René Riesel, Clandestinités, 2019

La revue de recherche et d’expression anarchiste Réfractions m’avait proposé de contribuer au dossier de son numéro de l’automne 2018, consacré à la clandestinité et à ses formes « atténuées ». Son titre, Discrets, secrets, clandestins et son éditorial évoquaient à raison ce qui, dans les conditions d’aujourd’hui (recours exponentiel aux techniques électroniques et numériques de quadrillage étatique et marchand et soumission conjointe des populations à leur déploiement ininterrompu – soumission qui résulte autant de la contrainte, de la propagande et de l’habituation que du voluptueux abandon avec lequel elles s’y adonnent) détermine en effet pour partie le regard qu’on peut porter sur la question. Non moins certes que ne l’imposent les traitements infligés aux « migrants », refoulés ou noyés en direct live et contraints à la clandestinité quand ils en réchappent, sans cesser pour autant d’être eux-mêmes le plus souvent constamment « connectés ». Mais non moins aussi que l’utilisation universelle des arguments « sécuritaires » sans réplique de la « mobilisation contre la menace terroriste ».

Les remarques et réflexions qui suivent viennent bien après coup. Elles ne prétendent pour autant ni épuiser le sujet ni traiter tous les thèmes voisins que Réfractions souhaitait aborder. Elles essaient surtout d’apprécier les rapports qu’entretiennent avec la clandestinité les pratiques – historiques mais aussi dernier cri de ceux que l’éditorial désignait comme des « groupes en résistance » et des « mouvements anarchistes ou assimilés » [sic].

 

« Je ne crois pas que l’on doive me reprocher d’avoir mieux aimé me faire connaître comme Lombard parlant lombard, que comme non Toscan parlant trop le toscan, afin de ne pas faire comme Théophraste qui, parce qu’il parlait trop parfaitement l’athénien, fut reconnu par une simple vieille femme comme n’étant pas Athénien. »

Baldassar Castiglione, Le Livre du Courtisan, 1528.

Aux questions soulevées par la clandestinité, qui s’imposent à toute activité exercée en marge des lois en vigueur, contre elles ou contre la société qui les reconnaît, personne n’a jamais répondu de façon complète et explicite, même longtemps après coup, tant du côté de la clandestinité que du côté de ceux qui sont voués à la réprimer. On voit bien pourquoi. En retour, le caractère en quelque sorte imprescriptible d’une telle discrétion, consubstantielle en somme à son objet, n’a pas manqué de fasciner et de nourrir fantasmes et troubles de l’imagination, héroïsations douteuses, obsession du secret, tentations manipulatrices, etc. Il s’est souvent prêté, tout particulièrement au sein des groupes idéologiques minoritaires, boîtes de Pétri où prolifèrent en vase clos militantisme compensatoire, volontarisme abstrait et mythologies autocentrées, à favoriser l’éclosion de perceptions tendanciellement paranoïaques qui finissent souvent par fâcher avec le minimum de clairvoyance – quand elles ne mènent pas à sombrer dans des conceptions manichéennes et réductrices, sinon policières, de l’histoire et de la réalité la plus immédiate. Tout cela est connu.

On avouera tout de suite une perplexité. Face au nombre et à l’extrême instabilité des fronts sur lesquels se manifestent, se jouent, s’hybrident et se métamorphosent rapidement les immenses conflits véritables de ce temps, s’interroger aujourd’hui sur la clandestinité ne relève-t-il pas, en dépit des apparences, d’un rassurant exercice en terrain connu ? On ne répondrait assurément pas à la question en discourant sur les précautions élémentaires de discrétion, de réserve ou de recherche d’anonymat dont chacun peut encore souhaiter s’entourer pour éviter de se livrer pieds et poings liés à l’impérialisme numérique et se soustraire aux dégradantes injonctions de la transparence généralisée.

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« Ils n’ont pas encore de machine à détecter les rêves subversifs, mais ça viendra : faisons-leur, en ce domaine, le plus large crédit. »

Voilà ce que pronostiquait André Hardellet il n’y a pas loin d’un demi-siècle. Dans certains courants aujourd’hui qualifiés de « radicaux », on paraît pareillement s’être persuadé que le perfectionnement des procédés algorithmiques de surveillance et de prédiction n’est pas loin – pour certains nous y serions déjà – de forcer à la clandestinité, ou de forcer à y penser à voix haute, quiconque serait soupçonné de vouloir nuire, si peu que ce soit, à l’organisation sociale en place. L’autoritarisme brutal d’un nombre croissant de régimes et de dirigeants, démocratiquement élus au demeurant, vient évidemment renforcer cette conviction.

Si l’hypothèse est loin d’être irrecevable, en faire une menace imminente peut néanmoins paraître précipité ; et surtout hasardé. Une telle appréhension repose finalement sur le même fidéisme scientiste que celui qui prévaut au sein du personnel de gestion des entités économiques-étatiques ou marchandes. Dans Le Troupeau Aveugle John Brunner faisait dire à son héros Austin Train :

« C’est la chose la plus grave qu’ils vous aient faite : ils ont détruit votre intelligence. Et c’est une piètre consolation que de savoir que maintenant ils détruisent la leur. »

Que le progressisme des « élites » espère arrimer à des surenchères techniques le vieux rêve d’une administration enfin pacifiée des hommes et des choses n’est pas pour surprendre. Mais il est relativement déconcertant de constater que des gens qui se déclarent opposés aux rapports sociaux dominants, et, pour certains, hostiles à « l’emprise technologique », se montrent assez définitivement défaitistes pour souscrire à ces songes d’harmonie policière et en viennent à les présenter comme un cauchemar inéluctable au lieu d’en prendre froidement la mesure. A y regarder de près, il est difficile de discerner ce qui, dans le fond, distinguerait la conviction selon laquelle les progrès de la techno-coercition parviendraient à « interdire de penser » de la foi des transhumanistes impatients de jouir à perpétuité des félicités de la survie augmentée. Le subtil Giorgio Agamben s’alarmait ainsi en 2005 :

