Claude Alvares, Science, 1992

Le Dictionnaire du développement,
un guide de la connaissance comme pouvoir

 

Je suis né dans une culture qui continue à exercer une plus grande influence et un plus grand pouvoir sur les comportements que la science moderne ne le fait, ou ne le fera jamais. Si ceci est bien compris, alors cette notice nécrologique ne paraîtra ni scandaleuse ni calomniatrice. Toute culture enjoint ses membres à faire preuve de respect à l’égard de certaines entités. La science moderne ne trouve pas sa place dans notre panthéon.

Loin de là. De ce côté-ci de Suez, en fait, la science moderne apparaît comme une marque de dentifrice importée. Elle contient des promesses raffinées, beaucoup de douceur et de charme. On peut l’utiliser, on l’utilise souvent (souvent inutilement), mais on peut s’en passer à tout moment, précisément parce qu’elle n’a pas encore beaucoup de rapport avec la vie.

Le dentifrice est devenu une marchandise universelle incontournable : pour certains, il est même devenu une catégorie de l’esprit. Depuis des décennies, il est resté (avec la brosse à dents) un complément essentiel de la civilisation moderne, disponible de Managua à Manille. Ceux qui se sont imprégnés de modernité sont enclins à ressentir toute absence de dentifrice (pour eux-mêmes ou pour les autres) comme la source d’une profonde anxiété.

Dans notre société, cependant, dès que le dentifrice n’est pas disponible, on revient aux bâtonnets de neem, aux feuilles de cajou ou de mangue, ou encore aux mélanges composés de gingembre, de charbon de bois et de sel. Tous ces matériaux sont excellents, disponibles localement et fiables pour garder les dents propres, l’haleine fraîche et la bouche désinfectée.

Aujourd’hui, la science moderne est également une marchandise universelle, reconnaissable de Managua à Manille, également reconnue par de nombreuses personnes pour qui la dévotion à ses principes et leur diffusion est le plus souvent liée à sa capacité à fournir un salaire élevé et, souvent, de surcroît, du pouvoir, du prestige et une voiture avec chauffeur. Tout comme la brosse à dents du matin, la science est considérée comme une condition préalable à une vision du monde fraîchement mentholée, non contaminée par des représentations qui n’ont pas fait l’objet d’un enseignement scolaire ou d’une validation institutionnelle. Quant à la science proprement dite, elle se propose d’extirper les nombreuses superstitions néfastes de toutes les recoins cachées de l’âme d’une société, d’éliminer toute bactérie nuisible, de produire un monde propre et ordonné. Plus important encore, elle promet un paradis matérialiste pour les personnes défavorisées du monde entier grâce à ses pouvoirs magiques et fantastiques. Mais, pour une raison qui n’est pas difficile à comprendre, elle continue également à exiger un budget publicitaire aussi important que celui du dentifrice. Le principal et prestigieux article de la modernité a quelque chose de tellement fade qu’il doit être rendu spectaculaire par un double sensationnel et une imagination fertile.

Une telle vision irrévérencieuse de la science moderne mettra mal à l’aise ceux qui ont choisi de rester emprisonnés dans les perceptions dominantes de l’époque. Mais pour nous, la science a toujours été le produit d’une autre culture, d’une entité étrangère. Nous en sommes finalement venus à la considérer comme un projet spécifique d’une époque, d’une ethnie (occidentale) et d’une culture (culturellement morte et enterrée) ; un projet politique, induisant une forme artificielle de conscience qui envahit, déforme et tente souvent de dominer le canevas plus large et plus stable des perceptions et de l’expérience humaines. Dans un monde composé de sociétés dominantes et dominées, certaines cultures sont forcément considérées comme plus égales que d’autres. Cet héritage d’inégalité, inauguré et consolidé durant la période coloniale, est en grande partie encore inaltéré aujourd’hui. Ainsi, les produits culturels de l’Occident, y compris sa science, ne peuvent revendiquer une supériorité incontestable et une validité universelle qu’en raison (comme nous le verrons plus tard) de leur relation congénitale avec le règne politique de la puissance mondiale.

Le colonialisme, nous le savons, assujettit, sape, subordonne, puis remplace ce qu’il élimine par ses propres articles. Il est naturel d’attendre de la science occidentale, associée à la puissance coloniale, qu’elle fonctionne non moins effrontément et efficacement : étendant son hégémonie par l’intimidation, la propagande, le catéchisme et la force politique. En fait, étant un produit de la culture, il fallait s’attendre à ce qu’elle soit associée aux différentes impulsions (pour la plupart agressives) de cette culture. Elle essaye d’étendre son hégémonie à d’autres cultures par le biais des élites, que les chroniqueurs appellent aujourd’hui « modernisateurs », dont la caractéristique distinctive, après une période de scolarité à Oxbridge [1], consiste en une aliénation profonde à la vie et de la culture de leur propre peuple. Et fidèle à ses origines, cette science est restée jusqu’à ce jour au service de la culture occidentale, un élément crucial dans l’hégémonie hystérique de l’Occident.

Cependant, en raison de forces intérieures aussi remarquables que méconnues, les cultures sur lesquelles la science moderne a cherché à s’imposer ont pu se préserver d’une assimilation complète. L’incapacité de la science à répondre aux attentes et son incompétence générale à traiter des problèmes spécifiques ont également conduit à son déclin. Un aperçu général de sa suprématie effective serait en fait assez désolant pour ses adeptes. Dans de nombreuses régions du monde non occidental, elle a été réduite au statut de marchandise (comme le dentifrice) ou de gadget (à acheter avec de l’argent). Sa promesse de transformer le monde en un paradis matérialiste et de mettre ainsi un terme à la pauvreté et à l’oppression a perdu toute crédibilité. Il existe en effet des preuves montrant qu’elle a accompli exactement le contraire. Quant à sa proposition d’une nouvelle vision métaphysique du monde capable de nous guider sur le plan éthique, elle a également été largement rejetée. Le dharma, la conversation, la communauté, l’interaction avec les entités sacrées et les symboles qui leur sont associés, restent les principaux moteurs de nos sociétés. Il y a même des désertions importantes dans les citadelles de la culture occidentale vis-à-vis de l’empire de la science.

Ainsi, l’aire géographique d’influence de la science s’est avérée bien inférieure à son ambition initiale. En comparaison, d’autres idées ont dominé (et parfois déstabilisé) les sociétés humaines pendant des périodes bien plus longues. Le bouddhisme, par exemple, qui, comme la science occidentale, avait sa propre théorie de la causalité, est né sur le sol indien, d’où il a été exporté vers d’autres civilisations. Dans des sociétés comme le Japon, il a exercé son influence pendant des siècles. Il a bouleversé la plupart des sociétés d’Asie du Sud et du Sud-Est avec ses notions radicalement nouvelles sur ce devrait être une société et concernant la relation entre la sangha et l’État. Par rapport au bouddhisme, l’influence de la science moderne est impressionnante, mais moins envahissante. Nous devrions également nous rappeler que le bouddhisme, contrairement à la science, n’a pas été propagé et imposé par la violence.

