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Eric J. Hobsbawm, Les briseurs de machines, 1952

30 mars 2016 Laisser un commentaire

En février 1952 paraît le premier numéro de la revue Past & Present, à la naissance de laquelle Eric Hobsbawm a activement contribué. On peut y lire cet article, devenu un grand classique, qui a ouvert la voie à toute une série d’études, dont le fameux livre d’Edward P. Thompson sur La formation de la classe ouvrière anglaise (1962). Ainsi est née une historiographie du Luddisme et du monde du travail à l’articulation des XVIIIe et XIXe siècles, assez représentative de ce qu’a été l’histoire sociale britannique dans la seconde moitié du XXe siècle.

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Il est peut-être temps de reconsidérer le problème des bris de machines au début de l’histoire industrielle de l’Angleterre et d’autres pays. Les idées fausses sur ce type de lutte ouvrière précoce sont encore fortement ancrées, même chez les historiens spécialistes de la question. Ainsi, l’excellent ouvrage de J. H. Plumb sur l’Angleterre du XVIIIe siècle, publié en 1950, décrit le Luddisme comme « une jacquerie industrielle, inutile et frénétique », et T. S. Ashton, une autorité éminente, qui s’est signalé par son importante contribution à notre connaissance de la révolution industrielle, passe sur les émeutes endémiques du XVIIIe siècle, en suggérant qu’il ne s’agissait là que d’un débordement d’excitation et d’esprits échauffés 1. Ces idées fausses sont dues, je pense, à la persistance de vues sur l’introduction des machines, élaborées au début du XIXe siècle, et de vues sur le travail et sur l’histoire du syndicalisme formulées à la fin du XIXe siècle, au premier chef par les Webb et leurs successeurs fabiens.

Peut-être conviendrait-il de distinguer, en la matière, les vues et les préjugés. Dans l’essentiel du débat sur les bris de machines, on peut encore repérer les préjugés de ceux qui, issus des classes moyennes du XIXe siècle, faisaient l’apologie de l’économie et s’imaginaient qu’il fallait apprendre aux travailleurs à ne pas se lancer la tête la première contre les vérités économiques, aussi déplaisantes soient-elles ; on peut aussi identifier les préjugés des Fabiens et des Libéraux, qui supposaient que l’utilisation de méthodes fortes dans l’action ouvrière est moins efficace que la négociation pacifique ; on peut enfin reconnaître les préjugés des premiers comme des seconds, qui pensaient que le premier mouvement ouvrier ne savait pas ce qu’il faisait, mais ne faisait que réagir, à tâtons et en aveugle, à la pression de la misère, comme les animaux de laboratoires réagissent au courant électrique. Sur cette question, les vues conscientes de la plupart des spécialistes peuvent se résumer ainsi : le triomphe de la mécanisation était inévitable. Autrement dit : on peut comprendre et avoir de la sympathie pour le long combat d’arrière-garde qu’une minorité de travailleurs privilégiés mena à l’encontre du nouveau système, mais on doit reconnaître son inutilité et le caractère inéluctable de sa défaite. Lire la suite…

Eric J. Hobsbawm, The Machine Breakers, 1952

30 mars 2016 Laisser un commentaire

It is perhaps time to reconsider the problem of machine-wrecking in the early industrial history of Britain and other countries. About this form of early working-class struggle misconceptions are still widely held, even by specialist historians. Thus an excellent work, published in 1950, can still describe Luddism simply as a “pointless, frenzied, industrial jacquerie, ” and an eminent authority, who has contributed more than most to our knowledge of it, passes over the endemic rioting of the 18th century with the suggestion that it was the overflow of excitement and high spirits 1. Such misconceptions are, I think, due to the persistence of views about the introduction of machinery elaborated in the early 19th century, and of views about labour and trade union history formulated in the late 19th century, chiefly by the Webbs and their Fabian followers. Perhaps we should distinguish views and assumptions. In much of the discussion of machine-breaking one can still detect the assumption of 19th century middle-class economic apologists, that the workers must be taught not to run their heads against economic truth, however unpalatable; of Fabians and Liberals, that strong-arm methods in labour action are less effective than peaceful negotiation; of both, that the early labour movement did not know what it was doing, but merely reacted, blindly and gropingly, to the pressure of misery, as animals in the laboratory react to electric currents. The conscious views of most students may be summed up as follows: the triumph of mechanisation was inevitable. We can understand, and sympathise with the long rear-guard action which all but a minority of favoured workers fought against the new system; but we must accept its pointlessness and its inevitable defeat. Lire la suite…

