Collectif Ruptures, Réflexions sur l’autoritarisme et l’extrême droite, 2022

Notre participation au mouvement anti-passe nous a parfois amené à côtoyer des militants politiques avec lesquels nous n’avons guère en commun. Cela nous a amenés à quelques réflexions sur l’extrême droite et les conditions de son émergence, que nous vous livrons ici.

 

Nous participons régulièrement aux manifestations contre le passe sanitaire et nous constatons que ce mouvement est composite. On y trouve des personnes inquiètes du rétrécissement des libertés publiques, en questionnement sur les potentiels effets secondaires d’un vaccin d’un type nouveau sans retour d’expérience, d’autres qui prônent des médecines alternatives, des gens qui pensent que la situation actuelle a été sciemment créée et orchestrée par l’oligarchie, des gilets jaunes critiques des inégalités sociales, de la vie chère et du mépris de Macron envers les classes populaires, des soignants suspendus… et cette liste est loin d’être exhaustive. On trouve également des partis politiques d’extrême droite (notamment Civitas et les Patriotes à Grenoble), ainsi que leurs sympathisants.

Mais nous constatons surtout, avec une pointe d’amertume, une situation qu’on n’aurait pas imaginée dans nos pires cauchemars : des militants d’extrême droite, mouvance ouvertement autoritaire et inégalitaire, sont là pour scander le mot « liberté ». Alors que ceux qui, habituellement s’en revendiquent (notamment à gauche), leur laissent le terrain, et parfois même soutiennent les mesures du gouvernement.

Nous avons déjà développé l’aspect liberticide des technologies (smartphone, informatique, internet, QR code…) que nous utilisons (voir La Nouvelle vague n°1). Dans ce texte, nous développerons dans un premier temps l’idée selon laquelle ce sont les politiques libérales, de droite comme de gauche, qui ont permis la montée de l’extrême droite. Et, nous montrerons dans un deuxième temps, que ce sont ces mêmes politiques libérales qui sont responsables des tendances autoritaires de la société.

L’extrême droite d’hier à aujourd’hui

Par-delà leurs différences de façade, les courants d’extrême droite partagent tous un projet politique ouvertement inégalitaire. Ce projet peut s’incarner dans un racisme décomplexé, caché sous des prétextes culturalistes, dans un sexisme affiché, ou dans une apologie de la « loi de la jungle ». En France, ces multiples chapelles ont longtemps été réunies sous la bannière du Front National, qui avait « réussi » une sorte de synthèse. En effet, marginalisée et politiquement absente après 1945 suite à sa collaboration massive avec le nazisme, l’extrême droite a réémergé au mitan des années 1980, derrière un parti dirigé par Jean-Marie Le Pen, un ancien para, négationniste, entouré d’anciens collabos.

La cause de ce regain ? Essentiellement l’essor des politiques néolibérales générant une montée du chômage, des inégalités sociales et des délocalisations. Des régions entières ont été vidées de leurs industries, comme la sidérurgie en Lorraine, ce qui a entraîné un désarroi des classes populaires abandonnées à leur sort. La précarité, le sentiment d’insécurité et le déclassement sont autant de colères pouvant être instrumentalisées par l’extrême droite, hier comme aujourd’hui. Ainsi, la fille Le Pen, en rajoutant à son discours la dimension sociale absente chez son père, a doublé le score de son parti à la présidentielle (dix millions d’électeurs). Et des nouvelles figures de l’extrême droite encore plus radicales (comme Zemmour) gagnent des parts du marché électoral.

Face à l’extrême droite, le pouvoir social-démocrate, gaulliste ou libéral, façonne son propre récit : la récupération de SOS racisme par le PS, le père Le Pen brandi comme épouvantail, les manifs antifascistes ou « républicaines », où l’on s’époumone sur des slogans peu subtils, « F comme facho, N comme nazi », la « République menacée par la flambée du FN », le « vote utile pour faire barrage ».

De la critique de l’extrême droite à la critique de l’autoritarisme

Au-delà des discours médiatiques, il faut distinguer électeurs (d’extrême droite) et militants – les seconds adhérant pleinement à un projet de société excluant et autoritaire par essence.

En outre, les visions binaires, et le duel « méchants fachos versus gentils démocrates » nous fatiguent. Elles permettent à de nombreux politiciens de se trouver blanchis à peu de frais face à la « Bête immonde » alors que dans les faits, les gouvernements successifs dits démocratiques banalisent toujours plus une gouvernance autoritaire.

