Francis Chateauraynaud, Des prises sur le futur, 2012

Regard analytique sur l’activité visionnaire

En l’an 2010, Frank Fenner, microbiologiste historique de l’Université nationale australienne, n’a nul besoin d’invoquer les cycles du calendrier Maya pour annoncer la disparition de l’Humanité d’ici une centaine d’années [1]. Selon lui, « l’espèce humaine va s’éteindre » car elle est incapable de surmonter son « explosion démographique » et la consommation « débridée » qu’elle implique. Faire machine arrière est impossible car « il est déjà trop tard ».

Face à une telle prédiction, il y a plusieurs interprétations en concurrence : on peut évidemment qualifier cette annonce de prophétie de malheur et la discréditer d’autant plus facilement que peu de survivants en éprouveront la validité ; on peut aussi la considérer sous l’angle de l’heuristique de la peur (Hans Jonas) et l’entendre comme un type d’injonction paradoxale, aujourd’hui banalisée, visant à faire craindre le pire pour obtenir un réveil des consciences, Fenner rejoignant ainsi les adeptes du catastrophisme éclairé [Dupuy, 2002] ; il est également possible de la poser comme la borne haute d’un espace de conjectures au centre duquel figure une pluralité de scénarios élaborés à partir de modèles compatibles avec le raisonnement scientifique, dès lors que les paramètres sont réalistes et discutables. Si le scepticisme est de mise quant à la possibilité de fonder toute vision du futur de grande ampleur, il y a moyen de se placer en amont en examinant les modalités de l’activité visionnaire.

Plusieurs raisons plaident pour une mise à distance de la critique spontanée : d’abord, de multiples auteurs-acteurs se lancent dans la fabrication de visions du futur, alternant prophéties, prévisions, anticipations ou promesses, autant de notions qu’il convient de clarifier ; dans ce cortège ininterrompu d’annonces et de prédictions, il arrive que des visions se détachent et qu’elles soient reprises par des acteurs dotés d’une certaine puissance d’expression ; une poignée d’entre elles passent même l’épreuve suivante en étant validées expost par l’expérience commune, forçant alors à reconnaître l’existence de précurseurs ou, au moins, à prendre la mesure de la performativité particulière d’actes de langage visant le futur ; enfin, dans les cours d’action ordinaires, nous produisons continûment un minimum d’ouverture d’avenir [Duval, 1990] et, sous peine d’être accusés d’irréalisme, nous élaborons ce qu’il faut bien appeler des « prises sur le futur ». Certes, il s’agit souvent d’un futur proche, immédiatement à portée, déjà saisi dans la continuité de nos activités, mais comme nos échelles temporelles de référence ne cessent de varier, le proche et le lointain ne sont pas des notions faciles à déterminer in abstracto.

En soi, le paradoxe n’est pas nouveau : nous savons que nul ne peut prévoir le futur alors même que, dans de multiples situations, nous ne pouvons faire autrement que d’en deviner les contours et d’en imaginer les propensions. La tension cognitive en provenance du futur traverse toutes les causes qui animent les acteurs, depuis la courbe des demandeurs d’emploi du mois suivant jusqu’au futur de l’humanité face aux grands enjeux planétaires, en passant par tous les cas de figure où l’anticipation, la prévision, la promesse ou la prophétie sont des ressorts décisifs pour l’action et le jugement. De fait, prendre au sérieux les procédés par lesquels, dans les sociétés contemporaines, sont élaborés des scénarios et des visions du futur est une tâche primordiale pour une sociologie attachée à suivre des processus critiques de longue portée [Chateauraynaud, 2011].

De la sociologie des risques à la pragmatique des futurs

Mais le mot « vision » n’est-il pas trop polysémique pour commencer l’enquête ? Dans les usages ordinaires, quatre sens sont aisément identifiables : la vision renvoie d’abord au fonctionnement d’un organe sensoriel et relève de l’activité perceptuelle – laquelle est à géométrie variable puisqu’elle peut être retirée, de naissance ou accidentellement, et subir toutes sortes d’altérations ; il faut considérer ensuite la vision comme point de vue, comme manière de voir les choses, usage qui sous-tend une forme de perspectivisme, et donc une pluralité de visions en concurrence ; il y a bien sûr l’usage synonyme d’hallucination (version rationaliste) ou d’illumination (version spiritualiste), rendu en français par l’expression courante « avoir une vision », ou plus fréquemment « avoir des visions » – cette dernière forme tendant clairement vers la disqualification et, dans un monde dominé par le rationalisme, entraînant dans sa chute tout visionnaire inspiré ; enfin, et c’est l’objet de cette contribution, il y a la vision entendue comme capacité de (se) projeter dans le futur, de surmonter ou d’affronter l’indétermination et l’opacité de ce qui va advenir, dans un délai proche ou lointain, en construisant une représentation plausible de l’avenir. Ce faisant, l’activité visionnaire se décline selon différents registres qui appellent un regard analytique renouvelé. Il nous faut regarder les opérations par lesquelles des annonces, nouvelles ou anciennes, émergentes ou controversées, surgissent dans les cours d’action, nourrissant la fabrique continue des prises sur le monde. Il s’agit, en d’autres termes, d’étudier les conditions pragmatiques de fabrication et de diffusion des visions du futur [Fisher & al., 2008].

