Radio: Pablo Servigne, L’Effondrement de la société industrielle, 2016

Le pic pétrolier, le climat qui se dérègle, la biodiversité qui disparaît… Les scientifiques nous bombardent de nouvelles alarmistes, mais que faire ? Prenons-les enfin au sérieux, préconise Pablo Servigne, co-auteur de Comment tout peut s’effondrer, petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes (éd. du seuil, coll. Anthropocène, 2015). Mais pas de panique : même si le chemin n’est pas facile, il faut l’accepter, pour commencer à préparer le monde d’après.

Reporterre : Sur quels faits vous appuyez-vous pour affirmer que l’effondrement est possible ?

Pablo Servigne : Nous avons rassemblé un faisceau de preuves qui viennent des publications scientifiques. Les plus évidentes sont liées au fait que notre civilisation est basée à la fois sur les énergies fossiles et sur le système-dette.

Le pic de pétrole conventionnel a eu lieu en 2006-2007, on est entrés dans la phase où l’on exploite le pétrole non conventionnel : sables bitumineux, gaz de schiste, pétroles de schiste, etc. Déjà, c’est un signe qui ne trompe pas.

Ensuite, il y a un siècle, on investissait un baril de pétrole et on en retirait cent. On avait quatre-vingt-dix-neuf barils de surplus, on nageait dans le pétrole. Un siècle après, ce taux de retour est descendu à dix ou vingt, et cette diminution s’accélère. Or, en dessous d’un certain seuil, entre quinze et vingt, c’est dangereux pour une civilisation. Pour fonctionner, notre société a besoin de toujours plus d’énergie. Or il y en a toujours moins. Donc à un moment, il y a un effet ciseaux.

En même temps, pour fonctionner, notre société a besoin de toujours plus de croissance. Pendant les Trente glorieuses, les deux tiers de notre croissance faramineuse venaient des énergies fossiles. Sans énergies fossiles il n’y a plus de croissance. Donc toutes les dettes ne seront jamais remboursées, et c’est tout notre système économique qui va s’effondrer comme un château de cartes.Lire la suite »

Radio: Philippe Bihouix, Les basses technologies, 2016

Du mythe de la croissance verte à un monde post-croissance

Un appel de la société civile, Crime climatique stop ! vient d’être publié (éd. du Seuil), avec les contributions de personnalités telles que le climatologue Jean Jouzel (vice président du GIEC et ex-CEA), de la journaliste Naomi Klein, ou d’un des initiateurs d’Alternatiba, le Basque Jon Palais. Voici un article de cet ouvrage collectif, signé Philippe Bihouix, ingénieur bordelais auteur de L’Âge des low tech, vers une civilisation techniquement soutenable (éd. du Seuil, 2014), où il démonte l’illusion d’une lutte purement technologique contre le changement climatique.

Nous connaissons maintenant les conséquences sur le climat de notre utilisation massive d’énergies fossiles. Pour les remplacer, le nucléaire, toutes générations confondues, n’est crédible ni industriellement, ni moralement. Indéniablement, nous pouvons et nous devons développer les énergies renouvelables. Mais ne nous imaginons pas qu’elles pourront remplacer les énergies fossiles et maintenir notre débauche énergétique actuelle.

Les problèmes auxquels nous faisons face ne pourront pas être résolus simplement par une série d’innovations technologiques et de déploiements industriels de solutions alternatives. Car nous allons nous heurter à un problème de ressources, essentiellement pour deux raisons : il faut des ressources métalliques pour capter les énergies renouvelables ; et celles-ci ne peuvent qu’être imparfaitement recyclées, ce phénomène s’aggravant avec l’utilisation de hautes technologies. La solution climatique ne peut donc passer que par la voie de la sobriété et de technologies adaptées, moins consommatrices.Lire la suite »

Recension : D. Noble, Le progrès sans le peuple, 2016

David Noble, Le progrès sans le peuple. Ce que les nouvelles technologies font au travail, traduit de l’américain par Célia Izoard, éd. Agone, 2016.