L’identification de la science moderne en tant qu’activité humaine distincte et reconnaissable ne remonte pas à plus de 200 ans dans la société occidentale. Le terme même de « scientifique » (utilisé par analogie avec le mot « artiste » [2]) a été suggéré pour la première fois par William Whewell en 1833 lors d’une réunion de la British Association for the Advancement of Science. Il n’a été utilisé sans répugnance par ses praticiens que vers la fin du premier quart de ce siècle.

Il ne n’est pas question de nier que les peuples du monde ont beaucoup souffert des tentations de la science moderne. C’est bien le cas. Tout comme ils ont souffert jusqu’à récemment des promesses du développement. Mais tout comme on rencontre aujourd’hui couramment la « puanteur du développement », on est également contraint de reconnaître que trois siècles de science ont répandu leur propre ensemble miasmes inquiétants. Il n’est donc pas surprenant que l’on découvre que tout ce qui est dit dans les nécrologies sur le développement peut également être dit sur la science moderne.

Science et développement : une relation congénitale

Qu’est-ce qui a pu expliquer l’influence considérable de la science sur l’imagination des humains à notre époque ? Une cause majeure est la relation intime entre la science et le développement. Elles ne peuvent être comprises isolément l’une de l’autre, comme l’ont clairement indiqué les responsables politiques indiens il y a trente ans :

« La clé de la prospérité nationale, outre l’état d’esprit du peuple, réside, à l’ère moderne, dans la combinaison efficace de trois facteurs, la technologie, les matières premières et le capital. Le premier est sans doute le plus important, puisque la création et l’adoption de nouvelles techniques scientifiques peuvent en fait compenser une insuffisance des ressources nationales et réduire la demande de capitaux. » [3]

D’une manière générale, le développement n’a été que le dernier associé de la science moderne dans l’exercice de son hégémonie politique. Auparavant, la science était attachée aux Lumières et aux revendications millénaristes, avant de s’acoquiner au racisme, à l’eugénisme, au sexisme, à l’impérialisme et au colonialisme, puis d’installer avec le développement, l’idée dans laquelle s’inscrivent la plupart de ces héritages antérieurs.

Si l’on réfléchit aux événements de ces dernières décennies, on se rappelle en effet que le développement et la science ont traversé cette période, liés aussi intimement qu’un cheval et une calèche. Le développement a été souhaité par les sociétés non-occidentales précisément parce qu’il était associé à la science. Ce qui était acquis avant le développement, que ce soit la nature ou notre subsistance, n’avait pas, nous a-t-on dit, la rationalité, la souplesse et l’efficacité de la science moderne. Les hommes, les sociétés, la nature elle-même étaient arriérés en raison de son absence. Les planificateurs ont qualifié des zones entières de « retardataires » simplement parce qu’elles manquaient d’usines. (L’usine est restée jusqu’à aujourd’hui un symbole tangible des nouveaux procédés développés par la science). Le retard devait être rattrapé par le développement, prétendument la meilleure façon d’organiser l’homme et la nature, fondée sur les riches connaissances de la science moderne.

La science, à son tour, était convoitée parce qu’elle rendait le développement possible. Si l’on développe les compétences qui lui sont associées, on peut avoir un développement et des richesses illimités. La science et le développement renforçaient mutuellement leur nécessité ; chacun légitimait l’autre d’une manière circulaire sur le principe de l’expression populaire : « Je te gratte le dos, tu grattes le mien ».

Si le développement n’avait pas eu de relation particulière avec la science, il n’aurait pas été nécessaire de supplanter la subsistance et le nouveau niveau de vie que ce développement promettait.

Cependant, la relation entre la science moderne et le développement est beaucoup plus qu’intime : elle est congénitale. Cette relation remonte à la révolution industrielle, lorsqu’une pour la première fois entre la science s’est mise exclusivement au service de l’industrie. Cela ne devrait pas surprendre outre mesure le lecteur. Certaines grandes lois de la science ont été découvertes lors de l’expérience industrielle. Par exemple, la deuxième loi de la thermodynamique est le résultat d’efforts visant à améliorer le fonctionnement de la machine à vapeur en vue de faire progresser l’industrie.

Le scientifique indien C.V. Seshadri, dans un article intitulé “Développement et thermodynamique”, a fourni quelques éléments curieux sur l’évolution historique de cette relation entre l’industrie et la science. Après un examen approfondi, Seshadri a établi que la deuxième loi de la thermodynamique était ethnocentrée. Il soutien qu’en raison de ses origines industrielles, la seconde loi a toujours favorisé la définition de l’énergie de manière à favoriser l’allocation de ressources uniquement dans la perspective de la grande industrie (par opposition à l’artisanat). Dans un article similaire, co-écrit avec V. Balaji, Seshadri écrit :

« La loi de l’entropie, forte de son autorité, fournit un critère pour l’utilisation de l’énergie provenant de diverses sources. Ce critère, le concept de rendement, est un corollaire de la loi de l’entropie et a vu le jour en même temps qu’elle. Le critère de rendement stipule que la perte d’énergie disponible lors d’une conversion devient plus faible lorsque la température à laquelle la conversion est effectuée est supérieure à la température ambiante. Par conséquent, les températures élevées ont une plus grande valeur, tout comme les ressources telles que le pétrole, le charbon, etc. En ce sens, la loi de l’entropie fournit une ligne directrice pour l’extraction des ressources et leur utilisation. » [4]

Le rendement, perçu de cette manière, est devenu le principal critère pour évaluer les techniques et le travail productif. À la lumière de la science moderne, une plus grande efficacité était considérée comme synonyme de plus de développement. Pourtant, en réalité, ce concept central de la science moderne est ainsi confondu avec un mode très particulier d’utilisation des ressources [5].

Une économie basée sur ce type de science ne se fournit pas seulement un critère égocentrique pour se légitimer, elle suppose également qu’elle a une justification pour s’emparer de toutes les ressources jusqu’ici hors de son domaine et non touchées par la science moderne. Tout comme l’économie a inventé l’idée de rareté pour étendre son empire, la science a adopté l’idée d’efficacité thermodynamique afin de déloger la concurrence.

