Lentxo, Du nouveau dans la cyberdépendance, 2021

La question de « comment produire du commun ? » apparaît bien lointaine en période de crise sanitaire où confinements et politiques répressives ont pour effet de provoquer repli sur soi et distanciation de la vie sociale. La belle aubaine pour maintenir la société en état de coma social. Ironie du sort, nous venons de passer deux dates anniversaires, aux résonances symboliques fort opposées.

La première est celle des 150 ans de la déclaration de la Commune de Paris (28 mars 1871), avec pour perspective, à l’époque, la mutualisation du bien commun et l’émancipation des masses face au joug industriel bourgeois.

La seconde est celle du 1er anniversaire du basculement dans… le « monde d’après » (idée qui résonnait dans beaucoup d’esprits lors du 1er confinement). En période de crise, de nouvelles catégories de penser et de nouvelles manières de nommer apparaissent. Depuis un an, les termes « distanciel » et « présentiel » se sont imposés et se sont répandus comme un feu de brousse dans le langage quotidien. Si le virage dans le « monde d’après » est en train d’advenir, il semblerait qu’il se fasse à la vitesse du méga-incendie « Amazon ». Le numérique fait écran au réel.

Forcer la porte de sortie de la dystopie en cours, vers des horizons plus autonomes, suppose de réfléchir nos modes d’organisation hors de la servitude numérique, hors du totalitarisme de la donnée d’une puissance financière et technologique sans précédent. Hors du commun…

Le numérique fait écran au réel

Pas de déferlement numérique sans tsunami d’images et ses océans d’écrans. Le summum serait de célébrer la mémoire de la Commune par des cyber-manifestations où on dresserait des barricades virtuelles à coup de likes des fans indignés. Et de passer en boucle sur un célèbre site de vidéos (propriété de Google) le poème proto-rap de Gil Scott-Heron The Revolution Will Not Be Televised ! [La révolution ne sera pas retransmise à la télévision !].

Il serait inexact de déclarer qu’Internet n’est qu’enclosure numérique (logiciels, systèmes de gestion, moteurs de recherche privés). Il existe aussi de la création de communs (logiciels libres et collaboratifs) comme antidotes alternatifs aux brevets du capitalisme cognitif. Mais chaque utilisateur zombie derrière son terminal n’en reste pas moins un « cybernétichien », tenu en laisse par le maillage informatique planétaire, un émetteur et un récepteur  aux réactions calculées et anticipées par les algorithmes. En parallèle, s’élaborent, avec bien plus de moyens, de nouvelles stratégies d’« innovations ouvertes » pour gouverner et capturer les savoirs sur des interfaces entre professionnels et amateurs.

Dans le domaine de la génétique humaine, la plateforme Do it yourself genetics met en ligne le génotypage des bénévoles qui contribuent en ligne aux enquêtes de génétique participative. Ces nouveaux idiots utiles « s’adonnent à une sorte de confession génétique alimentant une base de données propriété de l’entreprise, monnayable en dollars » [1]. Derrière cette coproduction du savoir, se dessine l’expansion de marchés technologiques, la pénétration de nouveaux territoires (essentiellement agronomiques et médicaux) et l’essor du nouveau capitalisme.

Nouveau Moloch (divinité de l’âge du Bronze au Proche-Orient, dont le culte était lié à des sacrifices d’enfants par le feu) des temps modernes, méga-machine au sacrifice social et écologique exorbitant. Ce système secrète de l’hétéronomie, qui efface, détruit et nie avec une croissance exponentielle toute forme d’autonomie et de connaissance partagée dans le monde réel : toute l’histoire du XXe siècle de l’informatique et de la cybernétique étend sa toile à mesure que sont déchirés les tissus sociaux et les tissus vivants, nous reliant, nous, humains sensibles au reste du vivant dans une forme de commun à la multiplicité infinie, mélange de cultures, de langues, de savoirs, de paysages et de biodiversité. La technosphère s’arroge la place de la biosphère.

Sur le mode « les forêts précèdent l’homme, les déserts le suivent », Amazon et son monde symbolisent en miroir une nouvelle jungle dématérialisée où tout n’est qu’illusion et désincarnation. Le réel a été exfiltré. Dans le nouveau technosystème, les technoprédateurs surveillent et contrôlent les technoproies, elles-mêmes en idolâtrie face aux divines performances de la machine.

« Les ânes galopent un écran devant le museau. » [2]

Rêve de « moutons électriques » [3] ou rêve zapatiste?

Comment fuir l’encerclement par le feu numérique et échapper à la « stratégie du choc », orchestrée par le capitalisme à chaque crise ?

Un nouveau symptôme a pris une charge virale puissante: toutes classes et activités sociales confondues sont frappées par la maladie de la « visio-conférence ». De la moindre réunion à l’ « apéro-skype », on compte des millions de victimes. Par delà les vraies-fausses-bonnes raisons d’avoir recours à l’ingénierie high-tech, sait-on militer, ou simplement vivre, aujourd’hui sans visio-conf’, sans smartphone, sans smartcity, sans smartmachins ?

