Groupe Libeludd, Mouvement des retraites, 2010

Des millions de personnes dans la rue. Des appels à la grève illimitée. Des ports bloqués depuis deux semaines. Des raffineries en grève annonçant une prochaine pénurie de carburant. Des milliers de lycéens qui bloquent leurs lycées. Le ras-le-bol se généralise et le mouvement contre la réforme des retraites prend de l’importance. Partout se diffuse le sentiment que quelque chose est en train de se jouer.

Ce mouvement, nous en faisons partie, et nous sommes solidaires des personnes en lutte, contre la réforme des retraites, et contre l’exploitation en général. Il est légitime que des personnes qui ont travaillé toutes leur vie refusent de rempiler pour deux années supplémentaires. Ce refus est d’autant plus justifié qu’un partage des richesses détenues par quelques-uns pourraient permettre à tous d’avoir une vie et une retraite décentes. Lire la suite »

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Jérôme Baschet, Un Moyen Âge rebelle, 2010

L’occultation du Moyen Âge est l’une des caractéristiques de la généalogie que l’Occident s’est donnée à lui-même (aussi bien du reste dans les versions les plus conventionnelles de celle-ci que dans des œuvres plus singulières, comme celle de Michel Foucault). Balloté entre le goût pour le merveilleux et le mépris pour une époque de repli, d’immobilisme et de désordre, le Moyen Âge demeure le trou noir de l’histoire européenne : un millénaire négligeable à l’heure de comprendre la formation de l’Occident et de sa puissance. C’est pour l’essentiel aux Lumières que l’on doit cette vision d’un Moyen Âge obscurantiste avec, en contrepoint, la construction d’un référent illusoire, situé dans l’Antiquité romaine, et la radicalisation de la fausse coupure entre Moyen Âge et Renaissance. Et il faut se résoudre à constater que le schéma historiographique qui s’est mis en place à partir de la fin du XVIIIe siècle domine encore de nos jours, tant les efforts pour se débarrasser des lieux communs sur les ténèbres moyenâgeuses semblent se heurter à des habitudes de pensée indéracinables. Lire la suite »

José Ardillo, Anarchisme et science, 2010

La philosophie anarchiste a dès l’origine littéralement vénéré la science – aucun doute n’est possible à cet égard. Et pourtant, il ne faut pas oublier que Bakounine lui-même fut un des premiers à attirer l’attention sur les dangers encourus à partir du moment où l’on place une confiance aveugle dans le pouvoir de la science et des scientifiques. Soulignant le risque d’attribuer un trop grand pouvoir à certains groupes d’experts au détriment des capacités de jugement de la majorité des gens, il entrevoyait déjà à son époque comment la science pouvait faire alliance avec les ennemis du peuple en vue de le soumettre toujours plus. Lire la suite »

José Ardillo, La respuesta del anarquismo a la ciencia, 2010

Resulta un lugar común señalar la veneración que desde sus inicios sintió la filosofía anarquista por la Ciencia. Sin embargo, conviene no olvidar que fue el mismo Bakunin uno de los primeros en alertarnos sobre los peligros que podríamos correr al abandonarnos confiadamente al poder de la ciencia y los científicos.
Supo vislumbrar Bakunin el peligro que había en conceder demasiado poder a unos determinados grupos de expertos en detrimento de la capacidad de juicio de las mayorías, anunciando, ya en sus inicios, como la ciencia podía aliarse con los enemigos del pueblo para someter a éste a un mandato más férreo. Pero además, para Bakunin la ciencia tiranizaba la misma realidad, con sus conceptos disecados, aplastando la vitalidad del espíritu humano y su espontaneidad creadora. Lire la suite »

Dominique Pestre, Dix thèses sur les sciences, la recherche scientifique et le monde social, 2010

Ce texte, qui porte sur les sciences, la recherche et l’univers social, économique et politique de l’après-guerre à nos jours est, par définition, assez ambitieux. Il est aussi composite. La raison en est que les dix thèses qu’il propose oscillent entre des considérations générales sur ce qui définit les sciences et leur place dans l’ordre social de la modernité (une série de préalables qui font le cœur des trois premières thèses) et des thèses qui considèrent les régimes de sciences en société qui sont ou ont été les nôtres depuis la Seconde Guerre mondiale. Il est aussi composite en ceci que le texte considère les transformations de ces régimes à l’échelle globale, mais qu’il insiste sur l’exemple français dans les thèses quatre et cinq – ce qui se justifie par le contexte qui est le leur, les années 1945-1975.