« Le jour où le contrôle biométrique sera généralisé et où la surveillance par caméra sera établie dans toutes les rues, toute critique et tout dissentiment seront devenus impossibles. »

Sans doute faut-il toujours plus d’ingéniosité pour braquer une banque ou un distributeur de billets, frauder dans les transports, se jouer des contrôles de Pôle-Emploi ou dérober un paquet de nouilles. Mais outre que ces répréhensibles activités ne paraissent pas près d’être éradiquées, si pâle figure qu’elles fassent en comparaison du fulgurant développement de la « cybercriminalité », il n’est peut-être pas superflu de se demander si la reconversion des cailleras en vigiles ou l’éducation de masse à la délation ne procurent pas infiniment plus de bénéfices que la vidéoprotection ou la prétendue intelligence artificielle.

On se retiendra pourtant de railler les intrépides qui s’évertuent à concevoir des martingales de cryptage non « craquables » susceptibles de libérer des interstices d’invisibilité sur Internet, ou l’austère détermination des néo-militants qui tractent leur réprobation de l’informatique et les vertus de l’abstinence aux portes de rectorats, ou d’agences de Pôle-Emploi justement. Tout au plus se laissera-t-on aller à remarquer à propos de ces derniers que leurs dénonciations paraissent trahir une nostalgie peut-être inconsciente pour les blouses grises de l’égalitarisme républicain et les jours heureux du plein-emploi, et qu’eux-mêmes affichent un étrange goût du consensus en s’abstenant de rien dire sur la fonction, numérisée ou pas, d’institutions dont ils ne font qu’admettre la naturalisation.

On est libre de sourire en relevant que, dans le même temps réel, d’autres esprits éclairés vont encore disputant si les prochaines révolutions seront convoquées sur Facebook ou sur Twitter.

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Il serait inepte de réduire la clandestinité à l’attirail de conventions, signes de reconnaissance, mots de passe, points de chute, couvertures, planques, procédures techniques de toute sorte, etc., qu’elle exige de mettre au service de ce qu’elle mobilise de prudence et de ruse, de dissimulation et de présence d’esprit – tous traits qui évoquent singulièrement la métis des anciens Grecs. Si elle met notamment en jeu des techniques spécifiques, la clandestinité n’en agite pas moins d’abord des sentiments, que souvent même elle exaspère. Il n’est du reste aucun besoin de basculer effectivement dans la clandestinité pour en éprouver de très approchants. Ainsi de la sensation furtive, mais qui sait se faire lancinante, que procurent mille aspects des plus banales circonstances de la vie quotidienne dans la société de masse, d’être assigné malgré soi à la condition du passager clandestin. Pour qui la ressent, inutile de croire avoir exécuté sa part du pacte social, d’avoir pour y parvenir raclé les fonds de tiroir de sa fausse conscience, d’avoir respecté les lois de la terre ferme, de s’être acquitté du prix de l’embarquement ou de s’être plié à tous les règlements du bord. Rien n’y fait. Et comme la sursocialisation ne semble pas se reconnaître de limites, vous voilà bientôt sommé de vous enthousiasmer pour des « communs » et un « vivre-ensemble » qui convertiraient un termite à l’érémitisme.

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S’ils s’en ouvraient, on se doute que ce qu’ils accepteraient de dire de la clandestinité serait formulé en des termes assez contrastés par un évadé fiscal ou un teufeur, un migrant érythréen, un fumeur de shit ou son dealer, un agent russe, un ecowarrior, une féministe saoudienne ou un braqueur en cavale, un zadiste, un tueur djihadiste, un parrain napolitain, un frère musulman égyptien ou une activiste vegan, un démocrate gazaoui, un insurrectionnaliste en gilet jaune ou un déserteur israélien, un officier « bolivarien » antimaduriste ou un opposant hongkongais, etc. Tous ont affaire à la clandestinité et on pourrait élargir cette éclectique galerie à d’autres époques, en y conviant pêle-mêle les premiers chrétiens, des triades et des mafias, toutes sortes de sociétés secrètes et de conjurations de palais, les franc-maçonneries, les marranes, les « Cathares », le compagnonnage, les réformés du Désert, etc. En s’en tenant à un registre qu’on dira « militaire », et aux cent dernières années, il faudrait de surcroît mentionner les résistances antifasciste et antinazie, les escadrons de la mort, Action Directe, la Cagoule, l’armée rouge japonaise, les Brigades rouges, ETA, les FARC, le FLNC, les GAL, l’IRA, l’OAS, la RAF de Baader-Meinhof (pour se limiter à des exemples non « religieux » pris dans l’aire « occidentale »).

Pourtant, pour variées qu’elles puissent paraître au premier regard, les réponses pratiques qu’ont apportées et qu’apportent effectivement des personnages et des entités aussi dissemblables, aux intentions et aux intérêts si contradictoires, procèdent d’un registre d’options des plus limité et s’avèrent, quoi qu’ils puissent éventuellement en penser, terriblement apparentées.

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S’interroger sur la clandestinité du point de vue de la critique des rapports sociaux implique naturellement de l’y soumettre aussi. On prendra donc spécialement en considération, pour voir ce qu’elles auraient de singulier, les pratiques clandestines d’individus, de groupes, de courants de pensée, d’organisations ou de mouvements connus aux temps modernes pour y avoir eu significativement recours dans des combats de nature, d’ampleur et de virulence certes inégales mais aux ambitions desquels on s’accorde ordinairement à conférer un caractère émancipateur ou révolutionnaire. Sans souci de préséance ni d’exhaustivité, on pourrait convoquer les Encyclopédistes ou les Carbonari, la Conjuration des Egaux ou la Société des Saisons, la Narodnaïa Volja ou la Rose Blanche, les propagandistes par le fait ou la CNT-FAI, la Ligue des Justes ou la Fraternité révolutionnaire, etc.

