Jérôme Baschet, Un Moyen Âge rebelle, 2010

L’occultation du Moyen Âge est l’une des caractéristiques de la généalogie que l’Occident s’est donnée à lui-même (aussi bien du reste dans les versions les plus conventionnelles de celle-ci que dans des œuvres plus singulières, comme celle de Michel Foucault). Balloté entre le goût pour le merveilleux et le mépris pour une époque de repli, d’immobilisme et de désordre, le Moyen Âge demeure le trou noir de l’histoire européenne : un millénaire négligeable à l’heure de comprendre la formation de l’Occident et de sa puissance. C’est pour l’essentiel aux Lumières que l’on doit cette vision d’un Moyen Âge obscurantiste avec, en contrepoint, la construction d’un référent illusoire, situé dans l’Antiquité romaine, et la radicalisation de la fausse coupure entre Moyen Âge et Renaissance. Et il faut se résoudre à constater que le schéma historiographique qui s’est mis en place à partir de la fin du XVIIIe siècle domine encore de nos jours, tant les efforts pour se débarrasser des lieux communs sur les ténèbres moyenâgeuses semblent se heurter à des habitudes de pensée indéracinables. Lire la suite »

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Écran total, S’opposer aux grands projets industriels du capital, 2022

On ne dira jamais assez l’importance des luttes de territoire et des ZAD depuis dix ans. Ces luttes ont non seulement entretenu une conscience et des pratiques anticapitalistes dans la société; mais elles ont fait concrètement reculer des projets industriels que leurs promoteurs considéraient comme «déjà faits». Elles ont évité de nombreux «petits» désastres, à maints endroits de l’Hexagone, pour les habitants de nombreuses communes, de nombreuses rivières, de nombreux arbres.

À Écran total, nous portons un refus qui ne s’incarne pas dans un espace géographique particulier – une zone humide, un quartier populaire, un littoral, une forêt, une vallée. Nous nous battons, nous essayons de nous battre, contre l’informatisation du monde: informatisation du travail, informatisation du quotidien et des relations humaines, informatisation des administrations, etc. A nos yeux, il s’agit typiquement d’un Grand projet industriel inutile – nuisible – aux êtres humains et indispensable au capital, pour poursuivre son expansion. Un projet qui ne fait l’objet d’aucun débat politique: avez-vous déjà entendu parler d’une consultation «démocratique» ou «citoyenne», même factice, sur l’opportunité de fabriquer et rendre indispensables des millions de téléphones ou ordinateurs portables? De créer un Internet des objets? De numériser Pôle emploi ou l’Éducation nationale? Lire la suite »

Editions de la Roue, De la démocratie villageoise à la démocratie directe, 2014

« Nous les pouvons donc bien appeler barbares,
eu égard aux règles de la raison,
mais non pas eu égard à nous,
qui les surpassons en toute sorte de barbarie. »

Michel de Montaigne, Essais.

Nous n’avons pas la prétention d’établir une généalogie de la liberté, ni de faire de celle-ci un absolu, un invariant dans l’histoire : le combat pour la liberté est forcément modifié par les conditions matérielles comme par l’organisation politique de son développement, de sa captation ou de sa répression. Nous cherchons à ramener dans le présent les éléments universels constitutifs du fil jamais rompu de toutes les tentatives d’organisation directe de l’existence. Lire la suite »

Veronika Bennholdt-Thomsen et Maria Mies, La Subsistance, une perspective écoféministe, 2022

Avant-propos à l’édition française

 

La première édition allemande de La Subsistance. Une perspective écoféministe a été publiée en 1997 [sous le titre Eine Kuh für Hillary. Die Subsistenzperspektive], la version anglaise, en 1999 [sous le titre The Subsistence Perspective. Beyond the Globalised Economy], et l’édition française, basée sur l’édition anglaise, paraît aujourd’hui, en 2022. D’une certaine manière, ce livre est désormais un document historique.

