Boris Souvarine, Staline: pourquoi et comment, 1978

Certains intellectuels revendiquent un « léninisme écologique » – Frédéric Lordon et Andréas Malm, par exemple – « sans rien oublier des abominations qui sont venues avec » la dictature des Bolchéviques, mais sans nous dire comment ils comptent s’y prendre pour éviter de les reproduire. Il ne nous semble donc pas inutile de rappeler comment Staline a établit son pouvoir.

 

Il y a déjà bon nombre d’ouvrages sur Staline et son régime, plusieurs n’étant pas sans de réels mérites, mais aucun ne répond explicitement à la question que se pose tout lecteur attentif : pourquoi et comment Staline a-t-il pu s’imposer comme seul maître de l’Empire pseudo-soviétique, envers et contre les autres dirigeants du Parti unique et de l’État prétendu prolétarien, lesquels dirigeants le surclassaient à tous égards, de l’avis unanime ? Car à la mort de Lénine en 1924, presque personne ne connaissait même le nom de Staline, sauf dans les hautes sphères du Parti entre révolutionnaires professionnels. Dans le document connu sous le nom de « testament », Lénine désigne cinq de ses plus proches compagnons comme appelés à lui succéder : Trotski, Zinoviev, Kamenev, Boukharine et Piatakov. Cinq ans après, Staline les avait tous évincés de la direction des affaires. En attendant de les exterminer. Pourquoi et comment ?

Dans ce fameux « testament » dont les communistes ont nié l’existence pendant plus de trente ans et qu’ils ont dénoncé comme un faux quand Max Eastman et le présent historiographe l’ont publié en 1927, mais dont Khrouchtchev a enfin reconnu l’authenticité dans son rapport secret de 1956, Lénine dit, s’exprimant avec grande circonspection, que Staline :

« En devenant Secrétaire général, a concentré dans ses mains un pouvoir immense, et je ne suis pas convaincu qu’il puisse toujours en user avec suffisamment de prudence. »

Il ne dit pas que Staline est « devenu » Secrétaire général avec la bénédiction de Lénine, ni en quoi consistait ce « pouvoir immense », comment s’exerçait ce pouvoir, pourquoi rien ni personne ne pouvait le limiter, encore moins s’y opposer.

Depuis quand le secrétaire d’un parti détient-il un tel pouvoir immense ? Il a été désigné pour exécuter les décisions de l’organe dirigeant, assurer la réception et l’expédition du courrier, classer la documentation, envoyer des circulaires, veiller au travail du personnel subalterne, etc. Successivement, Hélène Stassova, puis Sverdlov, puis Krestinski, puis le trio Krestinski, Préobrajenski et Sérébriakov, puis le trio Molotov, Iaroslavski et Mikhaïlov avaient assumé modestement les fonctions du Secrétariat sans empiéter sur l’autorité du Comité central. Tout va changer, au cours d’un processus qui prendra plusieurs années avec Staline comme Secrétaire général, ayant Molotov et Kouïbychev pour acolytes. La remarque de Lénine est donc très obscure, sauf à l’époque pour les initiés des cadres supérieurs du Parti et de l’État, lesquels se confondent.

Trotski, pour sa part, est un peu plus explicite, car il s’adresse à un large public qu’il voudrait informer, mais il n’explique pas non plus le « pouvoir immense », et irrésistible, du Secrétaire général. Il n’en décrit pas le mécanisme, ne renseigne pas sur le modus operandi de cette autorité contre laquelle toutes les objections, toutes les résistances, toutes les oppositions se sont avérées impuissantes et vaincues d’avance. Dans son livre sur Staline, il dit que la mainmise de celui-ci sur la « machine politique » (en russe, emprunté à l’allemand, apparat ; en français, l’appareil) en moins de deux années, « était devenue formidable ». Ce thème du pouvoir de « l’appareil » revient maintes fois dans les écrits de Trotski en exil. Mais pourquoi et comment l’appareil, en principe instrument du Parti, a-t-il en pratique transformé le Parti en son instrument ? That is the question.

Trotski a toujours laissé dans l’ombre ce qu’il s’agit précisément de mettre en lumière. Depuis son conflit déclaré avec la « troïka » dirigeante qui se posait en détentrice exclusive de la pensée de Lénine (1923), il n’a cessé de critiquer, puis de dénoncer et d’accuser la bureaucratie communiste, le fonctionnarisme, bref l’appareil. Or, le Parti s’étant identifié à l’État, tous ses membres ou presque étaient devenus fonctionnaires, donc bureaucrates, donc pièces de l’appareil. Par conséquent, la division principale du Parti en majorité et opposition divisait la bureaucratie, l’appareil. Toutes les tendances et fractions se composaient de fonctionnaires dans un système politique et économique très compliqué dont une description minutieuse prendrait la taille d’une thèse de doctorat. Il suffira ici d’une esquisse schématique, pour en venir aux « pourquoi et comment » de Staline.

Le hachoir a chair humaine

Dans un ouvrage publié en 1935, l’auteur [1] ayant exposé les conditions dans lesquelles Zinoviev et Kamenev, en 1922, ont placé Staline au secrétariat du Parti, avec le consentement de Lénine, écrit ce qui suit :

« Staline avait commencé, au secrétariat du Parti, un travail invisible et sans précédent : un à un, il plaçait, déplaçait et remplaçait les fonctionnaires de l’appareil, selon des considérations mystérieuses dont il était seul dépositaire. »

Et ensuite :

« En règle générale, la discipline suffisait à motiver les nominations et les mutations. »

Dans les pages qui suivent, l’auteur décrit et commente l’ascension de Staline au pouvoir absolu et ses procédés pour venir à bout de toute résistance. Mais, à cette date, début des années 1930, et faute de recul suffisant, le secret de l’omnipotence stalinienne n’est pas encore mis en lumière avec la précision désirable, disons même : dans sa réalité vivante et prosaïque, dans sa vulgarité stupéfiante.