Alors pourquoi les milieux militants à « gauche vers le bas » échapperaient-ils à cette course en avant ? Je l’illustrerai par un cas – parmi tant d’autres – qui révèle la tension entre désirs d’anticapitalisme et cybertendances : celui de la coordination pour l’accueil de la délégation zapatiste cet été en Europe.

Certes, les distances sont importantes et le contexte sanitaire et sécuritaire complexifie les échanges collectifs. Mais l’aire géographique du mouvement zapatiste au Chiapas est approximativement équivalente à celle de la Bretagne. Pour autant le soulèvement de 1994 a-t-il eu lieu avec l’aide de béquilles numériques ? Se sont-ils consultés en regardo-conférence ? La question vaut autant pour les luttes de ce côté-ci de l’Atlantique – le Larzac, Plogoff, occupations et diverses ZAD, fauchages d’OGM…

Quel que soit le contexte sidérant actuel rien ne justifie de faire rentrer ce genre de panoptique total, de mouchard 3.0 idéal dans nos assemblées. Chose curieuse, cela se fait bien souvent sans débat préalable… La course à la technique prend à ce point le caractère de l’évidence et de l’instantanéité, confine manifestement au sacré, qu’elle a le privilège de passer outre le principe de la démocratie horizontale et les débats collectifs. Le modèle zapatiste de l’assemblée lente où tout se discute jusqu’à l’obtention du consensus est-il inapplicable de ce côté-ci ? Quelle est la finalité de la venue de la délégation zapatiste si ce n’est d’alimenter le contact direct entre humain-e-s et les  résistances internationalistes ?

Marx a théorisé le fétichisme de la marchandise, il convient à présent de lutter fermement contre le fétichisme de la technologie et du Big Data. Certes ce n’est pas l’usager qui produit la technologie. Mais, plutôt que d’emprunter les autoroutes de la communication, de plus en plus d’usagers explorent collectivement des chemins de traverse : ça va moins vite, ça pollue moins, ça libère le cerveau, ça entretient un imaginaire et un monde outre-capitalisme.

Addiction aux technologies

A force d’abolir les distances et d’écraser le temps, le monde risque le laminage façon « écran plat ». Avec la puissance d’anxiolytiques sans ordonnance ou d’une drogue dure (dès l’âge de 6 mois), terminaux de poche (smart, i-phone…), plateformes numériques (Uber, Rb&b…) ou Internet hypnotisent et agissent sur la sécrétion de neurotransmetteurs de la récompense et du plaisir, aux lourds effets secondaires. L’humanité fait d’ores et déjà face à un effondrement cognitif massif : hyperactivité et perte de l’attention des tous petits, perte du sens de l’orientation (usage du GPS), isolement, perte de la hiérarchie par contact (recours compulsif à l’écran qui prime sur toute relation sociale en présence physique), maelström d’ondes électromagnétiques (aux conséquences sanitaires non étudiées).

L’auteur de science-fiction et inventeur des lois de la robotique Isaac Asimov voyait juste : en 1957, dans son roman de science fiction Face aux feux du soleil, il imaginait un monde où les humains n’avaient plus la force nerveuse suffisante pour s’approcher les uns des autres et se visionnaient grâce à des projecteurs télévisés. C’est bien ce recours systématique et permanent à l’écran pour médiatiser les relations humaines qui pose question. Les gains à court terme cachent l’atrophie des relations sociales à venir et de profonds changements anthropologiques.

Jacques Ellul déplorait les comportements de dépendance à l’égard de la technique : « ce n’est pas la technique qui nous asservit mais le sacré transféré à la technique » [4]. On comprend pourquoi il est si difficile de critiquer la technique dans un monde technolâtre.

« Ô Progrès, ô manifestation sublime au cœur de notre vie sociale ! »

Associée à l’essor du mouvement managérial, d’accroissement des exigences de performances, du principe d’auto-entreprenariat de sa vie, l’injonction technologique mène au burn out. La vague de suicides chez Orange offre un sombre tableau de ce cocktail. Sans parler des conditions de travail dans le secteur de production des objets high tech

L’e-humain, cet « individu tyran » [5], naît à l’orée du XXIe siècle, avec la conjonction, d’une part, du sentiment social de trahison de l’ordre politique et, d’autre part, l’apparition des iPhone et d’internet. Replié sur sa subjectivité et ses réseaux sociaux, il a la double illusion paradoxale de pouvoir vivre sans la société, tout en étant hypersocial. Médias et mouvements sociaux s’emballent et professent qu’il n’y a point de salut hors des réseaux sociaux. Or, avec 10 ans de recul, l’échec des printemps arabes vient rappeler que ce « printemps techno-social » n’est pas advenu grâce au miracle de la connectivité des enragé-e-s, dans la rue. Le dépassement du technocapital n’aura pas lieu par l’adoption magique de la technologie: le capital se nourrit des high-tech, de la vitesse des flux d’informations (de subventions publiques) et vampirise toute critique sociale et écologique.

