C. Bonneuil et J.B. Fressoz, Capitalocène, 2017

une histoire conjointe du système terre et des systèmes-monde

Si, selon le mot de Frederic Jameson [Jameson, 2003], il est plus facile « d’imaginer la fin du monde que celle du capitalisme », c’est que ce dernier est devenu coextensif à la Terre.

Les trois derniers siècles se caractérisent par une accumulation extraordinaire de capital : en dépit de guerres destructrices, ce dernier s’est accru d’un facteur 134 entre 1700 et 2008 [Piketty, 2013] [1]. Cette dynamique d’accumulation du capital a sécrété une « seconde nature » faite de routes, de plantations, de chemins de fer, de mines, de pipelines, de forages, de centrales électriques, de marchés à terme et de porte-conteneurs, de places financières et de banques structurant les flux de matière, d’énergie, de marchandises et de capitaux à l’échelle du globe. Bien plus qu’un « anthropos » indifférencié et considéré sous l’angle principalement démographique, c’est cette technostructure orientée vers le profit qui a fait basculer le système terre dans « l’Anthropocène ». Le changement de régime géologique est le fait de « l’âge du capital » [Hobsbawm, 1968] bien plus que le fait de « l’âge de l’homme » dont nous rebattent les récits dominants. Lire la suite »

Michel Barrillon, L’abolition de la condition humaine, 2017

de Bernal à Kurzweil

 

« Une humanité qui traite le monde comme “un monde bon à jeter” se traite elle-même comme “une humanité bonne à jeter” ».

Günther Anders [1]

Dans le dernier chapitre de L’immatériel où il envisage comme futur possible l’avènement d’« une civilisation posthumaine », André Gorz illustre son propos en faisant notamment référence à un savant britannique, John Desmond Bernal, qui, des progrès technologiques alors en cours, avait auguré la création d’un être plus tout à fait humain dont le cerveau fonctionnerait « détaché du corps » [2]. Une perspective aussi fantasque inviterait à douter du sérieux de son auteur si Gorz ne le présentait comme un « biologiste […] qui contribua de façon décisive à comprendre la structure moléculaire de l’ADN » (Ibidem, p. 121). C’était en réalité un physicien ; la méprise de Gorz se comprend dans la mesure où les travaux de Bernal ont ouvert la voie à la biologie moléculaire, et où il s’est intéressé, en physicien, à la vie et à son origine.

J. D. Bernal, l’apostat

John Desmond Bernal (1901-1971) ne jouit sans doute pas de la notoriété publique des savants du XXe siècle qui, par leurs découvertes scientifiques majeures, ont marqué l’esprit de leurs contemporains, mais il n’est pas pour autant un auteur mineur : sa vie en témoigne. Il a été élu membre de la Royal Society en 1937. Durant la seconde guerre mondiale, il s’est mis au service du ministère de la Sécurité intérieure ; il a notamment démontré les avantages du port artificiel dans l’éventualité d’un débarquement. Il fut en outre membre du Parti communiste de 1923 à 1933, et ne cacha jamais sa sympathie pour le régime soviétique, ce qui, vraisemblablement, lui valut l’attribution du prix Staline de la paix en 1953. À la mort de son ami Frédéric Joliot-Curie, il assura durant quelques années la présidence du Congrès mondial de la paix. Ses amitiés politiques pouvaient à l’occasion l’amener à manquer totalement de discernement : c’est ainsi qu’il défendit, au grand dam de ses confrères occidentaux, les thèses de Lyssenko, le « biologiste » intronisé par Staline [3]Lire la suite »

Philippe Bihouix, Le mythe de la technologie salvatrice, 2017

Les coûts écologiques de la technique (déchets, pollution) sont rendus invisibles par la délocalisation de la production industrielle. Ils devraient nous inciter à promouvoir une technologie sobre et résiliente.

 

À l’exception – notable – des climato-négationnistes et de quelques « écologistes » sceptiques [1], rares sont ceux qui se risquent à contester l’état peu affriolant de notre planète. Il faut en effet déployer des trésors d’ingéniosité pour occulter l’évidence. Très localement, la situation a pu s’améliorer – la pollution de l’air dans certaines villes européennes est moindre qu’à la fin du XIXe siècle ou pendant le grand smog londonien de 1952. Mais sur les paramètres globaux, comment nier les forêts tropicales dévastées, le blanchiment des coraux, l’effondrement des populations d’animaux sauvages, l’accumulation de polluants sous toutes les latitudes, l’érosion ou la dégradation des terres arables, l’urbanisation galopante ? Sans faire le tour de la Terre, tout individu âgé de plus de 40 ans se souvient qu’il fallait nettoyer le pare-brise des voitures à la belle saison. Où sont donc passés les insectes ? Lire la suite »

François Jarrige, Promesses robotiques et liquidation du politique, 2017

Depuis les années 1970, les robots envahissent les mondes du travail, les ateliers, les usines comme les foyers et les champs. Lors du dernier Salon de l’agriculture, organisé à Paris en 2016, ils étaient célébrés comme des auxiliaires indispensables pour sauver une agriculture en crise : outre les robots de traite et d’alimentation introduits depuis déjà longtemps, d’autres sont annoncés pour semer, désherber, pulvériser, alors que la robotisation s’accélère dans les usines, qui automatisent de plus en plus de tâches. Lire la suite »