On a là des groupes quasi spécialisés dans l’assassinat politique et bon nombre de conjurations et de conspirateurs, juvéniles parfois, résolus et obstinés toujours, maladroits souvent. On a également des organisations importantes qui, sans s’y enfermer, jugèrent parfois bon de recourir à des méthodes conspiratives, ou aux armes en dehors de moments révolutionnaires caractérisés, que leur intention ait alors été de « répondre à la terreur par la terreur » ou qu’elles aient cru tendre de la sorte un ressort propre à « éveiller les masses ». De même que des groupes réduits de « travailleurs conscients », comme on disait aussi naguère, tenus à une discrétion qui, presque à la même époque et à une échelle plus considérable, avait aussi les faveurs des troupes du général Ludd et que perpétueront dans l’atelier et la mine les luttes ouvrières anti-patronales. On a enfin des auteurs, des agitateurs et des courants intellectuels qui, confrontés à la censure, à la prison ou à l’exil, à des persécutions religieuses, despotiques, démocratiques ou totalitaires pour cela qu’ils s’employaient à forger des armes critiques contre l’oppression sociale ou à en faire usage, furent conduits à divulguer ou confesser leurs opinions de façon clandestine, confidentielle ou ouverte, mais en usant alors de divers subterfuges, au nombre desquels figurent en bonne place l’incommode « Art d’écrire » entre les lignes, ses ambiguïtés et ses chausse-trapes. La Confession de Bakounine en demeure un exemple fameux.

De la plupart de ces entreprises clandestines on peut dire qu’elles opéraient une rupture radicale avec celles qui les avaient précédées. Elles ne se contentaient pas d’être défensives, ou de disputer leur pouvoir à un prince, un monarque ou un tyran particuliers. Elles pensaient faire œuvre universellement émancipatrice, entendaient en finir avec « toutes les tyrannies », y compris au cœur de régimes dits démocratiques. Beaucoup d’entre elles firent parler la poudre, à bon ou moins bon escient, mais il serait peu convaincant de les présenter comme l’œuvre d’imbéciles, de cerveaux fragiles ou de têtes brûlées qu’on n’aurait ici surreprésentés qu’afin d’assimiler subrepticement tout recours à la clandestinité à une trouble fascination pour le complot, le meurtre ou la terreur. On n’est guère tenté d’en dire autant des hideuses copies qui seront mises en circulation dans les années 1970-1980.

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On aimerait croire qu’illégalité, clandestinité, « violence » et menées terroristes ne sont indiscernables que dans la propagande intéressée des gestionnaires d’appareils étatiques ou dans les représentations de ceux qui aspirent à s’en saisir. Elles sont en réalité tout aussi indémêlables, ou tardent rarement à le devenir, chez les idiots utiles, mais pas toujours manipulés, qui s’engagent dans le terrorisme. Les gauchistes convaincus pendant ces années- là de passer à la « lutte armée » – c’est-à-dire, dans la plupart des cas, à l’assassinat, mais on pratiqua aussi les élégantes jambisations à l’italienne –, sous les couleurs de leur camisole idéologique, par cécité, par déréalisation ou parce qu’appuyer sur la détente leur procurait le sentiment d’avoir prise sur le cours des choses, l’illustrent à merveille. Les plus nombreux, qui provenaient de groupes léninistes ou stalino-maoïstes, ne firent que dévoiler crûment en quoi consistaient leurs conceptions. Les autres, « libertaires » ou se revendiquant de « l’Autonomie », pour certains nettement plus sensibles aux esthétiques de la marginalité et de l’illégalisme qu’à celle des disciplines « prolétariennes », s’appliquèrent à défigurer les opinions dont ils avaient commencé par se réclamer. Tous usèrent dans les faits, qu’ils soient quatre, quarante ou quatre cents, des mêmes repoussantes méthodes et de la même infecte langue de bois, se livrèrent aux mêmes coups tordus, acceptèrent les mêmes compromissions.

Certes, on s’était alors beaucoup trompé sur l’époque, et de bien des manières, quand tout le monde ou presque dans les gauchismes croyait pouvoir miser sur la perpétuation, l’approfondissement et la radicalisation continus des troubles sociaux qui avaient gagné plusieurs pays. L’unanimité n’allait pas au-delà ; d’irréconciliables divergences sur la nature de cette radicalisation et les moyens de l’amplifier résumaient immédiatement toutes les autres. C’est lorsque les limites de cette longue agitation, puis son reflux progressif, commencèrent à se faire sentir, et alors qu’il commençait à être par trop intenable de prétendre dire mieux qu’elle ce qu’elle voulait, que l’enfermement dans le déni de réalité en entraîna certains à emprunter le raccourci du terrorisme. Dans une telle configuration, le terrorisme ne pouvait pas vraiment faire plus qu’administrer un efficace coup de pied de l’âne à une agitation déclinante ; il sut s’en charger avec une application aussi butée que sanguinaire. On remarquera incidemment que la même période verra le développement des « luttes » parcellaires, plus tard qualifiées de « sociétales », promises pour la plupart à la prospérité qu’on sait : environnementalistes, néoféministes, des O.S. (ouvriers « spécialisés »), des homosexuels, des « sans », etc.

On se souviendra aussi que dans le même temps aux États-Unis le groupe clandestin des Weathermen parvenait plusieurs années durant à manier efficacement l’explosif sans faire de victime (il y en eut trois en vérité, mais dans ses propres rangs). Au début des années 1980 en France, un supposé Comité pour la liquidation ou la destruction des ordinateurs (CLODO) fit de même. Et, des Luddites à nos jours, on constate la permanence internationale de sabotages ouvriers moins explosifs, presque toujours conduits clandestinement, et dirigés contre la mécanisation des productions et l’exploitation du travail.