Il y a donc lieu de concrétiser ce que l’ouvrage susmentionné exprimait en ces termes :

« Dans un pays si vaste, aux communications si rares, à la vie provinciale si morne, la disgrâce ou l’avancement tiennent à quelques kilomètres. Le transfert d’une institution à une autre peut comporter aussi des avantages d’ordre moral ou matériel. Enfin, à tel ou tel degré de la hiérarchie, la fonction implique plus ou moins de satisfactions présentes ou de promesses d’avenir. »

A ces généralités reflétant un état des choses alors relativement supportable, mais qui allait très vite empirer, il faut ajouter des points sur les i pour rendre compte des conditions cruelles que Staline put mettre à profit pour mater les désobéissances, voire les simples réticences dans la « discipline du Parti ».

Après la mort de Lénine, le Parti s’incarnera, en peu d’années, dans son Secrétaire général, par la faute de ceux qui, comme Trotski, Zinoviev, Kamenev, Boukharine et autres, auront bientôt à s’en plaindre. Tous les dirigeants que Staline décidera de supprimer  furent les artisans du « système » dont ils dénonceront la nocivité fatale trop tard, le dit système comportant l’ultima ratio que Khrouchtchev désignera comme le « hachoir à viande », hachoir à chair humaine [2].

C’est s’interdire de rien comprendre au monde soviétique, à son histoire et à ses institutions, que de recourir à des notions immuables, figées dès l’origine et une fois pour toutes. En fait, les hommes et les choses du communisme oriental ont évolué avec une rapidité déconcertante après le coup d’Octobre, sous la pression des circonstances, pour s’imposer à l’ensemble d’une population de plus en plus hostile au régime dit « soviétique ».

Le parti qui s’empare du pouvoir en 1917 est encore un parti social-démocrate : il changera de nom, et pas seulement de nom, quelques mois plus tard. Lénine au pouvoir n’est pas le même qu’avant d’exercer le pouvoir. Naguère apologiste de la démocratie, les textes sont là, il va réprouver ses compagnons qui, en bons socialistes, ont aboli la peine de mort (novembre 1917). Obsédé par ses réminiscences historiques, Jacobinisme et Commune de Paris, il préconisera la terreur. Lui et ses proches ont réclamé à grands cris la convocation de l’Assemblée Constituante ; ils la supprimeront d’un trait de plume, et manu militari, etc. Staline aussi a bien changé en quelques années d’exercice du pouvoir.

Tout cela est exposé en six cent pages dans le livre déjà mentionné. Il s’agit à présent de combler une lacune, de mettre en évidence l’instrument qui a permis à Staline de s’identifier au Parti, détenteur définitif de la vérité historique, selon Lénine, et, selon ses disciples, encore et toujours guide infaillible de l’humanité en marche vers l’âge d’or après la révolution universelle.

Lénine justifie le pouvoir de Staline

Au préalable, il importe de rappeler que Staline était à la fois membre du Comité central du Parti, de son Politbureau, de son Orgbureau (bureau d’organisation), et Commissaire du Peuple aux Nationalités, Commissaire du Peuple à l’Inspection ouvrière et paysanne, quand il est « devenu » (Lénine dixit) secrétaire général du Parti. Ce cumul abusif de fonctions suscitait de fortes critiques dans l’élite communiste et, au XIe Congrès du Parti, en 1922, Préobrajenski se fit leur interprète en disant :

« Est-il concevable qu’un individu soit en mesure de répondre du travail de deux commissariats et, en outre, du Politbureau, de l’Orgbureau et d’une dizaine de commissions du Comité central ? »

Lénine en personne donna la réplique à Préobrajenski, justifiant ainsi le « pouvoir immense » dévolu à Staline par suite du « manque d’hommes ». Sans doute avait-il oublié l’année suivante cet échange d’arguments, quand il dicta le « testament » si longtemps tenu sous le boisseau.

Comme si le cumul en question ne suffisait pas, Staline fut de plus investi de sa mission la plus « responsable », selon la terminologie du temps et du lieu, celle de représentant du Politbureau au « Collège » de la Guépéou, c’est-à-dire de l’instance suprême en matière de condamnations à mort. Sans le moindre scrupule, c’est lui qui accordait la sanction du Parti aux mesures de répression les plus extrêmes, voire injustes, dans lesquelles Lénine et Trotski voyaient une regrettable nécessité tout en préférant ne pas s’en occuper de trop près.

Les intellectuels du Politbureau étaient capables de théoriser la terreur ; mais il leur fallait un homme à poigne, insensible, pour la mettre en œuvre. En Staline, ils trouvèrent le politicien apte aux besognes auxquelles ils répugnaient, en équipe avec Dzerjinski, technicien de la police et de la saignée. Mais cela ne rend pas compte encore du secret qui a transformé le parti « de Lénine et Trotski », comme on disait en son temps, en parti de Staline.

