Thierry Ribault, Contre la résilience, 2021

À Fukushima et ailleurs

deux interviews

 

La résilience entend nous préparer au pire sans jamais en élucider les causes

 

Alors que le projet de loi Climat et résilience est examiné à l’Assemblée nationale, le chercheur en sciences sociales Thierry Ribault se livre à une critique virulente de la « technologie du consentement » visant, selon lui, à rendre acceptable le désastre par tous.

 

Face à l’épidémie de Covid-19, au changement climatique ou au terrorisme, la société française est invitée à renforcer sa résilience. Dix ans après la catastrophe de Fukushima et l’adoption par le Japon d’un plan de « résilience nationale », l’Assemblée nationale examine le projet de loi Climat et résilience.

Chercheur en sciences sociales au CNRS, coauteur avec Nadine Ribault des Sanctuaires de l’abîme. Chronique du désastre de Fukushima (L’Encyclopédie des nuisances, 2012), Thierry Ribault vient de publier Contre la résilience. A Fukushima et ailleurs (éd. L’Echappée). Une critique radicale d’un concept qu’il décrit à la fois comme une idéologie de l’adaptation et une technologie du consentement qui vise à rendre acceptable le désastre en évitant de nous interroger sur ses causes. Lire la suite »

Laura Raim, Contre la résilience, 2020

La mise en avant de la « résilience », nom donné à l’opération militaire anti-Covid de Macron, est symptomatique d’une idéologie qui compte sur les individus pour surmonter les catastrophes engendrées par un système qu’on ne veut pas remettre en cause. Généalogie d’un concept fort utile pour ceux qui ne veulent rien vraiment changer.

 

On ne sait pas encore très bien comment la mobilisation de deux navires de guerre contribuera à faire face à l’épidémie de Covid-19, mais peu importe. Le nom de l’opération militaire, « Résilience », qu’Emmanuel Macron a annoncée le 25 mars 2020 en dit d’ores et déjà long sur sa politique. Après « développement durable », « résilience » est devenu depuis une dizaine d’années le nouveau terme à la mode, à saupoudrer sur les politiques publiques de toutes natures. Que ce soit face au terrorisme, au dérèglement climatique, aux catastrophes naturelles, aux crises financières ou aux épidémies, il ne s’agit plus de nier que le désastre guette, ni qu’il est déjà là pour certains, mais d’enjoindre les individus et les communautés politiques à renforcer leur « résilience » pour y survivre. Lire la suite »

Sezin Topçu, Minimiser les impacts catastrophiques d’un accident nucléaire, 2019

« Il est possible de mener une vie normale » dans les zones contaminées par la radioactivité, assure le ministre japonais de la Reconstruction, huit ans après l’accident nucléaire majeur de Fukushima. Ce discours de « normalisation », qui vise à minimiser le risque nucléaire et les conséquences d’un accident n’est pas l’apanage des autorités japonaises : on le retrouve en France depuis le lancement du programme nucléaire ou en Biélorussie après Tchernobyl. Sezin Topçu, historienne et sociologue des sciences, décrypte cette stratégie de communication, qui accompagne des politiques exonérant les exploitants de centrales nucléaires de leurs responsabilités. Entretien. Lire la suite »

Nicolas Le Dévédec, La grande adaptation, 2019

Résumé

Le transhumanisme ne se réduit pas à un projet technoscientifique. Il engage un rapport au monde, à la collectivité, à la cité (polis), qu’il est nécessaire d’interroger, au-delà des enjeux éthiques et utilitaristes qui tendent aujourd’hui à prédominer dans les débats. C’est la nature et le sens de ce « rapport au monde » promu par le mouvement que cet article entend mettre en lumière dans une perspective théorique critique. Son objectif est de montrer que le transhumanisme, y compris quant à la branche dite sociale et progressiste du mouvement, promeut et diffuse un rapport au monde qui se caractérise fondamentalement par l’élusion du politique, au sens philosophique et fondamental du terme. Sur des sujets aussi divers que la prise en charge des risques globaux planétaires, la question des problèmes de santé publique, le bien-être conjugal ou encore les questions écologiques, les transhumanistes avancent des explications de type « psycho-bio-évolutionnistes » qui exonèrent les sociétés capitalistes de toute responsabilité et conduisent à privilégier des solutions technoscientifiques centrées sur l’adaptation humaine. Lire la suite »

Bertrand Louart, La collapsologie : start-up de l’happy collapse, 2019

L’avenir était quand même mieux
avant la fin du monde

Publié en 1972, le rapport du Club de Rome, groupe informel et international composé d’éminents hommes d’affaires, de dirigeants et de scientifiques, intitulé Les Limites à la croissance [1] anticipait à l’aide de simulations informatiques les problèmes que posait une croissance économique et démographique sur une planète aux ressources limitées. Il préconisait de « stabiliser » la croissance afin de préserver le système économique mondial d’un effondrement. Il fut par la suite à l’origine du concept de « développement durable » (sustainable development) qui cherche à concilier les aspects économiques, sociaux et environnementaux de l’expansion marchande. Autant essayer de préserver la chèvre et le chou ou le loup et l’agneau des fables de La Fontaine ! Denis Meadows, 40 ans plus tard, a bien été obligé d’admettre que tout a continué. Seuls les discours ont changé, faisant passer pour « écologiques » les nouveaux secteurs industriels qui ont émergé suite à la prise en compte des diverses nuisances générés lors des « Trente Glorieuses » [2].