En sociologie pragmatique, la problématisation des temporalités de l’action et du jugement a débuté dès la fin des années 1990 à travers l’observation des usages de plus en plus fréquents de la notion d’« irréversibilité ». Parmi les formules utilisées par les acteurs, deux d’entre elles ont très tôt joué le rôle de prototypes : « il est déjà trop tard » versus « avant qu’il ne soit trop tard ». Marquant l’expression de jugements sur l’évolution d’un processus, elles servent à modaliser les relations entre passé, présent et futur, témoignant d’un intense travail d’évaluation des capacités d’action face à des menaces ou des opportunités. L’emploi de ces formules dans la vaste collection de dossiers étudiés – de l’amiante aux OGM, en passant par le nucléaire ou le changement climatique, les ondes électromagnétiques, les nanotechnologies, les pandémies grippales ou encore les gaz de schiste – montre qu’elles sont incontournables pour qualifier des dangers ou des risques, anciens ou nouveaux. Elles rendent en effet manifeste la modalisation nécessaire des rapports entre perception, argumentation et action, modalisation qui engage les acteurs dans un travail collectif de prise en compte et de hiérarchisation de multiples scénarios ou modèles du futur –souhaitables ou non souhaitables, ouverts ou fermés, plausibles, probables, possibles ou encore imaginaires.

Pour comprendre l’activité argumentative par laquelle des visions sont retenues, révisées, critiquées ou rejetées, la sociologie pragmatique des controverses doit renforcer son arsenal analytique. A ce jour, suivre des alertes et des controverses, c’est essentiellement décrire l’évolution des jeux d’acteurs et d’arguments convoqués par les objets en cause, en restituant le sens donné aux événements et aux transformations plus profondes qu’ils rendent manifestes. Or dans les processus de longue durée, les logiques temporelles jouent un rôle primordial puisqu’elles cristallisent à la fois les arguments visant le temps de l’action et du jugement (« il est temps de faire X ou Y », « il faudra tirer toutes les leçons de cette histoire », « plus tard on découvrira que Z ») et les visions du futur qui les sous-tendent ou les orientent.

Si la part de calcul et d’évaluation n’a cessé de croître et de peser sur toutes les activités sociales, contribuant à la mise en risque de nombreux objets – des risques d’accidents ou des risques sanitaires et environnementaux aux risques financiers ou politiques, sans oublier les risques de réputation [Power, 2007] – la désarticulation des plans ontologiques (concernant tout ce qui existe ou tend à l’existence), épistémiques (tout ce qui lie des connaissances et des savoirs via des degrés de certitude ou de croyance, ) et axiologiques (les valeurs et les principes au nom desquels on agit), est inhérente à la complexité des systèmes sociaux. C’est cette complexité, et les incommensurabilités qu’elle engendre, que tente de réduire toute tentative d’alignement parfait des plans, visant une détermination univoque du futur. Explicite dans certaines constructions politiques, cette quête d’alignement sur une feuille de route et une seule caractérise plutôt les formes autoritaires ou totalitaires qui cherchent à prendre le contrôle, au nom d’un one best way, des modalités de configuration du monde. Dès lors qu’elle prend corps dans des sociétés critiques, ce type de téléologie engendre des débordements, des fractures et des différends, marqués par le choc entre les visions du monde, leur friction [Tsing, 2005]. Tout conflit se double ainsi d’un conflit sur les visions du futur. Plus concrètement, les acteurs développent des évaluations argumentatives opposées ou contradictoires à propos des précédents pertinents et des conséquences à plus ou moins long terme.

Au-delà de l’argument du précédent et du conséquentialisme

Dans les théories de l’argumentation, deux types d’arguments renvoient aux procédés disponibles pour convaincre de l’avènement d’une situation ou de la plausibilité d’un futur : l’appui sur un ou plusieurs précédents et le raisonnement par les conséquences [Walton & alii, 2008 ; Chateauraynaud et Doury, 2011]. Mais on peut aller plus loin et chercher à identifier les agencements et les épreuves de cohérence qui forment le cœur des controverses. Lorsqu’ils engagent des visions du futur, les acteurs doivent en effet surmonter la tension entre les échelles temporelles liées aux objets en cause, les modalités temporelles de l’action (ou de son expression publique) et les régimes d’énonciation, prenant tour à tour la forme de l’urgence ou de l’attente, de l’anticipation ou de la prévision, de la promesse ou de la prophétie.

Comme pour les arguments en général, les visions du futur gagnent à être saisies dans la pragmatique des transformations conçue autour de la notion de portée [Chateauraynaud, 2011] La portée se définit comme l’ensemble des épreuves, des actes et des prises de parole engendrés par un événement, dont le statut de précédent fait l’objet d’évaluations croisées à partir d’argumentations comparatives, et par la manière dont les acteurs élaborent graduellement le tableau des conséquences pertinentes pour l’action et le jugement. Cela implique deux choses : d’une part, il nous faut disposer de concepts tournés vers des processus ouverts, sans fixer a priori une liste déterminée de conséquences, afin de voir comment elle se fabrique au fil du temps – la liste des conséquences étant souvent impossible à énoncer et pour le moins à hiérarchiser dans le temps court ; d’autre part, la compréhension des processus, saisis sur la longue durée, suppose une prise en compte des angles de vision des futurs dont disposent les acteurs, qui, au fur et à mesure des épreuves, des chocs et des frictions, ouvrent ou ferment leur angle de vision.

Que fait de ce point de vue la logique du risque ? Si l’on admet que le concept de risque n’a de sens que par référence à un espace de calcul, à l’établissement de probabilités face à un état du monde préalablement fixé, alors la théorie du risque implique un conséquentialisme borné, ou plutôt un conséquentialisme de premier ordre. A l’idée que l’on peut rendre calculables les conséquences d’un événement ou d’une série d’événements, on peut opposer une forme de conséquentialisme ouvert, ou conséquentialisme de second ordre, pour lequel la liste des conséquences n’est pas fixée dès le départ mais se construit au fil du temps, à travers la série des interactions entre épreuves de réalité et visions du futur. Ce conséquentialisme d’ordre 2 se fonde sur une logique abductive, qui permet d’introduire dans les chaînages argumentatifs des questions et des hypothèses, voire de nouvelles règles d’inférence ou des heuristiques non encore fixées dans un système formel. Cela évite de clore le raisonnement dans un syllogisme classique, soit une des préoccupations majeures des pères fondateurs du pragmatisme [Chauviré, 2004]. A la forme canonique exprimée par une clause du type « Si X alors Y » vient se substituer tout un ensemble de clauses plus complexes, dont l’expression peut être dérivée à partir de la forme « Si X alors M [modalisation temporelle] Y », comme dans « Si X alors il y aura peut-être bientôt Y ».

