Jacques Chastaing, Inde, Asie du Sud, paysans, ouvriers, femmes : en avant !, 2021

En Inde, la lame de fond du mouvement paysan s’est d’abord centralisée contre le pouvoir de Modi à Delhi, et a franchi l’étape dangereuse du 26 janvier en se redéployant et en s’approfondissant dans toute l’Inde du Nord au moins, et au-delà. La contribution de Jacques Chastaing de fin février, publiée dans Anticapitalisme et Révolution puis sur notre site et qui a nourri la discussion de la visioconférence internationale du 28 février 2021, à laquelle nous avons eu l’honneur et la joie de rencontrer Nodeep Kaur récemment libérée, permet de distinguer trois étapes dans la montée du mouvement, conduisant au moment actuel :

– la coordination de centaines de groupements paysans, AIKSCC (Coordination de Tous les Paysans en Lutte de l’Inde), impose une grève générale d’un jour aux directions syndicales de salariés, le 26 novembre 2020, et renouvelle ce succès le 8 décembre,

– le SKM (Front Uni Paysan), qui regroupe une partie « en pointe » de l’AIKSCC, appelle à marcher sur Delhi, créant l’évènement permanent qu’est le campement de centaines de milliers de paysans aux portes de la capitale : une place Tahir, un Maïdan, un Occupy Wall Street, une place Taksim, mais en plusieurs exemplaires et non au centre de la capitale, mais tout autour. La phase ainsi ouverte aboutit à la marche du 26 janvier.

– le pouvoir l’a autorisée tout en lui opposant des provocations pour discréditer et lancer la répression. Le flottement dangereux qui se produit alors est surmonté notamment par l’action de Rakesh Tikait, qui organise la résistance, prenant alors la forme de l’affrontement direct avec les bandes du BJP et du RSS (le BJP est le parti ethno-nationaliste-religieux au pouvoir, le RSS sont ses milices, de nature fasciste), et appelle à un, puis plusieurs, Mahapanchayats, assemblées organisées de dizaines voire de centaines de milliers de paysans, structurés en villages (Panchayats) et ouvertes aux ouvriers, aux étudiants, aux Dalits et aux femmes. Lire la suite »

Radio: Jacques Chastaing, Le soulèvement paysan en Inde n°2, 2021

Ce qui se passe en Inde est déterminant pour le monde

L’Inde est certainement parmi les grands pays de la planète, celui qui concentre le pire du capitalisme et du féodalisme. C’est aussi en conséquence un pays en ébullition permanente et aux millions de révoltes.

De plus, avec 28 États et 8 territoires, près de 1 400 millions d’habitants (trois fois l’Union Européenne) et ses 27 États, autant que la Chine, mais avec une démographique galopante, l’Inde est le pays à la population la plus nombreuse de la planète. Presque un habitant du globe sur 6 habite en Inde. L’agglomération de Delhi a presque autant d’habitants que l’Espagne.

Le soulèvement paysan actuel qui dure depuis presque 3 mois dans le cadre d’un mouvement plus large de 15 mois est un laboratoire vivant du processus révolutionnaire en cours dans le monde.

Lire la suite »

Geneviève Pruvost, Penser l’écoféminisme, 2019

Féminisme de la subsistance et écoféminisme vernaculaire

 

Afin de mettre en évidence la conceptualisation qu’une partie des théoriciennes écoféministes proposent en matière de travail en régime capitaliste, qu’il soit salarié, agricole et domestique, on a qualifié de féminisme de la subsistance tout un groupe de théoriciennes comme Françoise d’Eaubonne, Maria Mies, Silvia Federici, Vandana Shiva et Starhawk, qui ont en commun de mettre en lien féminisme, activisme et mise en pratique d’alternatives écologiques qui relèvent d’une forme d’écoféminisme vernaculaire. Cette approche matérialiste, mais aussi spirituelle de l’écoféminisme s’appuie sur des recherches anthropologiques et historiques qui distinguent le travail vivrier d’autoproduction par les deux sexes et le travail domestique féminin de préparation de produits industrialisés en termes économique et politique. Les destructions environnementales de l’industrialisation de la sphère des besoins sont corrélées à la mise à mort des dernières sociétés paysannes du sud et la division internationale inéquitable du labeur de production des ressources vitales dont les femmes sont les premières victimes.
Lire la suite »

Rohit Kumar, Soulèvement des paysans indiens, 2021

Questions les plus fréquemment posées

Devinder Sharma, expert en politique alimentaire et commerciale, répond à des questions de fond sur les raisons pour lesquelles les paysans manifestent aux frontières de Delhi depuis 50 jours [plus de 100 jours, à l’heure où nous publions cette traduction].

