Raphaël Deschamps, Sans smartphone, pas de liberté ?, 2021

N’est-il plus possible d’imaginer préserver des libertés publiques sans avoir recours à un « smartphone », à une caméra et à toute l’infrastructure numérique que cette quincaillerie alimente et génère ? N’est-il pas contradictoire et singulièrement imprudent d’attribuer à un instrument symbolique de la « start-up nation », un rôle central dans le combat pour la liberté ? Retour critique sur la contestation de la loi Sécurité Globale.

 

On ne trouvera nulle mention de la crise (dite) sanitaire et ses innombrables conséquences dans ce texte écrit début 2021 en marge de la contestation de la loi sécurité globale. Cependant, les inquiétudes plus anciennes qui s’y manifestent ont depuis grandies très au delà de nos craintes d’alors, il faut bien le reconnaitre.

On pense d’une part à la capacité accrue des troupes régulières de la technocratie au pouvoir, à faire feu de tout bois pour mener leur offensive de numérisation de nos vies et d’autre part aux moyens, qui parfois trahissent les fins, dont un large spectre de la gauche accepte de se doter pour, soi disant, y résister. Alors que le QR code est devenu en quelques mois le sésame providentiel pour un fonctionnement « normal » de notre société de masse, nous avons appris, dans le meilleur des cas, à nous contenter sur cette question du silence ou de l’absence complice de la gauche et de l’extrême gauche. Plus souvent hélas, il aura fallu subir les appels à soutenir, voire à durcir, au nom du camp anticapitaliste et des classes populaires, les protocoles de gestion électronique des populations. Lire la suite »

Publicité

Laurence De Cock, École ouverte, 2021

ou le monde parallèle de Jean-Michel Blanquer

Le dernier livre auto-promotionnel de Jean-Michel Blanquer se lit comme un programme électoral, teinté de petits arrangements avec la vérité et sur un ton exagérément lyrique. Son titre, École ouverte, joue de la polysémie pour défendre tant l’ouverture des écoles pendant la pandémie que sa vision de « l’école du futur » – une école mondialisée, déshumanisée et guidée par l’impératif de compétitivité.

Entre 2014 et 2018, Jean-Michel Blanquer a successivement publié L’école de la vie, L’école de demain, L’école de la confiance, trois ouvrages qui résument assez bien sa vision de l’école, ses perspectives de carrière et ses desseins programmatiques. Mais on pensait la trilogie achevée. Or un petit dernier vient de voir le jour, pour lequel le ministre de l’Éducation nationale fait des infidélités à son éditeur fétiche Odile Jacob et entre dans la cour de la prestigieuse maison d’édition fondée par Gaston Gallimard. Il faut dire que l’enjeu est important. Il est désormais temps de défendre un bilan qui est loin de faire l’unanimité dans le monde de l’éducation. Lire la suite »

Adrien D., Tous Thomas Pesquet!, 2021

Dans le premier tome de L’Obsolescence de l’homme (1956), le philosophe Günther Anders décrit ainsi la condition de ses contemporains rivés à leur poste de télévision ou de radio :

« Ils sont assis à des millions d’exemplaires, séparés mais pourtant identiques, enfermés dans leurs cages tels des ermites – non pas pour fuir le monde, mais jamais, jamais manquer la moindre bribe du monde en effigie. » [1]

Pour Anders, les hommes des sociétés industrielles sont devenus de véritables « ermites de masse », tellement satisfaits de leur condition et tellement désireux de se retrouver traversés par le flux des sons et des images, qu’il note dans le deuxième tome de son ouvrage :

« N’importe quel intérieur de spoutnik aménagé semblerait habitable et accueillant à côté d’une pièce sans radio ou sans télévision. » [2]

Cet enfermement, cette hypnose et cette dépendance vis-à-vis des outils de communication qui ne cessent de se confirmer depuis, ont atteint un paroxysme lors du premier confinement de mars 2020. Rien d’étonnant alors de voir l’astronaute Thomas Pesquet, ayant vécu lui-même dans une sorte de spoutnik ultra-connecté pendant des mois, invité sur les plateaux télés afin d’y prodiguer quelques conseils pour mieux vivre cette période [3]. Pour prolonger les métaphores du spoutnik et de l’ermite, nous voulons ici démontrer que les conditions de (sur)vie de Thomas Pesquet dans la station spatiale internationale (ISS) représentent notre future condition humaine voire, par certains aspects, est déjà la nôtre en ces temps de pandémie. Lire la suite »

Gaïa Lassaube, Cassandre appelant de ses vœux la catastrophe, 2019

Quand Laurent Alexandre écrivait de la science-fiction

 