Lorsqu’un gouvernement réprime férocement les mouvements sociaux, instaure un passe sanitaire, se présente comme jupitérien, difficile de nier l’évidence : le régime autoritaire est là, et ça crève les yeux (c’est le cas de le dire, 24 éborgnés chez les Gilets Jaunes). C’est un phénomène bien antérieur, qui n’a cessé de monter de manière régulière, quelles que soient les tendances politiques au pouvoir, de droite, de gauche, du centre, en marche. Les deux dernières années, chacun a pu s’en apercevoir.

Nous trouvons important de dénoncer la duperie qui consiste, pour l’extrême droite à faire croire qu’elle défend les libertés ou qu’elle lutte contre les inégalités, alors qu’elle ne propose réellement que d’ajouter plus d’autorité à l’autorité, plus d’exclusion à l’exclusion. Elle défend une liberté individualiste sans égalité. En ne questionnant pas véritablement le type de liens sociaux qu’impose une société capitaliste, elle ne porte aucune forme d’émancipation réelle. Mais s’arrêter à ce constat, c’est rater le reste.

Les partis « démocratiques », ceux-là même qui dénoncent l’extrême droite, ont produit quantité de lois et de dispositifs autoritaires. Regardons-y de plus près.

Le traitement de l’immigration en société « démocratique »

Pendant trente ans, entre 1945 et 1973, le pays a besoin de main d’œuvre : les travailleurs immigrés sont les bienvenus. Mais à partir de 1973, l’économie se grippe et ils deviennent indésirables. Chirac, futur président « sympa », alors premier ministre, inaugure cette tendance, qui consiste à durcir toujours un peu plus les conditions d’entrée sur le territoire des migrants, et à compliquer autant que possible leur vie sur place. Parfois ces mesures restrictives de liberté sont un peu assouplies (régularisations massives lors de l’élection de Mitterrand en 1981, par exemple), mais c’est pour mieux durcir derrière.

Deux pas en avant, un pas en arrière et toujours plus de complications administratives et de mépris de la dignité humaine. Qu’on en juge : entre 1993 et 2018, la durée maximale de rétention en CRA est passée de 7 à 90 jours. A la fin des années 70, c’est une demande sur dix de régularisation qui est rejetée par l’OFPRA. Vingt ans plus tard on est à 9 refus sur 10. La loi Collomb de 2018 s’inscrit dans ce processus de durcissement. On peut y lire cette phase :

« A compter du 1er janvier 2019, les demandeurs d’asile ne sont plus libres de fixer leur domicile ou de circuler sans l’autorisation de l’OFII (Office de l’Immigration et de l’Intégration). »

Le même texte déclare ceci :

« Le passeport talent (carte de séjour facilitant la venue de hauts salaires) est étendu à toute personne « susceptible de participer au rayonnement de la France. »

On ne peut mieux illustrer comment l’État gère le cheptel humain pour satisfaire les besoins du capitalisme. Tapis rouge pour les « premiers de cordée », charters pour les autres.

On le sait, le traitement réservé aux plus vulnérables, ici les migrants, en dit long sur une société et finit par se répandre à d’autres couches de la population.

Vous reprendrez bien un petit fichier ?

Car la tendance autoritaire du pouvoir ne se contente pas de cibler les plus faibles. Elle cherche à englober l’ensemble de la population. Jetons un œil à la multiplication des fichiers, lois sécuritaires et dispositifs de surveillance, et remontons à 1974. Le méga-fichier SAFARI est cette année-là prévu pour interconnecter, par le biais de l’informatique, l’ensemble des fichiers nominatifs de l’époque. Révélé par une fuite dans le journal Le Monde (alors défenseur des libertés publiques, aujourd’hui à l’avant-garde pour fustiger ceux qui refusent le passe vaccinal), le projet est enterré. Depuis ? De lois en lois, c’est une avalanche de mesures répressives tous azimuts que nos « gentils démocrates » ont voté, renforçant chaque fois un peu plus le contrôle social. Pêle-mêle, quelques données : de 36 fichiers policiers en 2007, on est passé à 106 en 2018. Parmi ceux-ci, le FNAEG recueille l’ADN. Créé en 1998 pour les seuls délinquants sexuels, il s’élargit rapidement et dès 2003, ce sont 137 infractions qui sont concernées (mais pas les délits financiers…). En 2002, on y trouvait 4000 noms, aujourd’hui plus de 5 millions. Le fichier TAJ crée en 2011, pour recenser toutes les personnes interrogées lors d’une enquête (y compris à titre de témoins) concerne aujourd’hui 19 millions de personnes (près du tiers de la population) et utilise la reconnaissance faciale. Entre 2010 et 2018, le nombre de caméras sur la voie publique a quasi quadruplé. Quant aux gardes-à-vue, elles explosent (72 % de plus entre 2001 et 2009), comme le nombre de détenus (qui a doublé entre 1990 et 2020).