Publié initialement en anglais au début des années 1990, ce petit ouvrage regroupe divers textes de combats rédigés au cours des années 1980, lorsque les discours managériaux, la mondialisation économique et les mutations technologiques remodelaient en profondeur les mondes du travail aux États-Unis. Très loin d’un travail universitaire classique, il s’agit d’un ouvrage engagé et pamphlétaire, qui visait à diffuser un « message de résistance » auprès des classes populaires confrontées à « la propagande des grands groupes qui se poursuit sans relâche et sans honte » (p. 8).

Le livre de David Noble est à la fois un essai politique, une synthèse historique, mais aussi un témoignage personnel et vivant sur les mutations du capitalisme contemporain. En dépit de son ancienneté et de ses références évidemment un peu datées, ce livre reste précieux pour penser les enjeux contemporains ; vingt ans après sa première publication sa lecture demeure d’ailleurs toujours aussi rafraîchissante et éclairante pour appréhender le monde en train d’advenir.Lire la suite »

Matthieu Amiech, Les énergies renouvelables entretiennent le mythe de l’abondance énergétique, 2016

Le problème majeur qu’ont éludé tous les discours tenus dans le cadre de la COP21 – mais aussi de nombreux discours tenus autour d’elle –, c’est que la croissance permanente des quantités d’énergie nécessaires au fonctionnement ordinaire des sociétés industrialisées n’est ni possible ni souhaitable. Pour être précis : c’est cette croissance qui a amené aux divers dérèglements qui se manifestent depuis quelques décennies, et sa poursuite n’est possible qu’au prix de pollutions, de guerres et de contraintes politiques intolérables… bien que nous ayons pris l’habitude de les tolérer, notamment quand elles se produisent ailleurs. Lire la suite »

Radio: François Jarrige, Les énergies renouvelables au XIXe siècle, 2016

Dans la série Racine de moins un, nous vous proposons d’écouter une interview de François Jarrige (historien à l’université de Bourgogne). La révolution industrielle du XIXe siècle européen est fondée sur le triomphe du charbon, puis du pétrole. Or ces choix énergétiques, basés sur des ressources fossiles, l’ont emporté lentement sur d’autres moyens d’accroître l’énergie disponible, notamment les énergies renouvelables. L’exploration des expériences énergétiques oubliées et occultées par les développements ultérieurs est nécessaire pour affronter l’indispensable décroissance de notre dépendance actuelle aux énergies fossiles. Une conférence du cycle Modernité en crise donnée à la Citée des sciences et de l’industrie, à Paris, en mai 2016. Lire la suite »

Aurélien Berlan, Pouvoir et dépendance, 2016

La réflexion sur le pouvoir – catégorie associée en priorité à la sphère politique, au point d’y être réduite – est en général absorbée entre les pôles de la force et de la normativité, de la coercition subie et de la soumission volontaire, de la domination dont la violence serait le « moyen spécifique » voire, en cas de défaillance des autres moyens, l’« ultima ratio » (Max Weber), et de l’autorité reconnue et consentie comme légitime (Hannah Arendt) 1. Pourtant, il y a des formes de pouvoir, au sens large de manières d’influencer l’action d’autrui, qui ne relèvent ni de la domination, ni de l’autorité : je pense aux formes impersonnelles ou indirectes de pouvoir, spécifiquement modernes, consistant à peser sur le comportement des autres sans leur donner d’ordre explicite, juste en modifiant le champ des possibles qui s’ouvrent à eux ou « en façonnant les conditions de leur action d’une manière qui limite leur marge de choix, et par conséquent d’action “libre”, tout en maintenant la fiction de cette liberté » 2. Parmi elles, je vais m’intéresser plus particulièrement au pouvoir nourricier, celui qui se pose en grand pourvoyeur des biens permettant de satisfaire nos besoins. Il influence notre comportement sans le recours à la violence physique ni le secours de la légitimité, juste par la dépendance dans laquelle il nous tient.Lire la suite »

Matthieu Amiech, Face à l’islamisme, sortir d’une polarisation idéologique stérile, 2016

Attentat après attentat, polémique après rixe, provocation islamiste après mesure politicienne jetant de l’huile sur le feu, la société française encaisse et digère tant bien que mal. La paix civile plie mais ne rompt pas, ou plutôt, elle est régulièrement rompue mais pas submergée de toutes parts. Difficile de savoir quels sentiments et quels partis pris dominent dans les populations, mais l’accablement et l’aveuglement y ont visiblement une part importante.

