Recension: F. Jarrige, Au temps des « tueuses de bras », 2007

François Jarrige, Au temps des « tueuses de bras ». Les bris de machines et la genèse de la société industrielle (France, Angleterre, Belgique, 1780-1860), coll. Carnot, éd. Presses Universitaires de Rennes, 2009, 372 p.

S’interroger sur les « bris de machines » durant la première industrialisation c’est d’abord partir en quête d’un phénomène « bizarre » pour reprendre le mot de l’historien Henri Hauser qui notait, dès 1934, qu’ « il y aurait toute une étude à faire sur le détail de cette agitation révolutionnaire d’un genre spécial, bizarre conclusion au siècle du « progrès des lumières » » [1]. Cet objet est en effet propice à de nombreux malentendus et à beaucoup d’ambiguïtés. Depuis deux siècles, la question des bris de machines s’apparente à une énigme qui n’a cessé de susciter l’interrogation et l’étonnement. Récemment, l’intérêt pour ce type d’actions s’est renforcé en dehors du champ académique, une certaine fascination a même pu se développer pour les briseurs de machines peints sous les traits romantiques des premiers résistants à un ordre industriel jugé tyrannique. Parlez des briseurs de machines et on vous parlera immanquablement de José Bové et de la question des OGM. La signification de ce type de violence populaire pourrait sembler a priori évidente : les émeutes contre les machines ne seraient que l’un des avatars de « l’ignorance » des classes populaires, de la routine d’un peuple aveugle face à son propre intérêt, incapable de comprendre les bienfaits que lui apporte le capitalisme industriel, ses nouvelles méthodes productives et ses nouveaux rapports sociaux. Les bris de machines ne seraient alors que l’une des manifestations de cette résistance au changement et au progrès que tous ceux qui revendiquent le titre de « modernisateur », hier comme aujourd’hui, voient dans les actions de la foule.Lire la suite »

Jean-Jacques Salomon, L’irresponsabilité sociale des scientifiques, 2007

Le texte qui suit est une version remaniée et élargie d’une conférence donnée devant les élèves de Première supérieure (Préparation à l’Ecole normale supérieure, à l’Ecole Polytechnique et à HEC) et leurs professeurs au Lycée Louis-le-Grand, Paris, 15 mars 2007. Sur l’argument l’auteur a publié le livre Les Scientifiques : Entre pouvoir et savoir, éd. Albin Michel, 2006.

Je commencerai par une anecdote. Un journaliste, m’interviewant à propos de ce livre, Les scientifiques : entre pouvoir et savoir, m’a demandé de distinguer les recherches qui n’ont rien à voir avec le complexe militaro-industriel et celles qui en dépendent. J’ai aussitôt répondu : « Il y a d’un côté la cosmologie et, de l’autre, l’astronomie ». En fait, naïveté ou ignorance, j’avais tort. Il m’a suffi de lire quelques jours après les Mémoires de Robert Dautray, l’homme qui a contribué à la mise au point de la bombe thermonucléaire française, pour percevoir qu’il n’y a effectivement plus beaucoup de domaines – pratiquement aucun – qui échappent à l’intérêt et au soutien des états-majors, fussent-ils, suivant la vieille distinction d’Auguste Comte, les disciplines les plus éloignées de notre intervention sur les phénomènes naturels. Dautray a beau jeu, en effet, de montrer que la combustion dont le soleil est le théâtre ressemble à celle qui se déroule au sein d’une bombe H, de sorte que l’étude et le savoir de l’un contribue à l’étude et à la maîtrise de l’autre. Comme il l’a écrit lui-même d’une façon presque poétique : « Je me fis ainsi le passeur entre le monde des armes et celui des étoiles » [1]Lire la suite »

Miquel Amorós, Quand le capitalisme se prétend écologiste, 2007

Depuis que le capitalisme est apparu sur cette planète, il n’a rien fait d’autre que détruire les milieux naturels afin d’en forger un autre qui lui soit propre et auquel les individus furent forcés de s’adapter. La science et la technique reçurent une impulsion décisive et furent pleinement développées malgré les résistances à une telle adaptation, au point que le capitalisme non seulement a réussi à surmonter tous ces obstacles, mais surtout qu’il les a transformés systématiquement en opportunités pour sa propre expansion. La croissance, inhérente à sa nature, ne s’arrêtera pas tant qu’une humanité exploitable existera, et c’est précisément à ce nouveau défit que le capitalisme est actuellement confronté. Car à mesure que le système productif s’étend, il devient de plus en plus destructeur.

La colonisation marchande des terres et de la vie, de l’espace et du temps, ne peut être arrêtée sans s’interroger sur ses principes fondamentaux, pas plus qu’elle ne peut se poursuivre sans mettre en danger l’espèce humaine elle-même. Par conséquent, la crise écologique mène à une crise sociale. Le capitalisme doit continuer à croître pour prévenir cette crise, mais il doit le faire sans que les dégradations qui accompagnent cette croissance ne parviennent à la conscience de ceux qui en sont les victimes. Pour accomplir cela, le capitalisme doit improviser des réformes économiques, technologiques et politiques qui, en même temps qu’elles dissimulent les nuisances, permettent aux gens de vivre avec ces dernières, tout en continuant de profiter du système.