François Jarrige, Technocritique et écologie dans les années 1970, 2017

À la fin des années 1960, tandis que la question écologique s’affirme, les techniques pénètrent de plus en plus dans le champ de la critique sociale et politique. Alors que les oppositions aux grands équipements et aux politiques de modernisation des années 1945-1960 souffraient d’un manque de visibilité dans l’espace public et d’un déficit d’assises théoriques, celles des années 1970 montent en puissance et deviennent plus visibles (Pessis, Topçu et Bonneuil, 2013). Lire la suite »

Miguel Amorós, On Jaime Semprun, 2017

Miguel Amorós discusses the life and works of Jaime Semprun, with special emphasis on Semprun’s 1997 book, L’Abîme se repeuple (The Abyss Repopulates Itself).

“Cazarabet” is the name of a bookstore in Mas de las Matas, Spain.

 

Photo de Jaime SemprunCazarabet: As a friend of Jaime’s who shared his views, what impact do you think the figure of his father, Jorge Semprun, had on him?

Miguel Amorós: Jorge Semprun was his father only in the biological sense. On the few occasions that Jaime, a non-conformist adolescent, mentioned him, he accused his progenitor of having been a Stalinist and therefore of having contributed to the totalitarian work of the pseudo-communist Soviet regime. His father’s celebrity as a writer and a friend of politicians seemed vulgar and obscene to Jaime, as it was founded on a big lie from which he derived a good payoff. Lire la suite »

Miguel Amorós, Sobre Jaime Semprún, 2017

Cazarabet: Amigo en el pensamiento de este escritor y pensador, ¿qué peso crees que supuso la figura de su padre, Jorge Semprún…?

Miguel Amorós: Jorge Semprún fue su padre sólo en sentido biológico. En los escasos momentos de trato, el adolescente inconformista que fue Jaime reprochó a su progenitor haber sido estalinista, y, por consiguiente, haber contribuido a la obra totalitaria del régimen seudocomunista soviético. La fama de su padre como escritor y amigo de políticos le resultaba vulgar y obscena, edificada sobre una gran mentira de la que sacó buena tajada. Él fue exactamente lo opuesto. Cultivó la verdad sobria y discretamente. Nunca puso en venta sus cualidades e hizo todo lo que pudo por apartarse del monstruo de la publicidad; éste le siguió el juego, ignorándolo. Supo tan bien ocultarse del espectáculo que encontrar hoy en los medios una foto suya resulta misión imposible. Lire la suite »

Aurélien Berlan, Le « citoyen augmenté », 2017

un nouveau seuil dans l’aspiration à se délivrer de la politique

 

Il y a peu, l’expression « citoyen augmenté » est apparue pour suggérer ce que pourrait devenir la citoyenneté au XXIe siècle. On l’entend de plus en plus, certes de manière discrète, mais on peut s’attendre à ce qu’elle ait un succès médiatique croissant, à l’image des autres syntagmes construits avec l’adjectif « augmenté » : « réalité augmentée », « homme augmenté », « territoire augmenté », etc. [1] Toutes ces notions ont été forgées dans le sillage du mouvement transhumaniste qui, en 2008, s’est donné pour sigle la lettre « h » (pour humanity), suivie du signe « plus », le tout inséré dans une arobase symbolisant l’internet. Le message est limpide : grâce au web, symbole convenu des nouvelles technologies de l’information et de la communication (NTIC), l’humanité de demain aura « quelque chose de plus ». Lire la suite »

Radio: Aude Vidal, Égologie, 2017

Aude Vidal présente son livre Égologie, écologie, individualisme et course au bonheur (éd. Le Monde à l’envers, 2017) lors d’une soirée à librairie libertaire La Gryffe à Lyon en janvier 2018.

Développement personnel, habitats groupés, jardins partagés, etc., face au désastre capitaliste, l’écologie se présente comme une réponse globale et positive, un changement de rapport au monde appuyé par des gestes au quotidien.

Comme dans la fable du colibri, «chacun fait sa part». Mais en considérant la société comme un agrégat d’individus, et le changement social comme une somme de gestes individuels, cette vision de l’écologie ne succombe-t-elle pas à la logique libérale dominante, signant le triomphe de l’individualisme ?

Elle anime Mon Blog sur l’écologie politique.

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Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.
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Émission Racine de Moins Un n°54, diffusée sur Radio Zinzine en août 2019.

Célia Izoard, La transition écologique brasse du vent, 2017

Nombre d’écolos s’émerveillent devant les promesses des énergies renouvelables. Pour eux, la « transition énergétique » consiste notamment à déployer un peu partout de gigantesques éoliennes. Livrées aux puissances du marché et à des besoins en électricité démesurés, ces machines géantes font disparaître milieux naturels et territoires habitables comme n’importe quel site industriel. Selon le Grenelle de l’environnement, il est prévu d’en implanter 9 500 sur le sol français d’ici trois ans, dont plus de 500 dans la campagne aveyronnaise qui, avec ses collines venteuses et dépeuplées, constitue un formidable « gisement ». Les autochtones ne l’entendent pas de cette oreille.Lire la suite »