De l’importance des échelles temporelles pour la production de visions du futur acceptables

Aucun énoncé sur le futur – de même d’ailleurs que sur le passé ou le présent – ne peut passer les premières épreuves de crédibilité s’il ne spécifie pas quelque peu l’échelle temporelle dans laquelle il se place. On enregistre ainsi de nombreuses marques temporelles visant la fixation des bonnes échelles de temps. Lorsqu’un acteur indique que tel phénomène prendra de l’ampleur « d’ici 10 à 15 ans », il n’engage pas le même rapport au temps qu’en parlant de jours ou de semaines, ou à l’opposé du spectre temporel, de siècles ou de millions d’années. Les conséquences pragmatiques de cette contrainte d’échelle sont multiples. Soit un exemple tiré de la vie quotidienne : lorsque, pressée de voir entrer en gare un métro ou un tramway, une personne se tourne vers le panneau d’affichage indiquant le temps d’attente restant, elle table sur une durée raisonnable, au mieux conforme à ses attentes, au pire commensurable avec le temps de l’action ; imaginons qu’au lieu de lire « 5 minutes », durée dont la valeur pratique dépend complètement du dispositif en cause (pour un métro c’est déjà presque long, pour un train ou un avion c’est l’immédiateté même), elle lise subitement « 2 heures d’attente ». C’est toute l’expérience de la situation qui bascule. Transposé dans les grandes causes à portée universelle, le même phénomène de concordance temporelle s’impose : si le GIEC déclare que le réchauffement de plus de 2 degrés adviendra d’ici 2030 ou d’ici 2 ou 3 siècles, la portée de son énoncé n’est plus du tout la même.

Les échelles temporelles varient fortement d’un processus à l’autre, en fonction des objets en cause, qui fixent une sorte de tempo. Il suffit de penser aux déchets nucléaires liés aux cycles de demi-vie des radioéléments : 300 ans y apparaissent comme un cycle court pour la radioactivité (ce qui fonde la notion de déchet à vie courte) alors qu’il s’agit d’une durée très longue du point de vue de l’histoire politique des sociétés humaines. On voit ainsi les temporalités entrer en tension ou en conflit, le temps de la décision politique et celui de la maturation de projets technologiques étant rarement synchrones sur le même agenda. Lorsque la question des échelles temporelles croise celle des régimes d’énonciation, elle définit du même coup ce qui, pour les acteurs, constitue le court terme ou le long terme, ce qui engage la confrontation entre trois logiques d’action : la détermination du futur, sa possibilisation ou son maintien dans l’indétermination.

Matrice des futurs

Echelle temporelle Système de prises Mode d’existence des futurs Logique d’action
Court terme A portée dans le cours d’action Futur déjà là Détermination
Moyen terme Programmation Pas encore là mais en préparation Détermination
Long terme Scénarisation Au-delà de l’horizon d’action Possibilisation
Très long terme Conjecture indémontrable Au-delà de l’humanité Indétermination
Eternité Métaphysique Fin des temps Indétermination

 

La nature des prises sur le futur changent radicalement selon la manière dont les acteurs parviennent, ou non, à harmoniser les échelles de temps et les modes de construction des futurs, une grande partie des disputes portant à la fois sur la durée en cause et sur le degré de détermination ou d’indétermination de ce qui peut advenir – la question des scénarisations et des possibilités qu’elles déploient occupant de ce point de vue une position médiane.

Déjà et pas encore

En regardant la manière dont sont développées les visions du futur dans les séquences narratives ou argumentatives, on observe la récurrence d’une tension entre deux mouvements. Un premier mouvement vise à introduire des marques dans le passé, lointain ou proche, passé dont la caractéristique est de se prolonger dans le présent et de poursuivre sa course vers le futur. Cette référence au passé est opérée selon trois modalités différentes : l’antériorité (« il y avait déjà à l’époque »), le précédent qui amorce une série fondée sur une opération comparative (« il y a déjà eu un événement de ce type »), et le cours des choses actuel, la propension déjà à l’œuvre (« nous y sommes déjà »). Le second mouvement est orienté soit vers le futur immédiat (« nous allons bientôt passer à la suite »), soit vers une échéance qui viendra nécessairement (« il faudra bientôt revoir les scénarios énergétiques »), soit encore vers un au-delà du futur, au-delà qui reste accessible, désignant une configuration plausible ou probable, souhaitée ou non par l’énonciateur (« bientôt, les humains ne pourront plus vivre sur cette planète » ou «si l’on en juge par les progrès des neurosciences, la posthumanité est pour bientôt »).

Prenons l’exemple d’un article qui a beaucoup circulé sur la Toile depuis 2008, intitulé “Neuroscience : on pourra bientôt peut-être lire dans les pensées” :

« Des chercheurs américains, en s’aventurant dans l’exploration du fonctionnement du cerveau, ont franchi un pas de plus vers ce rêve (ou cauchemar): lire nos pensées. Les chercheurs se déclarent capables de dire quelles images ont été vues par des volontaires en repérant les signaux émis par le cerveau, selon leurs travaux publiés […] par la revue scientifique britannique Nature. […] Ace stade, “il ne s’agit pas de lire dans les pensées ou les rêves ni même de reconstruire l’image vue, ce que personne ne peut faire”, avertissent les chercheurs. […] L’introduction artificielle d’image voire de films dans le cerveau humain relève encore de la science fiction. En revanche, selon les chercheurs, la technique pourrait servir comme aide au diagnostic (attaques cérébrales, démences) ou pour évaluer des effets thérapeutiques (médicament, thérapie cellulaire) voire dans un scénario plus futuriste pour construire des interfaces cerveau-machine, qui permettraient, par exemple à un tétraplégique, de commander des machines (bras artificiel ou autre instrument). “La technologie actuelle pour décoder l’activité cérébrale est relativement primitive” constate le chercheur. Il juge cependant “possible” qu’elle pose de “sérieux problèmes éthiques et de respect de la vie privée dans 30 à 50 ans”. »