À l’enseigne du devoir de solidarité envers tout « prisonnier politique » ou « victime de la répression », une complaisance trouble à l’égard des rescapés non « repentis » de la « lutte armée » de ces sinistres années a très longtemps persisté en France, débordant largement des milieux gauchistes proprement dits. C’est par contre dans ce que sont devenus ces milieux, et dans ce qui s’y substitue, qu’on voit poindre depuis quelques années un fort penchant à l’héroïsation de ces personnages.

La vérité sordide de ce qu’a effectivement été le terrorisme gauchiste, bien loin de la geste d’un Mandrin ou d’un Cartouche et d’un quelconque romantisme pistolero, est pourtant solidement documentée, et il ne s’agit pas seulement des meurtres qu’il a commis et revendiqués. Personne ne peut ignorer le soutien logistique (fourniture d’armes, munitions, documents d’identité, devises, facilités de déplacement, bases de repli et autres commodités) durablement consenti, directement ou par l’intermédiaire de groupes « frères », à ces « groupes armés » par les services secrets des Etats de l’ancien « bloc de l’Est » pour en faire leurs obligés. La contrepartie de cette sollicitude consistant entre autres, au nom de la solidarité « anti-impérialiste » et en conformité avec les calculs géostratégiques de l’ex-URSS, à exécuter quelques basses œuvres pour le compte d’organisations palestiniennes, celles-ci se chargeant généralement de l’entraînement militaire de leurs supplétifs. Les « franchises » terroristes ne sont pas une innovation dont on serait redevable à Al-Qaïda ou à l’État Islamique.

Si Cuba aussi avait eu ses propres camps de formation et d’entraînement (et ses corps expéditionnaires) les services des Etats-Unis ne se sont de leur côté jamais privés, pendant et après la « guerre froide », d’utiliser symétriquement des miliciens et des hommes de main, et de fournir tout appui utile aux officiers locaux initialement formés à la doctrine contre-insurrectionnelle de l’armée française, afin d’affermir leur pré carré et d’élargir leur sphère d’influence en Amérique du Sud.

Ce n’est pas ici qu’on dressera un tableau détaillé de la marche des pièces dans les sanglants jeux de dupes de ces conflits « tièdes ». Mais une esquisse, même rapide, de ce qu’a été le gaucho-terrorisme serait trop incomplète si on s’abstenait d’évoquer les Brigades rouges et les longues polémiques suscitées par la mise à mort du dirigeant démocrate-chrétien Aldo Moro. Si les Brigades rouges ne pouvaient que susciter l’intérêt du KGB et de la CIA il semble certain que ni l’un ni l’autre ne les aient effectivement manipulées. Des indices concordants tendent à l’inverse à établir que les B.R. étaient infiltrées et ont par conséquent été exposées à des manipulations, mais par des services secrets ou des polices parallèles italiens, agissant dans un cadre « institutionnel » ou à ses marges. Aucun fait établi ne paraît donner de consistance à la thèse qui a voulu faire des Brigades rouges une émanation directe ou une création ex nihilo de l’Etat italien ou de factions en son sein, délibérément conçue pour mettre terme à l’agitation sociale ou empêcher le « compromis historique » entre la Démocratie chrétienne et le Parti stalinien. Quant à la part prise par les B.R. dans l’obtention de ce double résultat, elle aura vraisemblablement pu se voir facilitée, ou au moins n’être pas contrariée, par l’empressement de la police à ne pas découvrir l’appartement- « prison du peuple » où était enfermé Moro avant une issue fatale espérée par les secteurs de la Démocratie chrétienne menés par l’inoxydable Giulio Andreotti. Mais elle n’en est pas moins le fruit pourri de l’initiative politico-militaire et de la stratégie autonome des brigadistes eux-mêmes.

Il est par contre bien des occasions où des manigances étatico-policières clandestines jouent un rôle plus déterminant, de la même manière que les activités occultes de multinationales, de World Companies et « d’acteurs économiques » plus subalternes. Tous, « publics » ou privés, ne rechignant pas, ce qui n’est ni nouveau ni systématique mais s’avère quelquefois réversible, à manipuler à leur profit des activités clandestines « indépendantes », politiques, économiques ou directement criminelles, jugées préjudiciables à leurs intérêts ou propres à les servir. Les services secrets algériens en sont une forme canonique pratiquement pure.

On voit du reste comment d’aussi fameux « lanceurs d’alerte » qu’Edward Snowden ou Julian Assange n’échappent pas à leur devenir-pion sur cette sorte d’échiquier.

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Ce qui relève de la clandestinité résistant aux analyses étroitement déductives, on comprend que certains aient envie de dessiner des frontières, forcément poreuses, afin de distinguer une clandestinité qu’on dirait « choisie » (prédéterminée, en quelque sorte, par l’extrémisme désincarné du « projet » poursuivi et de la stratégie retenue) d’une clandestinité plus génériquement « subie » (à laquelle peut se trouver contraint quiconque remet en cause l’ordre social), laquelle subsumerait une clandestinité relativement « conjoncturelle », imposée par le durcissement de la situation à laquelle on avait précédemment à faire face, lorsque se voient notamment restreintes ou abolies jusqu’aux libertés formelles que le cadre légal était jusque-là réputé garantir.

Quant à ce que valent de telles garanties, il va de soi qu’en dépit de ses détestables origines rien ne dément la pertinence de la vieille formule de mépris envers le « crétinisme légaliste », et que rien n’oblige à prêter l’oreille aux ratiocinations patristiques sur les ingénieuses nuances constitutionnalistes qui distingueraient « l’État de Droit » de l’état d’exception. Il suffit de s’en tenir à la réalité, chaque jour vérifiable, de l’extrême labilité des « droits fondamentaux » et des garanties démocratiques qui, dit-on, en relèvent. Mais on évitera de s’auto-intoxiquer en se payant de slogans : il demeure moins périlleux d’être convaincu d’atteinte à la sûreté de l’État dans ce qui subsiste d’une démocratie libérale que dans la Chine de « l’économie socialiste de marché » ou les Philippines de Duterte.