Un des aspects les plus frappants et problématiques de la situation est la polarisation idéologique qu’elle entraîne : il est, ou il semble, de plus en plus difficile de prendre acte que des forces organisées ont déclaré la guerre à la société française (et au-delà, européenne) tout en critiquant l’état d’urgence indéfiniment prorogé. Il est, ou il semble, de plus en plus rare de trouver des positions qui condamnent le colonialisme et ses prolongements contemporains dans le capitalisme prédateur, tout en rejetant la ré-islamisation récente des sociétés arabes et africaines comme une régression qui n’était nullement inscrite par avance dans leur destin politique et culturel. Il devient, ou il semble devenir, incompatible de se préoccuper de la situation des Maghrébins en France du fait des regards soupçonneux qui pèsent sur eux (et elles), et de s’inquiéter (pour les Maghrébins et pour tous les autres) de l’emprise croissante des normes religieuses sur certains milieux.Lire la suite »

Lettre ouverte au Père Noël

Cher petit papa Noël

La période des fêtes s’approchant à grands pas, j’ai décidé de t’écrire. Tu dois être assez surpris que je t’écrive, à vrai dire moi aussi, mais c’est vraiment devenu nécessaire.

Je ne t’écris pas pour te demander des cadeaux, j’ai fait ça une fois, je devais avoir cinq ou six ans, clairement ça a été un échec. Non, je t’écris tout simplement pour te dire… que je ne peux pas te blairer.

Pas plus tard qu’hier, tes collègues de la force publique sont venus expulser nos voisins sans-papiers, les «migrants» comme on dit maintenant, à quelques maisons de chez nous. Tu vas sûrement me dire que là aussi, ce n’est pas ta faute, qu’après tout tu n’es qu’un représentant de l’ordre comme un autre, ni plus, ni moins. Certes.

Mais tu sais Noël… Je peux t’appeler Noël, ça ne te dérange pas? Et puis ça te changera de tous ces gamins qui en te regardant dans le blanc des yeux te disent «petit papa», alors qu’ils savent très bien que tu n’es pas leur père, et qu’un jour ils vont bien se rendre compte que tu n’es qu’une image sur une boîte de chocolat, une application sur un Smartphone, ou je ne sais pas moi… un intermittent du spectacle sous-payé dans une galerie commerciale.Lire la suite »

Radio: Le progrès m’a tuer

Dans la série Racine de Moins Un, émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle, en voici une nouvelle sur le thème de la technique et du progrès.

Je vous propose d’écouter d’abord une conférence de l’historien Jean-Baptiste Fressoz, intitulée Technologie et progrès, qu’il commence en retraçant « l’histoire de cette idée étrange selon laquelle on ne croit plus au progrès » :

« Une des tarte à la crème de la philosophie et de la sociologie actuellement, c’est l’idée qu’il y aurait eu une époque mythique, le XIXe siècle qui aurait eu confiance dans le progrès, dans la technique, et nous, à partir de la fin du XXe siècle, beaucoup plus éclairés, nous aurions pris conscience des dégâts du progrès, nous serions devenus “réflexifs”, selon le terme consacré par le sociologue allemand Ulrich Beck avec son ouvrage La Société du risque ; la modernité questionne maintenant sa propre dynamique et l’on serait capable de critiquer la technique, de prendre conscience des impacts de l’industrialisation sur nos modes de vie et sur l’environnement. »

Jean-Baptiste Fressoz, Technologie et progrès,
conférence donnée à la Fondation Copernic, janvier 2014.

Ensuite je présente un certain nombre d’ouvrages parus récemment sur ces thèmes.

D’abord, un grand classique Lewis Mumford, Technique et civilisation (1934), réédité cette année dans une nouvelle traduction et une mise en page généreuse et agréable par les éditions Parenthèses de Marseille. Une grande fresque historique comme sait en faire cet écrivain américain (voir par exemple La Cité à travers l’histoire, éd. Agone ou Les Transformations de l’homme, éd. Encyclopédie des Nuisances, en attendant prochainement Le Mythe de la machine) sur les évolutions techniques et leurs répercutions sociales à travers l’histoire, essentiellement occidentale.

