La mort de l’anthropologue Marshall Sahlins, 2021

Homme de terrain, longtemps professeur à l’université de Chicago, à l’origine de grands débats dans la discipline, il était le spécialiste mondialement reconnu des sociétés océaniennes. Il est décédé le 5 avril 2021, à l’âge de 90 ans.

 

Marshall Sahlins est mort le 5 avril 2021, à l’âge de 90 ans, dans sa maison de Chicago (Illinois), où il a longtemps enseigné. Il était sans conteste le plus grand anthropologue contemporain de l’Océanie. Savant inclassable, homme de terrain et infatigable pourvoyeur d’idées, il a lancé certains des plus grands débats de la discipline. Il était l’auteur de dix-sept ouvrages, dont six traduits en français.

Il naît le 27 décembre 1930 à Chicago de parents émigrés russes. Après un master en anthropologie à l’université d’Ann Arbor (Michigan), il soutient, en 1954 à New York, une thèse sur l’inégalité sociale dans les sociétés polynésiennes à l’université Columbia (Social stratification in Polynesia, 1958 ; « Stratification sociale en Polynésie », non traduit). Sitôt diplômé, il s’envole pour les îles Fidji, avec Barbara Vollen, qu’il vient d’épouser. Après deux années de collecte de données ethnographiques, il revient à l’université d’Ann Arbor, où il enseignera jusqu’en 1974.

Ses premiers travaux sont marqués par un marxisme évolutionniste, celui de Leslie White (1900-1975), qui l’a formé. A cette période, Marshall Sahlins essaie de comprendre si les sociétés océaniennes agissent dans le domaine politique et économique pour des raisons culturelles (au nom de leurs valeurs) ou pour des raisons pratiques (par intérêt). Mais il va s’affranchir rapidement de cet héritage théorique, n’hésitant pas à revenir sur ses hypothèses, bousculant les modèles dominants de son époque tout en restant un homme engagé. Sa vive contestation de la guerre du Vietnam, à laquelle il associe ses étudiants, et plus tard de celle d’Irak, font de lui un pacifiste inconditionnel.

A la faveur d’une invitation à l’Ecole pratique des hautes études en sciences sociales et à l’université de Nanterre, il séjourne en France en 1968 et 1969. Il découvre alors un Paris où le structuralisme est en passe de coloniser l’anthropologie. Sahlins gardera de profonds liens avec la France, dont ce polyglotte parlait la langue.

S’il ne cherche pas les controverses, il les attire et nombre de ses publications provoquent débats et polémiques. Il en est ainsi de son article publié, en 1963, dans la revue Society and History, “Poor Man, Rich Man, Big-Man, Chief : Political Types in Melanesia and Polynesia” (« Pauvre, riche, grand homme, chef : catégories politiques en Mélanésie et Polynésie », non traduit), où il montre comment, pour relancer leur système économique, des sociétés s’efforcent de détruire les biens qu’elles ont accumulés. Ce texte d’un peu moins de vingt pages connaît un grand succès : il est cité plus d’un millier de fois dans des publications académiques.

En 1974, il devient professeur à l’université de Chicago, où il fera le reste de sa carrière. C’est aussi l’année où il publie Stone Age Economics (Age de pierre, âge d’abondance, Gallimard, 1976), dans lequel il déconstruit l’image fantasmée du « sauvage ». A partir de l’analyse de sociétés paléolithiques et de chasseurs-cueilleurs, il démontre que plus une société est marquée par des progrès technologiques, moins ses membres disposent de temps à accorder aux loisirs ou à la culture. Avec cet ouvrage majeur, il relègue définitivement au rayon des théories surannées l’évolutionnisme linéaire qui assimilait avancée technique et progrès social.

Sahlins est aussi l’anthropologue qui a réarticulé l’histoire et l’anthropologie, les archives et le terrain, les populations du Pacifique sud et la densité de leur passé. Dans son remarquable Des îles dans l’histoire (Seuil, 1989), il démontre la fécondité de sa démarche à propos de la rencontre des Fidjiens et des Hawaïens avec les Anglais. Il explique pourquoi les premiers ont opéré une rupture – en profitant de l’occasion pour faire émerger un nouveau royaume – et les seconds ont opté pour le maintien de leur ordre symbolique par l’intégration du capitaine Cook à leurs rituels.

Courtois, drôle et d’une grande érudition, Marshall Sahlins a su mettre en évidence l’apport des Océaniens aux grands débats philosophiques sur les rapports entre société civile et Etat, ou encore sur la guerre et la place de la diversité culturelle dans la mondialisation.