Ce secret gît dans une des commissions du Comité central auxquelles Préobrajenski faisait allusion dans ses remarques. Il s’agit d’une commission, ou section, qui n’est nullement passée inaperçue, puisque plusieurs auteurs très compétents la mentionnent, mais dont il reste à expliciter concrètement la fonction et à souligner le rôle déterminant dans la lutte intestine. Elle fut, aux mains de Staline, un rouage majeur de « l’appareil » qui enserrait le Parti avec l’État confondus et disposait du sort de chaque individu, de chaque famille, de chaque destin. Non pas dès le début du nouveau régime, mais au cours des années consécutives à la guerre civile, et avec une rigueur accrue pendant la maladie de Lénine, puis surtout après sa mort. Il ne suffit pas de la faire figurer dans une description de l’appareil du Secrétariat ; il importe de la montrer à l’œuvre, au service du Secrétaire général, avec ce qui s’ensuit de conséquences morales et humaines, ainsi que de résultats politiques.

Complices et victimes de Staline

Dans son important ouvrage : How Russia is ruled (Cambridge, Mass., 1953), qui n’a paru en français qu’en 1957, le professeur Merle Fainsod consacre avec raison plusieurs passages à l’un des organes du Secrétariat, passé inaperçu jusqu’alors :

« En 1920, on créa une section spéciale du Secrétariat, l’Outchraspred (section de Comptabilité et d’Affectation), pour diriger les mobilisations, transferts et affectations des membres du Parti. [Plus tard,] l’Outchraspred se consacra d’abord à pourvoir les postes du Parti. Les nominations aux positions supérieures étaient de la compétence de l’Orgbureau […]. L’Outchraspred étendit bientôt son autorité jusqu’à l’échelon des goubernias, ou provinces. Au début de 1923, il atteignit l’ouïezd, ou arrondissement. Le rapport de l’Outchraspred au XIIe Congrès, en 1923, indiqua que plus de dix mille affectations avaient été faites l’année précédente. Dans son rapport au Congrès, n’essaya pas de dissimuler l’étendue des opérations de l’Outchraspred. Il révéla même que sa compétence s’étendait au domaine de l’État. »

Plusieurs pages de Merle Fainsod seraient à citer. Ici, il faut nécessairement se borner. L’Orgraspred, successeur de l’Outchraspred :

« fut également un puissant instrument de domination sur les organisations locales du Parti. Lazare Kaganovitch, chef de cette section en 1922 et 1923, était un des plus fidèles disciples de Staline. »

Un chapitre sur le Secrétariat explique :

« La section-clef était l’Orgraspred, section d’organisation et d’affectation, créée en 1924 par la fusion de l’Outchraspred avec l’ancienne section d’Organisation-Instruction. L’Orgraspred était le bureau des cadres de la machine stalinienne […]. Entre les XIVe et XVe Congrès, l’Orgraspred s’occupa de l’affectation de 8 761 militants… Au XVIe Congrès, en 1930, Kaganovitch annonça que l’Orgraspred avait affecté environ 11 000 militants depuis deux ans ».

Mais la description de la monstrueuse « machine » du Parti, de l’appareil central, tient environ vingt-cinq pages dans Fainsod [3].

Le professeur Léonard Schapiro, dans son livre désormais classique The Communist Party of the Soviet Union (Londres, 1960), s’exprime plus brièvement, avec une conclusion catégorique :

« En 1924, fusion de la section d’affectation (Outchraspred) et de la section d’Organisation et d’Affectation (Orgraspred)… Celle-ci devint aussitôt la section-clef du Secrétariat, concentra entre ses mains l’entière direction des organes subalternes du Parti et la fonction capitale de procéder aux nominations. Son histoire est celle du succès de Staline à dominer le Parti. »

La dernière phrase est particulièrement à retenir, mais il faudra l’illustrer.

Abdurakhman Avtorkhanov (Stalin and the Soviet Communist Party, A study in the technology of power, New York, 1959) mentionne Kaganovitch à la tête de l’Organisation and Instruction Department, plus tard de la section d’Organisation and Allocation, sans plus (les sigles Outchraspred et Orgraspred ne se prêtent pas à de strictes traductions). Le professeur Robert C. Tucker signale brièvement l’Outchraspred, traduit par Records and Assignments, sans lui accorder d’importance majeure (Stalin, As Revolutionary, New York, 1973). Adam Ulam et d’autres biographes passent les deux raspred sous silence.

Dans un topo écrit en 1956, sous le titre Les complices de Staline, et qui sera publié dans la revue Est et Ouest n°171 d’avril 1957, l’auteur du présent exposé posait la question :

« Comment un seul homme absolument dénué de prestige d’aucune sorte à la mort de Lénine a-t-il pu s’approprier le pouvoir exorbitant de vie ou de mort sur une population de quelque deux cent millions d’âmes et singulièrement sur ses plus proches collègues en politique, ses supérieurs sur le plan intellectuel, outre le pouvoir de les avilir par la torture et de déshonorer les victimes ? ».

Réponse à cette question : « Staline ne s’est pas hissé tout seul sur le pavois : il a eu des complices ». Parmi ces derniers :

« Par ordre d’importance, c’est Lazare Kaganovitch qui sera le principal adjoint et complice de Staline, à partir de 1922, et l’artisan majeur de son extraordinaire fortune politique. On peut le considérer comme un prototype dans le stalinisme et, à ce titre, il mérite une attention exceptionnelle. »

Suit un résumé de la carrière du personnage. Puis, en 1922, Kaganovitch :

« est choisi comme chef de la “section d’Organisation et d’Instruction” du Comité central, qui succède à l’Outchraspred (section d’Enregistrement et de Répartition) et deviendra l’Orgraspred, section d’Organisation et de Répartition. »

En cette qualité invisible aux profanes, que connaissent les initiés seulement dans l’État soviétique et dont personne au dehors ne soupçonne l’existence, encore moins l’importance, il sera l’instrument décisif de la “volonté de puissance” de Staline.