La production comme la consommation doivent subir, comme disent les experts, « un changement de paradigme ». Les habitudes de consommation, tout comme les activités économiques et politiques doivent changer, évidemment pas pour « sauver la planète » et moins encore pour préserver l’espèce humaine, mais pour permettre au capitalisme de se perpétuer. C’est pourquoi les politiciens se découvrent maintenant une âme verte. Et c’est ainsi que le capitalisme devient écologiste.Lire la suite »

Miquel Amorós, When Capitalism Goes Green, 2007

Ever since capitalism made its appearance on this planet it has done nothing but destroy the natural environment in order to forge its own environment where it has evolved and forced individuals to adapt to it. Science and technology acquired a decisive impulse and were fully developed thanks to the resistance offered to this adaptation, so that capitalism not only has been able to overcome all obstacles but these obstacles have been systematically transformed into opportunities for its own expansion. Growth, deeply ingrained in its nature, will not cease as long as exploitable humanity exists, and that is precisely the new challenge that capitalism is facing. As the productive system expands it becomes more and more destructive. The colonization by the commodity of land and life, of space and time, cannot be stopped without a questioning of its fundamental principles, nor can it continue without endangering the existence of the human species itself. As a result, the ecological crisis leads to the social crisis. Capitalism must continue to grow to prevent this from happening, but must do so without allowing the degradation that accompanies this growth from penetrating the consciousness of those affected by it. To accomplish this it must improvise economic, technological and political measures that simultaneously dissimulate its outrages and allow people to live with and make the best of them. Production and consumption, as the experts would say, face a “paradigm shift”. Consumption habits, along with business and political activity, must be carried out in a different way, not, obviously, to save nature, or even to preserve the species, but to save capitalism itself. This is why the politicians’ hearts have turned green. This is why capitalism is going environmental.Lire la suite »

Miquel Amorós, Cuando el capitalismo se vuelve ecologista, 2007

Desde que el capitalismo se aposentó en el planeta no ha hecho otra cosa que destruir el medio natural para forjar uno propio donde crecer obligando a los individuos a adaptarse. La ciencia y la técnicas adquirieron un impulso decisivo y un amplio desarrollo merced a las resistencias a tal adaptación, al punto que el capitalismo no solamente ha sabido superar todos los obstáculos, sino que los ha ido convirtiendo sistemáticamente en una oportunidad de expansión. El crecimiento, tan inherente a su naturaleza, no se detendrá mientras la humanidad explotable exista, y ese es precisamente el nuevo desafío que el capitalismo tiene ante sí. El sistema productivo es a medida que crece más y más destructivo. La colonización mercantil del territorio y de la vida, del espacio y del tiempo, no puede detenerse sin cuestionar sus fundamentos, ni progresar sin poner en peligro la misma especie. En consecuencia, la crisis ecológica conduce a la crisis social. El capitalismo ha de seguir creciendo para que eso no ocurra, pero sin que la degradación que acompaña al crecimiento penetre en la conciencia de los afectados. Para ello ha de improvisar medidas económicas, tecnológicas y políticas que a la vez que disimulen sus desaguisados, permitan convivir con ellos y sacarles partido. La producción y el consumo están, como dirían los expertos, ante “un cambio de paradigma”. Los hábitos de consumo, junto con las actividades empresariales y políticas, han de ejercerse de otra manera, obviamente no para salvar la naturaleza, ni siquiera para preservar la especie, sino para salvar al propio capitalismo. Por eso a los políticos el corazón se les hace verde. Por eso el capitalismo se vuelve ecologista.Lire la suite »

Gérard Nissim Amzallag, L’arbre est un buisson, 2007

On ne sait exactement là où commence un arbre et là où il s’arrête. Ses racines s’enfoncent au loin, sans que personne ne puisse déterminer jusqu’où. Sous le sol, elles se lient aux racines des autres arbres pour former un inextricable réseau. Les points de contact forment des « greffes de racine », véritables passerelles d’échange d’on ne sait trop quoi entre les individus. Les champignons vivant autour des jeunes racines créent un réseau plus dense encore reliant lui aussi de façon indirecte les racines des arbres les plus divers.Lire la suite »

Lettre d’un Français aux Roumains qu’on empêche de traire leurs vaches à la main, 2007

Chers amis,

Il y a peu, j’ai appris par l’intermédiaire d’une amie roumaine qu’un débat faisait rage en ce moment chez vous, à propos d’une législation de l’Union européenne interdisant aux paysans roumains de traire leurs vaches à la main, et les contraignant à utiliser des trayeuses automatiques s’il veulent obtenir l’autorisation de vendre leur lait, ainsi que les différents produits qui en sont dérivés. Les partisans des trayeuses automatiques ont surtout pour souci, paraît-il, d’assurer une qualité parfaite à ce lait, c’est-à-dire d’en écarter les bactéries et les virus qui peuvent s’y mêler du fait de la traite manuelle, et de supprimer ainsi tout risque de maladie pour le consommateur. Ils prétendent aussi, me dit-on, que l’application de ce règlement européen représentera un pas de plus vers l’alignement de la Roumanie sur les normes de la modernité qui prévalent à l’Ouest : un paysan qui trait sa vache à la main, quel archaïsme ! Et dans l’imaginaire de ces progressistes, derrière le paysan roumain et sa pratique ordinaire se profile tout le scandale des siècles passés, avec leurs modes de vie rudimentaires, leur pauvreté révoltante, et l’obscurantisme de ceux qui s’attachent obstinément à leurs coutumes ancestrales.Lire la suite »