La résistible ascension de Maximo Doctissimo

Véritable portrait de Laurent Alexandre

On ne présente plus Laurent Alexandre : médecin urologue, ancien de l’IEP de Paris, de HEC, de l’ENA, fondateur du site Doctissimo et entrepreneur de la cause entrepreneuriale [1]. L’histoire est connue : après le rachat du site par le groupe Hachette, l’homme a abandonné les habits de l’urologue pour endosser ceux du futurologue médiatique. Depuis la publication de son premier essai en 2011 [2], Laurent Alexandre s’est hissé en l’espace de quelques années au rang de figure incontournable du transhumanisme en France [3]. Il n’aura pas échappé au lecteur que sa trajectoire est semblable à celles, bien connues, des intellectuels médiatiques qui ont accès à des filières de notoriété au sein desquelles le capital relationnel prime sur le capital culturel [4]. À la différence près que le capital économique de Laurent Alexandre précède son capital relationnel. Pour ce type d’intellectuels médiatiques, on ne cherche plus par relations personnelles à gagner l’accès à une filière de notoriété intellectuelle : la détention d’un capital actionnarial permet de construire sa propre notoriété. Lire la suite »

Pour une journée de l’hypocrisie mondiale, 2019

une critique de la journée mondiale sans téléphone portable

.

« Allô, c’est qui ? C’est toi ? Bon j’entends rien ! bon bah je voulais te dire que j’étais en retard mais j’arrive là en fait. »

France Télécom commercialise en 1991 le Bi-Bop, premier téléphone portable en France.

En 2007, Apple lance l’Iphone et 51% des Français ont un portable.

L’histoire très récente de cet outil de communication montre la pénétration exponentielle de ce gadget au sein de la population française et dans le monde. Il paraît dès lors urgent de s’interroger sur la question tant le téléphone et le smartphone sont en train de nous imposer une rupture brutale d’un point de vue social, psychologique, relationnel et organisationnel. Lire la suite »

Gilbert Simondon, Sauver l’objet technique, 1983

Quand on parle des techniques, c’est en général d’un point de vue qui leur est extérieur, que ce soit celui de l’organisation du groupe social, des conditions de vie ou de travail des individus, de l’équilibre de la nature, etc. Il s’agit alors de discuter de l’efficacité, de l’utilité des outils et des machines. Depuis plus de vingt ans, Gilbert Simondon – par ailleurs titulaire d’une chaire de psychologie générale à l’université de Paris V – propose une approche différente, non utilitaire. A l’image de l’objet esthétique dont la pensée contemporaine, reconnaît l’autonomie et la spécificité, il avance qu’il y a des objets techniques 1. Ceux-ci existent et valent en eux-mêmes, d’une manière singulière, appelant une étude propre.

Anita Kechickian : Vous écriviez, en 1958, qu’existait une aliénation produite par la non-connaissance de l’objet technique. Est-ce toujours dans cette perspective que vous poursuivez vos recherches ?

Gilbert Simondon : Oui, mais je l’amplifie en disant que l’objet technique doit être sauvé. Il doit être sauvé de son statut actuel qui est misérable et injuste. Ce statut d’aliénation se trouve même, en partie, chez des auteurs remarquables comme Ducrocq 2 qui parle « des esclaves techniques ». Il faut donc modifier les conditions dans lesquelles il se trouve, dans lesquelles il est produit et dans lesquelles surtout il est utilisé, car il est utilisé de façon dégradante. L’automobile, objet technique dont tout le monde se sert, est quelque chose qui se fane en quelques années parce que la peinture n’est pas destinée à résister aux intempéries, et parce qu’elle est souvent mise après que les points de soudure électrique aient été faits. En sorte qu’à l’intérieur des assemblages de la carrosserie se niche une rouille féconde qui démolit une voiture en quelques années, alors que le moteur est encore bon. Ce simple fait entraîne la perte de tout l’édifice technique. C’est contre un semblable écrasement que je m’élève.Lire la suite »

Gilbert Simondon, Save the Technical Object, 1983

The following is an English translation of a 1983 interview that Simondon gave to the French magazine Esprit #76, april 1983.

Anita Kechickian: In 1958 you wrote about alienation produced by non-knowledge of the technical object. Do you always have this in mind as you continue your research?

Gilbert Simondon: Yes, but I amplify it by saying that the technical object must be saved. It must be rescued from its current status, which is miserable and unjust. This status of alienation lies, in part, with notable authors such as Ducrocq, who speaks of “technical slaves”. It is necessary to change the conditions in which it is located, in which it is produced and where it is used primarily because it is used in a degrading manner. The automobile, a technical subject that everyone uses, is something that fades in a few years because the paint is not intended to resist weathering, and because it is often after electric welding points have been made that at the interior of the assembly of the body there develops a rust which demolishes a car in a few years, whereas the engine is still good. This fact leads to the loss of the entire building of technics. It is a similar crushing that I stand against. Lire la suite »

Miquel Amorós, Vent debout contre le mal français, 2017

Le recul théorique causé par la disparition de l’ancien mouvement ouvrier a permis l’hégémonie d’une philosophie surprenante, la première qui ne se fonde pas sur l’amour de la vérité, objet primordial du savoir. La pensée faible (ou philosophie de la postmodernité) relativise ce concept, qu’elle fait dériver d’un mélange de conventions, de pratiques et de coutumes instables dans le temps, quelque chose de « construit », et, par conséquent, d’artificiel, sans aucun fondement. Et dans la foulée, toute idée rationnelle de réalité, de nature, d’éthique, de langage, de culture, de mémoire, etc.