Frédéric Buytendijk, Peut-on scientifiquement distinguer entre animaux «supérieurs» et «inférieurs»?, 1952

1. Biologie rationnelle et biologie idéaliste

Une connaissance anarchique et fragmentaire de la nature vivante, acquise à son contact et par son observation, dans la fugacité de l’émerveillement et de l’étonnement, nous contraint à distinguer les organismes, à les classer dans une hiérarchie composée de supérieurs et d’inférieurs, et ce triage ne repose pas sur un aperçu du schème structurel ou de l’affinité génétique, mais sur le rapport, immédiatement saisi dans notre expérience vitale, de ces organismes à l’homme.

On parle souvent, en pareil cas, d’une perspective anthropomorphique, et l’on entend par là, non seulement que l’homme se pose lui-même comme étalon, comme mesure de la nature, mais encore qu’il n’est pas permis de fonder notre estimation de la nature sur une base pour le moins incertaine et subjective. Le mépris de tout anthropomorphisme qui s’exprime ainsi, provient de l’appréciation des sciences positives qui en fait l’unique source assurée d’une connaissance de la nature universellement valable et exacte. Plusieurs facteurs ont influé dans ce sens : la critique du positivisme, la redécouverte de l’autonomie en biologie et en psychologie, la révision de l’épistémologie idéaliste, le retour à l’optique ontologique. Nos contemporains se sont aperçus, sous l’effet de ces diverses influences, que le rapport primaire, élémentaire, de symbiose et de sympathie, existant entre l’homme et la nature, pose à la pensée philosophique bon nombre de problèmes, dont la solution importe capitalement à la connaissance des êtres vivants. Lire la suite…

Frédéric Buytendijk, Comment se présente l’étude du comportement animal, 1952

1. L’étude du comportement animal et ses difficultés foncières

Une plante fleurit dans le jardin. Une araignée tisse sa toile. Un oiseau pépie dans un arbre. Un chien aboie au loin. Voilà la nature vivante, telle qu’elle apparaît immédiatement à n’importe qui. Elles sont innombrables, les manifestations variées qui nous signalent le mystère dont elles sont chargées. C’est le mystère de la vie. Nous en recevons la certitude, solidement étayée, que la notion de « vie » correspond à une réalité qui conditionne toutes les formes et toutes les activités des végétaux et des animaux.

Mais l’homme désire savoir pourquoi la plante fleurit, pourquoi l’araignée tisse sa toile, pourquoi l’oiseau pépie, pourquoi le chien aboie. L’homme ne supporte pas l’inconnu qui, sans « communier » avec lui, l’affronte néanmoins directement. Par les moyens de la connaissance, de l’introspection des réalités intimes, de la recherche des origines, de l’observation de la structure, de la norme et de la forme, l’homme veut comprendre. Comprendre, c’est le but de la connaissance ; comprendre ce qui se dit ; comprendre la teneur, le sens du son articulé qu’il est possible d’atteindre immédiatement dans la parole humaine. Le monde organique nous parle de la vie, et l’homme veut comprendre ce langage.

C’est pourquoi nous nous demandons : que signifie le concept de « vie », que faut-il entendre par la « vie de l’âme animale », la « vie psychique de la bête » ? Lire la suite…