux d’élevage: un partenariat invisible?, 2015

30 octobre 2016 Laisser un commentaire

« Je suis un homme et rien de ce qui est humain, je crois, ne m’est étranger », écrivait le poète Térence, et c’est bien pourquoi, en effet, au-delà de la validité de l’activité scientifique, les sciences humaines ont une indéniable légitimité à parler des êtres humains et à parler pour les êtres humains. Il n’en est pas de même en ce qui concerne les vaches, les cochons ou les chiens. Pour les sciences humaines, comme pour les sciences dites de la nature – qui, rappelons-le, sont elles aussi avant tout des sciences humaines – en première analyse, le poète aurait pu écrire : « Je ne suis pas une vache, et tout ce qui est vache, je crois, m’est étranger ». Au-delà de la rupture, constitutive pour les sciences, entre humanité et animalité, cette étrangeté, cette irréductible altérité, expliquent en partie la distance paradigmatique que les sciences humaines ont longtemps gardée vis à vis des animaux.

Pour les anthropologues, les animaux ont toujours fait partie des sociétés humaines, tout comme les rites et les contes, comme tout ce qui est produit par l’homme et destiné à son usage. En dépit du chemin qu’a fait l’anthropologie vers les animaux, les processus domesticatoires restent encore largement décrits comme des processus d’appropriation et d’exploitation de la nature et des animaux qui, loin de dissoudre l’étrangeté des bêtes, participent au contraire de leur mise à distance. La vache est cachée par le troupeau, l’affection par l’intérêt, le don par la prédation originelle et par l’accumulation du capital.

Or on peut penser, et c’est sur quoi se fonde ma proposition, que ce que nous appelons la domestication est avant tout un processus coopératif d’insertion des animaux dans les sociétés humaines par le travail, lequel porte en lui, comme l’écrivait Marx, une part d’exploitation et d’aliénation, mais aussi et surtout une perspective d’émancipation. Lire la suite…

Marc Levivier, Bref historique sur la fœtalisation et la néoténie, 2011

23 juillet 2016 Laisser un commentaire

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Biographie de Louis Bolk

Lodewijk – plus couramment Louis – Bolk naît à Overschie, aux Pays-Bas, le 10 décembre 1866. Il se forme en droit puis en 1888, contre la volonté de ses parents qui le voulaient pasteur, s’inscrit à la faculté de médecine d’Amsterdam. Diplômé en octobre 1896, il commence à travailler comme assistant de G. Ruge qui y enseigne l’anatomie humaine, dont il prend la place seize mois plus tard. En 1900, il fonde avec Cornelius Winkler (1822-1897) la revue d’anatomie Petrus Camper 1 dans laquelle il publie une partie de ses études sur le cervelet et son innervation et qui lui valent en 1902 un doctorat honoraire de l’université de Leiden. En 1901, avec Winkler, il rédige le rapport qui permettra la création du International Academic Committee for Brain Research, organisme visant la structuration internationale des recherches sur le système nerveux. La première institution spécialement créée dans cet objectif va loger dans une aile du nouveau département d’anatomie et d’embryologie de l’université d’Amsterdam où travaille Bolk.

À la même époque, l’exhumation de cadavres d’un vieux cimetière à proximité de l’institut d’anatomie l’amène à étudier des crânes humains et aussi des dents. Il va alors travailler sur l’ontogenèse des dents, la latéralisation et les différences de morphologie humaine selon les « races ». En effet, Bolk est, et il l’affirme lourdement à plusieurs reprises, un partisan de la théorie de l’inégalité des races. Bolk est, à la lettre, raciste 2. Il ne s’agit en rien de minimiser ce point, mais il faut indiquer ici qu’il n’est pas un cas isolé et que la consultation des revues scientifiques de cette même période confronte à un niveau de racisme inimaginable aujourd’hui.

En 1918, l’université d’Amsterdam lui décerne le titre de rector magnificus, et c’est lors de la cérémonie qu’il aurait exposé pour la première fois en public sa théorie de la fœtalisation qui fera l’objet de plusieurs communications. Cette théorie est accessible en français dès 1926, année durant laquelle Louis Bolk la présente lors du congrès organisé par l’association des Anatomistes de langue française, dont il est membre à vie. Mais c’est une conférence prononcée la même année lors d’un congrès d’anatomistes à Freiburg et ensuite publiée dans son intégralité qui va devenir le texte de référence : Das Problem der Menschwerdung. Lire la suite…

Louis Bolk, Le problème de l’anthropogenèse, 1926

21 juillet 2016 Laisser un commentaire

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Quand la conviction se fit peu à peu que la forme humaine est issue d’autres formes plus primitives, l’étude de notre structure fut dirigée dans un certain sens. L’étude des caractères spécifiques humains, à cause de ces caractères eux-mêmes, ou la recherche de l’essentiel de nos propriétés morphologiques fût reléguée à l’arrière-plan et vînt après l’étude de ces caractères dans un but préconçu.

Considérés comme éléments de l’anatomie comparée, ces caractères étaient appréciés en fonction de la construction d’un arbre généalogique de la race humaine. Le critérium dont on se servait pour déterminer leur valeur comme telle était la ressemblance plus ou moins grande avec le degré de développement chez des formes plus primitives. Il y avait une tendance marquée dans les recherches d’anatomie comparée : la généalogie et le problème de la descendance dominaient l’étude de la forme. Loin de moi, naturellement, l’idée de vouloir porter la moindre atteinte aux grands profits que la science a tirés des résultats de cette méthode scientifique. Lire la suite…

Adolf Portmann, Préface à une anthropologie, 1962

7 octobre 2015 Laisser un commentaire

Au cours des dernières dizaines d’années, s’est développé un puissant rameau de la recherche biologique, qui se donne pour but de construire d’importantes hypothèses en vue d’exposer la nature de l’humain ; l’étude du comportement, qui s’est taillé un nouveau domaine entre ses sœurs souvent bien séparées, la morphologie et la physiologie, montre chez beaucoup de ses spécialistes également la volonté de cheminer vers une forme nouvelle de pensée sur l’organisme. Le « comportement » réunit en une nouvelle unité la structure et la fonction. Mais on peut dire aussi que, par un effet secondaire, il apparaît un accroissement de la séparation entre l’organisme et le milieu, car cette nouvelle unité de degré supérieur permet d’embrasser des phénomènes plus amples. Cette nouvelle recherche est susceptible aussi de vaincre l’isolement des individus et elle rend possible de concevoir l’être individuel dans son ordre surindividuel, à l’intérieur de la totalité de l’espèce. Lire la suite…