Depuis 1995, le plan Vigipirate n’a été stoppé que pendant un mois, et il a été renforcé en 2015 par l’opération Sentinelle, qui nous habitue à la présence de militaires dans les rues. On pourrait noircir des dizaines de pages sur l’amoncellement de lois donnant toujours plus de possibilités aux institutions pour contrôler, criminaliser et réprimer plus sévèrement quiconque désobéit, y compris par des moyens extra-judiciaires gravés dans le marbre législatif après la fin de l’État d’urgence en 2017 (loi SILT), puis en 2021 (loi du 30 juillet).

Démocrature ou dictocratie ?

Nos « gentils démocrates » n’ont guère eu besoin de l’extrême droite pour faire entrer dans l’arsenal répressif drones, caméras à reconnaissance faciale, imsi catcher, mouchards divers… Quant au méga-fichier SAFARI, il existe désormais sous le nom de TES (Titres Électroniques Sécurisés). Il a été voté à la hussarde, par décret un dimanche de 2016, et il recueille, parmi bien d’autres données, les empreintes digitales de tout détenteur d’une carte d’identité ou d’un passeport français, donc de tous les Français. Dans la foulée de la sidération post-attentats de 2015, sa validation est passée comme une lettre à la poste, en attendant le méga-fichier « système européen d’entrée/sortie (EU-ESS) » et la carte d’identité biométrique en 2022.

Cette montée de l’autoritarisme n’a rien de franco-français, elle est en cours dans de nombreux pays soi-disant démocratiques, comme en témoigne la gestion à peu près similaire de la pandémie de Covid-19 dans la plupart des pays industrialisés, avec les mêmes outils (smartphones, biométrie, informatique, QR code…). En effet, ce contrôle de masse inédit n’a pu prendre de telles proportions que par l’utilisation de nouvelles technologies toujours plus performantes en traitement de données et en intrusion dans la vie privée. Ce qui nous amène à requestionner en urgence l’idée qu’une technologie, lorsqu’elle est utilisée de la bonne manière est nécessairement porteuse de progrès sociaux (voir La nouvelle vague n°1).

Il ne s’agit pas ici de tout relativiser. Tout ne se vaut pas : Zemmour n’est pas Chirac qui n’était pas Mitterrand, il y a des nuances. Pourtant, plus nos sociétés capitalistes produisent de l’exclusion, de la frustration ou un sentiment de non-sens, plus elles ont intérêt à contrôler une population qui pourrait, qui sait, un jour ou l’autre, trouver de bonnes raisons de se révolter.

Ce contrôle de la population ne cesse d’augmenter. Quelle sera la prochaine étape : amende pour les non-vaccinés ? Retrait de leurs minimas sociaux ? Interconnexion de toutes les données ? (la CAF demande maintenant le numéro de sécu comme identifiant), permis citoyen comme c’est déjà le cas en Chine ?

Quelles limites doit-on franchir encore pour s’apercevoir que la société de contrôle des romans de science-fiction est là, produisant une sorte de dictature sans dictateur, où nous sommes tous et toutes surveillés ?

Pour une opposition anti-autoritaire au passe sanitaire

Le mouvement des Gilets Jaunes a été une contestation radicale de la figure autoritaire incarnée par Macron, et des injustices sociales de sa politique. La gauche a raté sa jonction avec ce mouvement, le jugeant rapidement trop populiste, voire fascisant, ce qu’il n’était pas. A-t-on vraiment tiré les leçons de cet épisode ? Pas sûr. En se focalisant sur la présence de l’extrême droite dans un mouvement, ne passe-t-on pas à coté de ce qui se joue ? Ne méprise-t-on pas à nouveau la colère légitime, parfois confuse, mais la plupart du temps profonde des manifestants, contre l’intrusion ultime, celle du monde marchand dans nos corps ?

L’autoritarisme se combat en infusant d’autres idées (anti-autoritaires, égalitaires), au sein de ces mouvements. Être présent dans des rassemblements qui comprennent des personnes avec lesquelles on n’est pas d’accord, ce n’est pas adhérer à leur vision du monde. Un mouvement n’est jamais chimiquement pur. Nous ne voulons pas répondre à la binarité voulue par le gouvernement entre vaccinés/non-vaccinés, responsables/irresponsables, experts/ignorants par d’autres binarités (anti-fa/fascistes, rationnels/irrationnels, gentils/méchants). C’est pourquoi, nous estimons que notre présence dans le mouvement contre le pass vaccinal est importante, et qu’il est important de lutter contre chaque mesure autoritaire mise en place.