« En effet, ladite section du Comité central dispose du sort de tous les fonctionnaires du Parti, elle les place, les déplace et les remplace selon des considérations que la discipline ne permet pas de mettre en question. La position de chacun dans la hiérarchie en dépend, et aussi la proximité ou l’éloignement par rapport à la capitale ou aux grands centres urbains. Ainsi, Staline, secondé par Molotov, servi par Kaganovitch, peut, par mutations, rétrogradations et promotions, mettre hors d’état de lui nuire des hommes d’élite qui le gênent et favoriser des médiocrités dociles, aveuglément prêtes à le suivre. Il compose ainsi à son gré les comités dirigeants locaux et régionaux, puis les conférences et congrès du Parti qui évincent successivement Trotski et ses partisans, Zinoviev et Kamenev et leurs partisans, Boukharine et Rykov, et leurs partisans pour les livrer à l’arbitraire de la Guépéou implacable. » Etc.

Ainsi, Staline, fort de ses fonctions multiples et au moyen apparemment légal de l’Outchraspred, puis de l’Orgraspred, disposait des conditions d’existence de chaque communiste et de sa famille. Dans Terrorisme et Communisme (Paris, 1920), Trotski, justifiant la militarisation du travail, avait écrit :

« Il ne peut y avoir chez nous d’autre moyen pour aller au socialisme qu’une direction autoritaire des forces et des ressources économiques du pays, qu’une répartition centralisée de la classe ouvrière conformément au plan général. L’État ouvrier se considère en droit d’envoyer le travailleur là où son travail est nécessaire. »

A plus forte raison, le Parti s’arrogeait-il le pouvoir d’assigner à ses membres, assujettis à une soumission supplémentaire, le lieu, la nature et les conditions de leur vie… et de leur mort. Et, s’il est vrai, selon le mot connu, que « n’importe quel imbécile peut gouverner avec l’état de siège », d’autant plus aisément Staline, complètement dénué de scrupules, a-t-il pu imposer le culte idolâtre de sa sinistre personne, avec les prérogatives monstrueuses que lui conférait le Parti-État de Lénine.

Vers le pouvoir « immense »

Dès 1920, donc sous Lénine, des militants lucides et courageux avaient protesté contre les procédés autoritaires consistant à pratiquer « l’exil par voie administrative » pour se débarrasser des indociles. Au IXe Congrès du Parti (1920), P. Iouréniev déclarait : « L’un est envoyé a Christiania, l’autre dans l’Oural, le troisième en Sibérie ». Et I. Iakovlev témoignait : « L’Ukraine est devenue un lieu d’exil. On y déporte les camarades indésirables pour une raison quelconque à Moscou… » (op. cit., pp. 251-252).

En 1921, Riazanov et Tomski ayant fait adopter au Congrès des Syndicats une motion non-conformiste, ils furent aussitôt destitués, Tomski expédié au Turkestan, Riazanov envoyé en mission à l’étranger (op. cit., p. 278). La liste serait longue des personnalités ainsi mises à l’écart au cours des années 1920. Encore était-il alors tenu compte de la qualité des hommes, des services rendus, des capacités à utiliser. Mais dans la guerre au couteau engagée par Staline contre tous les gêneurs, après la mort de Lénine et surtout après le dixième anniversaire d’Octobre, il n’était plus question de ménagements envers les communistes les plus respectables. L’Outchraspred, puis l’Orgraspred, aux ordres de Staline, opéraient sur une grande échelle avec de moins en moins d’égards, de plus en plus de rigueurs.

En peu d’années, ce fut la fin des exils dorés : ambassades, missions diverses à l’étranger. On ne pouvait plus parler de l’Ukraine comme « lieu d’exil », ni même de l’Oural. La perspective de mutation en Sibérie, fût-elle statutaire, donnait à réfléchir aux opposants les plus sincères, mais peu enclins au sacrifice inutile. Car il y a Sibérie et Sibérie, des lieux habitables et des régions déshéritées, où le séjour, pour des Européens civilisée, équivaut à la mort lente.

Outch-ras-predOrg-ras-pred… Les trois syllabes se chargeaient d’une force de dissuasion et de persuasion que nul argument de gauche ou de droite ne pouvait compenser, du moins pour la majorité des cadres moyens, lesquels ne comprenaient d’ailleurs pas pourquoi leurs leaders traditionnels devenaient indignes d’assumer les précédentes responsabilités, se trouvaient soudain rétrogradés, remplacés, enfin honnis, punis, et au besoin livrés au bras séculier. L’exclusion du Parti, au terme d’une persécution apparemment statutaire, équivalait à l’inclusion dans le domaine de la Guépéou. C’est-à-dire d’un arbitraire sans limites.

Ce fut un processus étendu sur plusieurs années, lié à l’histoire intime du régime que masquaient des polémiques criardes et de vaines controverses pseudo-doctrinales à coups de citations puisées dans Marx et dans Lénine. Processus qui ne se laisse pas résumer en quelques lignes. Les opérations patientes et multiples de Staline se déroulaient sur plusieurs plans et sous divers prétextes pour réaliser un dessein unique : transformer l’oligarchie léninienne en oligarchie staliniste, composée de parvenus redevables personnellement à Staline de leur avancement dans l’appareil, de leurs chances d’accéder aux plus hauts étages de la hiérarchie dans la nouvelle élite sociale, la nouvelle classe des exploiteurs, des privilégiés, des profiteurs.

