Jacques Dewitte, Adolf Portmann et l’« apparence inadressée », 2001

Le grand biologiste suisse de langue allemande Adolf Portmann (1897-1982) est l’auteur d’une œuvre multiple et abondante dont l’originalité scientifique et philosophique est loin d’avoir été appréciée à sa juste mesure. On peut repérer deux champs principaux dans son œuvre théorique : une œuvre anthropologique portant sur l’ontogenèse humaine et la signification de la première année chez le petit d’homme (Biologische Fragmente zu einerLehre vom Menschen, 1944) [1] ; une œuvre morphologique, bien différente de ce que l’on entend généralement par ce terme, portant sur la forme animale (et accessoirement aussi végétale) comprise comme un mode de manifestation, voire d’expression de l’animal, comme un « apparaître » et une « autoprésentation » (Erscheinen et Selbstdarstellung sont les deux concepts principaux). L’ouvrage majeur dans ce domaine est La Forme animale (Die Tiergestalt, 1948) [2], mais il faut également tenir compte de nombreux articles complémentaires parus surtout dans le courant des années cinquante et soixante. À cela s’ajoute également un livre sur L’Animal comme être social (Das Tier als soziales Wesen), paru en 1953 [3], et assez proche de l’éthologie.

A propos des deux domaines principaux qui viennent d’être indiqués, on peut relever des différences importantes en ce qui concerne le contexte initial dans lequel ses œuvres sont apparues, ainsi que leur écho ultérieur (leur « réception »). En effet, en publiant en 1944 son esquisse anthropologique (les « Fragments biologiques… »), Portmann se situait à l’intérieur de ce courant de pensée important du XXe siècle, « l’anthropologie philosophique » de langue allemande (Max Scheler, Louis Bolk, Helmut Plessner, Arnold Gehlen) : il apportait une contribution marquante dans un champ théorique déjà balisé, et son travail eut assez rapidement un vif écho qui lui donna une incontestable reconnaissance dans la communauté scientifique.

En ce qui concerne l’œuvre morphologique, en revanche, Portmann fut un audacieux pionnier (même s’il pouvait se réclamer de l’exemple prestigieux de Goethe ou du naturaliste Jean-Henri Fabre), mais il demeura un isolé. Sa réflexion dans ce domaine se heurta à l’incompréhension et à l’hostilité des milieux scientifiques (une attitude qui n’a guère varié jusqu’ici). Seuls, semble-t-il, quelques philosophes, principalement issus de la tradition phénoménologique, surent en saisir toute l’importance. Citons avant tout Maurice Merleau-Ponty (dans son cours sur la nature au Collège de France de 1957 à 1959) [4], Hannah Arendt (au début de son ouvrage posthume La Vie de l’esprit[5], mais aussi Karl Jaspers, qui fut son collègue à Bâle, ainsi que Martin Heidegger qu’il semble avoir tenu au courant de ses travaux, et Hans Jonas avec qui Portmann était entré en correspondance vers le milieu des années cinquante.

Je propose ci-dessus ma traduction intégrale du chapitre de conclusion de la seconde édition de Die Tiergestalt (1960), la traduction française existante (La Forme animale, 1961) comportant en effet beaucoup d’inexactitudes et de lacunes. Je voudrais faire précéder cette traduction d’un commentaire (extrait de la réflexion philosophique approfondie sur l’œuvre portmannienne que j’ai en préparation) d’une notion capitale qui apparaît dans ce chapitre : l’« apparence inadressée » (unadressierte Erscheinung). Cette notion est caractéristique de sa pensée de maturité, après ce que j’appelle sa « percée théorique » des années cinquante où il aborde des dimensions nouvelles. C’est également une notion d’une grande beauté poétique et d’une extrême audace métaphysique.

La démarche de Portmann consiste à prendre en considération un nombre considérable de phénomènes qui avaient été relégués dans l’ombre et dans une quasi-inexistence par la plupart des biologistes. Cette relégation n’était pas fortuite ; elle résultait pour une large part de présupposés ontologiques qui guident à l’avance la recherche scientifique vers certaines réponses possibles et pensables, et l’empêchent d’envisager d’autres directions. La démarche portmannienne consiste donc, en un mot, à « sauver les phénomènes », mais ceci ne signifie pas simplement que l’on récupérerait un matériau empirique négligé, que l’on procéderait à un simple entérinement de certains faits jusque-là inaperçus. Un tel sauvetage n’est possible que si l’attention aux faits se double d’une élaboration théorique. Celle-ci est un acte proprement créateur qui donne statut et consistance à des aspects du réel qui jusque-là – n’étant pas reconnus théoriquement, et étant même exclus par l’horizon d’intelligibilité qui prévalait – n’existaient pour ainsi dire pas, sans être non plus du pur « non-être », puisqu’ils font partie de l’expérience naturelle pré-scientifique ou pré-théorique et qu’ils hantent de diverses manières l’activité scientifique. Et dans cette mesure, on peut dire qu’une théorie scientifique n’est pas essentiellement différente, par exemple, d’une œuvre littéraire : elle comporte un moment créateur qui fait advenir au langage et à la conscience des aspects du réel ou du vécu qui, faute d’une articulation appropriée, étaient seulement flous ou latents.

La rupture du cercle fonctionnel

Au cours de sa percée théorique des années cinquante, Portmann prend en considération des phénomènes jusque-là inaperçus, ou auxquels, en tout cas, il n’avait jamais accordé une telle attention. Il prend donc en compte un nouveau matériau empirique, mais tout en élaborant aussi une nouvelle conceptualisation pour en rendre compte. Il y a donc simultanément une attention aux phénomènes et une élaboration théorique, les deux aspects étant étroitement liés, sans que l’on puisse placer l’un des deux en position de fondement.