De fait, une typologie des formes de clandestinité parviendra tant bien que mal à rendre compte de quantité de situations réelles, en particulier dans la plupart des innombrables « conflits asymétriques » d’aujourd’hui. Elle conduira surtout à admettre implicitement que, dans certaines circonstances, le passage à la clandestinité s’avère indispensable ou inévitable ; de sorte que prétendre en repousser toute éventualité relève du vœu pieux. Et qu’il faut bien, le cas échéant, faire avec.

Mais toute cette taxinomie retient d’aller à l’essentiel, qui devrait être, du moins quand il est question de guerre sociale, de toutes les guerres la plus asymétrique, d’apprécier les inflexions que la clandestinité imprime volens nolens aux pratiques sur lesquelles on la greffe, et les altérations comme les mutations qu’elle fait subir plus ou moins insensiblement aux objectifs qu’on poursuit, alors même qu’on penserait savoir s’en défendre. Il a été prétendu que les guerres de partisans et la guérilla seraient immunisées contre ces travers. On entendait ainsi faire accroire que dans ces conflits-là les combattants clandestins ne sauraient qu’être « dans le peuple comme un poisson dans l’eau ». À condition toutefois de ne pas trop chercher à discerner entre soutien volontaire de la population et concours contraint par les menaces de représailles ou leur mise à exécution ; et de faire fi de la façon dont du Massif Central aux djebels algériens, pour ne pas aller voir plus loin, les maquis ne se sont jamais privés de liquider les adversaires politiques trop confiants.

A de rares exceptions près, pas seulement quand on sort les armes des caches, ce n’est pas la nature de la cause soutenue qui donne toutes leurs couleurs aux entreprises clandestines ou à celles qui le deviennent mais la mécanique indépendante de la clandestinité, de ses exigences et de ses emballements, qui leur dicte une grande partie de ses lois propres. La clandestinité procure moins de liberté et d’autonomie qu’elle n’autonomise. Si on y est, de l’extérieur, contraint par l’adversaire, on y est « intérieurement contraint par ses règles. S’asseoir sur ces évidences, les passer par pertes et profits supposés, procède au mieux d’un romantisme de bazar, au pire d’une arnaque caractérisée. Difficile de trouver mieux que la clandestinité pour s arnaquer soi-même ; ou collectivement. Spectateurs et autres gogos par-dessus le marché.

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La clandestinité n’est pas un jeu, serait-on presque tenté d’écrire par facilité de plume : mais cette assertion serait en toute rigueur aussi fausse qu’inconsciente celle qui prétendrait symétriquement soutenir l’inverse. La clandestinité comporte une indéniable part de jeu, jusque dans les ultimes moments des pires situations qu’elle peut conduire à affronter. C’est pourquoi il arrive qu’elle tente d’imprudents pieds nickelés. Mais c’est aussi pourquoi, lorsque l’horizon tend à s’assombrir outre mesure, en envisager lucidement la possibilité et s’y préparer raisonnablement n’est pas un exercice tout à fait dépourvu d’attraits – au nombre desquels les chances qu’on se sera donné de survivre à des circonstances périlleuses ne comptent pas pour rien. Faut-il ajouter qu’on ne voit pas du tout où serait l’intérêt de faire avancer la pendule en France aujourd’hui ?

Mais il est flagrant que plonger dans le concret de la clandestinité peut aussi ramener aux réalités quand les principes antihiérarchiques les plus élémentaires entrent en collision avec sa logique séparée, que ce soit en matière de circulation sûre et effective des informations, de coordination des actions lorsque c’est nécessaire, ou face aux risques d’infiltration, de provocation et de manipulation, and last but not least par rapport aux modalités des prises de décision (on entend ici s’esclaffer les amis de l’insurrection). Prôner la plus entière « horizontalité », postuler l’inoxydable créativité des masses, ne suffit pas toujours à s’interdire de tenir à l’écart des décisions celui-ci parce qu’il serait trop bête, celui-là parce qu’on aura décidé qu’il est louche ou cet autre parce qu’on l’aura jugé incontrôlable, etc. Tout cela peut pourtant être salutaire : tentation ou nécessité faisant loi, une fois le pas franchi on en vient à traiter avec d’autres clandestins ou présumés tels, du passé desquels on ne sait rien, surgis à point nommé de nulle part et devenus les plus sûrs des camarades avant d’être finalement démasqués, à temps ou pas. Observons que dans ce domaine les options les plus centralistes ne montrent aucune supériorité : on sait la confiance obstinément vouée par « le rusé Lénine » au militant ouvrier, député bolchevik et mouchard de l’Okhrana Roman Malinovski.

Qui s’étonnerait de ce que la cooptation, le secret et le cloisonnement se prêtent mal à des pratiques de démocratie directe ?

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Bavardes, formalistes, incapacitantes, les caricatures de démocratie directe qu’ont très souvent donné à voir, notamment au cours des « mouvements des places », les pénibles débats militants de l’assembléisme citoyen ont certes de quoi faire fuir. Et il est douteux qu’un mouvement plus diffus et composite comme celui des Gilets Jaunes, dont des commentateurs ont voulu se persuader qu’il y aspirait, ait davantage contribué à en rendre la perspective enviable. Mais pas plus que dans les excellentes traditions de l’action directe abusivement invoquées, il n’y a là de quoi fonder l’antidémocratisme retors que distillent, martèlent parfois mais souvent aussi oublient opportunément, les persévérants enfumeurs de l’insurrectionnalisme à la française.

