Roger Belbéoch, Le Commissariat à l’Énergie Atomique, 1996

Sa raison d’être, la bombe, son alibi, la recherche

A propos de la reprise des essais nucléaires français, il y a eu dans la presse de nombreuses libertés vis à vis des faits historiques concernant les places respectives de la recherche militaire et civile au Commissariat à l’Énergie Atomique (CEA) : l’erreur la plus commune est d’inverser les rôles respectifs du militaire et du civil dans les motivations du CEA.

Le CEA est généralement présenté comme un organisme ayant été créé en octobre 1945 pour développer tous les aspects pacifiques de l’énergie nucléaire (à l’époque on disait « énergie atomique »). Sa création était en fin de compte l’accomplissement administratif des déclarations enthousiastes des scientifiques français : l’avenir ne pouvait être que radieux avec cette énergie « inépuisable », « quasi-gratuite », sans danger, déclarations qui suivirent la destruction totale d’Hiroshima et Nagasaki les 6 et 9 août 1945. L’orientation militaire du CEA ouvertement affirmée dans les années 50 est apparue alors comme une dérive perverse des buts assignés au CEA à sa création. Cela donna lieu à de vives protestations pour exiger le retour vers « l’atome pour la paix ».Lire la suite »

Interview de Pierre Guillaumat, le constructeur de la bombe française, 1986

« L’opinion publique… l’opinion publique, qu’est-ce que c’est l’opinion publique ? », nous demanda-t-il. Le Parlement, l’opinion publique, à quoi bon ? Pierre Guillaumat se sentait sûr de ce qu’il faisait, du service des mines à la recherche pétrolière, du nucléaire civil à la bombe. « Aux enfers, il y a l’opinion publique, ailleurs, je ne l’ai jamais vue », ajouta-t-il sans regret.

Pierre Guillaumat nous a reçu dans son bureau au dernier étage de la tour Elf, le 10 septembre 1986, cinq ans avant sa mort. L’entretien faisait partie d’une grande enquête pour le quotidien allemand Die Tageszeitung (taz) sur le nucléaire en France. La rencontre avec Pierre Guillaumat était cruciale pour l’enquête journalistique en cours. Elle m’a laissé en outre une forte impression de sa personnalité.

Au cours de l’entretien, Pierre Guillaumat me paraissait avant tout d’une franchise certaine et d’une volonté presque étonnante de répondre aux questions les plus diverses. Ses récits de l’histoire de la bombe, du marchandage autour d’Euratom ou du fonctionnement de « son Corps des mines » apportent des éléments politiques et historiques intéressants. Mais ils sont aussi une démonstration rare du mode de fonctionnement d’un haut fonctionnaire de l’État, d’un « corpsard » en sus. Il est dommage – et dommageable – qu’aujourd’hui encore trop souvent l’arrogance des hommes d’État l’emporte sur le débat et l’échange. Les membres du prestigieux Corps des mines apparaissent particulièrement souvent comme au-dessus de toute demande de justification de leurs discours et de leurs actes de la part des représentants de « l’opinion publique »… si demande en est faite. Le cinquantième anniversaire du CEA est une bonne occasion pour rendre publique ce document dans sa quasi totalité, Pierre Guillaumat ayant été l’architecte de son développement.

Georg Blume et Mycle SchneiderLire la suite »

Louis Armand, Sur la politique nucléaire de la France et sur l’Euratom, 1956

Le 5 juillet 1956, lors des débats parlementaires en France sur l’Euratom, Louis Armand (1905-1971), commissaire du gouvernement français et président de la commission de l´équipement industriel au Commissariat à l’énergie atomique (CEA), insiste sur l’importance d’une coopération européenne dans le domaine du nucléaire. Un des discours à l’origine du programme nucléaire français.

Monsieur le président, mesdames, messieurs,

Je ressens très profondément l’honneur que me fait le gouvernement en me demandant d’exposer à cette tribune le point de vue des experts français. Mais je ressens aussi lourdement la responsabilité qui m’échoit.

Je tiens à dire tout d’abord que, conscients de l’importance de l’avis des techniciens dans un monde où la complexité technique croît constamment et où l’aspect économico-technique des grands problèmes de l’heure est un des facteurs principaux des décisions politiques, les experts français engagés dans les travaux préparatoires de la négociation qui nous occupe ont mûrement pesé leurs opinions. Celles-ci, je ne saurais les exprimer que bien imparfaitement, et j’espère que l’Assemblée voudra bien m’en excuser.