En ce qui concerne le matériau empirique, il s’agit surtout de deux formes de vie animale appartenant aux stades dits inférieurs de la vie : les mycétozoaires et les gastéropodes marins opisthobranches. Leur prise en compte et leur examen vont ouvrir une dimension nouvelle de réflexion. Mais il faut citer aussi le cas de l’oiseau-lyre, « Menura », auquel Portmann a consacré un chapitre entier dans Das Tier als soziales Wesen en 1953, ainsi que le chant des fauvettes étudié par Franz Sauer dans des travaux publiés à partir de 1954 [6].

Les mycétozoaires (dont la Fleur du Tarn est le type le plus connu) sont des organismes minuscules à organisation dite plasmodiale, qui se développent par exemple dans l’humus ou à la surface du bois humide « où ils peuvent se déplacer comme le ferait une amibe gigantesque » [7]. On les range aujourd’hui parmi les animaux (après les avoir considérés comme des champignons). Cette masse peut être colorée sans que cette coloration ait toutefois de signification spécifique. Mais tout change lors de la reproduction, lorsque se forment des spo­ranges qui, selon Portmann, doivent être considérés comme des « apparences véritables » et sont caractéristiques de l’espèce. Pour une description et un commentaire plus complets, je renvoie le lecteur au passage qui leur est consacré dans le chapitre de conclusion de Die Tiergestalt.

Quant aux opisthobranches, il s’agit de gastéropodes marins sans coquille qui mesurent un ou deux centimètres et vivent cachés au milieu des algues côtières. Ces animaux sont remarquables pour leurs motifs et leurs couleurs d’un raffinement extraordinaire et leurs formes parfois étranges (protubérances en forme d’amphores) qui sont caractéristiques de l’espèce. Portmann leur voue une admiration et un amour tout particuliers depuis qu’il en a vu pour la première fois en 1922 :

« Cela fait près de quarante ans que, lors de mes premiers travaux marins à Helgoland et sur la côte bretonne, j’ai rencontré les premiers spécimens de ces formes de gastéropodes. Le charme a agi dès le premier instant où j’ai aperçu un Doto coronata dans les fouillis des algues et où j’ai vu pour la pre­mière fois les points bleus étincelants sur un coussin de velours brun qui caractérisent le petit Ægires gris. Les rencontres ultérieures avec les formes méditerranéennes ont renouvelé encore cet émerveillement » [8].

Or, tant les mycétozoaires que les gastéropodes marins ont en commun d’être des animaux qui ne sont pas doués d’yeux, ou plus exactement d’organes visuels capables de voir des images (en allemand : abbildende Augen). Les opisthobranches ont certes des yeux, mais « les yeux de ces gastéropodes ne fournissent pas d’images des choses du monde environnant » [9]. Et n’étant pas capables de voir des images – c’est là le point essentiel – ils ne peuvent pas non plus se voir mutuellement.

Ceci relance la réflexion, et en particulier remet en question les explications avancées notamment par les éthologistes d’obédience néo-darwinienne à propos de l’apparence vivante et qui présupposent une relation visuelle et l’existence d’organes perceptifs appropriés. Bien sûr, il existe aussi une autre éventualité : que les formes seraient vues par des animaux d’autres espèces douées d’organes visuels (par exemple des prédateurs pour lesquels elles auraient alors valeur d’avertissement, ce qui aurait constitué un « facteur sélectif »). C’est ainsi que Konrad Lorenz voudrait « expliquer » l’apparence des gastéropodes marins chers à Portmann : comme certains d’entre eux accumulent des « cellules urticaires » provenant des polypes qui sont leur nourriture, on a supposé que ce serait une arme contre des ennemis, et que cela aurait pu constituer un « facteur sélectif », les couleurs vives ayant alors valeur dissuasive [10]. Mais selon Portmann, il s’avère impossible, dans ce cas, de démontrer un rôle fonctionnel de ce genre ; ou bien de toute façon, même s’il existait, on se heurterait à un obstacle théorique inhérent aux limites de la théorie de la sélection : le rôle de signal avertisseur comme facteur sélectif suppose déjà l’existence préalable de cette forme et sa spécificité n’est en rien « expliquée » – on peut tout au plus expliquer sa conservation, non sa genèse. Par conséquent, on a affaire à de l’apparence qui n’est apparence pour aucun œil spectateur ni sens perceptif quelconque et qui semble dépourvue de tout rôle fonctionnel.

« Nous voici parvenus à des configurations (Gestaltungen) prégnantes dont la forme concrète ne joue de rôle quelconque dans aucune des fonctions vitales qui nous sont connues : car elles appartiennent à des êtres qui ne peuvent se voir mutuellement avec des yeux, et dont les couleurs et les formes ne servent pas non plus à intimider un ennemi ou à se camoufler. C’est le monde des « apparences inadressées » (unadressierte Erscheinungen) – et celui qui considère les formes vivantes autour de lui en gardant les yeux ouverts en rencontrera sans cesse davantage – au point même qu’il commence à soupçonner que cet autofaçonnement gratuit, cette autoprésentation de l’être plasmatique pourrait bien, en fin de compte, être le sens premier et suprême de l’apparence suivante » [11].

La prise en considération des « apparences sans destinataire » ouvre une dimension nouvelle qui fait éclater le cercle dans lequel la pensée de l’apparence était prise ou dont elle risquait de devenir prisonnière : le « cercle fonctionnel » d’une relation entre caractère visible et organe récepteur. Portmann semble s’être aperçu de ce danger, puisqu’il écrit en 1957 (je reviendrai plus loin sur ce point) :

« Que l’on parle de “structure visuelle” ou d’“organe optique”, ces termes demeurent pris (befangen) dans le domaine de l’être vu. Ils ont l’avantage de donner un sens à un caractère morphologique dans un cercle fonctionnel fermé : à un récepteur correspond un effecteur optique, à un appareil de réception un appareil d’émission » [12].

Le point capital est qu’il y a une dissociation entre émission et réception. Un envoi est émis sans que sa réception effective ou même potentielle ne soit la condition préalable de sa production et de son émission et sans qu’il se règle d’avance sur une telle réception. Portmann atteint ici une sorte d’avancée ultime dans son approche progressive de l’énigme de l’apparence vivante. Sa réflexion se montre ici d’une radicalité proprement abyssale : elle fait apercevoir une dimension intransitive qui fait éclater le cercle de la communication interanimale (et de l’« intervisibilité ») : celle d’un pur apparaître qui n’est destiné à aucun récepteur et qui est une fin en soi.