Ensuite David Noble, Le progrès sans le peuple (1992), traduit et publié encore cette année par les éditions Agone, toujours de Marseille. Ancien professeur au prestigieux MIT (Massachusetts Institute of Technology, USA), cet historien américain est très critique sur les évolutions récentes de la technologie. A partir de son enquête sur l’automatisation des machines-outils utilisées dans le façonnage des métaux, il livre une réflexion curieuse et intéressante sur la fascination qu’exerce la machine automatique sur les ingénieurs et les patrons, et nous met en garde sur les conséquences de la mise en place de ce qu’il estime être en fait « machine de guerre contre les ouvriers ».

Encore ensuite, je présente l’ouvrage coordonné par le mensuel La Décroissance, Le Progrès m’a tuer, leur écologie et la nôtre, publié conjointement par les éditions L’Échappée et Le Pas de Coté. C’est un recueil de textes réunis à l’occasion du contre sommet organisé par La Décroissance lors de la COP 21, et qui finalement n’a pas eu lieu pour cause d’attentats. Critique du développement, durable ou non, de la croissance, du capitalisme, de la technologie, de l’endoctrinement publicitaire, du néo-colonialisme, etc., mais aussi un chapitre de propositions pour « en sortir ».

Enfin, je termine avec un survol de l’ouvrage de l’ingénieur Philippe Bihouix, et de la journaliste Karine Mauvilly, Le Désastre de l’école numérique (éd. du Seuil). Nous avons déjà relayé dans nos colonnes la critique de l’école numérique, projet phare du gouvernement Hollande, voici un livre de plus sur le sujet qui aborde les différents aspects de la chose. Il contient un retour historique assez curieux: depuis l’invention de ce que l’on appelait il n’y a encore pas si longtemps les diapositives (souvenez-vous, les photos prises avec un appareil argentique que l’on projetait en grand sur un mur avec une lampe…) au siècle dernier, toutes les nouvelles techniques (radio, cinéma, télévision, etc.) ont suscité leur lot d’enthousiasme pour un enseignement ludique et sans peine. Et maintenant, le numérique ; rien de neuf sous le soleil, donc.

Bonne écoute !

Tranbert

Téléchargez et écoutez sur le site de Radio Zinzine l’émission :

Le progrès m’a tuer

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Racine de moins un, une émission de critique des sciences, des technologies et de la société industrielle sur Radio Zinzine.

TomJo, Écologisme et transhumanisme, 2016

Cet article fait partie du dossier Critique du transhumanisme

Ecologistes, végans et sympathisants de gauche prolifèrent au sein du mouvement transhumaniste. Après Le Monde, Le Nouvel Obs et Politis, Primevère, le plus grand salon écologiste français, invitait en 2016 un de ses représentants à s’exprimer. Didier Cœurnelle, vice-président de l’Association française transhumaniste, est élu Vert en Belgique. Il aurait eu les mots pour séduire les visiteurs de Primevère, avec une « vie en bonne santé beaucoup plus longue, solidaire, pacifique, heureuse et respectueuse de l’environnement, non pas malgré, mais grâce aux applications de la science » 1. Il aura fallu les protestations d’opposants aux nécrotechnologies pour que le salon annule son invitation 2. Les transhumanistes ne luttent pas contre les nuisances. Technophiles et « résilients », ils comptent sur l’ingénierie génétique, la chimie et les nanotechnologies pour adapter la nature humaine et animale à un milieu saccagé.

Faut-il un État mondial inter-espèces pour lutter contre les dominations entre humains et animaux ? Voire entre animaux, avec des prédateurs devenus herbivores après modification génétique ?

Même si leurs idées prêtent à rire, les transhumanistes ne sont pas des ahuris victimes d’une indigestion de mauvaise science-fiction. Ils sont écologistes et végans (c’est-à-dire refusant de consommer les produits issus des animaux), certes. Parfois même bouddhistes. Mais aussi philosophes, généticiens, informaticiens, sociologues ou start-uppers rétribués par Harvard, Oxford, la London school of economics ou Google. La plupart d’entre eux veulent le bien de la planète et de ses habitants, lutter contre les oppressions, tout en augmentant notre espérance de vie jusqu’à « la mort de la mort ».Lire la suite »