Anne Both
(Anthropologue et collaboratrice
du supplément Le Monde des livres)

 

Nécrologie publié dans le journal Le Monde le 9 avril 2021.


 

La Nature humaine, une illusion occidentale

2009

 

L’anthropologue américain Marshall Sahlins réfute le dualisme occidental entre nature et culture.

Jusque récemment, les étudiants de premier cycle des universités américaines devaient suivre des cours de civilisation occidentale, qui sont un peu l’équivalent, dans leur formation, des enseignements de philosophie de nos lycées. L’anthropologue américain Marshall Sahlins en propose une version abrégée et hérétique afin d’en contester les fondements et d’en accélérer le déclin, dans un petit ouvrage qui inaugure une nouvelle collection d’essais dirigée par Alexandre Laumonier aux éditions de l’Eclat.

Le propre de la civilisation occidentale, selon Sahlins, est d’être « hantée par le spectre de notre propre nature ». Célèbre pour avoir réfuté le postulat, central pour la science économique, de la rareté des richesses qui aurait dominé dans les sociétés précapitalistes, Sahlins s’en prend ici, en dix courtes leçons, à ce qu’il considère comme un autre « mythe originel » de la culture occidentale et de la « pensée capitaliste » : celui de l’égoïsme « naturel » de l’homme. Cette conception a déterminé nos cosmogonies, nos représentations du corps et avant tout notre pensée politique.

Depuis la chronique de Thucydide, par exemple, la guerre civile de tous contre tous est en effet le cauchemar fondateur de l’ordre politique occidental, que celui-ci soit ensuite conçu comme hiérarchique ou égalitaire, monarchique ou républicain. La philosophie de Hobbes, selon laquelle, à l’état de nature, « l’homme est un loup pour l’homme », a déployé ce même dualisme qui oppose notre nature vile aux vertus civilisatrices de la société, de la culture ou de l’Etat. La pensée politique chrétienne médiévale a nourri, elle aussi, une telle construction, l’idée d’un péché originel justifiant la monarchie médiévale. En d’autres époques, l’hypothèse d’un « égoïsme présocial » de l’homme a pu justifier une organisation politique de l’équilibre des conflits d’intérêts, comme chez Machiavel et les auteurs de la Constitution américaine.

Sahlins offre ainsi un panorama impressionnant des pensées sociales et politiques occidentales qui, de Smith à Durkheim ou à Freud, sont tributaires de ce dualisme fondamental entre nature et culture auquel est associé une anthropologie pessimiste. L’hypothèse rousseauiste inverse d’une nature humaine essentiellement bonne ne modifie pas plus une tradition culturelle qui oppose toujours, jusque dans la critique écologique contemporaine, « vérité de la nature et fausseté de la culture ».

Le pôle dominant des sciences sociales contemporaines, en économie ou en psychologie surtout, a renversé encore autrement cette tradition en attribuant, à rebours de Hobbes, un signe positif à l’égoïsme primordial supposé de l’homme. Il a réclamé ensuite moins de gouvernement et généralement érigé la « loi du plus fort comme vérité naturelle ».

Mais dans la plupart des cultures non occidentales, le comportement égoïste est au contraire « considéré comme une forme de folie ou d’ensorcellement, comme un motif d’ostracisme, de mise à mort ». La « sociabilité » prime, car « la relation à l’autre définit intrinsèquement l’existence de chacun », y compris entre les humains et les non-humains comme les animaux. Les matériaux ethnographiques mobilisés par Sahlins montrent aussi qu’au regard de ces civilisations, il faut renverser l’essentiel de la pensée occidentale :

« Le biologique est un déterminant déterminé, car la culture est la nature humaine. »

Outre quelques anthropologues contemporains comme Philippe Descola, les seuls rescapés indigènes de « l’illusion occidentale » et de son « mépris » de l’homme s’appellent Adam Ferguson, Montesquieu ou Karl Marx.

Laurent Jeanpierre

 

Recension publié dans le journal Le Monde le 4 juin 2009.

 

Remarque en passant :

L’enquête historique de Sahlins fait clairement ressortir – même s’il ne le dit pas explicitement – que cette conception de la nature humaine comme fondamentalement égoïste qui court à travers l’histoire occidentale, de Thucydide jusqu’à la Commission européenne, est avant tout un produit des classes dominantes.

 

 

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