Biais contre la nature et l’artisanat

Comme l’a souligné Seshadri, la nature et l’homme non occidental se sont avérés perdants lorsque la définition thermodynamique de l’efficacité est devenue le critère de développement. Tous deux, par définition, sont devenus du jour au lendemain « non-développés » ou « sous-développés ». Une mousson tropicale, par exemple, qui transporte des millions de tonnes d’eau à travers les tropiques, est devenue par définition inefficace puisqu’elle effectue son travail à température ambiante (et non à haute température). S.N. Nagarajan souligne :

« Cela ne se limite pas au monde organique. Même l’évaporation de l’eau, qui forme des nuages et laisse les minéraux, ne se fait pas à 100°c. La vie n’aurait pas pu émerger par un processus similaire à celui qu’utilisent les scientifiques, à des températures élevées. Les scientifiques ne sont pas capables de construire des organismes supérieurs à basse température. Les pratiques agricoles tropicales ont été élaborées sur la base de ce type de connaissances. Les deux types d’approches ont des critères d’efficacité différents. Les deux ont donc une compréhension différente du développement. » [6]

Et il ajoute :

« Le chemin de la nature est lent, pacifique, non nuisible, non explosif, non destructeur, tant pour les autres que pour elle-même. Prenons par exemple la production de fibres par les plantes et les animaux, par rapport aux machines. Le résultat final des processus des plantes et des machines peut sembler être le même : de la fibre et de la rayonne. La machine produit également une grande quantité en peu de temps. Mais à quel prix ? Les coûts sont supportés par les parties les plus faibles et par la nature. Les personnes qui sont enchaînées à la machine (les ouvriers) sont également consommées par celle-ci. »

En fait, tous les processus ou travaux effectués à des températures ambiantes sont écartés par la suprématie de la science moderne. Ainsi, les tribus, les travailleurs du bambou, les abeilles et les vers à soie transforment tous les ressources de la forêt à température ambiante, et donc sans les effets secondaires polluants de la chaleur perdue et des effluents associés aux grands processus industriels. Cependant, aux yeux du développement, seules les unités de rayonne et de pâte à papier, ayant consommé une grande quantité d’énergie, valorisent réellement les ressources forestières et contribuent à la croissance économique et à la production.

Et, la science moderne insiste toujours :

« Le principe de rendement stipule que la perte d’énergie disponible dans une conversion devient plus faible lorsque la température à laquelle la conversion est effectuée est supérieure à la température ambiante. »

De fait, elle dévalorise et exclut totalement nombre de pratiques artisanales et de moyens de subsistance autonome. L’exemple de la production de différentes sortes de sucre en Inde peut nous faire comprendre cela.

L’Inde produit différentes formes de sucre. Les plus importantes sont le sucre blanc et le gur. Selon l’opinion officielle, les procédés utilisés pour l’extraction et la production du sucre blanc sont supérieurs à ceux du gur. Non seulement l’efficacité d’extraction des grandes usines est plus élevée, mais le sucre blanc se conserve bien. Il peut être transporté et stocké, et faire l’objet de divers abus pour des raisons d’État. Il est admis que la pollution engendrée par les sucreries est le prix à payer pour les bénéfices du progrès.

En revanche, le gur est fabriqué dans des fours ouverts, à partir de déchets agricoles, bois ou bagasse [résidu fibreux de la canne à sucre qui est passée par le moulin pour en extraire le suc]. La quantité de jus de canne à sucre extraite n’est pas aussi élevée que dans la grande industrie. Le produit final ne se conserve pas non plus très bien au-delà d’un certain temps. Cependant, aucune pollution ne résulte de ce processus de production : ni la terre ni l’atmosphère ne sont endommagées. Et, bien sûr, la thésaurisation et la spéculation sur le gur sont moins faciles.

Si l’on met ces deux procédés dans la balance, il semblerait qu’il soit dans l’intérêt public que l’État soutienne le remplacement de la production de gur par des sucreries modernes. Le développement, c’est le sucre blanc. Et c’est ce qui s’est produit dans des pays comme le nôtre durant la période qui a suivi l’indépendance. La politique de crédit des institutions financières gouvernementales envers les agriculteurs à proximité des grandes sucreries ne leur accorde des prêts pour la culture de la canne à sucre que s’ils vendent toute leur production aux grandes raffineries. Ils ne peuvent pas en faire du gur. Des agents spéciaux du gouvernement, appelés Sugar Commissioners, vérifient que ce contrat soit respecté. En effet, cet autoritarisme du développement a été avalisé par la Cour suprême de l’Inde. Un agriculteur qui voulait transformer toute sa canne à sucre en gur, a reçu l’ordre d’un commissaire au sucre de déposer sa récolte dans une grande sucrerie. Puisqu’il ne s’est pas plié à cette injonction, l’affaire a été portée devant la Cour suprême. Et la Cour a confirmé les ordres du commissaire au sucre.

Cependant, lorsqu’on examine de plus près les qualités des deux procédés et de leurs produits finaux, une impression différente se dégage. On découvre alors comment la science moderne met en valeur certaines qualités à l’exclusion d’autres et comment l’adoption aveugle de ses procédés peut nous amener à privilégier des valeurs erronées. Il a été démontré et prouvé depuis longtemps que le sucre blanc n’est pas bon pour la santé. Les processus physiologiques impliqués dans l’assimilation du sucre blanc finissent par porter atteinte à la santé du consommateur. De plus, le corps humain n’a pas un besoin physiologique de sucre blanc en tant que tel. Il est reconnu que le sucre blanc n’est, après tout, rien d’autre que des calories vides. En revanche, le gur est un aliment. Il contient non seulement du sucre, mais aussi du fer, des vitamines et des minéraux essentiels.

Ainsi, si l’on compare les rôles physiologiques des deux sucres, le gur apporte une contribution positive au bien-être de l’être humain, contrairement au sucre blanc. La comparaison purement technique des procédés de production du sucre blanc et du gur ne fait pas apparaître cette contribution, car la vision – biaisée – de la science moderne ne se préoccupe que de la conversion efficace de l’énergie. Le procédé de production du sucre blanc est tout simplement présumé être techniquement plus « efficace » que celui utilisé pour la production du gur. La question de savoir s’il vaut la peine de produire quelque chose de nocif pour la santé humaine et qui pollue également l’environnement (chaleur résiduelle et effluents) n’est pas pris en considération dans cette conception de l’« efficacité » [7].

La conférence internationale sur le rôle de la science dans le développement des nouveaux États, qui s’est tenue en août 1960 en Israël, symbolise néanmoins le nouveau statut recherché pour la science moderne par les élites dirigeantes du Tiers-Monde. Lors de cette conférence, S.E. Imoke, ministre des finances du Nigeria oriental, à déclaré à l’assistance :

« Nous ne demandons pas la Lune et nous ne sommes pas impatients d’y faire un voyage avec vous. Tout ce que nous voulons, c’est vos conseils, votre aide et votre coopération dans nos efforts pour recueillir les trésors que nos terres recèlent, afin que nous puissions dépasser la survie et vivre dans l’abondance. » [8]

Remanier la société

La volonté de faire progresser la grande industrie en Occident s’est accompagnée d’un projet tout aussi puissant visant à réorganiser la société selon des principes scientifiques (c’est-à-dire « efficaces »). Auguste Comte en avait défini les grandes lignes. Sa conception de l’application des principes issus des Lumières – empirisme, rationalité et science –, à la société humaine dans ses moindres détails a déjà eu une influence considérable sur les sociétés dites avancées.