En plus du « pouvoir immense » qu’il tenait de Lénine et dont celui-ci s’est inquiété trop peu et trop tard, Staline était doué d’un « cerveau policier », comme dit Trotski, munissant sa mémoire rancunière d’un véritable fichier du personnel politique et administratif ayant quelque influence. Il pouvait en user et abuser au gré de ses calculs les plus sordides, sans avoir à compter avec le moindre des checks and balances dont se prévaut le système démocratique de l’Amérique du Nord. Ce fichier enregistrait toutes les données, toutes les tares, les faiblesses, les dénonciations, les ragots, les liaisons dangereuses, les relations compromettantes des membres du Parti « à nul autre pareil » (Staline dixit à peu près). Avec un organe comme l’Orgraspred, il était possible d’influencer et de manœuvrer les non-conformistes avérés ou éventuels, au nom de la discipline du Parti à laquelle, par définition, chacun est engagé à se soumettre.

Pendant plusieurs années, Staline a dû opérer sous le couvert de la légalité du Parti, en vertu des décisions des deux raspred disposant du sort de tous les récalcitrants. Le détail de ces manigances exigerait un trop long récit, d’ailleurs fastidieux. A partir d’un certain point, le « père des peuples » n’a plus besoin d’aucune couverture, l’Orgraspred perd la partie occulte de sa raison d’être, la police secrète fonctionne sur les instructions orales ou écrites de Staline ou de sa mafia, parfois sur un coup de téléphone – Svetlana Allilouieva (1926-2011), la fille de Staline, en donne un exemple saisissant dans son autobiographie Vingt Lettres à un ami (écrit en 1963 ; éd. Seuil, 1967). Mais dans la phase de transition vers l’autocratie absolutiste, c’est l’Orgraspred qui est censé traduire la sagesse et la volonté du Parti omniscient, lequel sait de science infuse où et à quoi chaque communiste doit s’astreindre pour servir la nouvelle idole, l’État pseudo-prolétarien incarné en Staline.

Comment on brise les bureaucrates

Malgré les textes cités plus haut, notamment ceux de Merle Fainsod et de Léonard Schapiro, le rôle décisif des deux raspred est passé inaperçu d’écrivains appliqués à déchiffrer « l’énigme Staline ». Aussi ont-ils expliqué l’ascension et l’omnipotence du personnage en lui prêtant divers talents imaginaires, sans voir qu’il avait surtout pratiqué le « tout est permis » qui épouvantait d’avance Dostoïevski. Dépourvu d’aucune des qualités « charismatiques » propres à conférer du prestige à un despote, Staline a surpassé tous ses rivaux par ses capacités les plus basses, par la ruse, l’intrigue, le mensonge, la cruauté, la perversion intrinsèque, l’absence totale de principes et de sens moral. Sa force résidait aussi dans le mépris absolu de la doctrine officielle, à laquelle se cramponnaient les contradicteurs. « Sans-scrupule conscient » par excellence, il a pu se servir de l’appareil hérité de Lénine et a su le perfectionner pour le soumettre à son ambition strictement personnelle avec l’aide de l’instrument irrésistible qu’entre ses mains devint l’Orgraspred, dont il est temps de montrer l’efficacité autrement qu’en notions abstraites.

Supposons un militant fonctionnaire moyen, Ivanov, suspect de mal penser, et dont le cas typique permettra de révéler les réalités vécues que ne montre pas la sécheresse d’un organigramme. Il est marié, père d’un ou deux enfants. Il a survécu à la guerre civile, il aspire au repos, il a mis des années à obtenir enfin une chambre pour lui et sa famille (la crise du logement dans les années 1920 et 1930 est inimaginable). Pour une raison quelconque ou même sans raison, l’Orgraspred le mute à Touroukhansk, dans l’extrême nord sibérien, la où le sol ne dégèle jamais, où le thermomètre descend à -40° en hiver. Il n’y a pas à discuter. Le Parti, hypostase de l’Histoire divinisée, a besoin d’Ivanov à Touroukhansk. Il faut partir, rompre les attaches familiales et amicales, emmener femme et enfants pour végéter ensemble misérablement près du cercle polaire, privés du moindre confort, de relations, de ressources intellectuelles. C’est à peu près l’équivalent de la plus rigoureuse des déportations sous l’ancien régime.

Qu’on imagine l’état d’âme de cet Ivanov. Il se demande à quoi servira son infortune. Il pense au triste sort de sa femme, de ses enfants, peut-être de ses parents séparés de leurs proches. De toute façon, il ne pourra rien changer à des faits qui le dépassent. Les leaders de l’opposition critiquent Staline à propos d’une grève des houillères en Angleterre, du mouvement révolutionnaire en Chine. Le rank and file du Parti n’y comprend rien. Ivanov à Touroukhansk, en quoi cela aidera-t-il les mineurs britanniques, les coolies de Shanghai ? Ne vaut- il pas mieux faire semblant d’approuver l’équipe dirigeante, reconnaître la sagesse de Staline, en attendant des jours meilleurs ?

De telles réflexions amères hantent l’esprit de chaque exilé politique. La plupart des dissidents finiront par « capituler » (c’était l’expression du moment). D’ailleurs Trotski n’avait- il pas dit à la XVe Conférence du Parti, en 1926 : « Staline est l’homme le plus éminent de notre parti, le militant le plus important ; sans lui, on ne saurait constituer le Politbureau » ? Ivanov sent ses convictions faiblir. Bientôt les leaders de l’opposition vont se rallier l’un après l’autre à la « ligne » officielle, au nom de la précellence du Parti. On sait la suite. Ce sera l’unité du Parti à 100 %. Ce qui n’empêchera pas Staline d’exterminer, a ses heures, presque tous les membres du parti de Lénine.