Ces dix thèses sont regroupées en quatre thématiques. Les trois premières sont propédeutiques et portent sur « la science moderne » dans son rapport nouveau aux techniques, à l’économique et au politique. Suivent deux thèses qui portent sur les trente années d’après-guerre, puis trois qui regardent les changements qui se sont fait jour depuis. Les deux dernières thèses sont centrées sur les nouvelles définitions de l’université d’une part, du « bon savoir » de l’autre, modes et normes que nos gouvernants cherchent à faire prévaloir aujourd’hui [1]. Lire la suite »

Jean-Marc Lévy-Leblond, Les lumières et les ombres de la science, 2010

Entre obscurantisme et aveuglement

Si bien des traits de notre monde sont annoncés par les Lumières, la vision que nous en avons est souvent par trop rétroactive et projette sur le XVIIIe siècle des traits qui n’appartiennent qu’aux suivants. Sans doute l’hommage que nous rendons à ce passé gagnerait-il à ce que nous ne le considérions pas comme une simple préfiguration de notre présent et distinguions mieux ce qui nous en sépare désormais [1]. Il en va ainsi de la science et de son rapport à la technique, même si cette affirmation peut sembler paradoxale tant nous sommes accoutumés à voir dans les Lumières, et en particulier dans l’Encyclopédie, l’annonce des progrès techniques fécondés par les découvertes scientifiques. Mais, à bien le lire, ce Dictionnaire raisonné des Sciences, des Arts & des Métiers, s’il accorde une égale dignité aux unes et aux autres, ne met guère en évidence leur interaction et ne propose nullement la fécondation des seconds par les premières qui a engendré notre moderne technoscience. Lire la suite »

Michel Tibon-Cornillot, Les labyrinthes du vivant, 2010

Considération sur les liens unissant les automates et les organismes

Les objets techniques contemporains sont tous, à des degrés divers, connectés aux organismes vivants ; il est même possible d’établir à leur propos des distinctions, des hiérarchies en rapport avec leur proximité plus ou moins grande des corps vivants, les plus lointains les simulant de façon autonome, ainsi les automates, les plus proches s’y branchant directement à la manière des prothèses. La question des rapports entre organismes vivants et organes artificiels, vieux problème déjà abordé par Aristote, Kant, et par bien d’autres encore, semble à nouveau pertinente et actuelle. Pourtant il n’en est rien ; de telles formulations sont au contraire soigneusement éludées ; les quelques développements s’y rapportant dépassent rarement le stade des descriptions, souvent banales, accompagnées parfois d’élucubrations sans intérêt. Telle est donc la première difficulté que rencontre une telle étude : cette situation paradoxale marquée par la richesse et la proximité croissante des liens existant entre les artefacts et les êtres vivants et le refus collectif d’étudier les relations liant ces deux domaines de façon autonome. C’est cette antinomie qu’il faut lever d’abord si l’on veut libérer le champ de la recherche sur les rapports du vivant aux objets techniques. Lire la suite »

Ann Thomson, Les « animaux plus que machines », 2010

Sur la page de titre de son petit ouvrage Les animaux plus que machines (1750), La Mettrie place une phrase de Molière : « Les bêtes ne sont pas si bêtes que l’on pense. » Quel est le sens pour le médecin malouin de ces mots ainsi que du titre de cet ouvrage ? Cette question nous renvoie également au titre de son livre le plus célèbre : l’Homme machine (1747), et aux interrogations qu’il soulève. Si les bêtes sont omniprésentes dans l’œuvre de La Mettrie, le rôle véritable joué par cette présence est plus problématique : il y a lieu de s’interroger sur leur importance exacte pour cet auteur et de se demander si nous trouvons dans ses textes une vraie réflexion sur les animaux. L’importance de ces derniers ne résiderait-elle pas uniquement dans la comparaison avec l’être humain, représenté comme un animal parmi les autres, un animal doté d’une organisation meilleure ? La réflexion du médecin malouin concernant l’être humain s’appuie en effet en permanence sur la comparaison avec les autres animaux, de l’Histoire naturelle de l’âme (1745, remaniée sous le titre du Traité de l’âme en 1750) – livre brûlé par le Parlement de Paris en compagnie des Pensées philosophiques de Diderot – jusqu’à l’Homme-machine et Les animaux plus que machines [1]. Ces deux derniers titres – dans lesquels l’auteur semble avoir volontairement choisi la provocation et cultivé son goût de paradoxe – font que sa pensée est toujours l’objet d’une certaine incompréhension. Lire la suite »

François Jarrige, Amalgames sur les Amap, 2010

L’autosuffisance agricole des villes, une vaine utopie ?