D’une part, je n’ai pas l’expérience de cette tribune et j’ai à combattre l’émotion qu’elle inspire – c’est normal – à un citoyen ; d’autre part, le domaine industriel et économique dont j’ai à vous parler est si vaste, il s’imbrique si étroitement avec la technique dont vient de traiter M. Francis Perrin et se mêle si incontestablement aux négociations politiques en cours que je serai inévitablement très incomplet.Lire la suite »

Francis Perrin, Sur la politique nucléaire de la France, 1956

Le 5 juillet 1956, Francis Perrin (1901-1992), Haut-commissaire à l’Énergie atomique et membre du Centre européen pour la recherche nucléaire (CERN), expose devant l’Assemblée nationale française les enjeux de l’utilisation de l’énergie atomique et évoque la question de la collaboration internationale dans le domaine du nucléaire. Un des discours à l’origine du programme nucléaire français…

 

Monsieur le président, mesdames et messieurs,

Si M. le président du Conseil a demandé que des techniciens soient entendus par l’Assemblée avant que s’ouvre à proprement parler le débat qui doit suivre les interpellations qui viennent d’être présentées, c’est que les questions que soulève ce débat, tout en étant d’ordre politique au sens large du terme, doivent être discutées en tenant compte de fondements techniques qui, dans ce domaine de l’énergie atomique, sans être plus difficile que beaucoup d’autres, se rattachent à certaines branches de la science fondamentale de développement récent et dont même les aspects généraux n’ont pu encore s’incorporer dans le fonds commun de connaissances non spécialisées sur lesquelles doivent reposer les jugements des hommes responsables de la conduite des affaires publiques.

Ce caractère exceptionnel du rôle que doivent jouer les techniciens dans la direction générale de la politique atomique est d’ailleurs clairement marqué et précisé par l’ordonnance de 1945 créant le Commissariat à l’énergie atomique, laquelle stipule explicitement que l’administrateur général et le Haut-commissaire sont les conseillers du gouvernement pour toutes les questions générales relatives à l’énergie atomique.Lire la suite »

André Breton, Démasquez les physiciens, videz les laboratoires!, 1958

Rien, plus rien aujourd’hui ne distingue la Science d’une menace de mort permanente et généralisée : la querelle est close, de savoir si elle devait assurer le bonheur ou le malheur des hommes, tant il est évident qu’elle a cessé d’être un moyen pour devenir une fin. La physique moderne a pourtant promis, elle a tenu, et elle promet encore des résultats tangibles, sous formes de monceaux de cadavres. Jusqu’alors, en présence des conflits entre nations, voire du possible anéantissement d’une civilisation, nous réagissons selon nos critères moraux et politiques habituels. Mais voici l’espèce humaine vouée à la destruction complète, que ce soit par l’emploi cynique des bombes nucléaires, fussent-elles “propres” (!), ou par les ravages dus aux déchets qui, en attendant, polluent de manière imprévisible le conditionnement atmosphérique et biologique de l’espèce, puisqu’une surenchère délirante dans les explosions “expérimentales” continue sous le couvert des “fins pacifiques”. La pensée révolutionnaire voit les conditions élémentaires de son activité réduite à une marge telle qu’elle doit se retremper à ses sources de révolte, et, en deçà d’un monde qui ne sait plus nourrir que son propre cancer, retrouver les chances inconnues de la fureur.Lire la suite »

Bertrand Louart, Energie nucléaire et pouvoir politique, 2009

L’industrie nucléaire, indissociablement civile et militaire, n’est pas un simple objet scientifique et technique. Par les infrastructures qu’elle implique et par les conséquences de son fonctionnement « normal » autant qu’en cas d’accident, elle fait système. Son apparition dans la seconde moitié du XXe siècle a une signification historique que seule sa remise en contexte politique et social permet de comprendre.

 Le capitalisme est fondé économiquement sur la propriété privée des moyens de production et techniquement sur la production industrielle. A l’intérieur de ce système, l’économie et la technique sont donc formellement séparés de la politique et de la société. A mesure de son développement, elles se constituent en une sphère autonome qui impose sa loi et ses contraintes aux hommes et à leur organisation sociale.