La Collapsologie, « science de l’effondrement » (collapse en anglais) prétend maintenant élever la prophétie de l’effondrement de la société industrielle à la dignité d’une discipline académique. En France, Pablo Servigne et ses collègues [3] (ci-après désignés par Servigne & Co) sont en quelque sorte devenus les prophètes de cette prospective qui se veut scientifique.

« La collapsologie est l’exercice transdisciplinaire d’étude de l’effondrement de notre civilisation industrielle et de ce qui pourrait lui succéder, en s’appuyant sur les deux modes cognitifs que sont la raison et l’intuition et sur des travaux scientifiques reconnus. » (2015, p. 253)

Depuis ce livre, Servigne multiplie conférences, articles, interviews, plateaux télé et radio et autres interventions sur Internet pour porter partout la bonne parole de l’effondrementalisme [4]. Lire la suite »

Erich Hörl, The unadaptable fellow, 2007

Notes sur Günther Anders et la question de la cybernétique

Une critique de l’ « adaptive behaviour »

L’idée selon laquelle le sens de l’être-ensemble a radicalement changé sous l’influence des hautes technologies traverse toute l’œuvre de Günther Anders depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Elle est le nerf de son opposition virulente à la technique. Si, autrefois, l’être-avec, l’être-les-uns-avec-les-autres ou l’être-à-plusieurs a été la relation ontico-ontologique prédominante – et Anders ne cessera de reprocher à Heidegger de l’avoir oublié ou du moins négligé –, dans l’ère technocratique, c’est l’être-avec-des-machines qui est passé au premier plan. Cette transformation a profondément modifié l’être-avec, la co-existence 1. L’ « agir-avec », le « collaborer-avec », le « faire-avec », le « fonctionner-avec » sont devenus les formes dénaturées de l’être-avec dans lesquelles l’homme vit avec les machines et conformément à leurs exigences.

À l’époque métatechnique, comme on pourrait l’appeler en reprenant ce néologisme à Max Bense 2, les phénomènes techniques semblent avoir tellement pénétré les relations humaines que la question de la co-existence et les problèmes relatifs à la constitution d’une analytique co-existentiale semblent d’abord se poser – et c’est là qu’est le scandale – à propos du mode d’être des machines. Car une machine n’est jamais seule, comme le souligne Anders, elle travaille toujours avec d’autres machines, elle appartient à un « parc de machines » (AM, 119) qui marque de son empreinte – celle du dispositif technocratique – toutes les relations possibles, celles entre les hommes et les machines aussi bien que celles entre les hommes eux-mêmes. L’historicité même de l’ère technocratique, une ère dans laquelle le monde est devenu essentiellement technique, se révèle déterminée par une forme bien particulière de coexistence entre l’homme et la machine. Comme l’explique Anders, « le Sujet de l’Histoire », c’est désormais la technique ; nous, nous ne sommes plus que des êtres « co-historiques » (AM, 9 et 227 sq.).Lire la suite »

Recension: R. Felli, La grande Adaptation, 2016

Romain Felli, La grande adaptation, climat, capitalisme et catastrophe, éd. du Seuil, coll. Anthropocène, avril 2016.

I

Vous avez certainement déjà entendu parler de l’anthropocène, l’idée que l’humanité serait devenue une force géologique depuis la révolution industrielle.

Pauvres mange richesPourtant, rappelle Romain Felli dans son ouvrage La grande adaptation, climat, capitalisme et catastrophe (éd. Seuil, coll. Anthropocène, avril 2016), cette idée occulte une grande disparité de situations et de responsabilités : comme si le paysan africain était tout aussi responsable du changement climatique que l’exploitant agricole américain ou le producteur de protéines animales européen !

Plutôt que d’anthropocène, il serait plus juste de parler de capitalocène : le capitalisme n’étant pas seulement un système économique et social, mais aussi « une manière d’organiser la nature » (p. 12), d’exploiter sa fertilité, de détourner son activité autonome afin de la faire servir des buts qui lui sont étrangers.