Résumons (il paraît difficile de forcer le trait) : un foisonnement exponentiel d’émeutes et de foyers de rébellion « territoriaux » ou, mieux, de « communes » où s’agrégeraient des « déserteurs », diversement affinitaires, communiant, pour peu que l’amitié les lie, dans la spontanéité joyeuse de la vie reconquise, ne saurait manquer de conduire, ici et maintenant, n’importe quand et n’importe où, à une insurrection dont l’onde de choc se propagera de proche en proche à l’univers connu, « destituant » le système et ouvrant la voie à la « guerre civile mondiale ». Il va de soi que ce sidérant agrégat bordigo-vaneigemiste, pimenté d’autonomie italienne et des deleuzeries et fadaises biopolitiques de rigueur, relègue définitivement aux poubelles de l’histoire les spécieuses tentatives d’auto-organisation sur lesquelles s’étaient auparavant brisés ou usés tellement de révolutions et de révolutionnaires mal avisés. Ce n’est, somme toute, que justice : tant d’expédients et de raccourcis s’offraient à eux, pourquoi ces gens se sont-ils condamnés à perdre la main puis à pleurer sur leurs défaites en n’ayant que l’absurde chiffon rouge de la démocratie ouvrière pour sécher leurs larmes ? Il est temps de gagner en souplesse, d’oublier les rigidités désuètes, les préventions vaines qui ne nourrissent que le renoncement. A-t-on jamais vu une hiérarchie résister à l’amitié ? Pourquoi s’interdire lundi matin de faire la retape auprès de ceux dont on moquait samedi soir les rêves de « convergence des luttes » ou des « intellectuels critiques » sur lesquels on s’essuyait les pieds dimanche midi ? « Il se trouve des alliés en tous lieux. » Il est temps de ne plus se laisser distraire du seul objectif qui vaille, « créer l’irréversible ».

Or, ça tombe bien, les conditions sont « aujourd’hui réunies dans un pays comme la France pour une évaporation du pouvoir [sic] sous l’effet d’un soulèvement et d’un blocage général du système ». S’évaporeront du même coup, s’entend, les rapports sociaux qui le constituent, tandis que rentreront précipitamment sous terre, épouvantés, ses polices, son armée, son appareil industriel, sa technoscience, son « Etat profond », etc., et que les « flux » du système seront « bloqués » sans rémission à la satisfaction générale. C’est dans L’Insurrection qui vient, texte déjà ancien mais parfait classique du temps présent (éd. La Fabrique, 2007), qu’on trouve ce conte pour enfants sages qui n’agite l’image du conflit idéal, c’est-à-dire volatilisé, que pour ne rien avoir à dire de l’âpreté des conflits qui suivraient très matériellement ce fugitif et gracieux moment de suspens, sinon de réparation, du monde. Mais aucun des quatre ou cinq titres qui l’ont suivi ou précédé, aucun des textes d’agitation produits sous le label du Parti imaginaire, du Comité invisible ou d’un de leurs produits dérivés plus ou moins autonomisé, des « Appelistes » et « Kamo » à Lundi matin (sorte d’hybride numérisé des Inrocks et de La Cause du Peuple), n’est avare d’idées et de formulations au moins aussi pittoresques. La palme revient toutefois, pour l’emphase, le nauséeux, le cocasse et la creuse et brutale outrecuidance à la préface tout aussi ancienne, dédiée « à un ami », d’un recueil de textes de Blanqui intitulé Maintenant, il faut des armes (idem, 2007), attribuée en son temps à « un des agents » ou à « quelques agents du Parti imaginaire ». Il n’y a là que quelques pages, mais qui en disent suffisamment.

 

Au fil des années un nombre finalement conséquent de recensions et d’analyses critiques de ces textes se sont employées à en qualifier, démonter et contester les thèses, longuement au besoin. La plupart de ces travaux ne manquent pas d intérêt ; on constatera seulement qu’en s’astreignant, non sans componction parfois, à de savantes exégèses, ils ont donné l’impression de prendre, ou de faire mine de prendre, ces rodomontades au sérieux. On ne leur emboîtera pas le pas.

On prendra par contre au sérieux le goût pour les jeux de rôles cagoulés répandu dans une large part de la frange contestatrice de la jeunesse. L’appétit manifeste pour les simulacres d’émeute, la parodie de guerre de positions avec la police, la casse ou la crémation de boutiques, de banques et d’éléments de « mobilier urbain » n’est pas propre aux cercles insurrectionnalistes de stricte obédience. Tout suggère que cet appétit durera plus longtemps qu’eux et marquera quelque temps, au risque de l’ossification, la plupart des contestations et des conflits appelés à survenir dans les prochaines années ; sans que son rôle devienne jamais plus déterminant qu’il n’est parvenu à l’être jusqu’ici – pas même sans doute en matière d’évolution des tactiques de maintien de l’ordre. Autant ne pas nier cette réalité, sans cesser d’en dire les étroites limites, c’est-à-dire ce qu’elle interdit et ce dans quoi elle enferme, si on préfère s’abstenir d’imaginer ce qui peut toujours y mettre un brutal coup d’arrêt.