Peu importe ici les détails techniques des recherches concernant le cortex visuel, illustrant les espoirs associés aux applications de l’imagerie par résonance magnétique fonctionnelle (IRMf) au cerveau humain. La séquence précédente exprime clairement la tension entre « déjà » et « pas encore » : le récit tente d’articuler des étapes déjà franchies, ou en passe de l’être, et un saut vers des possibles encore imaginaires – le « pas encore » se manifestant par la formule : « relève encore de la science-fiction ». On remarque que le titre accrocheur, qui enchaîne à lui seul trois modalités « on pourra », « bientôt », « peut-être », est suivi par une forme de repli réaliste qui conduit à son tour vers une réouverture calée sur une échelle de temps : « dans 30 à 50 ans », selon la formule attribuée à un garant de l’autorité scientifique, l’objet sera d’une tout autre ampleur !

Autrement dit, l’usage de la figure du déjà-là crée dans son mouvement même une frontière du possible, en permettant d’énoncer ce qui n’est pas encore là mais qui pourrait bientôt l’être. L’étude des dispositifs narratifs ou argumentatifs qui soutiennent les visions du futur montre l’omniprésence de ce type de mouvement par lequel les acteurs tentent de surmonter le gouffre ontologique qui sépare l’existant et ce qui est encore en devenir. De nombreuses controverses sur le sens des futurs prennent leur source dans les stratégies utilisées pour assurer l’articulation de ces mouvements argumentatifs. Rappelons qu’une des techniques analytiques les plus fécondes pour clarifier les jeux d’arguments et les représentations qu’ils véhiculent, consiste à recourir à la variation systématique. Si par exemple, il est dit : « Neuroscience : on ne pourra sans doute jamais lire dans les pensées », le locuteur engage d’emblée un scepticisme et un regard critique sur les promesses des neurosciences ; si en revanche il est dit : « D’ici 30 à 50 ans, on aura progressé dans la compréhension des processus neuronaux de la pensée », une ouverture est créée qui fournit un tout autre angle de vue sur le futur.

La portée de ce double mouvement est encore plus visible à propos du climat. Ouvrons le document du Ministère de l’Ecologie intitulé L’adaptation au changement climatique en France, rendu public en mars 2011 par la Direction générale de l’énergie et du climat. Installant le plan national d’adaptation, ce texte tranche officiellement la polémique du climatoscepticisme en posant le changement climatique comme inéluctable et propose une feuille de route elle-même fondée sur une logique d’anticipation. Si le mouvement argumentatif débute bien par l’usage de « déjà », c’est d’abord l’inéluctable qui est visé, la logique de délai qui sous-tend celle du « pas encore » ne venant qu’après coup :

« Le changement climatique est en cours, et nous en constatons déjà un certain nombre de conséquences qui ne feront que s’amplifier dans l’avenir. Depuis le XIXe siècle, l’homme a considérablement accru la quantité de gaz à effet de serre présents dans l’atmosphère […] Ces changements vont se poursuivre et les conclusions du Groupe d’experts Intergouvernemental sur l’Evolution du Climat (GIEC) […] en 2007, ne laissent plus de doute quant au sens de cette évolution allant vers un réchauffement qui pourrait être compris entre +1,4 à +6,4°C d’ici 2100. »

Dans cet agencement, le processus de réchauffement est en cours et sa réalité ne souffre plus aucune discussion, l’enjeu étant désormais concentré sur les logiques d’adaptation, qui supposent elles-mêmes une constante amélioration des modélisations du climat du futur. L’anticipation de l’inéluctable passe par une scénarisation adéquate du futur, laquelle donne du même coup à la figure du « pas encore » une place décisive puisque s’y logent toutes les capacités d’action et de réaction :

« L’adaptation et l’atténuation prises isolément ne permettront pas de prévenir totalement les effets du changement climatique. Sans une réduction drastique des émissions de gaz à effet de serre on risque d’atteindre un seuil critique au-delà duquel l’adaptation pourrait devenir extrêmement difficile, voire impossible. Plus l’atténuation sera efficace, moins l’adaptation sera coûteuse, mais quoi qu ‘il advienne, il faudra forcément s’adapter car le climat a déjà commencé de changer et il continuera de se modifier du fait de la durée de vie des gaz à effet de serre dans l’atmosphère […] et de l’inertie du cycle de l’eau. Certains effets sont déjà observés et même si les efforts de réduction des émissions de GES portent leurs fruits, des mesures d’adaptation doivent être mises en place. »

Le « pas encore » est contenu dans la possibilité d’éviter un seuil critique au-delà duquel les politiques d’adaptation perdront toute efficacité, toutes les dérives devenant possibles. Il s’agit donc d’associer dans un même dispositif d’action deux logiques temporelles – celle de l’anticipation et celle de l’inéluctable – en les projetant sur une échelle temporelle adéquate marquée par la référence à plusieurs bornes : les années 2030 et 2050, considérées comme du court terme, d’une part, et la fin du siècle, qui sert d’horizon pour l’évitement du scénario du pire, de l’autre.