Que l’apparaître doive être dissocié de la communication et de la relation à un destinataire quelconque, voilà qui ne manquera pas de surprendre celui qui en serait resté à l’idée fort répandue que les apparences vivantes, les Merkmale, joueraient essentiellement un rôle de « signaux » en vue de diverses fins fonctionnelles. Il s’avère en effet qu’il existe de l’apparaître en dehors de tout rapport visuel ainsi qu’en dehors de toute relation sociale.

Mais alors, à qui apparaît cette apparence sans destinataire ? Elle n’est pas émise en vue d’un spectateur, elle a lieu « pour rien » et « pour personne ». Elle est certes perceptible à l’œil humain, mais les hommes la contemplent alors « en spectateurs étrangers » :

« Nous regardons en spectateurs étrangers (als fremde Zuschauer) le spectacle des formes et des couleurs des êtres vivants, des configurations qui sont davantage que ce qui serait nécessaire à la pure et simple conservation de la vie » [13].

Lorsqu’on a affaire à des animaux qui ne peuvent pas se voir mutuellement et chez qui la relation optique émetteur-récepteur est impossible (et si l’on peut établir en outre que l’apparence n’est pas destinée non plus à un œil ennemi), quelle pourrait être la finalité de cet apparaître ? On pourrait être tenté de renoncer en pareil cas à l’idée qu’il s’agit de formes « destinées à apparaître ». Il semble à coup sûr plus facile d’admettre que l’on aurait affaire à une simple configuration fortuite (une « apparence non véritable »), c’est-à-dire à un phénomène optique qui n’est remarquable ou significatif que pour l’œil humain (« pour nous » et non pas « en soi » ou « pour soi »). Or, Portmann persiste à les considérer comme des « apparences véritables », destinées à apparaître. Il y a bel et bien intentionnalité et même « envoi optique », mais celui-ci est envoyé dans le vide, « à l’aveuglette » :

« Il y a là d’innombrables envois optiques qui sont envoyés “dans le vide” (“ins Blaue” gesendet), sans être destinés à arriver. C’est une autoprésentation qui n’est assignée (zugedacht) à aucun sens récepteur, et qui tout simplement “apparaît” (sondern schlechthin “erscheint”) » [14].

Dans ce passage étonnant, tous les mots doivent être pesés et médités. Ce n’est pas une panne accidentelle de communication qui est envisagée ici, une non-réception ou disparition fortuite de ce qui aurait été destiné, au départ, à arriver. Il est bien dit que l’envoi sans destinataire est envoyé dans le vide sans être destiné à arriver (ohne für eine Ankunft bestimmt zu sein) et à être reçu. Mais ceci n’exclut pas non plus une réception pour ainsi dire fortuite, celle qui se produit lorsque l’œil humain intercepte et capte au passage cet envoi sans destinataire. On peut donc dire que, dans le cas de l’envoi avec destinataire, la non-réception est contingente (elle résulte d’une panne accidentelle de transmission ou de l’absence fortuite d’un récepteur), alors que dans le cas de l’envoi sans destinataire – qui est envoyé dans le vide ou à l’aveuglette (ins Blaue gesendet) –, c’est au contraire la réception qui est contingente, non nécessaire, dans la mesure où elle n’est pas recherchée et visée (mais sans être non plus exclue).

Posons à nouveau la question : pour qui y a-t-il apparence ? Et surtout, plus fondamentalement encore, cette autre question : est-on obligé d’admettre que l’idée même d’apparence suppose forcément qu’elle soit apparence pour un regard ou un sens récepteur, qu’elle soit destinée à être reçue d’une manière ou d’une autre – ou bien est-il possible de concevoir, d’imaginer qu’il y ait de l’apparence qui ne serait pour personne ? Pour les philosophes contemporains qui ont abordé cette question, la réponse ne semble pas faire de doute. Sartre écrit dans L’Etre et le Néant : « Relatif, le phénomène le demeure car le “paraître” suppose par essence quelqu’un à qui paraître » [15]. Et pour Hannah Arendt, qui, au début de La Vie de l’esprit, aborde la question de l’apparence comme une question qui concerne tous ceux qui sont au monde, il ne fait pas de doute non plus que l’apparence suppose des spectateurs ou des créatures sensibles capables de la percevoir. Tout être vivant et toute chose qui apparaît et « se produit » sur la scène du monde en tant qu’ être visible est tributaire de spectateurs. Car pour Arendt – c’est là une pierre angulaire de sa pensée – 1’apparence et le paraître vont de pair avec ce qu’elle appelle la pluralité, c’est-à-dire l’exis­tence des autres, et ceci est posé dès les premières pages de l’ouvrage. Telle pourrait aussi sembler être la conception de Portmann, si l’on retenait la définition qu’il donne de l’« apparence véritable » comme « destinée à des yeux spectateurs ». Mais comme nous le savons maintenant, ce n’est nullement le dernier mot de sa pensée.