Les machines ne peuvent rien sans l’énergie pour les faire tourner, mais cette énergie doit elle-même être produite. L’industrie, sous la forme capitaliste que nous connaissons depuis deux siècles, n’a pas choisi d’utiliser les énergies fossiles : extraire l’énergie en masse est plus simple que la produire en grandes quantités, cette seconde option nécessitant une organisation sociale de la production (qui n’existait pas), tandis que la première ne nécessite qu’une organisation technique du pillage des ressources existantes.Lire la suite »

Jean Giono, Protestation contre l’installation d’un centre nucléaire à Cadarache, 1961

La municipalité de Manosque (Je cite cette ville parce que c’est la plus importante de la région), le Conseil général des Basses Alpes et les élus du département ont accepté bêtement (je tiens au mot), et même avec un enthousiasme de naïveté primaire et de politique de comice agricole, la création du Centre nucléaire de Cadarache.

Je voudrais poser trois questions :

1. Le centre, qui a été présenté aux populations comme un centre d’étude, ne serait il pas en fin de compte un centre de production ?

2. Est-il exact que le recrutement des spécialistes destinés à ce centre, qui devait être assuré par volontariat, a les pires difficultés pour trouver des volontaires et qu’on est obligé de désigner le personnel d’office ?

3. Étant donné qu’on va me répondre sûrement que même la production à Cadarache ne présentera aucun danger, pourquoi ce centre inoffensif n’a t il pas été installé tout simplement à Paris et plus spécialement dans les jardins inutiles de l’Élysée ? La proximité de la Seine lui assurerait plus certainement que la Durance le débit d’eau nécessaire à son fonctionnement.

Cadarache est à 8 kilomètres à vol d’oiseau de Manosque : 10 000 habitants ; à 4 kilomètres de Corbières, Sainte-Tulle, Vinon : ensemble d’environ 4 000 habitants ; à 9 kilomètres de Gréoux-les-Bains : station thermale ; à 600 mètres de la route nationale Marseille-Briançon, à trafic intense.

Si on me répond que le site de l’Élysée est magnifique, sans en disconvenir, je répondrai que celui de Cadarache ne l’est pas moins. Si on me dit que, malgré son innocuité certifiée, ce centre nucléaire ferait courir quelque danger à Paris et aux hôtes de l’Élysée, je répondrai que notre sort et celui de nos enfants présents et futurs nous sont également très chers.

Bref, il s’agirait de savoir quel est le prétexte qu’on peut faire valoir pour justifier physiquement et métaphysiquement l’implantation de ce centre nucléaire (assuré inoffensif comme tous les centres nucléaires) dans le site de Cadarache.

Jean Giono (1895-1970)

Cédric de Queiros, Histoire d’une catastrophe industrielle d’une nouvelle nature, 2012

Préface à la nouvelle édition du livre de Roger et Bella Belbéoch, Tchernobyl, une catastrophe, 1993, aux éditions La Lenteur, mai 2012.

Le livre que nous choisissons de rééditer aujourd’hui est incontestablement la meilleure étude historique sur la catastrophe nucléaire de Tchernobyl et ses conséquences. Paru dans la revue L’Intranquille en 1992, puis l’année d’après dans une version augmentée aux éditions Allia, il était devenu introuvable depuis de nombreuses années [1].

Maintenant que la « marmite du diable » s’est remise à déborder à Fukushima, il nous a semblé que l’exposé détaillé du précédent, en quelque sorte canonique, de Tchernobyl, serait des plus utiles pour ceux qui veulent comprendre ce qui se passe au Japon, puis s’efforcer de faire quelque chose de ce qu’ils auront compris.

Les chances de voir réapparaître, suite à cette nouvelle catastrophe, une opposition antinucléaire un tant soit peu conséquente (tant qualitativement que quantitativement) sont malheureusement très faibles – on sait depuis Tchernobyl à quel point la prétendue « pédagogie des catastrophes » est une illusion. Mais si Tchernobyl avait à peine ébranlé la passivité dans nos pays, ce peu de réactions paraît encore beaucoup en comparaison de l’atterrante indifférence qu’a suscitée, particulièrement en France, la catastrophe de Fukushima.