Il est l’expression d’une orientation théorique majeure du mouvement féministe allemand à ses débuts, au milieu des années 1970. Nos préoccupations féministes étaient alors étroitement liées à celles du mouvement tiers-mondiste, comme on disait à l’époque pour désigner l’anti-impérialisme. Au cœur de cette réflexion, il y avait la question de savoir à quoi pourrait ressembler une autre économie, permettant aux êtres humains, aux hommes comme aux femmes, d’ici et d’ailleurs, de mener une vie bonne, une vie libre, et de pouvoir à nouveau gérer l’oikonomia (l’économie domestique) au quotidien comme ils l’entendent, en subvenant à leurs propres besoins. Lire la suite »

Geneviève Pruvost, Vivre et travailler autrement, 2013

Résumé

Travailler dur
et penser mou…

Cet article se fonde sur une soixantaine de récits de vie ayant pour thème « vivre et travailler autrement », autrement dit les « alternatives écologiques au quotidien ». Les entretiens révèlent qu’emprunter les chemins de traverse permettant de vivre de telles alternatives en zone rurale relève de tâtonnements et d’une conquête perpétuelle, très réfléchie, que l’on soit ou non issu d’une famille déjà engagée dans cette démarche ou vivant à la campagne. À rebours de l’utopie communautaire des années 1970, on fait par ailleurs le constat d’un mode de vie en réseau organisé à partir d’une vie de couple dans des maisons individuelles. La conversion du travail en art de vivre et en action collective visant le « bien vivre ensemble » constitue la trame de témoignages qui se présentent comme des expériences à portée de main, à partir du moment où saute l’obstacle (présenté comme idéologique, non seulement matériel) de l’accès à l’autoproduction. Cet article entend mettre en évidence le continuum entre travail domestique, labeur, œuvre, activité professionnelle et militance, qui caractérise ces formes d’engagement écologique contemporaines.Lire la suite »

Geneviève Pruvost, Chantiers participatifs, autogérés, collectifs, 2015

la politisation du moindre geste

Résumé

Travailler dur
et penser mou…

Des partisans de l’utopie concrète, engagés dans la recherche de cohérence entre théories et pratiques écologiques, interrogent les notions de « participation » et de « travail » dans une perspective critique du développement industriel. Le travail est alors appréhendé comme une prise de position politique (écologique, libertaire). Dans le monde militant de l’écoconstruction, on étudiera les variantes de l’organisation des tâches dans des chantiers participatifs, autogérés et collectifs, que ce soit dans le cadre légal du bénévolat et d’une société coopérative et participative (SCOP) ou dans un contexte de lutte à Notre-Dame-des-Landes. Lire la suite »

Gena Corea, Le projet Manhattan de reproduction, 1987

Un jour de 1983, le Docteur Alan DeCherney, membre de l’équipe de fertilisation in vitro à l’école de médecine de l’université de Yale, quitta son bureau pour examiner les ovaires des plus récentes candidates à la fertilisation in vitro – la procédure du « bébé éprouvette ». Comme il se trouvait là, il se mit à penser aux bouleversements que la technologie allait bientôt introduire dans la vie des endocrinologues de la reproduction.

Plus tard, dans un éditorial de la revue Fertility and Sterility à destination de ses collègues, il écrivit :

« Des progrès technologiques majeurs sont apparus dans notre domaine spécialisé, et nous ne pouvons qu’être réconfortés, remplis de joie, et nous considérer comme extrêmement privilégiés de pouvoir travailler à une époque où des progrès aussi importants ont été accomplis. De la même manière que cela devait être stimulant pour Chaucer d’écrire au moment où Gutenberg inventait l’imprimerie ; ce doit l’être d’autant plus aujourd’hui d’être physicien et de travailler sur le projet Manhattan ! »

La comparaison entre la recherche sur les nouvelles technologies de reproduction et le projet Manhattan [nom du programme américain qui lors de la Deuxième Guerre mondiale avait pour objectif la mise au point et la construction des bombes atomiques ; NdE] interpelle et semble, à certains égards, judicieuse. Certainement, dans les deux cas, les chercheurs sont intensément engagés dans un travail de recherche scientifique stimulant à la fois en lui-même et parce que les chercheurs savent qu’ils participent à des événements historiques. Les chercheurs comprennent que grâce à leur travail, ils changeront le monde actuel et celui des générations à venir. Robert Oppenheimer, Enrico Fermi, Robert Edwards, Patrick Steptoe [1] : ces noms sont assurés d’avoir une place dans l’histoire. Lire la suite »