Portmann pose directement la question dans un développement important d’un article de 1957 : « [Cette opposition] nous impose la question : devant qui (vor wem) apparaît donc en vérité l’aspect du vivant que nous venons de distinguer, en tant qu’apparence véritable, de l’apparence non véritable ? » [16]. La première réponse naïve qui pourrait venir à l’esprit, dit Portmann, serait que ce qui apparaît devant nous ne nous apparaît qu’à nous, êtres humains, et à nos sens perceptifs. Or, cet anthropocentrisme naïf a été démenti notamment par les recherches des éthologistes sur le comportement animal : elles ont mis en évidence le rôle joué par certaines apparences pour d’autres animaux (congénères ou ennemis) et ont contribué ainsi à faire reconnaître les animaux en tant que sujets à l’encontre d’une biologie mécaniste qui ne voyait en eux que de simples objets (ou choses étendues) – et on peut ajouter que l’éthologie a été précédée sur cette voie par les travaux pionniers de Jacob von Uexküll. Il n’y a pas que le sujet humain à qui des formes sont susceptibles d’apparaître : il y a les sujets animaux. Toutefois, poursuit Portmann, ceci ne suffit pas encore : « Cet élargissement qui dépasse l’horizon humain et inclut aussi le monde des sujets animaux est encore trop étroit. Les faits placent le biologiste devant la nécessité d’élargir encore cette détermination conceptuelle de l’apparaître » [17]. Mais comment pourrait-on élargir encore cet horizon ? En envisageant une éventualité plus hardie encore : qu’il y ait de l’apparence qui serait primairement apparence pour personne, ni pour les hommes, ni pour d’autres animaux.

Au-delà de la présence humaine

« Je suis le témoin tardif, ultérieur, l’étranger qui vient surprendre ce qui s’est fait sans témoin, ce dont la lente histoire n’a pas eu de spectateur » [18].

La pensée de l’apparence inadressée et de l’apparaître pur, si elle est conçue dans toute sa radicalité, implique non seulement que de l’apparaître puisse avoir lieu en l’absence d’yeux capables de percevoir des images, mais qu’il se produirait encore même si tous les hommes, voire tous les animaux doués de vision, avaient disparu de cette terre : « Même si notre entendement parvenait à imaginer que tous les hommes puissent disparaître de cette terre, voire tous les êtres doués de vision en général (ja, alle anschauenden Wesen überhaupt) – même en supposant cela, le mot “apparaître– serait le seul que nous ayons à notre disposition dans cette tentative de pensée si nous voulons dire que, même après notre disparition et après l’extinction des animaux capables de voir des images (bildsehende Tiere), il y aura des configurations (Gebilde da sind) qui sont douées d’intériorité et susceptibles de produire cet effet visuel (Wirkung) de l’autoprésentation sur des sens possibles » [19].

Dans ce passage extraordinaire (qui date de 1960), Portmann ose imaginer l’inimaginable par excellence : non seulement sa propre mort comme individu (c’est-à-dire un monde où je n’y serai plus), mais la non-existence ultérieure de l’humanité, la disparition de toute présence humaine dans le monde. Passage d’une portée véritablement métaphysique où la pensée affronte une dimension qui lui échappe principiellement – et pourtant à laquelle elle s’efforce malgré tout de se rapporter –, et que l’on pourrait appeler un « futur transcendantal ». C’est un pur futur qui excède notre pouvoir de représentation, mais où il y aurait encore de l’apparence après la disparition de tout regard spectateur, humain ou animal, et après l’extinction de toute capacité visuelle.

Mais comme nous le savons déjà, il existe aussi un « passé transcendantal » qui fait pendant à ce futur transcendantal : celui d’un état antérieur à l’existence d’yeux capables de voir des images et où, pourtant, il y avait déjà des formes relevant de l’autoprésentation et de l’apparence véritable : « Tout comme existent aujourd’hui ces apparences inadressées, il a dû exister aussi, avant l’existence d’yeux capables de voir des images, une configuration de ce genre que notre sens spectateur aurait dû considérer comme une autoprésentation » [20]. C’est un monde d’avant le regard et où pourtant ne règnent pas les ténèbres, puisqu’il y a déjà de la lumière, de la luminosité et de l’apparaître, mais sans qu’il existe pour un regard spectateur.

Ce sont donc deux horizons ou arrière-plans insondables qui se profilent derrière le champ d’une phénoménalité que l’on avait cru tout d’abord pouvoir situer dans un rapport d’intervisibilité animale, et donc à l’intérieur d’une relation forcément synchronique qui a lieu dans le présent. L’horizon d’un futur qui transcende radicalement la présence humaine, celui d’un monde où nous n’y serons plus et où, pourtant, il y aura encore de l’apparence. Et l’horizon d’un passé qui la transcende tout aussi radicalement, puisque c’est celui d’une aube de la vie où existait déjà de l’apparence alors que faisait encore défaut tout sens capable de la percevoir. Ces deux horizons – ce passé transcendantal et ce futur transcendantal – se font pendant et appartiennent à un même champ phénoménal originaire qui existe à la fois avant et après la présence d’êtres capables de voir et de percevoir, mais qui en est aussi le contemporain. Il double en effet en permanence le champ actuel des relations fonctionnelles liées à un sens visuel ou perceptif, et est donc situé en même temps au cœur de tout apparaître et au-delà de celui-ci – si on le comprend en un sens plus restrictif comme le domaine des relations visuelles.

Ceci comporte aussi un aspect langagier ou linguistique. Tout se passe en effet comme si le mot « apparaître » supposait nécessairement un regard spectateur, un sujet auquel quelque chose apparaît. C’est ce que souligne Portmann tout juste avant le passage abyssal qui vient d’être cité : « Certes, le mot apparence suppose tout simplement (setzt ohne weiteres voraus) la présence de quelqu’un à qui quelque chose apparaît, dans l’expérience vécue et l’espace vécu duquel quelque chose survient. Nous nous trouvons ici dans une situation fondamentale de notre langage, qui témoigne en même temps de la situation fondamentale de l’homme. Nous ne pouvons parler ni du monde, ni d’une relation au monde, ni de l’intériorité, ni de l’apparence sans que nous ne soyons nous-mêmes, avec notre expérience vécue, la condition (die Voraussetzung) d’un énoncé » [21].

Mais tout en énonçant cette limite, qui tient tout à la fois à la finitude de notre langage et à celle de la condition humaine, Portmann n’hésite précisément pas à la franchir aussitôt et à affirmer que « même en supposant cela, le mot “apparaître” serait le seul que nous ayons à notre disposition dans cette tentative de pensée ». Il franchit donc les limites de ce qui est censé être dicible – et donc pensable – et viole par là les « règles du langage » – à supposer bien sûr que cette notion ne soit pas une pure et simple construction de l’esprit. Admirons la grandeur d’une pensée qui ose affronter une telle énigme, et dépasse avec audace les limites qu’un mode de pensée à la fois timoré et despotique croirait devoir assigner à notre raison et à notre langage, en s’imaginant pouvoir décréter a priori ce qui est pensable et ce qui ne l’est pas, ce qui est dicible et ce qui ne l’est pas, voire ce qui est « traductible » et ce qui ne l’est pas.