L’attention aux marques temporelles permet de regarder comment se définissent en contexte les catégories de court, moyen et long terme. Contrairement aux déchets radioactifs, le cas du climat, construit sur le modèle de l’alerte et de la mobilisation générale, relie le moyen et le long terme à l’inertie climatique, tout en actionnant une logique d’urgence, l’action publique devant se déployer sans attendre, dans le court terme -ce que les différents sommets ne parviennent pas à réaliser, donnant le sentiment d’une fuite en avant. La plupart des énoncés critiques font poindre la nécessité d’articuler urgence et anticipation, dans le but de préserver une capacité d’action à long terme. Cela dit, la distinction entre atténuation et adaptation n’a pas seulement une dimension temporelle, car elle engage aussi une dimension spatiale à travers le partage, constamment réélaboré, entre le global et le local.

Les exemples prolifèrent qui montrent l’importance des modalités temporelles. Dans le volume des cahiers de Global Chance, consacré à l’avenir du nucléaire français, ou plutôt à son « déclin annoncé » [2], dont l’introduction est écrite juste après Fukushima, Benjamin Dessus et ses collègues entendent montrer que leur diagnostic sur la filière nucléaire française dans les prochaines décennies ne peut être que conforté par la catastrophe japonaise. Alors que trois ans auparavant, écrivent-ils, les industriels de l’atome affichaient leur optimisme et envisageaient un important processus de relance, prévisions économiques à l’appui, après mars 2011, les incertitudes submergent les cadres décisionnels fondés sur les « projections officielles ». Examinant l’ensemble des points névralgiques de la filière, de l’approvisionnement en uranium jusqu’à la gestion des déchets radioactifs en passant par tous les scénarios de production énergétique, les auteurs de Global Chance déploient toute la gamme des stratégies argumentatives engagées par l’évaluation critique des modèles du futur. Les procédés critiques utilisés renvoient au point nodal de la production des visions du futur : non seulement les modèles et les scénarios présentent, selon les objets, des degrés variables de vulnérabilité à l’occurrence d’événements capables de reconfigurer d’un coup les visions du futur, mais la logique d’enquête sur les conséquences de l’événement s’inscrit dans la durée, impliquant un report sur le futur du dévoilement des enchaînements passés. De fait, toute construction sérieuse du futur ne peut être validée qu’en réarticulant les séries passées, les contraintes actuelles et les ouvertures d’avenir. Or, c’est précisément sur cette articulation que s’élabore le partage entre une pluralité de régimes d’énonciation du futur.

Régimes d’énonciation et visions du futur

Une sociologie modale des futurs distingue différents régimes à travers lesquels les protagonistes tentent de surmonter les incertitudes et les indéterminations foncières concernant le futur. Bien qu’il soit possible d’en étendre la liste, les sept régimes qui retiennent notre attention ont en commun de lier de grandes figures argumentatives et des expériences ordinaires, marquées par la tension entre un discours sceptique sur la possibilité de dire l’avenir, à partir de ce que l’on sait du passé et du cours d’action présent, et la nécessité d’élaborer un minimum de prise sur le futur – le futur immédiat, à portée d’action pouvant dépendre de visions du futur à plus long terme et réciproquement.

 

Modalisation du temps Logique d’action Prototypes Forme de la critique
Urgence Le temps manque. Il est soustrait par la force de l’événement Course contre la montre pour sauver une situation (ou conquérir une position) ; le présentisme domine et le temps nécessaire à l’action excède le temps offert par la situation Déclenchement d’un plan de secours en situation d’alerte On ne peut pas tout traiter en urgence ; agir en urgence fait prendre des décisions aux conséquences fâcheuses ;

l’urgence provient d’un défaut de préparation

Attente Temps suspendu Déplacement continu de l’horizon d’attente ; l’expérience de la durée exige de la patience ; absence de vision univoque de ce qui peut advenir Panne : attente du retour à la normale d’un fonctionnement interrompu Ne pas rester inactif Perte de temps Attentisme ou immobilisme Ennui
Anticipation Temps accéléré Action sur le processus en cours ; s’inspirer de grands précédents

Dépassement de l’alternative de l’urgence et de l’attente par la préparation (preparedness) ; on agit en amont, par avance, sans attendre, avant qu’il ne soit trop tard

Alerte climatique ; Biodiversité ; Pandémies ;

Différents usages du principe de précaution

Manque d’attention/vigilance

Surinterprétation de signaux faibles

Aller plus vite que la musique

Prévision Temps calculé et linéarisé Dispositif, modèle, espace de calcul, projection, extrapolation et planification Modèle de croissance ; Population mondiale ; Vieillissement ; Evolution d’indicateurs économiques ; la fin du pétrole Imprévisibilité

Gros effets de cadrage qui préemptent le futur

Projection naïve du passé

Prospective Temps déplié, non-linéaire, ouvert sur une pluralité de temporalités Scénarisation des futurs, ouverture aux possibles, variation des degrés d’incertitude Scénarios énergétiques ; Evolutions d’innovations technologiques Prolifération de scénarios indécidables et accroissement des incertitudes.

Risque de relativisme

Promesse Logique de délai et de report vers le futur Projet porté par un auteur-acteur qui cherche à convaincre les autres ; la crédibilité dépend du délai annoncé et de l’articulation du « déjà-là » et du « pas encore ».

Tenir ses promesses, promettre, s’engager à ; annoncer

« Bientôt nous pourrons… »

OGM ; Réduction des intrants en Agriculture ; Thérapie génique ; Biologie synthétique ; Nanobiotechnologies ; Neurosciences ; Un nucléaire sécurisé ; ITER ; Humanité augmentée Les promesses ne sont jamais tenues ; elles n’engagent que ceux qui y croient et ne résistent pas aux épreuves de réalité.