Ruptures,
Grenoble,
le 25 février 2022.

 

Pour aller plus loin :

Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, La Fabrique, 2018.

 

Article publié dans La Nouvelle vague n°4, février 2022.

 

 


Nous n’avons qu’une Ve république à perdre et un monde à gagner

Nous avons appelé, avant le premier tour de cette présidentielle, au boycott constituant. Les résultats de ce premier tour permettent de vérifier le rejet majoritaire du président sortant qui en sort vainqueur, par un paradoxe prévisible qui ne souligne que mieux le caractère antidémocratique de la farce présidentielle et plébiscitaire. Le niveau d’abstention, à 26,3%, est le plus élevé dans le premier tour d’une présidentielle après 2002, et atteint 27,9% avec les bulletins blancs et nuls. Le sortant fait donc 20,1% des inscrits. La plupart des votes pour d’autres candidats lui sont hostiles.

Une chose est sûre et doit être dite avec force, et nous sommes, nous, les partisans du boycott constituant, les plus à même pour la dire : le prochain élu ou la prochaine élue n’aura pas de légitimité. Notre objectif, plus que jamais, est de tirer les conséquences de cette absence de légitimité. Cet objectif revêt une acuité encore plus grande maintenant : l’acuité de la soif de démocratie dans le pays, l’acuité des fins de mois et de la volonté sociale de vivre autrement.

Nous récusons toute tentation « du pire » par la participation au second tour en faveur de Marine Le Pen. Une telle absurdité n’est rendue possible que par la tromperie et la désorientation que produisent des institutions antidémocratiques et la façon dont chacun des candidats a joué leur jeu. C’est bien cette constitution qui fait de l’élection présidentielle le seul moment où tout se joue, surtout depuis l’inversion du calendrier des élections législatives qui suit une élection présidentielle vécue comme un plébiscite, et permet potentiellement à un candidat.e d’extrême-droite de disposer d’un pouvoir tout-puissant. Héritière des auteurs du coup d’État du 13 mai 1958, fondateur de la Ve République, des nostalgiques des colonies, et des courants de filiation fasciste, Marine Le Pen envisage, pour restaurer la Ve République et la puissance du capital français, de diviser les travailleurs, la population, au moyen du racisme. Les migrants, les réfugiés, les musulmans, sont des nôtres, et nous les défendrons. Marine Le Pen multiplie les propositions démagogiques alors qu’elle prévoit de distribuer de l’argent public au capital autant que Macron.

En cas d’élection de Marine Le Pen, elle n’aura pas de légitimité et la question qui va se poser sera celle d’une Assemblée nationale visant à rejeter la présidence.

Nous récusons toute tentation de participer à ce second tour en prétendant viser une majorité à l’Assemblée nationale qui voudrait cohabiter avec Macron. Dire vouloir cohabiter, c’est tenter de maintenir au pouvoir pendant 5 ans un président illégitime. Cohabiter, c’est cogérer la Ve République. Afficher par avance une telle intention, c’est renforcer les conditions pour que Macron ait une majorité parlementaire. Implicitement, faire de la cohabitation un objectif suppose le choix du supposé « moins pire » le 24 avril. Un tel choix ne conduirait pas à une opposition conquérante, mais à une acceptation résignée à subir encore 5 ans les réformes antisociales et les décrets liberticides, ce que le peuple ne fera pas.

Il est temps de dire qu’il faut, au second tour comme au premier, refuser d’élire des présidents dans ce pays au suffrage universel direct, car réside là un danger mortel pour les libertés démocratiques.

Contre Le Pen et Macron, contre la Ve République, c’est la démocratie par en bas qui peut et doit s’imposer: assemblée constituante et non pas cohabitation.

A bas la présidentielle ! Nous n’avons qu’une Ve République à perdre et un monde à gagner. Dans l’action commune et la libre discussion, engageons la bataille !

Les signataires : Hélène Chantereau, Olivier Delbeke, Catherine Destom-Bottin, Alain Dubois, Robert Duguet, Pierre Goldberg, Sylvie Larue, Jean-Blaise Lazare, Vincent Mespoulet, Luigi Milo, Danielle Montel, Vincent Présumey, Roland Scheer, Pierre Zarka.

Le 15 avril 2022.

« Je me demande, cher Alberto, si cet antifascisme furieux qui s’épanche dans les places aujourd’hui ne serait pas au fond une arme de distraction que la classe dominante use envers les étudiants et les travailleurs pour provoquer la discorde. Inciter les masses à combattre un ennemi inexistant pendant que le consumérisme moderne rampe, s’insinue et ruine une société déjà moribonde. »
-Pier Paolo Pasolini, conversation avec Alberto Moravia-
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