La pensée portmannienne, dans cette prise en compte des conséquences radicales de l’idée de l’apparence inadressée, se montre proprement métaphysique, si l’on entend par ce terme le mouvement de l’esprit humain vers l’irreprésentable, qui le porte à tenter d’imaginer l’inimaginable, à se transporter au-delà de toute présence humaine vers une pure transcendance, à se rapporter, sans chercher à le posséder et à le maîtriser, à ce qui est voué à lui demeurer principiellement inaccessible. Ceci suppose une disposition à accueillir une anté­riorité ou une postériorité radicales, et à se rapporter à cette pure altérité.

On peut mieux comprendre a contrario cette dimension métaphysique à partir d’un exemple de négation radicale de toute transcendance : je songe à la description littéraire d’un projet totalitaire absolu imaginé par George Orwell dans 1984. Ce projet consiste précisément en un « humanisme » ou un anthropocentrisme absolus : plus rien n’est censé être extérieur, antérieur ou étranger à l’homme et au présent de l’existence et de la conscience humaines [22] : ni l’Histoire, ni la Nature. Comme l’expose doctement O’Brien, le porte-parole de ce projet totalitaire radical, les astres ne nous sont pas fondamentalement inaccessibles et extérieurs, pas plus que les fossiles où c’est à tort que l’on croirait pouvoir reconnaître le témoignage d’une vie antérieure à l’existence et à la conscience humaines :

Winston : L’homme est minuscule, démuni. Depuis combien de temps existe-t-il ? Pendant des millions d’années la terre fut inhabitée.

O’Brien : C’est absurde. La terre est aussi vieille que nous, pas davantage. Comment pourrait-elle être plus vieille ? Rien n’existe que la conscience humaine.

Winston : Mais les rochers sont pleins de fossiles d’espèces disparues – les mammouths, les mastodontes et les grands sauriens qui vivaient ici bien avant qu’il n’y ait des hommes.

O’Brien : Avez-vous vu ces fossiles, Winston ? Bien sûr que non. Ce sont les biologistes du XIXe siècle qui les ont inventés. Avant l’homme, il n’y avait rien. Après l’homme, s’il devait cesser d’exister, il n’y aurait rien. Il n’y a rien en dehors de l’homme [23].

Ces considérations sur un monde sans présence humaine permettent aussi de répondre à l’avance à une objection que l’on ne manquera pas d’adresser à la pensée portmannienne. En prenant en considération et en reconnaissant comme « apparence authentique » des phénomènes qui ne sont destinés au départ à aucun œil spectateur, plutôt que d’y voir de simples produits du hasard ou de simples phénomènes optiques, ne fait-on pas preuve d’anthropocentrisme, puisque ces phénomènes n’existent que pour l’œil humain ? Ne fait-on pas comme s’ils nous étaient exclusivement destinés, l’homme se trouvant alors, dans la contemplation de la nature, dans la situation de quelque prince baroque assistant en unique spectateur à une représentation fastueuse organisée pour lui seul ?

Ce reproche est injustifié, comme le montre précisément cette pensée abyssale d’un monde sans regard spectateur et où pourtant il y aurait déjà ou encore de l’apparence. Il résulte d’un malentendu portant sur le sens même de l’expression « pour nous ». Ce spectacle n’est pas « pour nous » en ce sens qu’il ne nous est pas destiné, n’est pas fait à notre intention, même si ce n’est qu’à nous qu’il apparaît – et donc si en ce sens précis et limité, il n’existe comme tel que « pour nous ». En vérité, il nous est donné d’assister à un spectacle qui n’était pas fait pour nous, mais dont nous sommes les témoins fortuits et émerveillés. A l’instar d’Actéon surprenant Artémis au bain, nous découvrons quelque chose qui n’était destiné ni à nous, ni à personne et qui pourtant, en même temps, était bien « destiné à apparaître ». C’est pourquoi Portmann, dans un de ses développements sur le pur apparaître, a pu écrire que nous contemplons cela « en spectateurs étrangers » (als fremde Zuschauer). Notre émerveillement tient précisément à ce que nous rencontrons une merveille qui n’est pas « tournée » vers nous, que nous interceptons pour ainsi dire un « envoi sans destinataire » et « envoyé dans le vide ».

L’énigme de l’apparence inadressée (ou du « pur apparaître ») est celle d’une face du phénomène ou de la chose qui n’est pas tournée vers nous, qui nous demeure radicalement cachée, plus encore que la « face cachée » d’un astre que l’on a pu contourner avec un appareillage approprié. C’est un dos ou un revers qui ne sera jamais un avers. Mais alors, vers qui est-elle tournée, dans la mesure où il s’agit tout de même d’une manifestation visible, d’une apparence ? Faudrait-il admettre que c’est une face qui est seulement tournée vers Dieu, comme ces nombreux détails des cathédrales situés dans des coins inaccessibles à tout regard, que personne ne verra jamais, et qui furent pourtant fignolés par les artisans médiévaux ad majorent dei gloriam [pour la plus grande gloire de Dieu] ? Ou bien encore, qu’elle est comme ces splendeurs contenues dans les tombeaux égyptiens, et qui étaient destinées exclusivement aux morts ? Il faut supposer en tout cas qu’existe un pur Autre, différent de tout autrui empirique, et auquel se rapporte non seulement la parole humaine, par-delà toute intention de communication, mais déjà l’apparence vivante en tant qu’elle transcende toute relation fonctionnelle limitée au champ de la visibilité mutuelle.