 

Alors même que le gouvernement central et ses acolytes dans les médias font des heures supplémentaires pour vanter les avantages des trois nouvelles lois agricoles auprès du public indien, les paysans qui manifestent aux portes de Delhi ont clairement fait savoir qu’ils ne reculeront pas tant que ces lois ne seront pas abrogées. Pris entre le feu croisé de la désinformation et des faits, l’Indien urbain moyen est quelque peu désorienté quant aux mérites et démérites de la protestation des paysans – qui a maintenant franchi le cap des 50 jours [plus de 100 jours, à l’heure où nous publions cette traduction].

S’il y a une chose qui est devenue de plus en plus évidente au cours des sept dernières semaines, c’est que les habitants des grandes villes indiennes vivent dans un univers très différent de celui de leurs homologues ruraux, et qu’ils ont du mal à comprendre pourquoi les fermiers qui campent aux portes de Delhi sont aussi déterminés qu’eux à obtenir ce qu’ils veulent. L’une des principales raisons de cette situation est qu’ils ne connaissent pas les « dessous » des manifestations.

Afin de dissiper une partie de cette confusion et de faire la lumière sur le contexte plus large de ce mouvement, j’ai parlé au journaliste, auteur et expert en politique alimentaire et commerciale, Devinder Sharma, qui a passé les deux dernières décennies à faire campagne pour l’égalité des revenus des paysans indiens, et je lui ai posé les cinq questions qui reviennent invariablement le plus souvent lorsque le sujet des protestations des agriculteurs est abordé. Lire la suite »

Nicolas Le Dévédec, La grande adaptation, 2019

Résumé

Le transhumanisme ne se réduit pas à un projet technoscientifique. Il engage un rapport au monde, à la collectivité, à la cité (polis), qu’il est nécessaire d’interroger, au-delà des enjeux éthiques et utilitaristes qui tendent aujourd’hui à prédominer dans les débats. C’est la nature et le sens de ce « rapport au monde » promu par le mouvement que cet article entend mettre en lumière dans une perspective théorique critique. Son objectif est de montrer que le transhumanisme, y compris quant à la branche dite sociale et progressiste du mouvement, promeut et diffuse un rapport au monde qui se caractérise fondamentalement par l’élusion du politique, au sens philosophique et fondamental du terme. Sur des sujets aussi divers que la prise en charge des risques globaux planétaires, la question des problèmes de santé publique, le bien-être conjugal ou encore les questions écologiques, les transhumanistes avancent des explications de type « psycho-bio-évolutionnistes » qui exonèrent les sociétés capitalistes de toute responsabilité et conduisent à privilégier des solutions technoscientifiques centrées sur l’adaptation humaine. Lire la suite »

Raoul de Roussy de Sales, La technocratie, 1933

Un mouvement nouveau aux États-Unis

Un mot nouveau, la Technocratie, vient, aux États-Unis, de s’imposer dans les conversations courantes avec l’insistance d’un engouement ou d’une foi révélée. Ouvrez les journaux ; les manchettes étaleront devant vous ce vocable insolite : « Le culte de la Technocratie ». « La Technocratie déroute les économistes », « La Technocratie remplace le bridge », « La Technocratie mène au Communisme ». Certains quotidiens, et parmi les plus importants, ont ouvert une rubrique régulière sur ce sujet. Les lecteurs écrivent, les journalistes expliquent ; des conférenciers font fortune ; il y a des réunions contradictoires. On en parle dans le monde, dans les affaires, dans les milieux intellectuels. On organise des dîners « technocratiques », où les hôtesses qui se piquent d’être au courant invitent tout exprès les nouveaux prophètes chargés de répandre parmi les invités la doctrine nouvelle. Les Universités, Wall Street, Greenwich Village discutent à perte de vue. Les Églises ne se sont pas encore émues, Henry Ford ne s’est pas encore prononcé, mais cela ne saurait tarder. En attendant, le mot a fait fortune et il s’est répandu avec la rapidité d’un cri d’alarme, d’une promesse, d’une rengaine.

Mais qu’est-ce que la Technocratie ? Lire la suite »

Radio : Jacques Chastaing, Le soulèvement paysan en Inde n°1, 2021

Le premier ministre, Narendra Modi (et grand ami d’un certain Emmanuel Macron), péniblement élu à la tête d’une coalition conservatrice en 2014, cristallise toutes les colères. Depuis sa prise de fonctions, il a accentué la destruction de la protection étatique qui entourait les paysans, voie ouverte par la gauche dans les années 1990. Il a exacerbé les conflits entre les communautés religieuses. Sa politique réactionnaire contre la condition des femmes a également suscité des mouvements de contestation.