Une vision similaire à celle d’Auguste Comte s’est propagée avec l’indépendance politique des nations du Tiers-Monde. La science (l’instrument universel) s’est vue confier le rôle de promettre des niveaux de bien-être matériel insoupçonnés aux soi-disant pauvres de la planète.

Le personnage le plus connu ayant porté cette vision du monde était Jawaharlal Nehru, le premier Premier ministre de l’Inde indépendante. Aucun dirigeant du Tiers-Monde n’était aussi amoureux que Nehru des promesses associées à la science moderne. Pour lui, le développement et la science étaient synonymes. La conception originale d’Auguste Comte se révèle de manière frappante dans l’insistance de Nehru sur le « tempérament scientifique » [9] comme condition sine qua non du progrès matériel. Dans son ouvrage Discovery of India (1946), la science et la science seule :

« peut résoudre les problèmes de la faim et de la pauvreté, de l’insalubrité et de l’analphabétisme, de la superstition et de l’abrutissement par les coutumes et les traditions, du gaspillage considérable de ressources d’un pays riche habité par des gens affamés. »

Il a transmis cette naïveté déconcertante aux principaux bureaucrates du pays. En mars 1958, l’Inde a adopté une résolution sur la politique scientifique, dont voici un extrait :

« La caractéristique dominante du monde contemporain est la promotion intense de la science à grande échelle, et son application pour répondre aux besoins d’un pays. C’est ce qui, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, a donné à l’homme du commun dans les pays avancés sur le plan scientifique, un niveau de vie et des équipements sociaux et culturels autrefois réservés à une très petite minorité privilégiée de la population. La science a entraîné la croissance et la diffusion de la culture dans une mesure jamais atteinte auparavant. Elle a non seulement modifié radicalement l’environnement matériel de l’homme, mais, ce qui est encore plus important, elle a fourni de nouveaux outils de pensée et a élargi l’horizon mental de l’homme. Elle a également influencé les valeurs fondamentales de la vie, et donné à la civilisation une nouvelle vitalité et un nouveau dynamisme.

La science et la technologie peuvent pallier les carences en matières premières en fournissant des substituts ou, en fait, en apportant des compétences qui peuvent être exportées en échange de matières premières. Lors de l’industrialisation d’un pays, il faut payer un lourd tribut à l’importation de la science et de la technologie sous forme d’installations et de machines, de personnel payé au prix fort et de consultants techniques. Un développement précoce et important de la science et de la technologie dans notre pays pourrait donc réduire considérablement la fuite des capitaux au cours de la phase initiale et critique de l’industrialisation.

La science s’est développée à un rythme de plus en plus rapide depuis le début du siècle, de sorte que le fossé entre les pays avancés et les pays en retard s’est de plus en plus creusé. Ce n’est qu’en adoptant les mesures les plus vigoureuses et en consacrant le maximum d’efforts au développement de la science que nous pourrons combler ce fossé. C’est une obligation inhérente à un bon pays comme l’Inde, avec sa tradition d’érudition et de pensée originale et son grandiose héritage culturel, de participer pleinement à la marche de la science, qui est probablement la plus grande entreprise de l’humanité aujourd’hui. » [10]

De même, les auteurs du premier plan quinquennal du pays ont souligné :

« Dans l’économie planifiée d’un pays, la science doit nécessairement jouer un rôle particulièrement important… La planification est la science en action, et la méthode scientifique signifie la planification. »

Ces grandes « vérités évidentes » n’ont cependant pas semblé si évidentes à beaucoup de gens ordinaires du Tiers-Monde, en particulier aux populations tribales, aux paysans et à d’autres qui ne sont pas encore convertis au paradigme occidental. En fait, si les bénéfices de la science moderne n’étaient pas immédiatement évidents pour eux, le développement ne semblait pas non plus symboliser une meilleure façon d’effectuer les tâches de routine. Au contraire, le développement semblait plutôt être un jeu de dupes pour les gens ordinaires. Il exigeait en fait de leur part de plus grands sacrifices, plus de travail et un travail plus ennuyeux, en échange de moyens d’existence moins assurés. Il exigeait l’abandon de la subsistance (et de l’autonomie qui lui est associée) en échange de la dépendance et de l’insécurité de l’esclavage salarié.

Laissé à lui-même, le développement n’aurait guère progressé à travers le monde. Le fait qu’il ait fini par se mettre en marche n’est dû qu’au pouvoir coercitif des nouveaux États-nations qui, en plus de leur fonction de contrôle, assument désormais une fonction de direction. Chaque État-nation est intervenu volontairement pour forcer le développement, souvent avec l’aide de la police et des magistrats. Si les citoyens sont à ce point ignorants qu’ils ne peuvent reconnaître par eux-mêmes les « avantages du développement », les nouveaux États n’avaient alors plus d’autre choix que de les « forcer à être libres ».

Le développement s’est fait par la coercition : délocalisations forcées dans des villages ujamaa [11], coopératives imposées, et autres subordination dans de nouvelles formes d’organisation « pour leur propre bien ». C’est ce qu’a déclaré Abel Alier, président de la région sud du Soudan, lors d’une discussion de l’Assemblée sur le controversé canal de Jonglei :

« Si nous devons conduire notre peuple au paradis avec des bâtons, nous le ferons pour leur bien et celui de ceux qui viendront après nous. » [12]

L’État moderne ne conçoit pas, et accepte moins encore, le droit des peuples à ne pas être développés.

Nous devons reconnaître que l’engagement de l’État en faveur du développement découle de son engagement égal envers la science moderne. La science était la solution idéale parce qu’elle prétendait pouvoir remodeler la réalité. Elle a redéfini et inventé des concepts et des lois, et donc aussi reconstruit la réalité. Elle a élaboré de nouvelles théories sur le fonctionnement de la nature, ou plus exactement sur la façon dont elle devrait fonctionner.

Ni l’homme ni la nature n’ont été épargnés par un développementalisme nourri de science et dirigé par l’État. Aujourd’hui, le remodelage de la nature est devenu une préoccupation majeure de l’écologie officielle. Une illustration classique vient de l’approche scientifique de ce que l’on appelle le développement forestier. Les forestiers sont incapables de recréer des forêts naturelles. Mais cela ne les dérange pas. Au contraire, ils redéfinissent les forêts comme des plantations, et pratiquent des monocultures sous le label de la foresterie scientifique. La nature est ainsi remplacée par un substitut de qualité inférieure. En réalité, le reboisement tel qu’il est conçu par la science moderne devient la déforestation de la nature.