A cet aperçu très schématique, il y a bien des variantes. Les lieux d’exil ne manquent pas, sous tous les climats, dans l’immensité soviétique, où la nature offrait à l’Orgrospred une gamme infinie de moyens de pression sur ses ouailles. Une relégation au Tadjikistan est préférable au séjour dans l’Altai. Parfois de bons camarades s’entremettent pour négocier une soumission d’apparence honorable. Un petit nombre d’irréductibles ont tenu bon, surtout des célibataires. On pourrait citer quantité d’exemples qui nuancent le tableau. Mais le résultat est là : on a vu Staline « élu » au Soviet suprême avec plus de 100 % des suffrages. Plus de 100 %…

De par la logique du système combinée avec la rage homicide de Staline, la Guépéou se substituait progressivement à l’Orgraspred et l’ultima ratio fut le « hachoir », surtout après l’assassinat de Kirov en 1934 et les horreurs qui s’ensuivirent. Mais Roy Medvediev nous apprend que dès 1930, Iéjov fut nommé chef de l’Orgrospred, ce qui en dit long sur ce qu’a pu accomplir cet organe déjà façonné par Kaganoviteh. Succédant à Iagoda comme chef de la police secrète en 1936, Iéjov surpassa toutes les atrocités antérieures avant d’être « liquidé » à son tour, et Staline eut le cynisme de dire à A. S. Iakovlev. le constructeur d’avions : « Iéjov était une crapule ; en 1938, il a tué beaucoup d’innocents. Nous l’avons fusillé, pour cette raison » (cité par A.S. Iakovlev, par Michel Heller et par Roy Medvediev). Il va de soi que léjov n’était qu’en servile instrument de Staline, comme son prédécesseur et son successeur.

Lénine et Trotsky ont forgé le stalinisme

L’État soviétique, combinant le Parti et l’Administration, forme une gigantesque pyramide de cellules variées et de bureaux multiples sous des comités exécutifs locaux et régionaux étagés selon une hiérarchie minutieuse de la base au sommet et soumis à l’autorité suprême d’un centre unique, le Comité central du Parti dont le Politbureau et le Secrétariat sont, en principe, les organes permanents. Mais comme l’a dit Bernard Shaw, à certain moment, Staline s’avéra le secrétaire général d’un comité dont il avait lui-même nommé tous les membres pour qu’ils le nomment Secrétaire général.

Sous la structure dominatrice du Parti s’additionnent et s’entre-croisent plusieurs structures parallèles, celles des pseudo-Soviets, des pseudo-Syndicats, des Jeunesses communistes, des institutions économiques, des organisations policières. Ces structures diverses s’emboîtent et s’enchevêtrent comme dans un labyrinthe apparemment inextricable, mais dont le Secrétariat, son Orgbureau et son Orgraspred (s’il existe encore) détiennent le fil d’Ariane. A tous les niveaux de ces réseaux bureaucratiques correspondent des avantages de tout ordre, notamment des privilèges matériels qui incitent aux rivalités intestines, à l’arrivisme et à la corruption déclarée (conditions de logement, voitures, villégiatures, « enveloppes », magasins spéciaux interdits au peuple, réservés aux bénéficiaires de la « nomenclature », etc.). Une invraisemblable mais réelle superposition de kom (comités) maintient tant bien que mal le système, à savoir, de bas en haut de l’échelle, la pléthore des kom (de lieux, de districts, de villes, de provinces, de régions) et des ispolkom (comités exécutifs) subordonnés à maints kom supérieurs que surplombe l’oligarchie dont parlait Lénine en veine de franchise.

Telle est l’œuvre empirique de celui qui en 1917, dans l’État et la Révolution, avait affirmé que l’État doit commencer à dépérir dès le lendemain de la révolution socialiste. Elle a été réalisée par étapes pour encadrer et soumettre la population réfractaire au nouveau régime ; car même la minorité d’électeurs qui votèrent pour les bolchéviks à la Constituante n’avaient pas voté pour la Tchéka et la terreur, ni pour le communisme ; elle crut voter pour la paix, pour la distribution des terres, pour des soviets libres. A cette construction étatique monstrueuse correspond une idéologie aberrante, un pseudo-marxisme verbal, simpliste et caricatural, dont Lénine fut également le créateur théorique et pratique. Staline n’a fait qu’avilir à l’extrême ce que Lénine avait inventé, celui-ci sincère dans ses intentions socialistes, ce dont ses épigones n’ont cure.

Quant à Trotski, soucieux d’effacer ses désaccords du temps jadis avec Lénine, reculant devant la suspicion perfide de « bonapartisme », hanté par le précédent historique de « Thermidor », il a dû rivaliser d’orthodoxie dite « bolchévique-léniniste » avec ses adversaires, tout en dénonçant in extremis et à juste titre « le système de la terreur par l’appareil », mais dans des conditions où cet appareil, dont il avait fait partie, était désormais capable d’étouffer toute voix discordante et de punir sans rémission toute velléité de dissidence.