Pourtant, même si l’être humain n’est pas le destinataire et donc le « telos » de ce pur apparaître qui se révèle dans l’apparence inadressée, on peut malgré tout estimer que c’est dans la contemplation libre et gratuite de ce spectacle qu’il trouve son accomplissement. Nous contemplons quelque chose qui n’est pas fait « pour nous », et sans en tirer aucun profit utilitaire, mais nous accomplissons de la sorte notre véritable vocation d’êtres humains [24] : « laisser être » les choses, les laisser se déployer selon leur être propre. Et par là, on peut tout de même affirmer, au risque de sembler contredire tout ce qui précède, que quelque chose de plus est apporté au monde grâce à la présence humaine.

Les deux champs

Avec cette rupture du cercle fonctionnel et cette ouverture de l’investigation à la dimension de l’« apparence inadressée », Portmann procède à un élargissement considérable de son horizon théorique. Il y a de l’apparence bien au-delà du champ restreint où on avait pu en établir l’existence jusque-là, c’est-à-dire celui des relations visuelles inter-animales : « Il y a de l’“apparence véritable” dans un champ qui est plus vaste que le jeu mutuel (Spielfeld) des caractères distinctifs et des organes sensoriels des animaux supérieurs » [25].

Toutefois, avec cet élargissement, l’approche visuelle et optique ou inter-visuelle n’est pas non plus dépassée ; elle est conservée et intégrée, dans la mesure où elle devient un cas particulier, un découpage plus restreint à l’intérieur de ce « champ plus vaste ». Elle a perdu sa signification primordiale, mais n’est pas abandonnée pour autant ; elle acquiert seulement une signification dérivée et seconde, de la même façon que tous les rôles fonctionnels qui peuvent être attachés à cette relation visuelle : « Parmi les êtres vivants que nous connaissons, il n’y a que l’œil humain et notre esprit qui les voient [les apparences véritables]. C’est seulement secondairement, dans une organisation supérieure, que ces organes apparaissants de l’autoprésentation peuvent entrer au service des fonctions de conservation et assumer des rôles dans le jeu vital de l’individu et de l’espèce » [26].

Il y a donc une manifestation première, la pure apparence (ou pure autoprésentation) qui a lieu en l’absence de tout œil capable de la percevoir (si ce n’est l’œil humain), et donc aussi en l’absence des fonctions biologiques qui supposent cette relation visuelle. C’est seulement dans un deuxième temps, « secondairement », qu’elle devient apparence destinée à des yeux, c’est-à-dire dirigée vers un récepteur corrélatif de l’émetteur dans le champ d’une communication visuelle inter-animale, et que peuvent s’instaurer des relations telles que la séduction du partenaire sexuel, l’intimidation d’un prédateur ou le camouflage. L’apparence, qui était originairement sans autre raison que l’« autoprésentation » comme fin en soi – une notion centrale dans la réflexion portmannienne –, peut alors se mettre au service de certaines fonctions liées à l’auto-conservation, et c’est alors seulement que le jeu des processus de sélection peut se mettre en place et, éventuellement, modifier ou conserver certains aspects de l’apparence première.

Le rapport entre le champ premier de l’« apparence inadressée » et le champ second de l’« apparence adressée » est également à comprendre en un sens historique, et Portmann le situe clairement dans une perspective évolutionniste : dans l’histoire de l’évolution, il y a eu passage d’un stade « inadressé » à un stade « adressé » où, avec l’apparition d’yeux capables de voir des images, survient aussi la possibilité d’une relation d’intervisibilité. « Des yeux capables de voir des images sont une création tardive de la vie animale supérieure ; ils ont été précédés depuis longtemps par la mise en forme présentante (darstellende Gestaltung) dans le domaine lumineux ; les yeux et leurs structures visuelles trouvent déjà des organisations destinées à apparaître » [27]. « Ce monde sans images, mais avec de l’apparence vivante, a précédé génétiquement et dans l’histoire de la terre (erdgeschichtlich) les formes de vie supérieures dont la relation au monde inclut la vision de formes » [28].

Dans l’histoire de l’évolution, des yeux capables de voir des images furent certes une création ultérieure et tardive de la vie animale. Mais leur création ne fut pas « un éclair dans la nuit » et le passage soudain d’un règne de l’obscurité à un monde où existerait pour la première fois de la vision et de l’apparence. Elle fut précédée d’une « darstellende Gestaltung », d’une mise en forme présentative, d’un apparaître qui a déjà eu lieu en l’absence d’organes susceptibles de le percevoir. Lorsque des yeux surviennent, ils trouvent déjà de l’apparence ! Autrement dit, en termes plus imagés, et en filant la métaphore du théâtre chère à Portmann, au Théâtre de l’Apparaître la représentation avait déjà commencé avant même l’arrivée des premiers spectateurs capables de la voir. Et même sur la scène, les acteurs n’étaient pas encore capables de se voir mutuellement, même de se faire une idée visuelle de leur propre apparence – mais ceci est beaucoup moins sûr.

Toutefois, il faut comprendre que la dichotomie « apparence inadressée/adressée » ne se superpose pas exactement à la dichotomie anatomique « animaux non doués/doués d’organes perceptifs » ou « animaux inférieurs/supérieurs ». L’« apparence inadressée » déborde ce cadre purement ana-tomique ou morphologique (au sens restreint du terme) et désigne plutôt un champ phénoménologique qu’une catégorie bien précise d’animaux. Car il ne faudrait pas limiter la portée de l’« apparence inadressée » au cas de ces animaux qui ne peuvent pas se voir mutuellement. Par voie de conséquence, cette découverte ou cet enseignement doivent être étendus à ce qui a lieu pour tout apparaître. Croire qu’il ne s’agirait que de quelques cas extrêmes et en quelque sorte périphériques serait une interprétation par trop restrictive. Ces cas effectivement extrêmes, témoignant de ce qu’il peut y avoir de l’apparence en l’absence de tout regard spectateur, obligent à réviser l’ensemble de l’interprétation de l’apparence. L’enseignement tiré du cas des mycétozoaires ou des gastéropodes marins quasi-aveugles doit être étendu à ces cas d’apparaître et d’autoprésentation solitaire d’animaux capables de voir des images (comme l’oiseau-lyre dont le cas est commenté dans le dernier chapitre de Das Tier als soziales Wesen), ou bien aux cas où elle a lieu en présence de congénères ou d’ennemis (mettons chez le cerf ou chez le papillon).