Shobita Jain, Les femmes défendent les arbres, 1982

Leur rôle dans le mouvement Chipko

Le mouvement Chipko a attiré l’attention du monde entier. Cette image de paysannes pauvres des montagnes du nord de l’Inde enlaçant de leurs bras des arbres pour empêcher qu’on les abatte, est aussi touchante qu’admirable. La réalité, à maints égards, rejoint l’image : le mouvement Chipko peut vraiment être considéré comme une importante victoire dans le combat pour les droits de la femme, dans le processus du développement des collectivités locales grâce à la forêt et dans celui de la protection de l’environnement. Il a cependant d’autres répercussions plus complexes. Il importe de bien comprendre l’histoire de ce mouvement ainsi que le contexte dans lequel il a pris naissance et continue à évoluer.

 

Comme il n’existe pas de société en état d’équilibre structural parfait, il surgit toujours des situations conflictuelles. Par ailleurs, toutes les sociétés ont institutionnalisé les moyens de déceler et de résoudre ces conflits. S’il apparaît nécessaire de modifier ou de transformer d’une certaine façon les structures, on recourt sous une forme ou sous une autre à la mobilisation collective de la population et de ses ressources, action que l’on qualifie de « mouvement social ». Cependant, on observe parfois une résistance collective à un changement social. En bref, un mouvement social peut avoir pour objet soit de modifier, soit de préserver l’ordre des choses – soit les deux à la fois. Lire la suite »

Shobita Jain, Standing up for trees, 1982

Women’s role in the Chipko Movement

The Chipko Movement has attracted world-wide attention. The image of poor, rural women in the hills of northern India standing with their arms around trees to prevent them being cut down is a romantic and compelling one. The reality, in many ways, fits the image: the Chipko Movement can indeed be considered an important success story in the fight to secure women’s rights, in the process of local community development through forestry and in environmental protection. But there are more complicated implications as well. It is important to understand the history of Chipko and the context in which it arose – and is still evolving.

 

Since no society is found in a state of perfect structural equilibrium, there are always situations of conflict. Each society, moreover, has institutionalized ways and means of articulating and resolving such conflicts. If a need is felt for altering or transforming structures in a certain fashion, some form of collective mobilization of people and their resources is resorted to; such an activity is given the name of “social movement”. By contrast, there is also sometimes collective resistance to social change. Social movements, in short, can aim at either changing or preserving the way things are – or both. Lire la suite »

Shobita Jain, En defensa de los árboles, 1982

La función de la mujer en el movimiento chipko

El movimiento chipko ha atraído la atención mundial. La imagen de campesinas pobres de las regiones montañosas de la India septentrional formando corros en torno a los árboles para evitar que los talen es romántica y conmovedora. La realidad se ajusta en muchos aspectos a esa imagen. En efecto, el movimiento chipko ha aportado una importante contribución a la lucha por el reconocimiento de los derechos de la mujer, el proceso de desarrollo de las comunidades locales a través de la silvicultura y la protección del ambiente. Pero sus repercusiones son más complejas. Es importante comprender la historia del movimiento chipko y el contexto en el que surgió y sigue evolucionando.

 

Puesto que ninguna sociedad se encuentra en estado de perfecto equilibrio estructural, siempre existen situaciones de conflicto. Cada sociedad tiene medios y formas institucionalizadas de articular y resolver tales conflictos. Si se siente la necesidad de modificar o transformar de cierta manera las estructuras se recurre a algún tipo de movilización colectiva de la población y de sus recursos, actividad que se denomina «movimiento social». Por otra parte, también hay a veces resistencia colectiva al cambio social. En pocas palabras, los movimientos sociales pueden perseguir el cambio, el mantenimiento de la situación, o ambas cosas a la vez. Lire la suite »