Trotski a contribué à forger avec Lénine le mythe néfaste de la « dictature du prolétariat » et le dogme funeste de l’infaillibilité du Parti, au mépris des idées réelles de Marx invoquées à tort et à travers. Tous deux, ivres de leurs certitudes doctrinales, juchés au sommet de la pyramide bureaucratico-soviétique, ont méconnu ce qui s’élaborait aux niveaux inférieurs, faisant preuve d’une inconscience qui a livré à Staline tous les leviers de commande.

Tels sont, en esquisse hâtive, nécessairement dépouillée, le pourquoi et le comment de la carrière énigmatique de Staline. Résumé qui ne permet pas d’identifier, comme trop de gens y inclinent, le fondateur de l’État prétendu Soviétique à son héritier, si différents de natures et par leurs mobiles, sans parler du reste. Plekhanov, à Victor Adler qui lui avait dit pour le taquiner : « Lénine est votre fils », répondit du tac au tac : « Si c’est mon fils, c’est un fils illégitime »… Lénine aurait pu en dire autant de Staline. Car ce dernier n’était pas un autre Lénine. Ceux qui le croient sincèrement se trompent.

Mais ceci est une autre histoire.

Boris Souvarine (1895-1984)
militant politique, journaliste, historien, russe et français.

 

Article publié en brochure, précédé d’un article de Kostas Papaioannou, “Lénine: l’utopie au pouvoir”, éd. Spartacus, mars-avril 1978.

 

 

Du même auteur :

 

Staline,
aperçu historique du bolchévisme, 1935
éd. Ivrea, 1992.

 


Une grande réédition

Le « Staline » de Boris Souvarine

 

Il y a, de temps en temps, des livres fondamentaux : le Staline de Boris Souvarine, modestement sous-titré Aperçu historique du bolchevisme, est de ceux-là. La réédition, quarante ans après sa publication, de ce chef d’œuvre d’intelligence politique, de lucidité historique et de probité intellectuelle doit être saluée. Né en 1895, membre, dès sa fondation, de la Troisième Internationale, dont il fut l’un des secrétaires, puis exclu, après avoir connu les principaux membres du parti bolchevik, Souvarine est un témoin capital. Il a, pour la présente édition, enrichi son livre d’un arrière-propos substantiel couvrant les quarante dernières années dont la méditation finale est d’une grande beauté. Son destin donne à penser sur l’importance de durer. Car voici Souvarine, dont quelques centaines de personnes lisaient la revue Le Contrat social, reconnu à quatre-vingt-deux ans, non par les spécialistes mais, largement, par une critique unanime. Peut-être la gloire tardive, contrairement au pouvoir, est-elle amère ?

Se croyant en avance, une grande partie de l’intelligentsia française se définissant comme « de gauche » retardait par rapport à Souvarine. Il est vrai que la gauche intellectuelle française a été la plus stalinienne du monde et même l’une des très rares gauches intellectuelles numériquement importantes à être staliniennes, phénomène que le provincialisme triomphant de la plupart des intellectuels français tend à faire oublier. Les déstalinisés de 1956, de 1968, et plus tardivement encore, ont rarement rendu hommage au travail pionnier de Souvarine, longtemps dénigré ou ignoré. Il est mieux admis d’avoir tort en groupe que raison isolément et trop tôt. Quoi qu’il en soit, le Staline de Souvarine, rédigé au milieu des années 1930 et publié en 1935, n’a jamais été égalé, ni par I. Deutscher, ni par L. Fisher, ni plus récemment par A. Ulam et R.-C. Tucker [4]. Usant de façon critique de l’ensemble des sources russes et occidentales accessibles, Souvarine a tracé, à travers une histoire de la révolution russe, une biographie politique magistrale de Staline.

De la Géorgie d’origine en passant par le séminaire, des premières activités de révolutionnaire professionnel à l’ascension discrète et comme semi-clandestine jusqu’au bureau politique à la veille de la révolution de Février, Souvarine traque les activités et cherche à cerner la personnalité de Staline. Témoins et documents ont pour l’essentiel disparu dès le milieu des années 30, par les soins de ce dernier : ruse paysanne, absence de scrupules, art de la manipulation, patience, pragmatisme et énergie fournissent les outils de l’accomplissement de la volonté de domination et de la paranoïa du dictateur.

Staline est un des rares bolcheviks importants qui n’appartiennent pas à un milieu aisé : ses parents sont nés serfs. Mauvais orateur, il a cependant le langage direct et concret qui permet le contact avec les groupes de révolutionnaires professionnels caucasiens, issus de milieux modestes comme lui. « Praticien », comme il se définit lui-même, il gravit rapidement les échelons grâce à ses capacités organisationnelles, sa brutale fermeté, sa souplesse manœuvrière. Théoricien inexistant auprès d’un Trotski, d’un Boukharine et de maints autres, c’est au sein de l’appareil lui-même qu’il consolide sa position. Le parti « prolétarien », qui dès avant la mort de Lénine est devenu tout l’Etat, deviendra bientôt, pour plus d’un quart de siècle, sa propriété privée :

« Les bolcheviks, de Lénine à Staline, ont d’abord cru arriver au bien de la liberté socialiste par le mal de la contrainte policière avant de faire de nécessité vertu, de codifier pour le temps de paix les cruels expédients de la guerre civile, de laisser enfin l’habitude dictatoriale devenir une seconde nature. »

Dès la fin de la guerre civile, les soviets se sont effondrés, les partis d’opposition (révolutionnaires) interdits, tandis que le pouvoir est concentré entre les mains du bureau politique. Cependant « Lénine n’avait jamais envisagé la terreur comme une méthode constante de sa “dictature démocratique” ». La maladie et le temps ne permettront pas à Lénine, conscient du danger de la bureaucratisation, d’essayer d’y pallier. Trotski ne saura pas s’imposer, desservi par ses qualités mêmes, peut-être, tandis que, dès 1923-1925, Staline installe ses hommes et sa dictature sur un pays qui ne connaît pas même encore son nom.