Bien loin d’être un cas particulier et embarrassant à l’intérieur d’une apparence qu’il faudrait comprendre primairement et essentiellement comme destinée à un congénère ou un ennemi, les faits d’« apparence inadressée » relevés chez certains animaux dépourvus de sens perceptifs révèlent un champ primordial, certes antérieur chronologiquement à la constitution d’une relation visuelle (c’est « seulement secondairement » que l’apparence, qui est originairement un pur apparaître inadressé, est mise au service de certaines fonctions à l’intérieur d’une relation intervisuelle ou interperceptive quelconque), mais aussi contemporain de celle-ci et qui accompagne ou double en permanence l’apparence « adressée ». Et ceci permet de lever un malentendu : dans la mesure où Portmann situe cette différence dans une perspective historique et évolutionniste et rappelle que la création d’yeux capables de voir des images est un stade ultérieur de l’évolution, on pourrait croire que le stade adressé succéderait au stade adressé, en ce sens que l’apparence inadressée serait remplacée par l’apparence adressée, c’est-à-dire disparaîtrait pour lui faire place. Et c’est ce que Portmann semble parfois suggérer lui-même dans certains passages – mais ceci est démenti par d’autres passages et par l’esprit même de sa réflexion de maturité.

Il faut comprendre au contraire que l’apparence inadressée et l’apparence adressée sont moins deux stades successifs de l’évolution que deux champs phénoménologiques qui peuvent coexister. Non seulement en ce sens que nous avons aujourd’hui autour de nous de l’apparence inadressée chez certains animaux inférieurs et de l’apparence adressée chez les animaux supérieurs, et pas seulement non plus parce que le même animal se montre capable de l’une comme de l’autre (comme le montre l’exemple du chant de la fauvette), mais bien, plus essentiellement encore, parce qu’il peut y avoir de l’apparence inadressée au cœur même de l’apparence adressée.

Le pur apparaître qui se révèle « à l’état pur » avec le cas d’animaux dépourvus d’yeux capables de voir des images n’a jamais été « dépassé », même lorsqu’on est passé à un stade ultérieur et plus complexe de l’évolution. L’apparence inadressée et la pure phénoménalité « intransitive » demeurent le champ global dont se détachent les apparences adressées réquisitionnées à des fins fonctionnelles, et ce champ premier continue à se manifester dans l’excès ou l’excédent mêmes de l’apparaître sur tout rôle fonctionnel : « Et même dans les formes les plus élevées de la vie où la part de la perception sensible est riche et significative, la pure autoprésentation excède encore et toujours les parties de l’apparence affectées aux fonctions qui viennent d’être mentionnées » [29].

L’idée que l’apparition d’un « apparaître adressé » (et d’un « cercle fonctionnel » émetteur/récepteur) n’a pas supplanté l’apparaître inadressé et qu’il lui est contemporain peut être illustrée grâce à plusieurs travaux que Portmann a cités et commentés dans les années cinquante. Elle peut vouloir dire qu’il y a, chez un même animal, coexistence de deux comportements différents (un comportement « adressé » et social et un comportement « inadressé » et solitaire), ou bien que l’on devrait aller plus loin encore et distinguer, à l’intérieur d’un même comportement global (d’un même phénomène d’apparaître), une « part adressée » et une « part inadressée ». La première éventualité, celle de deux comportements différents, peut être illustrée par le chant de la fauvette étudié par Franz Sauer, qui a mis en évidence deux types principaux de chant, un chant « juvénile » et « automnal » ou « chant permanent », que Portmann qualifie de « chant inadressé » [30], et un « chant à motifs », à signification fonctionnelle, qui est un « chant adressé ». Il y a donc coexistence chez le même animal, à des époques différentes, du « chant adressé » et du « chant inadressé ». Mais dans la mesure où il apparaît clairement que le chant adressé et fonctionnel résulte du découpage de certains traits du chant inadressé, dont il représente en fait une version appauvrie et réduite à quelques stéréotypes, cette coexistence ne peut pas être comprise comme un cloisonnement strict : le chant permanent et inadressé « enveloppe » le chant adressé qui se rapporte déjà de la seconde éventualité. Et quant à la seconde éventualité, elle peut être illustrée par les travaux de Dieter Magnus sur les ailes de papillon : il a démontré expérimentalement que seule une mince part de la forme, avec l’ensemble de ses motifs et couleurs, correspondait à un rôle fonctionnel démontrable (à l’intérieur d’une relation visuelle émetteur/récepteur), et par conséquent, tout l’excédent morphologique relèverait précisément d’une « part inadressée » située au cœur même de l’apparence adressée.

Il s’agit de deux champs que l’on pourrait appeler aussi « champ phénoménal » et « champ fonctionnel » et dont le premier excède et « enveloppe » tout à la fois le second : il l’excède dans la mesure où, comme on vient de le voir, seule une mince part de la forme effective, et de la réalité phénoménale, correspond à un rôle fonctionnel démontrable. Et il l’enveloppe dans la mesure où le champ fonctionnel présuppose toujours déjà le champ phénoménal, puise dans le fonds morphologique que constitue celui-ci certains éléments formels susceptibles d’être « mis à son service », et apparaît comme un découpage ou une portion restreinte de ce champ phénoménal plus vaste et plus englobant [31].

Jacques Dewitte,
Philosophe, écrivain.

Article publié dans la revue Prétentaine n°14-15, Le vivant, décembre 2001.