Scrisoare din partea unui francez către ţăranii români care vor fi împiedicaţi să-şi mulgă vacile manual, 2007

Am aflat nu demult că se desfăşoară în acest moment la voi o dezbatere în ce priveşte aplicarea legislaţiei europene care va interzice ţăranilor români mulgerea manuală a vacilor şi îi va constrânge să folosească aparate automate dacă vor să obţină autorizaţia de a-şi vinde laptele şi derivatele lui. Partizanii aparatelor automate au mai ales interesul, ni se spune, de a asigura o calitate perfectă a laptelui, înlăturând bacteriile şi viruşii care ar putea să i se adauge prin mulgerea manuală şi de a suprima astfel orice risc de îmbolnăvire pentru consumator. Se pretinde astfel ca aplicarea reglementării europene va reprezenta un pas suplimentar în alinierea României la normele moderne care domnesc în Vest : un ţăran care mulge vaca cu mâna, ce arhaism ! E uşor de văzut că în imaginarul acestor progresişti se profilează tot scandalul secolelor trecute cu modurile lor rudimentare de viaţă, cu sărăcia lor revoltătoare şi cu obscurantismul celor ce se ataşează cu încăpăţânare la obiceiurile lor străvechi. Lire la suite »

Jocelyne Porcher, Ne libérez pas les animaux !, 2007

Plaidoyer contre un conformisme « analphabête »

Il est très difficile aujourd’hui d’échapper à l’engouement opportun que manifestent de nombreux intellectuels 1 de tout poil et de tous pays   occidentaux   pour les animaux, ou plutôt pour la « libération » des animaux. Parmi les intellectuels qui s’intéressent de près ou de loin aux bêtes, certes, tous ne s’abandonnent pas au courant libérateur, en dépit de l’attraction intellectuelle apparemment irrésistible qu’exerce la cause animale. Néanmoins, de nombreux philosophes et juristes, parmi les plus prolixes, surfent avec entrain sur une vague animale médiatique dont on ne sait trop quel vent l’a générée ni sur quelle grève elle risque de finalement s’échouer.

Cette passion soudaine pour « la cause » est très surprenante. Elle est lucrative, on s’en doute, compte tenu de la place que tiennent les animaux dans le cœur et le porte-monnaie de nos concitoyens. Elle est commode : les intéressés ne viendront contredire personne. Mais, constatons-le froidement à la lecture de leurs textes, la majorité de ces auteurs n’ont somme toute pas grand-chose de nouveau à dire. Et qu’ils le disent de façon réitérée dans des médias dont les lignes éditoriales peuvent être pourtant fort éloignées rend d’autant plus évidente la faiblesse de leurs discours. Prenez quelques mots clés : domestication, exploitation, « élevage intensif », viande, souffrance, droit, émotions, cerveau… Ajoutez-y quelques références massives : Descartes, Malebranche, Montaigne. Rousseau. Darwin, Hegel. Heidegger… Saupoudrez de modernité cosmopolite : Singer, Derrida, Agamben, Sloterdijk… Vous obtiendrez sans effort une prose politiquement correcte, appuyée sur la raison raisonnante, qui vise tout uniment – et d’une manière que seul un cœur de pierre pourrait délibérément contester – à « libérer » les animaux. Le problème est que « libérer les animaux », cela ne veut rien dire, ou plutôt, cela signifie tout autre chose que ce qui est annoncé. « Libérer les animaux », cela signifie rompre avec eux alors même que l’enjeu vital de nos relations avec les animaux domestiques est au contraire de nous attacher mieux et de faire de nos attachements une œuvre partagée d’émancipation.Lire la suite »

André Pichot, Sur la notion d’évolution en biologie, 2007

Introduction

Initialement, la notion d’évolution (latin evolutio, déroulement) appartenait à l’embryologie : c’était le nom donné au développement-déroulement du germe dans les théories de la préformation (où l’être vivant est déjà formé dans l’œuf, et n’a qu’à croître en se dépliant). L’idée est celle du déploiement progressif, au cours du temps, d’une structure déterminée. Ce qui est conforme à l’étymologie, ex et volvere, à la fois l’idée de tourner et l’idée de mouvement vers l’extérieur. (Accessoirement evolutio signifie aussi en latin l’action de lire, où il fallait dérouler progressivement le rouleau de papyrus ou de parchemin sur lequel le texte était écrit – ce qui pourrait convenir au développement embryologique conçu comme la lecture progressive d’un programme.)Lire la suite »