« Après 50 ans de belles promesses, le dossier des déchets radioactifs est toujours au point mort . » (Réseau Sortir du Nucléaire, décembre 2008)

Prophétie Temps

eschatologique, créant un pont invisible entre l’instant et l’éternité

Vision soutenue par un énonciateur transformé en annonciateur ; Asymétrie entre le visionnaire et ses cibles aveuglées par le présent et l’habitude. Fatalité : inéluctablement, inévitablement, fatalement, on n’y coupera pas . Disparition de l’humanité ou post­humanité Destruction de la planète, fin du monde versus avènement d’un nouveau monde Catastrophisme versus prophétie de bonheur

Irrationalité

Eschatologie sous-tendue par une vision religieuse du monde

 

Ces régimes de production des futurs ne sont pas incompatibles et peuvent donner lieu à des combinaisons. Mais, selon les configurations cognitives et politiques dans lesquelles agissent et pensent les acteurs, certains régimes tendent à prendre le pas sur les autres. Essayons de les caractériser en quelques lignes – leur liste n’est évidemment pas close mais ce tableau a suffisamment de potentiel analytique pour modifier le regard sur la production des visions du futur. Précisons d’abord qu’il ne s’agit pas seulement de « régimes discursifs », puisqu’ils engagent des dispositifs et des dispositions tournés vers l’action, de sorte que leur saisie dans des séquences argumentatives peut se prolonger par l’examen de leurs modalités d’ancrage dans des personnes ou des groupes, des objets ou des instruments. Ainsi, la plupart des prévisions prennent corps à travers des outils et des modèles – la courbe de tendance étant la forme la plus communément utilisée pour montrer les futurs en respectant la contrainte d’échelle temporelle [Bostrom, 2009], ce qui n’est pas le cas avec l’usage d’images futuristes.

L’urgence compose un régime dans lequel la vision du futur est soumise à rude épreuve puisque tout se joue dans un temps très court, trop court pour que les acteurs parviennent à évaluer, par la délibération, les différentes ouvertures d’avenir. Agir en urgence ou déclarer un état d’urgence, c’est prendre des mesures dans une forme de corps-à-corps avec un processus sur lequel on a, partiellement ou totalement, perdu prise. Le futur qui importe est celui qui suit immédiatement, dont l’ouverture ou la fermeture se joue au cœur de l’action. Il s’agit donc d’agir le plus vite possible – ce qui n’est pas forcément synonyme d’accélération au sens de Rosa [Rosa, 2010]. On peut imaginer un monde dans lequel tout se ferait en urgence, auquel cas les visions du futur seraient rabattues sur une forme de présentisme. La phénoménologie ordinaire du monde en réseaux tend à accréditer l’idée que la multiplication des connexions et leur traitement « en temps réel » créent un état d’urgence permanent, provoquant la fermeture de l’angle de vision des futurs.

L’attente forme la polarité la plus immédiatement opposée à l’urgence. Il s’agit au demeurant d’un des thèmes majeurs développés par les sciences sociales à la fois sous la notion d’horizon d’attente et celle d’espérance [expectation]. Le temps de l’attente est un temps suspendu, au cours duquel les acteurs font l’expérience d’un temps qui ne passe pas, bien qu’il s’écoule, fournissant ainsi la matière de l’expérience de la durée [Duval, 1990]. Comme la possibilité que l’attente dure éternellement n’est jamais exclue, la prise en compte du futur, du moins son organisation sous la forme d’une vision claire et déterminée, peut être indéfiniment repoussée. En effet, dans le régime de l’attente, la production du futur peut être déterminée ou indéterminée, selon que l’on sait ce que l’on attend ou que l’on attend que quelque chose advienne motivant un passage à l’action. L’avènement constitue le point de mire de l’horizon d’attente, tandis que l’ennui, l’impatience, la perte de désir ou l’endormissement sont autant de figures qui hantent celui qui attend. Et, sur ce point, on sait combien la sentinelle a vite perdu son attention-vigilance… à force d’attendre que quelque chose advienne. D’où l’importance des tours de veille pris par un collectif de guetteurs.

Dans la période contemporaine, les deux régimes précédents font l’objet d’intenses critiques. L’action en urgence est réputée produire des conséquences non intentionnelles, généralement négatives, tout en interdisant la prise de distance et l’évaluation raisonnée des propensions à l’œuvre. L’attente est associée à une forme de sommeil institutionnel ou d’attentisme des acteurs, une sorte de léthargie et de monotonie jugées fatales ou pour le moins insoutenables. Il faut préférer l’action et la communication sur son action. De fait, l’anticipation est un régime qui permet de dépasser les deux autres, d’assurer des prises en amont, d’être prêt, de disposer de repères et d’outils permettant de faire face et, ce faisant, de favoriser avec plus d’assurance le futur désiré tout en éloignant celui que l’on redoute le plus. Dans la plupart des controverses et des crises des vingt dernières années, le manque d’anticipation est traité comme une faute grave et c’est toujours au nom de la contrainte d’anticipation que le principe de précaution est brandi par les acteurs : n’attendons pas de savoir pour agir, prenons des mesures avant qu’il ne soit trop tard…

Bien sûr, le rôle des grands précédents est central dans l’activation de ce régime [Chateauraynaud et Doury, 2011]. Mais l’anticipation est aussi le nom donné à un genre littéraire dans lequel le récit fait bouger une série de paramètres tout en conservant inchangé l’essentiel de la configuration actuelle – ce qui oppose l’anticipation comme genre au futurisme d’un côté et à la science-fiction de l’autre. Au passage, les ressorts de l’activité visionnaire permettent de revisiter des pans entiers de la culture, dont les ingrédients se sont sédimentés au fil des périodes successives de la modernité [Giddens, 1991]. La montée en puissance d’une logique de la préparation, autre formule pour désigner l’anticipation, face à l’entrée en crise des modèles de calcul de risques soumis à rude épreuve avec la montée des incertitudes, caractérise une époque marquée par une surenchère continue de vigilance et de précaution. La modalité temporelle dominante de l’anticipation est l’accélération, puisqu’il faut prendre de vitesse des processus et agir toujours plus en amont – ce qui renforce l’accélération sociale, laquelle suscite un concert de plaintes marquées par l’impuissance à renouer avec l’expérience de la durée [Rosa, 2010].

