Nicolas Eyguesier, Faire de l’édition une pratique militante, 2021

Quand on finit par tomber, après plusieurs requêtes, sur le site internet des Éditions La Lenteur, c’est un pied de nez digne d’une « erreur 404 » qui s’affiche : « La Lenteur n’a pas de site internet ni de catalogue en ligne. Pour nous contacter, vous pouvez nous écrire à l’adresse suivante… » Se dressant contre l’informatisation, la surproduction et l’accélération qui ont fait du livre un produit de masse condamné à l’obsolescence, ses fondateurs ont fait le choix de publier « à leur rythme ». Rencontre avec Nicolas Eyguesier, cofondateur de cette discrète maison d’édition.

 

Socialter : Dans quel contexte les éditions La Lenteur sont-elles nées ?

Nicolas Eyguesier : La Lenteur a été créée en 2006 dans la foulée des mouvements étudiants contre le projet de loi Contrat première embauche (CPE). Notre histoire est intimement liée au militantisme, à la rédaction de tracts, de brochures, de publications. Nous faisions tous partie du Groupe Oblomoff, formé en 2004 par opposition au mouvement « Sauvons la recherche », qui présentait alors la recherche scientifique selon une image que nous jugions mensongère, décrite comme pure et désintéressée face aux attaques de la privatisation. Pour nous – c’était un des enseignements du combat contre les OGM – il y avait quelque chose à regarder à l’intérieur même du fonctionnement de la technoscience, qu’elle soit publique ou privée. C’est pour se doter de moyens supplémentaires, plus conséquents, afin de mieux diffuser nos idées, qu’avec Matthieu Amiech nous avons lancé les éditions La Lenteur.

Socialter :Un nom qui sonne d’ailleurs comme un manifeste

Nicolas Eyguesier : Et sur lequel nous sommes tout de suite tombés d’accord ! Il convoque quelque chose d’assez positif, quoiqu’un peu énigmatique. Ça nous a plu. La feuille de route qu’on s’est alors donnée était de critiquer la société industrielle et capitaliste, pas seulement sur les questions d’inégalités ou de pauvreté, mais aussi sur la texture de la vie quotidienne. En d’autres termes, ajouter une dimension de critique culturelle ou civilisationnelle à la critique sociale. Ceci étant dit, et pour revenir sur le nom des éditions, le constat est que la cité capitaliste impose le productivisme. Et la productivité, c’est quoi ? C’est le nombre d’unités produites par unité de temps. Si bien que le premier front d’expansion du capitalisme, c’est l’accélération, du travail, de la consommation, de l’information, des transports, etc. L’écrivain américain Lewis Mumford – dont nous venons de republier un texte de 1963, Technique autoritaire et technique démocratique –, affirmait dans Le Mythe de la machine que la première des machines capitalistes, ce n’est pas la machine à vapeur, mais l’horloge. S’attaquer au despotisme de la vitesse est assez logique, finalement…

Socialter : Quitte à ralentir volontairement votre propre rythme de publication ?

Nicolas Eyguesier : Je vais peut-être t’étonner, mais c’est plutôt la temporalité éditoriale qui nous impose son rythme que l’inverse. On a beaucoup tâtonné, ce qui nous a permis, année après année, d’apprendre le métier d’éditeur, et on s’est lancés dans des projets éditoriaux sans trop prendre en compte la rentabilité et le travail que ça demandait. Avec néanmoins cette pratique comme fil directeur : quand on rencontrait une difficulté, on essayait de se donner du temps. On ne s’est jamais précipités. Résultat de tout ça : des retards dans nos publications – et l’agacement de notre diffuseur ! Bref, on est une maison qui a été d’emblée déconnectée d’un certain nombre d’exigences qui président au secteur de l’édition.

Socialter : Combien de livres publiez-vous par an ?

Nicolas Eyguesier : Dans les premières années, on a publié un livre par an en moyenne. L’équipe s’est progressivement étoffée, et on est aujourd’hui à 4 ou 5 bouquins annuels, plus un numéro de revue, L’Inventaire. Mais les rythmes peuvent changer ! L’année dernière, par exemple, on n’a publié que deux livres…

Socialter : Vous aimeriez en faire plus ?

Nicolas Eyguesier : On ne pourrait pas ! On est déjà au maximum, et personne dans la maison ne s’y dédie à plein temps.

Vous republiez souvent d’anciens textes, de nouvelles traductions… Est-ce à dire que, contrairement à certaines maisons d’édition qui recherchent la nouveauté à tout-va, quitte d’ailleurs à publier du prêt-a-penser rapidement périssable, vous voulez au contraire affirmer qu’il faut plutôt faire (re) découvrir des auteurs mal traduits, des pensées inconnues ?

C’est, par exemple, le choix que l’on fait lorsqu’on décide de republier Sortie de secours du socialiste italien Ignazio Silone (1900-1978). Sa critique du stalinisme nous paraît fondamentale aujourd’hui. Le stalinisme a accouché d’une bureaucratie baroque dont nos sociétés ne sont pas si éloignées que ça. Nous ne vivons pas dans des sociétés libérales, mais dans des sociétés bureaucratiques, avec cette différence, que la bureaucratie s’est informatisée. Si on veut comprendre tout ça, il faut nécessairement remonter à ses fondements. Mais nous publions aussi des interventions qui traitent de thèmes d’actualité, comme Contre l’alternumérisme qui appelle à « désinformatiser » le monde plutôt qu’à rendre le numérique plus « humain » ou « écologique ».