La défaite politique des concurrents possibles, amorcée en 1923, est achevée en 1927, alors que le plan quinquennal est lancé et que la collectivisation forcée va être entreprise avec une extrême brutalité. Les victimes se chiffrent par millions et bientôt par dizaines de millions. Les trois quarts au moins du parti bolchevik lui-même sont liquidés. Mensonge, corruption, terreur, massacres, deviennent les caractéristiques du pays où se construit le « socialisme » — mieux, où il est réalisé, par décret, dès 1936.

Souvarine montre admirablement à partir de quel projet la révolution est entreprise et par quelles voies elle s’en écarte de plus en plus. L’intelligentsia russe [5], qui a cherché durant toute une partie du dix-neuvième siècle, notamment avec les « narodniki » à détruire l’autocratie au nom du peuple sans jamais obtenir l’appui de celui-ci, va enfin, grâce à la conception léninienne du parti d’avant-garde, établir pour une brève période sa jonction avec les masses au cours de la révolution de 1917. Celle-ci, comme on sait, sera très courte. Pourquoi théorie et pratique cessent-elles d’avoir un rapport jusqu’à ne plus représenter qu’une caricature atroce ? Etait-ce la bureaucratisation du parti comme l’indique la théorie trotskiste ? Etait-ce l’explication de l’encerclement capitaliste donnée par les staliniens ? Ou s’agissait-il plus simplement – comme l’ont suggéré, il y a très longtemps, des penseurs réputés bourgeois – d’une entreprise utopique où le prolétariat était censé tenir un rôle et remplir une fonction qu’il n’a jamais vraiment assumés ? Un projet où, d’emblée, quelles que fussent les intentions, le processus de bureaucratisation tenait à la fois à la théorie du parti d’avant-garde guidant le prolétariat et se substituant à lui, et à l’incapacité et à l’absence de désir des masses de prendre en main durablement leur destin.

Alors, que s’est-il passé en U.R.S.S. ? Là, comme ailleurs, impossible de partir d’autre chose que de l’héritage historique.

Une tradition héritée des Mongols, c’est-à-dire centralisée mais omnipotente, façonnée par Ivan le Terrible, Pierre le Grand, des siècles d’autocratie et où le servage des paysans russes est aboli à peu près à la même date que l’esclavage des Noirs aux États-Unis. Que faire dans une société où il n’y avait aucune tradition de respect de la personne humaine ni conscience des droits et des devoirs des citoyens ? Que faire surtout si les nouvelles institutions (moins libérales que celles du tsarisme des années 1905-1914) tendent à renforcer l’arbitraire ? Comment ne pas, parallèlement à la montée d’une classe bureaucratique, intégrer dans l’analyse, comme le fait le Souvarine de 1977, les notions de « nature humaine » (produit de l’histoire) et de « libido dominandi », vieilles comme Thucydide et au-delà.

Si la constitution de la classe bureaucratique est le phénomène social majeur de l’U.R.S.S., il reste qu’en marge des réalités historiques, des données économiques et sociales, la personnalité de Staline a imprimé une tournure particulière aux événements. Ironiquement, ce sont les « marxistes-léninistes » des grandes années qui ont le plus nié l’importance du rôle de la personnalité dans l’histoire tout en encensant Staline. Quelles conjonctions des données russes, du contexte historique et économique dans le cadre d’une version particulière du marxisme et de la personnalité de Staline ont produit ce monstre qu’est l’U.R.S.S., voilà ce qu’a, dès l’apparition du phénomène dans sa forme achevée, saisi et restitué avec génie Boris Souvarine.

Gérard Chaliand
Spécialiste des guérillas, enseignant à l’ENA (1980-1989), puis à l’École supérieure de guerre (1993-1999), et directeur du Centre européen d’étude des conflits (1997-2000).

 

Boris Souvarine, Staline. Aperçu historique du bolchevisme,
éd. Champ Libre, Paris, 1977, 640 pages, 82 F.

 

Recension publiée dans le mensuel
Le Monde diplomatique en septembre 1977.

 


[1] B. Souvarine, Staline. Aperçu historique du bolchévisme, Paris, éd. Plon, 1935. Réédition augmentée, éd. Champ Libre, 1977 (disponible actuellement aux éd. Ivréa).

[2] Khrushchev Remembers. The Last Testament. Boston, 1974.

[3] Les deux sigles sont la contraction des désignations suivantes, qui se prêtent mal à une traduction précise : Outchotno-raspredelitelnyi otdiel (idée de recensement, de comptabilité, et d’affectations) ; otdiel, section.

Nous citons et citerons la traduction des éditions françaises, mais en corrigeant l’erreur courante de franciser control, qui en anglais à un sens de pouvoir, d’autorité, de domination ou de possession, alors qu’en français contrôle signifie vérification.

[4] « Staline », par I. Deutscher, Gallimard, Paris, 1956 ; Vie et mort de Staline, par L. Fisher, Paris, 1953 ; « Stalin », par A. Ulam, the Viking Press, 1973 ; « Stalin as Revolutionary », par R.-C. Tucker, New-York, 1973.

[5] Cf. le remarquable chapitre consacré à ce problème par Tibor Szamuely, La tradition russe, Stock, Paris, 1976.

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