« Quiconque veut parler de réchauffement climatique, ne peut donc s’en tenir aux émissions de CO2, au rôle de l’industrie pétrolière ou à la place de la voiture dans nos sociétés (même si ces éléments sont cruciaux). En se donnant l’illusion que la variable CO2 serait seule responsable du problème, nous faisons comme si nous pouvions contrôler, limiter ou faire disparaître le problème climatique. Mais plus que les émissions de gaz à effet de serre, c’est la façon particulière d’organiser la nature qui est en jeu dans la question climatique. » (pp. 12-13)Lire la suite »

Étienne Rabaud, Les phénomènes de convergence en Biologie, 1925

I. Des critères en biologie.

Sous une apparence d’extrême simplicité, la question de la signification de la forme des parties diverses qui composent un organisme est, au fond, parmi les plus complexes. Si elle ne paraît point telle aux yeux des naturalistes et si elle ne retient pas leur attention autant qu’elle le mérite, c’est que, l’examinant d’une façon superficielle, ils acceptent la première solution qui se présente à l’esprit et semble s’accommoder avec les faits. Dès lors, ils accordent aux formes une valeur prépondérante et voient en elles le moyen de résoudre toutes les difficultés que soulève l’étude des organismes vivants.

Au premier abord, certes, les faits plaident en faveur de l’opinion courante qui attribue à la morphologie une importance presque exclusive. Mais ne serait-ce pas précisément le cas de répéter que si, dans l’ordre scientifique, les faits sont tout, ils ne sont cependant rien par eux-mêmes ? Faut-il redire que leur valeur dépend de leur nombre, des rapprochements qu’ils suggèrent et des rapports qu’ils soutiennent les uns avec les autres ? Cette vérité, depuis longtemps banale en d’autres disciplines, acquiert à peine droit de cité parmi les naturalistes. Implicitement ou non, ils considèrent comme définitif un certain groupement de faits et lui reconnaissent une valeur absolue ; en conséquence, ils n’aperçoivent pas qu’ils interprètent et que, pour interpréter, ils font intervenir des notions étrangères au domaine strict de l’observation et de l’expérimentation.

Sans discussion, les naturalistes admettent une relation étroite, s’établissant par un moyen ou par un autre, entre la forme d’un côté, le fonctionnement et la manière de vivre d’un autre côté. Certains faits, à coup sûr, évoquent violemment cette relation. Ils laissent pourtant le champ libre à deux interprétations différentes, voire opposées, quant à la manière dont cette relation s’établit. L’interprétation de Cuvier, attribuant aux diverses parties de l’organisme un enchaînement morphologique visant un but, tend à renaître de ses cendres. Elle s’oppose à l’interprétation transformiste suivant laquelle se produirait une adaptation des formes aux conditions d’existence, quel qu’en soit d’ailleurs le mécanisme : influence directe du milieu ou sélection des formes avantageuses.Lire la suite »

Sans rêve et sans réalité

Quelques notes sur les écrans et l’éducation des enfants

Les écrans, qu’ils soient destinés à regarder la télévision, à consulter Internet, à jouer à toutes sortes de jeux, sur consoles ou sur ordinateurs, à faire les courses, à communiquer, à travailler, etc., sont de plus en plus présents dans le quotidien des gens. Les enfants et les adolescents n y échappent pas et représentent même une grande part de la population à adhérer activement à ces machineries.

Le rapport des enfants et des jeunes aux écrans pose déjà un certain nombre de problèmes au point qu’une institution comme la Caf (Caisse d’allocations familiales) se permet de donner régulièrement des conseils aux parents via ses prospectus gratuits envoyés aux familles.

Ce n’est là qu’un exemple parmi beaucoup d’autres; on peut lire tout d’abord dans Vies de famille, février 2012 qu’il ne s’agit pas «de diaboliser les écrans désormais omniprésents dans nos vies», «que ces outils ne sont pas nocifs en eux-mêmes, seul l’usage que l’on en fait peut devenir dangereux», que prendre conscience des dérives possibles nous aiderait à mieux utiliser les écrans et à ne pas les laisser nous accaparer, que les écrans «constituent de formidables ouvertures sur le monde, offrent de nouvelles méthodes d’apprentissage, enrichissent les relations sociales».Lire la suite »

Bertrand Louart, Frères ennemis, 2007

Un spectre hante l’Europe… le spectre du créationnisme.

C’est du moins ce que l’on peut lire dans le dernier numéro de Science & Vie. En effet, on se souvient qu’en janvier 2007, des écoles et des universités françaises ont reçu gratuitement un luxueux Atlas de la Création rédigé par un certain Harun Yahya – pseudonyme du prédicateur turc musulman Adnam Oktar – dont le contenu s’employait laborieusement à réfuter l’idée d’évolution des espèces avancée par Darwin et à faire de Dieu le créateur unique de tous les êtres vivants.

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