La prévision est sans aucun doute le régime qui a le plus fortement marqué la modernité. Outre le fameux « gouverner c’est prévoir », les métrologies et les espaces de calculs partagés par les acteurs, et au cœur de l’idée même d’institution, donnent aux modèles du futur [Dahan, 2007] une place centrale dans la construction des prises sur l’avenir. Cela dit, ce que révèle la situation contemporaine c’est surtout la difficulté des acteurs à asseoir leurs prédictions sur des formes computationnelles stabilisées, faute de pouvoir rendre calculables les processus dans lesquels ils opèrent. Et, de fait, la fréquente oscillation entre urgence et anticipation, conduit les prévisionnistes à produire des cycles de révisions de plus en plus courts, créant une sorte d’obsolescence programmée de leurs propres pronostics.

Le prévisionnisme a très tôt fait l’objet de critiques frontales. Comme le rappelle Jean-Pierre Dupuy, le prospectivisme porté par de Jouvenel dans les années 1960 visait à substituer à la logique de prévision, la production de différents scénarios permettant d’ouvrir et d’explorer l’espace des possibles [Dupuy, 2010]. Partageant avec elle la défiance vis-à-vis des modèles de prévision, la prospective communique avec l’anticipation mais s’en détache franchement quant aux modalités temporelles de l’action : car il ne s’agit pas d’agir en amont ou de changer l’ordre de succession des phénomènes, mais d’envisager, en jouant de la distanciation, une pluralité de futurs, de façon à contraindre le raisonnement et la délibération, et à rendre visibles les attendus cognitifs et normatifs qui font de certains futurs des directions plus plausibles et plus souhaitables que d’autres. La notion de « scénarisation du futur » utilisée en sociologie argumentative [Chateauraynaud et Doury, 2011] relève avant tout de ce régime prospectiviste, très lié au genre délibératif, comme on le voit avec l’usage des scénarios dans les débats publics. Entrer dans un débat c’est, bien souvent, mettre en discussion les modèles du futur élaborés par des experts, ce qui explique que la contre-expertise ait si fortement recours à la production de scénarios du futur.

Le panorama engage deux autres régimes d’énonciation : la promesse et la prophétie. La promesse a beaucoup été thématisée dans la sociologie des sciences et des techniques à travers les « promesses technologiques », étudiées à partir des processus d’innovation dans lesquels des acteurs annoncent des ruptures, des déplacements ou des prouesses capables de changer les voies de développement empruntées par les technosciences [van Lende 1993, Brown & Michael 2002]. Si le cas des nanotechnologies compose de ce point de vue un véritable laboratoire des promesses technologiques [Bainbridge & Rocco, 2005], la promesse est présente sur de nombreuses scènes publiques, comme à travers la figure, partiellement déconsidérée aujourd’hui, de la promesse électorale. Dans ce régime d’énonciation qui suppose un fort engagement de l’énonciateur, exposant son crédit et sa réputation, la question du délai est décisive. En composant avec l’attente, la promesse suppose le report vers le futur de l’avènement d’un succès ou d’un état des choses plus radieux. Toujours orientée positivement du point de vue de son énonciateur, la promesse est vite sous le feu de la critique : il est devenu banal de la déconstruire comme irréaliste, fausse ou mensongère.

Dans l’espace de variation proposé, la prophétie, placée au cœur de la sociologie avec la célèbre Self-Fulfilling Prophecy, retrouve sa juste place. Dans la prophétie, il s’agit littéralement d’annoncer un futur inéluctable, en redonnant de la détermination à ce qui apparaît comme foncièrement indéterminé. Aux limites des modèles du futur, le temps de la prophétie retrouve le temps de l’eschatologie. Il n’y a donc rien d’étonnant à voir ce régime se décliner sous la forme de l’annonce de la fin de l’histoire, ou pour le moins de la fin d’une période historique. Dans les analyses effectuées à ce jour, c’est bien sûr la prophétie de malheur qui s’est imposée comme figure dominante mais il y a moyen de traiter symétriquement toutes les formes de prophéties, comme invitent à le faire les visions du futur de l’humanité, comme celles thématisées par Nick Bostrom [Bostrom, 2009]. Le « catastrophisme éclairé » selon Jean-Pierre Dupuy [Dupuy, 2002] consiste à utiliser la figure prophétique, en jouant de l’ambigüité entre une pure expérience de pensée (ce qu’indique le jeu avec un paralogisme tel que « l’impossible devient certain ») et une quête de détermination du futur, l’avenir étant conçu comme « ce qui nous regarde », comme la seule véritable grille de lecture du présent.

Les cadres temporels de la sociologie et leur rôle dans une pragmatique de la critique

Ce premier balayage des régimes de construction du futur doit se poursuivre sur toutes sortes de terrains, d’autant que les sciences sociales jouent un rôle central dans l’explicitation de la matrice des futurs développée par les acteurs. Il reste cependant à examiner la question du rapport entre une pragmatique des futurs et la fabrique des appuis de la critique, en revenant rapidement sur la thèse que défend Harmut Rosa [Rosa, 2010] sous la formule d’ « accélération sociale ». Esquissé dans la modernité industrielle qui a fait du temps la mesure de toute chose, le processus d’accélération se serait approfondi dans la période contemporaine, qualifiée par Rosa de « modernité avancée » ou de « modernité tardive », notion qui fait écho à celle de modernité « réflexive » développée par Ulrich Beck. Si les structures temporelles sont au cœur des processus sociaux, force est de constater que la sociologie a réussi à « oublier le temps », pourtant très présent chez Simmel, Weber ou Marx. Les temporalités, souvent réduites à des diagrammes chronologiques, sont en effet peu développées dans les constructions théoriques qui ont marqué le XXe siècle. Or, avec Rosa, on peut souligner le fort « potentiel critique » d’une sociologie du temps. Il s’agit en effet :