L’État revendique son droit à « développer » l’homme et la nature sur la base d’une vision du progrès élaborée dans des plans établis par la science moderne, elle-même un produit culturel de l’Occident. Le peuple n’a d’autre rôle que celui de spectateur ou de rouage dans cette « grande aventure ». En échange, certains ont le privilège de consommer les merveilles technologiques qui résultent de l’union enivrante du développement et de la science. Aux yeux d’un État condescendant, il s’agit là d’une compensation suffisante pour le renoncement à leurs droits naturels. Quant à ceux qui ne peuvent ou ne veulent pas collaborer, ils perdent leurs droits. Ils peuvent être déplacés vers la sphère des ressources exploitables, et leurs ressources naturelles transférées à la grande industrie.

Un penchant totalitaire

L’idée démocratique reste le seul élément disponible pour potentiellement contrer ces deux oppressions de la modernité. Car les démocraties sont fondées sur le principe des droits fondamentaux de l’homme. Cependant, ce potentiel de lutte contre le totalitarisme de la modernité a été miné.

Nous avons étudié les liens congénitaux entre la science moderne et le développement, et les préjugés implicites de la science contre la nature et la production artisanale. Nous avons également examiné comment les nouveaux États-nations, engagés massivement dans le développement, ont trouvé dans cette science un instrument attrayant pour leur projet de remodeler leur peuple à l’image de ce qu’ils croyaient être une forme avancée de l’homme.

Ces deux caractéristiques de la relation science/État ont indirectement sapé les droits naturels de l’homme. Dans un premier temps, la science a rejeté les techniques traditionnelles et les processus naturels comme étant de valeur inférieure ou marginale, permettant ainsi à la grande industrie (capitaliste ou étatique) de les remplacer par des dispositifs fournis par la science. Pourtant, dans l’histoire de l’humanité, du moins jusqu’aux révolutions scientifiques et industrielles, les connaissances techniques nécessaires à l’existence étaient restées pour la plupart non-centralisées et radicalement dispersées. Il existait littéralement des millions d’arts et de techniques – tous utilisant une grande variété de connaissances accumulées et produisant un nombre considérable de biens, d’idées culturelles et de symboles issus de la riche diversité de l’expérience humaine, basés principalement sur l’exploitation de processus à température ambiante. À bien des égards, cette diversité technique de l’espèce humaine était plus ou moins parallèle à la diversité génétique de la nature elle-même.

Dans un deuxième temps, la conception même de ce qui constitue la normalité humaine a elle-même été redéfinie. Les gens ont perdu le droit de prétendre qu’ils pouvaient penser et agir comme des êtres humains compétents à moins de subir l’endoctrinement requis par la modernité. On supposait a priori qu’ils étaient déficients en tant qu’êtres humains et qu’ils devaient être remodelés. Comme l’a noté la résolution de politique scientifique citée plus haut :

« Les énormes ressources en main-d’œuvre de l’Inde ne peuvent devenir un atout dans le monde moderne que si elles sont formées ou éduquées. »

Si, durant ce processus, ces « ressources humaine » sont devenus de pâles caricatures des êtres humains dans les cultures plus vigoureuses, il n’y a pas lieu de s’inquiéter. La science et ses experts décideraient de la manière dont les êtres humains seraient élevés, formés, divertis, et de ce qu’ils devraient consommer.

Cela n’est pas trop difficile à réaliser pour la science moderne, principalement parce qu’elle prétend être associée non seulement à une plus grande efficacité, mais aussi à un plus grand pouvoir explicatif. Qui plus est, elle prétend que son pouvoir explicatif est supérieur à tout ce qui a été obtenu auparavant dans l’histoire, parce qu’elle est la seule à être objective et donc impartiale. L’objectivité est facile à associer à l’égalité et à la démocratie, car la neutralité est bénéfique pour tous. (La partialité des formes monarchiques d’administration, par exemple, étaient notoires). La science moderne semblait donc parfaitement adaptée aux démocraties modernes.

Implicitement, tout ce qui n’est pas « scientifique » est déprécié, considéré comme subjectif et arbitraire, et pouvant difficilement devenir le fondement d’une politique publique.

La révolution dite scientifique du XVIIe siècle a constitué un tournant dans la réflexion sur la pensée. Cette révolution a réussi à instaurer un consensus général selon lequel, pour la première fois dans l’histoire de l’humanité, les êtres humains avaient réussi à mettre au point une méthode d’acquisition des connaissances aussi fiable que celle procurées par les écritures révélées. Cette méthode était si solide que les connaissances acquises ainsi étaient indiscutables quant à leurs applications pratiques. C’est cette prétention qui allait bientôt entrer en conflit avec les droits naturels de l’homme.

Les connaissances incontestables que la science est censée offrir ont été maintenues en dehors de l’arène politique : elles n’étaient en aucun cas la résultante d’une négociation ou d’un choix. En fait, la liberté de choisir la connaissance scientifique comme une option parmi d’autres systèmes de connaissance avait disparue. La connaissance scientifique était une évidence. Il n’est plus possible de rejeter ses affirmations, comme on était libre (et souvent encouragé) de rejeter les affirmations de la religion ou de l’art. L’individu qui refuse d’accepter la vision scientifique du monde risque d’être étiqueté non seulement comme ignorant, mais aussi comme obscurantiste, déviant ou irrationnel.

Il y a deux points importants ici. Premièrement, des êtres faillibles, dotés d’un instrument tout aussi faillible, la raison, revendiquaient désormais une méthode infaillible pour générer et certifier la connaissance. Deuxièmement, la rationalité elle-même était réduite à rien de plus qu’une rationalité scientifique étroite et partiale qui a très peu à voir avec la façon dont l’esprit humain pense réellement, mais beaucoup à voir avec la façon dont certaines personnes estiment que l’esprit devrait penser [13].

Nous devons reconnaître que, dans sa course au pouvoir, la science occidentale moderne ne pouvait guère se permettre d’être timorée quant à la nature de ses prétentions. Elle était contrainte par ses propres prémisses de concentrer et d’arbitrer tous les épistèmes [14], et de prétendre le faire de manière impersonnelle. À mesure que le besoin de certification s’accroissait, la science moderne devenait moins démocratique et l’accès à la connaissance elle-même devenait une question de privilège et de formation spéciale. Le profane était désormais considéré comme un réceptacle vide que l’on remplissait avec le contenu de la science. Il devait renoncer à son propre savoir et à ses droits à la connaissance.

Il y a là un autre curieux paradoxe. La raison scientifique opére selon une logique prétendument indépendante des facteurs personnels ou des aléas. Elle vise la formulation de lois existant indépendamment des personnes. Pourtant, ceux qui établissent ces lois sont des personnes qui souvent ont un intérêt direct dans le pouvoir de la science, et qui en dépendent pour leur existence. Des individus faillibles exploitent ainsi le prestige associé à leur discipline pour obtenir une part du pouvoir politique. La délibération est de plus en plus subrepticement remplacée par les présupposés partagés par le nouveau clergé scientifique.