Socialter : J’imagine d’ailleurs que le livre numérique est, selon vous, une aberration

Nicolas Eyguesier : En 2012, Il y a eu ce manifeste des 451 qui s’alarmait, entre autres, de la volonté du patron d’Amazon, Jeff Bezos, d’investir massivement dans la numérisation éditoriale, afin de faire en sorte que « les seules personnes nécessaires dans l’édition [soient] maintenant le lecteur et l’écrivain ». La crainte à l’époque était que le livre numérique supplante le livre papier. Ce n’est pas ce qui s’est passé, même si les pratiques de lecture diminuent fortement, en proportion inverse du temps passé devant les écrans. Mais on va continuer à produire des livres, et à ne pas s’avouer vaincus.

Socialter : Sans code-barre ?

Nicolas Eyguesier :On nous parle souvent du fait que nos livres n’ont pas de code-barre… Mais en vérité, on n’est pas à la recherche d’une quelconque pureté. On a toujours voulu faire de la pratique d’édition une pratique militante, ce qui nous incite à nous poser en permanence des questions. Qu’est-ce qu’on fait ? Qu’est-ce qu’on ne fait pas ? Peut-on se passer d’Amazon ? Oui, donc on le fait. On peut être imprimé en France plutôt qu’en Bulgarie ? Oui, donc on le fait. On peut se passer du code-barre ? Oui, donc on l’a fait. Mais récemment, on nous a signalé que ça embêtait plus les libraires qu’autre chose, qu’ils étaient obligés de rentrer l’ISBN (numéro international d’identification d’un livre) dans leur système informatique. Donc finalement, il n’est pas impossible qu’on revienne là-dessus…

Propos recueillis par Clément Quintard

 

Interview publiée dans Socialter
hors-série n°10 “Libérer le temps”, juin 2021.

 


 

Nous ne vendrons plus nos livres sur Amazon

Nous ne vendrons plus nos livres sur Amazon. Son monde est à l’opposé de celui que nous défendons. Nous ne voulons pas voir les villes se vider pour devenir des cités-dortoirs hyperconnectées. Amazon est le fer de lance du saccage des rapports humains et de l’artificialisation de la vie. Nous devons, sans attendre, boycotter et saboter son monopole.

Nous ne vendrons plus nos livres sur Amazon. Les conditions de travail dans ses entrepôts et en dehors (bas salaires, précarité, cadences exténuantes, pauses réduites, management électronique, chasse aux syndicalistes), son impact écologique (destruction des invendus, bétonisation, utilisation massive d’énergie pour les frets aériens et routiers), l’enrichissement démesuré de son patron et de ses actionnaires sont autant de marques du cynisme du modèle économique et social défendu par cette multinationale.

Nous ne vendrons plus nos livres sur Amazon. Les librairies sont des lieux de rencontre, d’échange critique, de débat, de proximité. Un livre doit pouvoir être défendu auprès de ses lecteurs·rices par un·e libraire, un·e éditeur·rice, un·e auteur·rice et ne pas être invisibilisé par les « meilleures ventes du moment ». Nous ne voulons pas remplacer les conseils d’un·e libraire par ceux d’un algorithme, ni collaborer à un système qui met en danger la chaîne du livre par une concurrence féroce et déloyale.

Nous ne vendrons plus nos livres sur Amazon. Diffuser de la pensée critique ne peut se faire par ce type de plateforme. Si nous lisons, publions et défendons des textes, c’est pour affûter nos imaginaires et donner corps à nos refus comme à nos convictions. Nous ne sacrifierons pas notre idée du livre pour un compromis financier. Nous ne nous laisserons pas imposer un futur uniforme et impersonnel.

Nous ne vendrons plus nos livres sur Amazon. Avatar d’un système global, Amazon représente un monde dont nous ne voulons pas et avec lequel il est grand temps de rompre.

Nous ne vendrons plus nos livres sur Amazon et appelons l’ensemble des maisons d’édition et acteurs·rices de la chaîne du livre à nous rejoindre dans cet engagement.

Novembre 2020.

 

Signataires :

Hobo Diffusion, Éditions Divergences, Éditions la Tempête, Nada éditions, Éditions du commun, L’oeil d’or, Les Éditions sociales, La Dispute, Éditions Grevis, Éditions Ixe, La Lenteur, Le Monde à l’envers, Panthère première, Tendance Négative, Audimat, Éditions des Mondes à faire, Éditions du bout de la ville, Huber éditions, Archives de la zone mondiale, Smolny, Otium, Ici-bas, Éditions Pontcerq, Faces cachées éditions, Serendip livres, Paon Diffusion, Les Éditions libertaires, Gruppen, Black star (s)éditions, Le Chien rouge, Rue des Cascades, ÉditionsDépaysage, Éditions Goater, HumuS, Homo Habilis, Tahin Party, L’atinoir, Éditions Adespote, Éditions Blast, Asinamali, Éditions Daronnes, Les Éditions de la Roue, Éditions Noir et Rouge, Les Nuits rouges, Jef Klak, Premiers matins de novembre, Les Éditions de l’Éclisse, Même pas mal.

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