Il n’est pas excessif de dire que l’industrie nucléaire est une espèce de concentré de notre époque, un résumé ou une caricature de ses tendances de fond, de sa nature profonde, visible ailleurs en moins concentré (nous parlerons ici de l’électricité nucléaire, mais la chose est vraie également du nucléaire militaire : la signification de ce dernier fut d’ailleurs perçue longtemps avant celle de « l’atome civil »).

Et ce qui résume, ce qui concentre le plus parfaitement la nature de l’industrie nucléaire, c’est bien sûr la catastrophe nucléaire, et comment elle trouve sa place dans une société (comment elle transforme cette dernière, et comment elle est gérée par elle). Celle de Tchernobyl était sans doute la plus grave de toutes avant Fukushima. Elle est aussi, notamment grâce à ce livre, parfaitement « documentée ». Nous pouvons donc – nous devons – y étudier le hideux visage de notre époque. Lire la suite »

Cédric de Queiros, Discussion de la mise en service annoncée de deux nouveaux réacteurs à la centrale nucléaire de Chooz, 1997

Pour moi le véritable danger réside surtout dans le pessimisme noir des Européens. Une sorte d’ivresse du pessimisme, un peu suicidaire, sévit chez nous. […] Cela dit, une telle situation ne se prolongera sans doute pas. Au bout d’un certain temps, la nécessité où le besoin de consommer finissent par s’imposer.

Peter Praet, chef économiste à la Société Générale de Banque.

Le Vif/L’Express, 24 février 1997.

Il y a quelques mois, on annonçait dans l’indifférence générale que la centrale nucléaire de Chooz, située dans une petite enclave française des Ardennes belges, allait finalement être enrichie prochainement de un, puis deux nouveaux réacteurs – « 1 450 mégawatts, un record mondial » (Le Soir du 16 septembre 1996) – qui accroîtront encore notablement l’environnement nucléaire des habitants de la Belgique, et incidemment leur usage et dépendance d’une énergie de telle origine – « A l’heure actuelle, quelques 55% de l’électricité consommée en Belgique est d’origine nucléaire ». Un peu plus tard, on apprenait de la presse qu’une anomalie s’était déclarée « après que le réacteur ait été poussé jusqu’à 30% de sa puissance » (Imagine, décembre 1996), obligeant à retarder une nouvelle fois la mise en service des réacteurs, sensée maintenant avoir lieu au printemps 1997.

Cette ouverture n’est en somme qu’une mauvaise nouvelle un peu lointaine, parmi tant d’autres aux conséquences pour nous plus immédiates, dont nous sommes contraints de nous inquiéter. Mais cette centrale de plus, à la frontière des deux pays les plus nucléarisés au monde, me décide et me donne l’occasion de discuter une fois de plus de l’industrie nucléaire et du monde qu’elle implique, en étudiant un peu précisément ce qu’on daigne nous en dire aujourd’hui.

Et le peu d’espoir qu’il y a de pouvoir aider directement à la construction d’une quelconque opposition à cette occasion ne m’en dissuade pas.Lire la suite »

Alison Katz, Les dossiers enterrés de Tchernobyl, 2008

Connaîtra-t-on un jour l’impact sanitaire des activités nucléaires, civiles ou militaires ? Depuis un demi-siècle, des concentrations délétères de matières radioactives s’accumulent dans l’air, la terre et l’eau, à la suite des tirs atomiques et des incidents survenus dans les centrales. Or des études sérieuses concernant les conséquences des radiations sur la santé sont occultées – en particulier par l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS), la référence internationale dans ce domaine.

Un mensonge de plus

En juin 2007, M. Gregory Hartl, porte-parole de l’OMS de la division du Développement durable et de la Santé environnementale a prétendu que les actes de la conférence internationale des Nations Unies sur la catastrophe de Tchernobyl, tenue du 20 au 23 novembre 1995 à Genève, avaient été publiés. Ils ne l’ont jamais été ; pas plus que les actes de la conférence de Kiev en 2001. Interrogée un peu plus tard par des journalistes, l’OMS a réitéré le mensonge, ne fournissant comme références que des résumés des présentations pour la conférence de Kiev et une sélection très restrictive de 12 articles sur les centaines proposés à la conférence de Genève. Lire la suite »