 


[1] Adolf Portmann, Biologische Fragmente zu einerLehre vom Menschen, Bâle, Benno Schwabe, 1944. Dans un article de Portmann paru en français (« Préface à une anthropologie » in Diogène, n°40, Paris, Gallimard, octobre-décembre 1962, pp. 3-28), on peut trouver un bon résumé de ses idées principales.

[2] Adolf Portmann, Die Tiergestalt, Bâle, Reinhardt, 1948 (deuxième édition augmentée en 1960) : La Forme animale, Paris, Payot, 1961. Il existe une traduction anglaise de la première édition : Animal Forms and Patterns. A Study of the Appearance of Animais, Londres, Faber and Faber, 1952. Signalons aussi l’existence de plusieurs autres traductions anglaises de livres de Portmann : Animal Camouflage, Ann Arbor, University of Michigan Press, 1959 ; New Paths in Biology, New York, Harper and Row, 1964.

[3] Adolf Portmann, Das Tier als soziales Wesen, Zurich, Rhein-Verlag, 1953 (réédité en 1978 à Francfort, Suhrkamp Taschenbuch 444). Il existe une traduction anglaise de cet ouvrage : Animals as Social Beings, Londres, Hutchinson, 1961.

[4] Maurice Merleau-Ponty, La Nature. Notes. Cours du Collège de France, Paris, Seuil, 1995. Sur la lecture de Portmann par Merleau-Ponty, voir mon article « L’interanimalité comme intercorporéité et intervisibilité : Merleau-Ponty lecteur de Portmann » in Annales doctorales, n°1 (« Corps et individuation », sous la direction de Jean Gayon et Pierre-François Moreau), Dijon, Éditions Universitaires de Dijon, 1998.

[5] Hannah Arendt, The Life of the Mind. Volume one : Thinking, New York, Harcourt Brace Jovanovich, 1978 (La Vie de l’esprit. Volume I : La Pensée, Paris, PUF, 1981. Sur Portmann, voir surtout pp. 33-45).

[6] Voir surtout l’article « Die Entwicklung der Lautäusserungen vom Ei ab schalldicht gehaltenen Dorngrasmücken » paru en 1954 in Zeitschrift für Tierpsychologie, où Sauer décrit les expériences en situation dite « à la Kaspar Hauser », et que Portmann a commentées à maintes reprises.

[7] Comme le dit l’auteur de l’article de l’« Encyclopédie de la Pléiade » sur ces animalcules.

[8] Adolf Portmann, Neue Wege der Biologie, Munich, Piper, 1960, p. 183.

[9] Adolf Portmann, « Selbstdarstellung als Motiv der lebendigen Formbildung » in Geist und Werk. Aus der Werkstatt unserer Autoren, Zurich, Rhein-Verlag, 1958, p. 172. Ce texte a été traduit en français par mes soins dans Études phénoménologiques, n°23/24, Bruxelles, Ousia, 1996, sous le titre « L’autoprésentation, motif de l’élaboration des formes vivantes »).

[10] Dans Konrad Lorenz, DerAbbau des Menschlichen, Munich, Pipet, 1983, pp. 129-130.

[11] Adolf Portmann, Die Tiergestalt, op. cit., p. 253 (deuxième édition 1960).

[12] Adolf Portmann, « Transparente und opake Gestaltung » in Rencontre. Encounter. Begegnung. Contributions à une psychologie dédiées au professeur Frédéric Jacobus Johannes Buytendijk, Utrecht/Anvers, Spectrum, 1957, p. 369.

[13] Ce passage se trouve à la fois dans l’article de 1958 « Selbstdarstellung als Motiv der lebendigen Formbildung » in Geist und Werk, op. cit., p. 170 et dans la deuxième édition de Die Tiergestalt, op. cit., p. 254.

[14] Ibid.

[15] Jean-Paul Sartre, L’Être et le Néant. Essai d’ontologie phénoménologique, Paris, Gallimard, 1998, p. 12.

[16] Adolf Portmann, « Unterwegs zu einem neuen Bild vom Organismus » in Die Welt in neuer Sicht, Sechs Vortrage, Munich, Barth-Verlag, 1957, p. 42.

[17] Ibid., p. 43.

[18] Henri Raynal, Le Pays sur le chevalet, Lagrasse, Verdier, 1992, p. 53.

[19] Adolf Portmann, Neue Wege der Biologie, op. cit., p. 221.

[20] Ibid., pp. 221-222.

[21] Ibid., p. 221.

[22] Voir mon article « Le pouvoir du langage et la liberté de l’esprit. Réflexions sur l’utopie linguistique de George Orwell » in Les Temps modernes, n°538, mai 1991, pp. 43-44.

[23] Le passage correspondant se trouve dans la traduction française d’Amélie Audiberti : George Orwell, 1984, Paris, Gallimard, 1991, p. 374 (je l’ai entièrement remaniée).

[24] Je paraphrase librement certains développements de Portmann contenus dans le chapitre de conclusion de Die Tiergestalt, op. cit.

[25] Adolf Portmann, « Selbstdarstellung als Motiv der lebendigen Formbildung » in Geist und Werk. Aus der Werkstatt unserer Autoren, op. cit., pp. 162-163 (je souligne).

[26] Adolf Portmann, Aufbruch der Lebensforschung, Zurich, Rhein-Verlag, 1965, p. 48 (il s’agit de la conférence Eranos de 1956).

[27] Ibid.

[28] Adolf Portmann, « Die Erscheinung der lebendigen Organismen im Lichtfelde » in Wesen und Wirklichkeit des Menschen. Festschriftfur Helmuth Plessner, Gottingen, Vandenhoeck et Ruprecht, 1957, p. 39.

[29] Ibid., p. 41.

[30] Dans la conférence Eranos de 1966, où il commente les travaux de Sauer.

[31] Sur cette notion de « relation d’enveloppement », illustrée grâce aux travaux de Franz Sauer, voir mon article « La donation première de l’apparence. De l’anti-utilitarisme dans le monde animal selon Adolf Portmann » in La Revue du MAUSS, n°1 (« Ce que donner veut dire »), Paris, La Découverte, 1993, pp. 26-27.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s