Disséquer ses slogans ou tenter une généalogie de ses catégories à géométrie variable n’empêchait d’ailleurs pas de montrer que, si l’insurrectionnalisme ne se donne pas la peine de dissimuler son attachement à la désolante « mouvance autonome » française et aux bégaiements méta- léninistes de l’opéraïsme italien, il présente surtout très peu de caractères qui le distingueraient des autres gauchismes dont il n’est finalement que l’ultime surgeon : même propension à l’activisme systématique, même lecture idéologique de la réalité, même pratiques entristes, mêmes opportunisme et démagogie sans objet, etc. Quant au militantisme, officiellement voué aux gémonies, il y prospère dans un registre hyperidéologique spécifique, celui de la « cohérence », obligatoire, entre ce qui se penserait et ce qui se vivrait : dans l’humidité, le froid ou la douceur printanière, les bottes aspirées par une fondrière ou sur son arbre perché, dans sa cabane ou son squat, dans son cortège de tête, dans sa nasse ou sa cellule il faut se persuader qu’on ne saurait être en train de vivre autre chose qu’une farouche et éblouissante expérience, profondément libératrice, d’amitié, de lutte, d’égalité, de solidarité, d’autonomie et de sécession dans laquelle tout finit par s’évaporer de la socialité aliénée environnante, où tout ne sait plus être que subversivement créatif et lyriquement joyeux. L’omniprésence de la « joie » dans la rhétorique récente de l’insurrectionnalisme est, pour tout dire, particulièrement sinistre ; il y avait une plus grande apparence de sincérité dans les tentatives d’hybridation directe entre le « No future ! » des Punks et le « Tout, tout de suite ! » des gauchistes. C’est cela qui est en tout cas prétexte à la voyante préoccupation d’orthopraxie que traduit l’allure raide et coincée fréquemment affichée par les plus gauches de ses partisans. (On n’ignore évidemment pas que ce souci d’orthopraxie est commun au tout-venant des gauchismes en phase terminale et qu’il s’y coagule plus souvent encore en conformismes puritains et en fanatismes intrinsèques fondés sur les pitoyables niaiseries et les parfaites saloperies, essentiellement issues des Cultural Studies, que répandent le LGBTQetc-isme et ses Safe spaces, le racialisme, l’anti-spécisme, l’anti-âgisme, l’anti-validisme, l’intersectionnalisme, on en passe.)

A se retourner sur « les luttes » des vingt dernières années, on découvre bien vite un secret de Polichinelle, relativement réconfortant, qui n’a guère bénéficié de l’intérêt de la presse ou de ces légions de « blogueurs » et de « journalistes indépendants » qui en ont tant fait sur les rebondissements sans surprise de l’affaire des caténaires, dite « de Tarnac » : le triomphalisme publicitaire des insurrectionnalistes, leur facilité à dire « nous », puis à battre en retraite en ne se disant plus « qu’avec », le nuage de fumée de positions insaisissables tant elles fluctuent au gré de la tactique ou de la foucade du jour, dissimulent mal combien ils ont en réalité collectionné « d’échecs », à maintes occasions et chaque fois qu’ils ont tenté, ès qualités, d’introduire ou d’imposer leurs buts et leurs méthodes dans les terres de mission sur lesquelles ils avaient jeté leur dévolu ou dans les conflits où ils tentaient de s’immiscer : souvent rabroués aussitôt que vus à l’œuvre, ils ont plus souvent encore été combattus pied à pied au cours d’assemblées générales, ont été incités à ne pas insister, ont été raccompagnés à la sortie (par pires qu’eux parfois, il faut bien le dire) ou même conviés à retourner peigner le Dasein entre amis. Il est arrivé que des épisodes laissent des traces écrites, ne serait- ce que sur Internet ; quelqu’un s’amusera peut-être à les collecter.

* * *

L’intérêt de cette excursion sur le versant insurrectionnaliste du réel est de ramener très naturellement à la question de la clandestinité et à ce qui s’en fait parfois ces temps-ci. Conspirativisme oblige (quoique des déclarations hostiles à toute conspiration viennent ci et là démentir les odes dithyrambiques qu’ils lui chantent plus constamment), le risque est mince, chez les insurrectionnalistes, qu’elle soit distraitement réduite à une étroite question technique ; elle est tellement centrale qu’elle devient au contraire une sorte de seconde nature, un horizon et un mode d’être qui imprègnent toute activité concevable. Entre ambiguïtés savantes de certains jeux d’écriture (une plume peut-être plus alerte que d’autres ?) et duplicité ciselée des déclarations publiques, on ajuste en permanence les éléments de double langage sans jamais cesser de surjouer la discrétion la plus m’as-tu- vu, la dissimulation la plus ostentatoire ou d’affecter les précautions de la clandestinité la plus surfaite.

L’anonymat a donc été immédiatement adopté par l’insurrectionnalisme. Pas uniquement parce qu’il prémunirait contre d’éventuelles menées policières mais parce qu’on lui attribue une vertu cardinale : il ferait qu’aucune tête ne dépasse, qu’aucun leadership puisse se faire jour (ce dont pourraient sans doute témoigner des centaines de « Camille » maintenant qu’est acquise la « victoire » à Notre-Dame-des-Landes). Il n’y a donc guère que la Police, la Justice ou la Presse pour discerner parmi eux des chefs, des meneurs, des théoriciens ou des hiérarchies, ce qu’ils démentent avec la dernière énergie. Leurs textes seront publiés sans noms d’auteurs :

« On ne suspecte aucun de ceux qui signent de leur nom tant de farouches critiques du système en place de mettre en pratique la moindre de leurs fermes résolutions. »

On voit, si on suit cette logique à l’épate, le crédit qu’il convient d’accorder au « Comité invisible », signataire générique de leur littérature, et aux monceaux de très fermes résolutions dont il fait son ordinaire. Peu importe d’ailleurs que ce comité invisible soit ou non totalement imaginaire, qu’il soit plutôt très visible, et qu’il recouvre, ou pas, si peu que ce soit, la réalité de quelques individus attachés à leurs faux nez : il ne répond de rien. Il ne cache rien. Il n’y avait rien à voir.