 

 

L’agriculture de proximité et les « circuits courts » suscitent aujourd’hui un engouement certain auprès de nombreux citadins. Offrent-ils pour autant de véritables promesses d’autosuffisance alimentaire pour les villes ? D’une manière générale, quel rôle les espaces agricoles périurbains peuvent-ils jouer dans la promotion de l’autosuffisance urbaine ? Roland Vidal et André Fleury reviennent sur les fonctions à la fois alimentaires, environnementales et paysagères des espaces agricoles à proximité des villes. Loin des idées reçues, analysant la réalité à la fois économique et écologique de l’agriculture urbaine, ils invitent à repenser les liens entre ville durable et agriculture urbaine.

Réponse de François Jarrige à la suite.

 

N’en déplaise aux architectes qui rêvent de potagers verticaux, aucune ville au monde n’est en mesure d’assurer son autosuffisance alimentaire en l’état actuel des savoir-faire de notre civilisation. En revanche, cette autosuffisance peut être imaginée à l’échelle d’une région urbaine impliquant au minimum sa périphérie rurale. On peut dès lors se demander quelle doit être l’échelle de cette région et dans quelle logique spatiale elle doit être comprise. De ce point de vue, les différentes fonctions que l’agriculture est appelée à remplir vis-à-vis de la ville ne relèvent pas du même type d’espace. L’approvisionnement alimentaire, inscrit de longue date dans une logique d’échanges commerciaux, relèverait plutôt d’un espace compris comme un réseau, alors que les fonctions environnementales ou paysagères, non délocalisables par nature, relèveraient davantage de ce que Roger Brunet appelle une aire dans sa typologie des chorèmes [1]. Lire la suite »

Jean-Marc Lévy-Leblond, Le miroir, la cornue et la pierre de touche, 2010

Que peut la littérature pour la science ?

La science, on ne le dira jamais assez, est jeune – en tout cas si l’on entend sous ce mot, « science », le mode présent de production des connaissances que nous appelons scientifiques, et pas seulement ces connaissances elles-mêmes. Car c’est bien la façon dont nous faisons la science, et ce que nous en faisons, qui nous pose tant de redoutables problèmes aujourd’hui. On ne saurait guère, pour remonter aux origines de cette science, de notre science, retourner en deçà du XVIIe siècle et de sa révolution souvent appelée « galiléenne », à si juste titre. La science est jeune, donc. Nouvelle venue dans le concert des arts et métiers, elle a besoin d’être éduquée, cultivée, policée. Encore adolescente, elle peut mal tourner. Elle a besoin de savoir qui elle est, de prendre une pleine conscience de sa nature propre, pour connaître ses limites et dompter ses tentations.

Dans cette « mise en culture » [1], un rôle majeur revient, bien sûr, à la littérature : parce qu’elle apporte « ce qu’elle seule peut donner aux lecteurs : une connaissance approfondie, plus complexe, plus juste que celle qu’ils peuvent avoir par eux-mêmes de ce qu’ils sont, de ce qu’est leur condition, de ce qu’est leur vie » [2]. En un temps où notre condition, notre vie sont soumises de plein fouet à l’impact de la technoscience, la littérature peut nous en donner une connaissance « plus complexe et plus juste » que beaucoup d’analyses théoriques, qu’elles soient historiques, épistémologiques ou sociologiques. Et cela vaut d’abord pour les scientifiques, dont l’enfermement dans leurs laboratoires ne facilite guère la prise de conscience. Ce qui suit peut ainsi être conçu comme une contribution à la mise en œuvre du « Connais-toi toi-même » socratique, à l’usage des scientifiques et – qui peut le plus, peut le moins ! – des profanes.

C’est donc délibérément que je m’intéresserai plus à ce que la littérature peut donner à la science qu’à ce qu’elle lui prend. Depuis longtemps, certes, la pratique littéraire a puisé dans l’activité scientifique nombre d’images, de métaphores, de modèles, de formes – et de nombreuses études ont été consacrées à ces emprunts. Lire la suite »