« de dessiner les contours d’une théorie critique de la société, qui ne vise pas les conditions de production (le point de départ de la première théorie critique), de la compréhension mutuelle (Habermas) ou de la reconnaissance (Honneth) dont les critères normatifs et les points d’ancrage empiriques semblent devenir de plus en plus problématiques, mais qui mette l’accent sur un diagnostic critique des structures temporelles. Car ces dernières sont le lieu où les impératifs systémiques se convertissent en orientations de la vie et de l’action, “dans le dos des acteurs”. » [Rosa, 2010, p. 365]

Parmi les conséquences de l’accélération sociale, le constat d’une impossibilité de plus en plus aliénante de construire l’avenir, individuel ou collectif – le futur étant rabattu soit sur la vision dépassée du progrès, supposé linéaire, soit sur la plate figure de la « feuille de route » [roadmap] – se nourrit de la faillite des modèles prévisionnistes confrontés aux turbulences d’une action publique vécue comme la superposition continue des urgences. Ce diagnostic de perte de prise sur le futur ne tient plus si l’on remet les choses dans leurs processus de transformation en les réinscrivant dans la durée.

Qu’il s’agisse d’économie ou d’écologie, d’évolution technologique ou de changements des formes démocratiques, la question des visions du futur semble plus que jamais à l’ordre du jour. En tout état de cause, s’intéresser aux échelles temporelles, aux formes de temporalité de l’agir et aux régimes d’énonciation, permet d’asseoir la comparaison des dossiers qui marquent la « société du risque », en commençant par examiner les modes d’existence des entités qui engagent le futur, comme les fameuses « générations futures » constamment invoquées dans les controverses autour des politiques de régulation. On a vu comment replacer le risque, entendu comme déploiement d’un espace de calcul borné, dans un jeu de logiques temporelles plus vaste au cœur duquel l’indétermination apparaît comme une notion-clé. Ramener le futur à la seule probabilité, c’est réduire les ouvertures d’avenir et faire l’hypothèse que les événements, les surgissements et autres ruptures non anticipées, sont de simples aléas placés sous le contrôle de la raison computationnelle. Mais considérer en retour que tout est indéterminé, c’est condamner par avance tout énoncé sur le futur. Les contraintes pratiques de l’expérience du temps, rapidement schématisées à l’aide d’une pluralité de régimes, ne se laissent pas décrire dans une logique du choix rationnel fondée sur un jeu d’options stabilisées, suspendues dans le temps figé d’un modèle uniforme de l’action et du jugement.

C’est au contraire vers une complexification des scénarios et des modèles, des ressorts de l’anticipation et de l’engagement dans le temps que dirige l’étude des relations entre expériences du temps et visions du futur. Ce dont témoigne, à l’évidence, le déploiement des grandes causes du XXIe siècle.

Francis Chateauraynaud
sociologue, directeur d’études à l’EHESS.
Version du 25 janvier 2012.

 

Actes du colloque de Cerisy
Retour sur la société du risque
(3-10 septembre 2011).

 

Dominique Bourg, Pierre-Benoît Joly et Alain Kaufmann (dir),
Du risque à la menace. Penser la catastrophe,
éd. Presses Universitaires de France,
coll. L’écologie en questions, 2013.

 

 

Références

Bainbridge W. S. & Rocco M. C. (2005), Managing Nano-Bio-Info-Cogno-Innovations : Converging Technologies in Society, Report for National Science Foundation.

Beck U. (2009), World atRisk, Cambridge, Polity Press.

Bostrom N. (2009), « The Future of Humanity », in Jan-Kyrre Berg Olsen, Evan

Selinger, & Soren Riis (eds), New Waves in Philosophy of Technology, New York: Palgrave McMillan.

BrownN. & Michael M. (2003); «A Sociology of Expectations: Retrospecting Prospects and ProspectingRetrospects», Technology Analysis & Strategic Management, 15, p. 3-18.

Chateauraynaud F. (2011), Argumenter dans un champ de forces. Essai de balistique sociologique, Paris, Pétra.

Chateauraynaud F. et Doury M. (2011), « La portée des précédents. Evénements marquants et procédés argumentatifs », Sociolnformatrique et Argumentation, 4 mars 2011 – http://socioargu.hypotheses.org/2274

Chauviré C. (2004), « Aux sources de la théorie de l’enquête. La logique de l’abduction chez Peirce », La croyance et l’enquête. Raisons pratiques, 15, p. 55-84.

Dahan Dalmenico A. (dir) (2007), Les modèles du futur. Changement climatique et scénarios économiques : enjeux politiques et scientifiques, Paris, La découverte.

Dupuy J.-P. (2002), Le catastrophisme éclairé. Quand l’impossible devient certain, Paris, Seuil.

Dupuy J.-P. (2010), « Le Futur bifurque-t-il ? Vers une nouvelle science du futur », in Bessin M., Bidart C. Grossetti M. (dir), Bifurcations, Paris, La Découverte, p. 373-386.

Duval R. (1990), Temps et vigilance, Paris, Vrin.

Fisher E., Selin C., Wetmore J.M. (eds) (2008), The Yearbook of Nanotechnology in Society. Presenting Futures (volume 1.), Springer.

Giddens A. (1991), The Consequences of Modernity, Stanford University Press.

Power M. (2007), Organized Uncertainty. Designing a World of Risk Management, Oxford University Press.

Rosa H. (2010), Accélération. Une critique sociale du temps, Paris, La Découverte.

Tsing A. (2005), Friction. An ethnography of global connection, Princeton, Princeton University.

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Walton D., Reed C. & Macagno F., Argumentation Schemes, Cambridge, Cambridge University Press, 2008.


[1] “Frank Fenner sees no hope for humans”, The Australian, June 16, 2010.

[2] Nucléaire : le déclin de l’empire français, Les cahiers de Global Chance n°29, avril 2011.

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