Effet-cliquet et contre-productivité des technologies

Lorsqu’une technologie atteint le stade de l’acceptation sociale, il n’y a plus de retour en arrière. « L’offre a créé la demande. De réunions Zoom en concerts virtuels, de cours sur Internet en achats en ligne, de cyber-démarches administratives en téléconsultations médicales, nous devenons des Smartiens, cette espèce qui ne survit que connectée à la Machinerie générale » [6]. L’hyperconnexion facilite la fabrique du consentement. L’effet-cliquet vaut de fait pour les « applications de traçage du type Stop Covid et les dispositifs liberticides introduits en temps de crise ».

Un autre effet pervers du monde industriel réside dans le concept de la « contre-productivité » mis en avant par Ivan Illich. Les grandes institutions, lorsqu’elles dépassent un seuil critique dans leur escalade à l’innovation, s’érigent parfois en obstacles à leurs propres finalités : la médecine nuit à la santé (maladies nosocomiales en milieu hospitalier), la voiture nuit au trafic (engorgement du trafic urbain), l’hyperconnexion nuit à la connexion à soi, aux autres et à la réalité.

Sortir (ou ne pas sortir) de l’enfer industriel?

Il n’existe pas de vaccin contre le virus de l’accélération et de l’innovation technoscientifique. Mais il existe des remèdes radicaux (au XVIIe siècle déjà, les Luddites cassaient les machines) et des alternatives concrètes, lentes, porteuses à long terme. Quelques sages préconisations du groupe Écran total invitent à réduire massivement nos usages des technologies de pointe, à s’opposer au déploiement du réseau 5G, à militer contre la numérisation des services publics, à rejeter l’école numérique et l’enseignement à distance par Internet [7].

Là où le low-tech fait des émules (et des Ellul), le meilleur des mondes a-capitalisme est en construction. Depuis quelques années, fleurissent des milliers de fronts d’expérimentations techniques, dans une volonté de s’affranchir des hautes technologies. Parmi toutes ces initiatives, citons par exemple l’Atelier paysan, qui tente de développer des machines agricoles non productivistes, voire à réfléchir la dé-mécanisation de l’agriculture et sa re-densification en travail humain. Sur le plan de l’intelligence forestière, le Réseau pour les alternatives forestières réunit des « résistants-créatifs » de la forêt (les métiers du bois), pour le développement d’une sylviculture douce, à travers la coopération et les techniques légères. Etc.

Les lieux, les coopératives et les dynamiques de mise en commun des savoirs et savoir-faire produisent une prolifération d’expériences concrètes : du garage associatif à l’autoconstruction, de l’épicerie de village (en circuit court) au développement de la gratuité, en passant par des installations en agriculture atypique à l’occupation de terres face aux Grands Projets Inutiles et Imbéciles.

Dans une trajectoire croisée des luttes anticapitalistes et de luttes pour la défense du vivant, des mouvements urbains exportés à la campagne ont rencontré d’autres trajectoires autonomisantes (artisanales, paysannes, artistiques…), en créant autant d’îlots, d’espaces libérés et de territoires inclusifs, entre humains et non-humains. De ces lieux autonomes émergent des mondes communaux et des autogouvernements populaires. Sur ce thème, vient de paraître une analyse stimulante de Jérôme Baschet sur « l’hypothèse communale » et les possibilités de « basculements » vers des mondes postcapitalistes [8].

Les compas zapatistes diraient-ils qu’« il y a de la place pour plusieurs mondes (sans robots) dans ce monde (numérisé) » ?

Depuis le plus convivial des printemps du monde,
Salutations biodivertissantes,
Lentxo, être humain né au XXe siècle.

 

Article publié en deux parties dans la feuille hebdomadaire de Radio Zinzine, L’Ire des chênaies n°860 & 861, mai 2021.

 


[1] Christophe Bonneuil & Pierre-Benoît Joly, Sciences, techniques et sociétés, éd. La Découverte, 2013

[2] Pierre Lieutaghi, La Surexplication du monde, éd. Actes Sud, 2020.

[3] Nouvelle de Phillip K. Dick (1966) “Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques ?” qui a inspiré le film de Ridley Scott, Blade Runner, 1982.

[4] Jacques Ellul, “Présence au monde moderne”, 1948, in Le Défi et le nouveau, éd. La Table ronde, 2008.

[5] Eric Sadin, L’Ère de l’individu tyran. La fin d’un monde commun, éd. Grasset, 2020.

[6] Pièces & Main d’œuvre, « Mutation (ce que signifie accélérer) ».

[7] Écran total, Ne laissons pas s’installer le monde sans contact, Appel au boycott de l’application Stop Covid, éd. La Lenteur, 2020.

[8] Jérôme Baschet, Basculements, mondes émergents, possibles désirables, éd. La Découverte, 2021.

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