Tout s’arrête le 24 mars à cause du Covid. Modi, dans la sidération générale, décide de privatiser tout, de la défense aux écoles, en passant par la santé et les transports. Avec un temps de retard, les grèves s’étendent dans le pays, métier par métier, province par province, sans trouver de réponse. Les femmes et les paysans imposent aux directions syndicales un appel à la grève générale le 26 novembre 2020 qui mobilisera 250 millions d’Indiens. C’est la grève générale la plus massive de toute l’histoire ! Et c’est de là que tout est parti. Lire la suite »

Célia Izoard, Le totalitarisme numérique de la Chine menace toute la planète, 2021

Si la Chine est un régime totalitaire, ce n’est pas seulement parce que le numérique donne des moyens de contrôle supplémentaires au Parti dictatorial. Ces dispositifs électroniques sont aussi porteurs de leur propre logique de régulation sociale, qui s’étend à l’ensemble de la planète.

 

Il y a dix ans, la presse internationale a fait connaître au monde entier l’existence d’une vague de suicides d’ouvriers chez Foxconn, géant mondial de l’électronique implanté en Chine, dont les usines produisent la plupart du matériel informatique que nous utilisons (voir cet ouvrage). Le désespoir de ces jeunes surexploités dans des bagnes high-tech a jeté une lumière crue sur le coût humain de l’économie immatérielle célébrée par tous les dirigeants. Une telle information pourrait-elle, aujourd’hui, parvenir jusqu’à nous ? Difficilement.

C’est la conclusion à laquelle on arrive après avoir lu Dictature 2.0, quand la Chine surveille son peuple (et demain le monde), l’essai de Kai Strittmatter (aux éditions Tallandier), ancien correspondant du Süddeutsche Zeitung à Pékin. Lire la suite »

Marie-Pierre Laronze, Lettre à Jérôme, mon frère paysan, tué par un gendarme, 2020

En mai 2017, en Saône-et-Loire, l’éleveur Jérôme Laronze était abattu par un gendarme. Trois balles l’ont atteint, une de côté et deux de dos, alors qu’il s’échappait au volant de sa voiture. Il fuyait les représentants d’une administration au service, selon lui, de l’industrialisation de l’agriculture. Depuis sa mort, sa famille s’est engagée dans un combat judiciaire. À l’occasion de ce qui aurait du être son quarantième anniversaire, sa sœur Marie-Pierre rappelle ses combats, l’engrenage infernal ayant conduit à son homicide, le poids des normes. Et s’interroge : « Quels crimes avais-tu commis pour justifier le recours à des hommes armés pour de simples contrôles administratifs ? »

 

Ce 13 novembre 2020, nous devions fêter tes 40 ans, une quasi-moitié de parcours de vie. Pas pour tous, pas pour toi. La tienne a pris fin brutalement, violemment, un 20 mai 2017.

Te souviens-tu ? C’était à la fin d’une belle journée de printemps, à la croisée de deux chemins de terre, à l’ombre de vieux chênes sous l’abri desquels tu étais venu chercher un peu de répit et de fraicheur. Six tirs de Sig-Sauer [des pistolets automatiques] t’ont quasiment arraché à ton sommeil, six tirs si rapides que ta vieille Toyota n’a pu te tirer d’affaire et s’est écrasée contre un arbre. C’est là que ton regard lentement s’est éteint, que ton souffle s’est tari à mesure que ton sang noircissait sièges et tapis de la voiture. Lire la suite »

Radio: Damien Lelièvre, Force de vente, 2020

Comme tout le monde, Damien Lelièvre déteste les banques. Mais il est conseiller financier. Il nous offre une visite dans les coulisses des banques, entre techniques de vente manipulatrices, pression hiérarchique et ravages du numérique.

Sommaire
Le client est un enfant qu’on éduque
Séduire les clients, broyer les conseillers
Faire de la pédagogie avec le client pour lui faire découvrir ses besoins
Les conseillers sont-ils tous des connards malhonnêtes ?
Les ravages du numérique
Que restera t-il du conseiller bancaire dans dix ou vingt ans?
Mélancolie bancaire

.

Damien Lelièvre
Force de vente
Dans la peau d’un conseiller financier
éd. Le Monde à l’Envers, mars 2020

Lire la suite »