De plus, certaines autorités du petit monde postmoderne n’ont pas manqué de qualifier certaines d’entre elles de « fascistes ». Finalement en récupérant Nietzsche, il n’y a donc plus de la vérité, mais seulement de l’interprétation. En vérité, une telle démolition systématique d’une pensée qui naît avec les Lumières et réclame la constitution de la liberté – qui donnera naissance, plus tard, avec l’apparition de la lutte de classes moderne, à la critique sociale et aux idéologies révolutionnaires – par ceux qui plutôt que de se baigner dans l’eau claire de l’authenticité préfèrent se vautrer dans la boue de l’imposture – principalement les professeurs et les étudiants –, a toute les apparences d’une démystification radicale menée à bien par de véritables penseurs incendiaires, dont la finalité ne serait rien d’autre que le chaos libérateur de l’individualité exacerbée, la prolifération d’identités et l’abrogation de toute norme de conduite commune. Au lendemain d’une telle orgie de déconstruction, aucune valeur ni aucun concept universel ne tiendrait plus debout : être, raison, justice, égalité, solidarité, communauté, humanité, révolution, émancipation… seront tous qualifiés d’« essentialistes », c’est-à-dire, d’abominations « pro-natura ».Lire la suite »

Aurélien Berlan, La fabrique des derniers hommes, 2012

Aurélien Berlan
La Fabrique des derniers hommes,
retour sur le présent avec Tönnies, Simmel et Weber,
éd. La Découverte, 2012.

Introduction

Toute personne se souciant du monde dans lequel elle vit est tôt ou tard conduite à se demander ce qui le caractérise et le dirige. En général, ce questionnement est provoqué par une évolution qui choque ou suscite le malaise, et de cette manière interpelle : comment comprendre cette innovation dérangeante ? En quoi pose-t-elle problème ? Qu’est-ce qui l’a suscitée ? On est alors poussé vers une réflexion plus générale, car aucune évolution ne peut être coupée du monde qui l’a vue naître et dont elle révèle un certain nombre de traits. N’importe qui peut être ainsi amené à se poser des questions fondamentales, parce qu’elles conditionnent nos prises de position et nos voies d’action : dans quel monde vivons-nous ? Quelles forces dominent et caractérisent le présent ? Et dans quelle(s) direction(s) nous poussent-elles ?Lire la suite »

Venant Brisset, Travail et mépris, 2012

Travailler dur et penser mou...
Travailler dur et penser mou…

« Moi, je fais partie de ceux qui défendent que le rapport au travail n’est pas contingent, n’est pas accessoire, n’est pas anecdotique, que tout être humain cherche d’une certaine façon à travers le travail l’occasion de se mettre à l’épreuve de soi, pour devenir soi-même, pour s’accomplir. Je pense que c’est un invariant humain. Le mépris dans lequel est tenu le travail n’est pas d’aujourd’hui. Ça a existé déjà dans l’Antiquité, c’étaient les esclaves, c’est passé par les serfs de l’Ancien régime, ça continuait avec le taylorisme et le fordisme, et aujourd’hui on est dans le suprême mépris du travail. Cet écart, et cette manipulation qui est faite en faveur du patrimoine et des revenus spéculatifs contre le travail dont on est prêt à détruire toutes les caractéristiques, celles qui sont nécessaires à l’exercice de l’intelligence et à l’exercice de l’accomplissement de soi, oui, je pense que nous sommes dans une évolution qui ressemble beaucoup à une décadence de la civilisation. »

Christophe Dejours 1.

I

Le documentaire La mise à mort du travail est composé de trois parties intitulées « La destruction », « L’aliénation », et « La dépossession ». L’intervention de C. Dejours vient en conclusion de la troisième partie : on peut y voir légitimement le résumé-synthèse de l’enquête.

La première partie est consacrée aux troubles actuels éprouvés dans le monde du travail : souffrance morale ou physique dans l’entreprise, harcèlements, licenciements disciplinaires, procédures aux prud’hommes. La deuxième partie est tout entière occupée par l’étude d’une entreprise de services, Carglass (réseau de points de réparation et de changement de pare-brise) et de ses techniques perverses de management pour pressurer aussi bien ouvriers que cadres de base. La troisième montre le lien entre le rachat d’une vieille firme industrielle, Fenwick (chariots élévateurs), par un fond d’investissement américain (KKR) et ce qui en résulte comme procédures d’extraction de gisements de productivité, issues du « toyotisme », sur les ouvriers de la chaîne de montage et d’exigence d’agressivité commerciale accrue pour les cadres.Lire la suite »