Ceci, bien sûr, est radicalement opposé au fonctionnement démocratique où des droits univoques et universels sont attachés aux individus parce qu’ils sont tous membres de l’humanité. Ils incluent le droit de revendiquer un savoir véritable et le droit de rejeter un savoir impersonnel. Un droit qui, en d’autres termes, inclut la capacité de certifier sa propre expérience. Sous la nouvelle tyrannie de la science moderne, ces droits ont d’abord été attaqués, puis écrasés, et les gens ordinaires n’ont plus été considérés comme capables, par le fruit de leur propre activité, de dispenser ou de recueillir une connaissance vraie et certaine du monde. Ce droit politique a été retiré à tous ceux qui tombent sous le coup de la dictature de la science. En fait, pour les classes dirigeantes qui estimaient que les droits de l’homme avaient été démocratisés trop rapidement, ou sans nécessité, la science offrait désormais un instrument leur permettant de reprendre d’une main ce qu’elles avaient été contraintes de céder de l’autre.

Ainsi, la planification, la science et la technologie – la technocratie – sont devenues les principaux moyens d’usurper les droits du peuple dans les sphères de la connaissance et de la production, de rejeter le droit du peuple à créer des connaissances et de restreindre son droit d’intervention dans les questions d’intérêt public ou affectant sa propre subsistance et sa survie.

La non-négociabilité de la science moderne, l’objectivité tant vantée de la connaissance scientifique, l’apparente neutralité de ses informations, tout cela semblait être des caractéristiques positives pour la plupart des hommes raisonnables et éduqués de différentes religions, valeurs et nations. La rationalité, l’esprit scientifique et l’éducation moderne semblaient des atouts indiscutables et nécessaires à la vie humaine.

Cependant, alors que la science elle-même a fait progresser ses connaissances par la contestation, par le choc des hypothèses, elle a catégoriquement rejeté toute contestation venant de l’extérieur, que cela concerne son contenu, ses méthodes ou sa rationalité.

Le caractère non négociable des hypothèses, des méthodes et des connaissances scientifiques est devenu un mythe puissant, élaboré au cours de plusieurs siècles, entretenu par une ignorance feinte de la part de ses propagandistes quant à la manière dont la science a effectivement réalisé son ascension et acquis sa position apparemment inattaquable.

Le savoir scientifique – se prétendant au-dessus des émotions, des classes sociales, des communautés, des langues, des religions et des frontières – est devenu l’instrument privilégié et principal de transformations, qui non seulement prétendent être supérieures aux intérêts particuliers, mais, plus important encore, sont applicables à tout le monde. Jamais, en effet, il n’y a eu autant d’accord entre les intellectuels de tant de nations, qu’ils soient libéraux, communistes, réactionnaires, gandhiens, conservateurs ou même révolutionnaires : tous ont succombé à la tentation totalitaire de la science.

Ce que nous avons dit concernant la relation de pouvoir de la science moderne avec les épistémologies autres est également vrai pour la technique. Le développement fondé sur la science a fini par constituer une puissance dynamique (activement colonisatrice), compromettant les possibilités de survie de masses humaines de plus en plus grandes. Dans l’ensemble, ce développement a trouvé le savoir du peuple compétitif et donc offensif. Et comme il avait une attitude méprisante à l’égard des savoirs populaires, il a également traité les droits des gens à utiliser les ressources à leur manière avec peu de respect.

Plus important encore, l’intérêt de l’État moderne pour ce développement devait lui-même beaucoup à la recherche constante de moyens d’entraver, d’éroder et souvent de diminuer considérablement l’autonomie personnelle, la créativité et la liberté politique. Dans une démocratie, les gens peuvent se gouverner eux-mêmes, mais ils peuvent difficilement y parvenir si dans le même temps leurs gouvernements tentent sérieusement de les diriger et de s’y substituer avec succès.

Une fois les droits épistémologiques des gens ordinaires dévalorisés, l’État pouvait utiliser des critères prétendument scientifiques afin de supplanter ces droits avec les représentations et les besoins qu’il promouvait et définissait officiellement.

La propagande de la science, selon laquelle elle seule fournit une description valable de la nature, a été transformée en une matraque avec laquelle on peut réprimer les descriptions non-scientifiques et populaires de la nature. Les divers « mouvements de science populaire » en Inde ont pris cette tâche très au sérieux, en opérant à l’instar d’une institution non officiel, tentant courageusement de remplacer le savoir du sorcier ou du tantrique du village par la barbarie des traitements par électrochocs ou des lobotomies de la science moderne.

Cette expansion du domaine de l’épistémologie scientifique a entraîné la privation la plus durable des droits épistémologiques des autres. La politique de l’État, vouée exclusivement a cette épistémologie, a maltraité ou ignoré les épistémologies autres. En médecine, pour ne prendre qu’un exemple, le préjugé contre les pratiques de soins autochtones en faveur de l’allopathie importée n’a guère besoin d’être documentée.

Tous les empires sont intolérants et génèrent de la violence. L’arrogance épistémologique de la science l’a conduite à se substituer activement aux alternatives existantes, en superposant à la nature des processus nouveaux et artificiels. Naturellement, cela a engendré une violence sans fin et des souffrances endémiques, car les représentations de la science moderne se sont assises de manière maladroite et inappropriée sur les systèmes naturels. Ainsi, tout comme les Européens ont éliminé des millions d’Indiens d’Amérique du Nord et du Sud et d’autres populations indigènes ailleurs pour faire une place à leur propre peuplements, et tout comme leur médecine a déraciné d’autres médecines, et leurs semences ont remplacé d’autres semences, leur projet de connaissance appelé science moderne a tenté de ridiculiser et d’éliminer les autres façons de voir, de faire et d’avoir.

La connaissance est un pouvoir, mais le pouvoir est aussi une connaissance. Le pouvoir décide de ce qui est connaissance et de ce qui ne l’est pas. C’est ainsi que la science moderne a effectivement tenté faire disparaître les différentes manières d’interagir avec les hommes, la nature et le cosmos, non fondées sur la compétition. Elle a guerroyé pour vider la planète de tous les courants d’épistémè divergents afin d’affirmer l’hégémonie sans partage de son propre ensemble de règles et de conceptions ; ces dernières étant clairement liées aux impulsions agressives de la culture occidentale.

C’est une illusion de penser que la science moderne a élargi les possibilités d’une réelle connaissance. En réalité, elle a raréfié le savoir. Elle a repoussé certaines frontières, en a éliminé ou verrouillé d’autres. Ainsi, elle a en fait restreint les possibilités d’enrichissement des connaissances accessibles à l’expérience humaine. Elle a semblé générer une explosion phénoménale de la quantité d’informations. Mais l’information est de l’information, pas de la connaissance. Le mieux que l’on puisse dire de l’information est qu’elle n’est que de la connaissance sous une forme parcellaire, dégradée et déformée. La science aurait dû être comprise de manière critique non pas comme un instrument permettant d’étendre les connaissances, mais comme un moyen de coloniser et de diriger l’orientation des connaissances, et par conséquent le comportement humain, dans une voie droite et étroite propice à la réalisation de son projet de domination.

La défaite est-elle pour autant totale ? Non. La planète n’a pas partout succombé à la science moderne. En effet, les symboles extérieurs de la science – agroalimentaire, réacteurs nucléaires, barrages gigantesques – font face à une révolte à travers le monde. Et si ceux qui ont goûté aux fruits vides de la science moderne ont perdu leurs illusions, d’autres ont carrément refusé de les goûter. Des millions d’agriculteurs, par exemple, refusent les souches de riz modernes fabriquées par les centres de recherche génétiques contrôlés par l’agrobusiness. Les citoyens de toute la planète refusent la médecine allopathique moderne à des degrés divers. Des millions de gens ordinaires refusent de vivre selon les valeurs dénaturées (et dénaturantes) associées à la science moderne.

Dans un pays comme l’Inde, quarante années de promotion par l’État de la science et de toutes ses réalisations n’ont pas permis de redorer sa réputation chancelante. En 1976, le Premier ministre Indira Gandhi a fait de la propagation du « tempérament scientifique » l’un des devoirs fondamentaux des citoyens indiens, et a modifié la constitution en conséquence. Malgré cela, le sentiment de crise est encore plus fort au sein de la communauté scientifique indienne, qui se trouve chaque décennie de plus en plus en décalage avec les principales préoccupations de la société indienne.

Ce sentiment d’échec a irrémédiablement paralysé une grande partie des efforts visant à faire entrer l’Inde dans la camisole de force que lui a préparée le projet de la science moderne. Les populations des sociétés non occidentales ne se contentent pas de ne pas participer à ses principaux projets, elles manifestent leur indifférence envers l’Occident et ses créations.

Dans de nombreuses régions, la non-coopération est devenue agressive. Des personnes, des groupes, des villages ont ouvertement rejeté le développement modernisateur et ont obstinément préservé leurs modes de vie, leurs relations à la nature et les arts de la subsistance. La révolte contre le développement est nécessairement, à un autre niveau, une révolte contre la science moderne et la violence qu’elle symbolise. C’était le point de vue du Mahatma Gandhi. Elle finira par devenir le point de vue de ceux qui s’intéressent à la protection des droits naturels de l’homme et de la nature partout dans le monde.

Claude Alvares est rédacteur en chef de Other India Press et directeur de la Fondation Goa, un groupe de surveillance de l’environnement. Son journalisme d’investigation en Inde, qui couvre les gaffes du développement, de la construction de barrages à la privatisation des semences, lui a valu un large lectorat. Il est l’auteur de : Science, Development and Violence (1991), Decolonizing History: Technology and Culture in India, China and the West (Zed Books, 1991) et The Organic Farming Source Book (2009). Il vit à Goa en Inde.

 

Pour en savoir plus

L’attaque vigoureuse du Mahatma Gandhi contre la prétention de la science moderne à la vérité est dans M.K. Gandhi, “Hind Swaraj”, dans Collected Works of Mahatma Gandhi, Delhi : Government of India, vol. 4, pp. 81-208, a été très importante pour moi [voir la brève présentation ci-dessous ; NdT].

Quelques décennies plus tard, un esprit proche, Lewis Mumford, a analysé des tendances similaires et a souligné la violence inhérente à la science dans L. Mumford, “Reflections”, in My Works and Days, New York : Harcourt Brace Jovanovich, 1979, et, bien sûr, dans The Myth of the Machine, New York : Harcourt Brace Jovanovich, 1964. Parmi les enquêtes plus récentes sur les limites épistémologiques de la science, voir par exemple P. Feyerabend, Against Method : Outline of an Anarchistic Theory of Knowledge, Londres : Verso, 1975, ou K. Hubner, Critique of Scientific Reason, Chicago : University of Chicago Press, 1985. Il est également intéressant de consulter L. Fleck, Genesis and Development of a Scientific Fact, Chicago : University of Chicago Press, 1979, un essai précoce (écrit en 1936) sur la science en tant que construction sociale.

Le lien pervers entre science et développement a été exploré dans A. Nandy (ed.), Science, Hegemony and Violence : A Requiem for Modernity, New Delhi : Oxford University Press, 1988, et par moi-même dans C. Alvares, Science, Development and Violence, New Delhi : Oxford University Press, 1992. J’ai trouvé très pertinent l’ouvrage fondamental de C.V. Seshadri, Development and Thermodynamics, Madras : Murugappar Chettiar Research Centre, 1986, et aussi J.P.S. Uberoi, Science and Culture, New Delhi : Oxford University Press, 1978. Pour deux études de cas en Inde, voir D. Sharma, India’s Nuclear Estate, New Delhi : Lancers, 1983, et V. Shiva, The Violence of the Green Revolution : Ecological Degradation and Political Conflict in Punjab, Penang et Londres : Third World Network et Zed Books, 1991.

Des critiques étonnantes de la science ont été formulées par de talentueux cultivateurs de la vie. Dans le domaine de l’agriculture, il y a M. Fukuoka, The One Straw Revolution, Hoshangabad : Friends Rural Centre, 1985, et dans le domaine de la santé, M. Kothari et L. Mehta, Cancer: Myths and Realities, Londres : Marion Boyars, 1979, et Death, London : Marion Boyars, 1986. I. Richards, Indigenous Agricultural Revolution : Ecology and Food Production in West Africa, London : Hutchinson, 1985, témoigne de la pertinence des connaissances indigènes en matière de culture, tandis que F. Apffel-Marglin, “Smallpox in Two Systems of Knowledge”, in F. Apffel-Marglin et S. Marglin, Dominating Knowledge, Oxford : Clarendon Press, 1990, pp. 102-144, montre la logique culturelle interne d’une manière non scientifique de voir la variole. Par ailleurs, il existe évidemment une longue histoire de la science non occidentale. Grâce au travail monumental de J. Needham et al, Science and Civilization in China, vols 1-7, Cambridge : Cambridge University Press, 1954, on dispose d’un riche matériel sur la Chine ; tandis que Dharampal, Indian Science and Technology in the 18th Century, New Delhi : Impex, 1971, met en lumière le patrimoine indien de connaissances avant la colonisation. S. Goonatilake, Aborted Discovery : Science and Creativity in the Third World, London : Zed Books, 1983, traite des tentatives et des difficultés à redéfinir la science dans une perspective non occidentale.

Mais aucune œuvre académique ne peut être aussi convaincante que l’expérience humaine. Pris dans la cosmologie villageoise quotidienne, il n’a pas fallu longtemps pour que les écailles me tombent rapidement des yeux. Si l’on tente de vivre près des paysans ou dans le giron de la nature, la science moderne est perçue différemment : comme vicieuse, arrogante, politiquement puissante, gaspilleuse, violente, indifférente aux autres voies. La vie à Thane, un village situé au nord-est de l’État de Goa, sur la côte ouest de l’Inde, et depuis six ans à Parra, un village côtier plus accessible, m’a suffisamment instruit pour voir à travers les nouveaux vêtements de l’empereur.

 

Article “Science” du Dictionnaire du développement, un guide de la connaissance comme pouvoir édité par Wolfgang Sachs en 1992.

Traduit par Jacques Hardeau, février 2022.

 

The Development Dictionary,
A Guide to Knowledge As Power,
Wolfgang Sachs éd., Zed Books, 1992.
2nd edition, 2010.

 

 

Quel est le sujet de Hind Swaraj ?

Le titre le dit : c’est l’auto-gouvernance (swaraj) de l’Inde (hind). En 1909, l’Indian National Congress, la formation politique qui orchestre la résistance des Indiens au pouvoir colonial britannique, demande le swaraj (home-rule). Membre de l’Indian National Congress, Gandhi adhère à ce programme. Il a toutefois du swaraj une vue toute personnelle : il est convaincu qu’il ne suffira pas aux Indiens de chasser les colonisateurs pour recouvrer leur indépendance, il leur faudra encore se débarrasser du type de civilisation que le gouvernement britannique représente : « Si l’Inde copie l’Angleterre, j’ai la ferme conviction que ce sera sa ruine » (p. 90). Cette « civilisation » à rejeter, c’est celle du progrès : « L’Inde n’a pas été écrasée par les Anglais, mais par la civilisation du progrès » (p. 103). Chapitre après chapitre, Hind Swaraj se lit comme une mise en garde contre les effets délétères de ce qui passe pour du progrès, mais, en réalité, asservit l’humanité, la détourne de l’essentiel. Gandhi dénonce successivement les chemins de fer, les avocats, les médecins, les machines, les villes, le système scolaire, l’armée. Selon lui tout cet échafaudage de la civilisation moderne a développé chez les Indiens l’esprit de compétition, l’individualisme, la violence, et a conduit à l’exploitation économique des plus pauvres. Il lui oppose une alternative, un autre type de civilisation, et le programme d’action pour faire de celle-ci une réalité. Cette autre civilisation s’enracinera dans le mode de vie de ceux qui n’ont pas été touchés par la civilisation moderne, dans le monde des millions d’Indiens vivant dans les villages. Elle ignorera l’intouchabilité et se fondera sur l’unité de tous les Indiens, qu’ils soient hindous ou musulmans.

Gandhi, Hind Swaraj. L’émancipation à l’indienne, édition établie par Suresh Sharma et Tridip Suhrud. Traduit du goujarati, de l’anglais et de l’hindi par Annie Montaut, Paris-Nantes, Fayard/Institut d’études avancées de Nantes, coll. « Poids et mesures du monde », 2014, 222 p., préface de Charles Malamoud, introduction par Suresh Sharma.

 


[1] Oxbridge, contraction de Oxford et Cambridge, prestigieuses universités britanniques d’où sortent les élites. [NdT]

[2] En anglais : scientist, artist [NdT]

[3] Indian Science Policy Resolution, 1958, in W. Morehouse, Science in India, Bombay, Popular Prakashan, 1971, p. 138.

[4] C.V. Seshadri et V. Balaji, Towards a New Science of Agriculture, Madras: MCRC, n.d., p. 4.

[5] En anglais, efficiency peut être traduit par efficacité mais désigne aussi le rendement, c’est-à-dire le rapport entre l’énergie engagée dans un travail et le résultat obtenu. Pour une meilleure compréhension de ce passage et de la suite, il semble nécessaire de préciser que les lois de la thermodynamique ont été formulées à partir de l’étude des « machines à feu » (Carnot 1827), des machines à vapeur, en ne prenant en compte que le rendement à l’intérieur de la machine, et donc sans se préoccuper de l’origine et la manière dont est produite l’énergie qui met en mouvement cette machine. D’une manière plus générale, les techniques industrielles et militaires privilégient la puissance au détriment du rendement, l’efficacité étant conçue comme l’obtention rapide d’un résultat net et précis, standardisé et normalisé, reproductible en masse, en mobilisant les ressources qu’offrent l’État et le Marché mondial, sans considération de ses coûts autres qu’économiques. [NdT]

[6] S.N. Nagaraian, communication personnelle, 7 Mai 1990.

[7] Pour plus de détails, voir Claude Alvares, Science, Development and Violence, New Delhi, Oxford University Press, 1995.

[8] Ruth Gruber (éd.), Science and the New Nations, Londres, Andre Deutsch, 1963, p. 34.

[9] Le terme « tempérament scientifique » est défini de manière générale comme « un tempérament modeste et ouvert d’esprit, un tempérament toujours prêt à accueillir de nouvelles lumières, de nouvelles connaissances, de nouvelles expériences, même lorsque leurs résultats sont défavorables aux opinions préconçues et aux théories longtemps chéries » [John Diggle, The Faith of Science, 1898]. C’est un mode de vie qui vise à inculquer les valeurs de la pensée scientifique et à chasser la superstition, le sectarisme religieux et toutes les formes de pseudo-science dans les actes de la vie quotidienne. Nehru a popularisé cette expression dans The Discovery of India (1946). [D’après l’article Scientific temper de Wikipédia ; NdT]

[10] The Indian Science Policy Resolution 1958 (texte complet en anglais : Morehouse, Science in India, pp. 138-140 [NdA]) a été rédigée par Homi Bhabha, un physicien indien formé à Cambridge, à l’origine du programme nucléaire indien qui débute dès 1948 avec le soutien de l’Occident. [NdT]

[11] Ujamaa est un mot swahili signifiant littéralement « familialisme », et qui constitue la base du socialisme africain appliqué à la Tanzanie par le président Julius Nyerere à partir de l’indépendance en 1967. Cette politique de développement social et économique a consisté en la création de communautés agricoles villageoises et la collectivisation de toutes les capacités productives locales. [NdT]

[12] Cité dans E. Goldsmith and N. Hildyard, The Social and Environmental Effects of Large Dams, Wadebridge, Wadebridge Ecological Centre, 1984, p. 18.

[13] La méthode scientifique a été conçue par et pour la physique, l’étude des objets considérés comme inertes et morts. Les « lois de la nature » qu’elle permet de formuler sont avant tout fondées sur une causalité linéaire simple (une cause déterminée engendre un effet précis). Les dispositifs techniques et les machines qu’elle permet en retour d’élaborer sont essentiellement des systèmes de contraintes produisant de manière répétitive et régulière un travail déterminé une fois pour toutes par son concepteur. En réalité, fort peu de phénomènes observables dans la nature ou la vie sociale répondent à de telles spécifications. Le domaine de validité de la méthode des sciences est finalement fort étroit. [NdT]

[14] Ensemble des connaissances scientifiques, du savoir d’une époque et ses présupposés. Pour utiliser le vocabulaire de Michel Foucault (Les Mots et les Choses, 1966), un épistémè est une parole désignée par son temps comme l’expression de la vérité. [NdT]

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