A parcourir leurs plaidoyers concernant l’affaire des caténaires on a parfois le sentiment de lire une parodie du baratin dont usaient naguère les tenanciers de ce qu’on appelait des « vitrines légales », ces organisations fantoches, émanant de groupes armés illégaux, qui avaient pignon sur rue et servaient d’outils de propagande et de négociations non officielles tout en assurant d’autres fonctions sur le fil de la légalité. Parodie plutôt foutraque à dire vrai, où les enjeux, même dramatisés, demeurent bien dérisoires et où, faute sans doute d’hommes de paille à l’amitié suffisamment trempée, malgré toutes les galipettes qui voudraient témoigner du contraire, ce sont d’inamovibles hommes-orchestres qui assurent tous les rôles quand il faut bien jouer, à la fois, les critiques affûtés, les tacticiens accomplis et les honnêtes jeunes gens parfaitement ordinaires – les ternes Blooms – effectivement prêts à « chouiner » sur leur vie dévastée par une infâme machination policière (on peine à imaginer « l’Enfermé » dans ces rôles). Avec une parcimonie calculée, certes :

« La visibilité est à fuir. Mais une force qui s’agrège dans l’ombre ne peut l’esquiver à jamais. Il s’agit de repousser notre apparition en tant que force jusqu’au moment opportun. Car plus tard la visibilité nous trouve, plus forts elle nous trouve. »

On concédera sans mal qu’il aura fallu un accident de parcours imprévu pour ruiner ce timing exigeant : le déclenchement de la pantalonnade d’Etat, et des imputations de terrorisme, de la calamiteuse affaire « de Tarnac ». (Il va de soi qu’on se félicite, comme tout un chacun, qu’elle ait enfin trouvé le très misérable épilogue qu’elle appelait.)

Dans la clandestinité, cacher qu’on a quelque chose à cacher relève de l’enfance de l’art. En faire des tonnes, mépriser toute rigueur, proférer les plus grosses bêtises énervées imaginables, propres seulement à chauffer divers imbéciles, quand on n’est ni assez « fort » ni assez agile, alors qu’on a fixé soi-même la hauteur de l’obstacle, n’est qu’une fanfaronnade et ne fait qu’attirer l’attention ou se désigner comme de « bons clients » pour une opération tordue.

On peut ne rien ignorer de la surveillance dont on fait l’objet, essayer de s’en jouer, s’en trouver secrètement flatté comme si cela permettait justement de mesurer sa « force » supposée, se savoir entouré de mouches, être pénétré de la justesse de ses propres analyses, sur le « pouvoir » par exemple, en ayant quand même fini par subodorer qu’y nichent en proportion, mais avec plus de moyens, autant de gens déraisonnables et de déséquilibrés que chez les gauchistes, et se trouver néanmoins surpris d’être trivialement serré à l’aube, sous la couette, par une meute de policiers cagoulés et enfouraillés, trois jours après une erratique nuit d’amour et de novembre, sans chambre pour les câlins ni buraliste pour la carte bleue, mais avec 18 bourriques au train, sur les chemins vicinaux de Seine-et-Marne. La dissimulation appuyée de rien, ou de pas grand-chose, qui fait la singularité de ce clandestinisme a notamment pour effet qu’on se trouve fort emprunté quand il devient nécessaire de dissimuler quoi que ce soit pour de bon. Elle en a un autre, pas moins fâcheux : vous laisser terriblement démuni lorsqu’il s’agit de pressentir ou de juger que ce moment est venu.

On pourra toujours s’en consoler, dix ans plus tard, en interprétant la partition bravache qui vous aura été réservée, saillies, bons mots, insolences mesurées, afin d’animer l’interminable procès cousu de fil blanc qui mettra finalement un terme à « l’affaire » : victoire réelle mais sans surprise qui verra les plus amusants secrets de famille rester dans les placards.

Au fait, plutôt que de s’attarder sur ses faiblesses trop voyantes, n’y aurait-il pas lieu de voir dans le clandestinismel’invisibilité visible, la feinte clandestinité, la clandestinité publique, peu importe comment on nommera la chose – une manière radicalement nouvelle de répondre aux questions posées par la clandestinité ? Une sorte de clandestinité par anticipation, « préventive », proactive peut-être ? Ne s’inventerait-il pas là un commencement de réponse synchrone aux tentaculaires ambitions des « sociétés de contrôle » ? Ne faut-il pas y reconnaître l’ambition de lutter contre le Spectacle avec ses propres armes, pour mieux le mener à sa perte ? La question de la clandestinité n’est-elle pas en vérité propice à de vertigineuses mises en abyme ? Ainsi, moins aurait-on à cacher, plus il serait habile de faire étalage d’un grand luxe de précautions et de mystères. Qu’ils soient transparents est sans importance. La vérité est faite de mensonges. Plus gros ils sont, moins ils sont démentis.

Plusieurs aspects du clandestinisme ostentatoire qu’on vient de décrire font songer à la fonction conférée au secret dans des institutions traditionnelles africaines comme certaines sociétés de masques, confréries ou sociétés secrètes.

Dérobé aux regards, souvent exercé dans la forêt en des lieux interdits aux non-initiés, mais aussi bien parfois à partir d’une case particulière du village, le cœur ritualisé de leurs activités n’est pas à proprement parler clandestin mais reste rigoureusement réservé et secret, tout comme les opérations qui en relèvent, jusqu’aux plus extrêmes, dont il serait inconcevable que rien d’extérieur les règle ou les bride.

À l’inverse, l’existence même desdites sociétés n’a rien de secret. Des buts qu’elles poursuivent et de la fonction sociale qu’elles exercent, on parle peu, mais les uns comme l’autre sont aussi sus que les liens d’interdépendance qu’elles entretiennent avec les chefs ou la puissance publique. Elémentairement vouées à assurer les rituels de passage, la stabilité et la reconduction sans accroc de ce qui est, elles gouvernent par le mystère qu’elles donnent à voir et la crainte qu’il inspire. Elles peuvent aussi frapper fort.

Mais un ferme rappel à la raison, un sort bien jeté ou le sacrifice de quelques poulets suffisent souvent à obtenir des résultats satisfaisants.

* * *

Il se trouvera des lecteurs pour juger qu’on les a insolemment baladés avant de les conduire où l’on avait choisi d’aller ; d’autres, pour trouver qu’on n’a fait qu’empiler les truismes sur les paradoxes et enfoncer des portes ouvertes sur des chemins incertains, comme si on avait souhaité y perdre on ne sait qui. Que ceux-là n’imaginent surtout pas qu’on se serait figuré égarer quelque ennemi, à la manière des insurgés tchèques d’août 1968 (c’était avant la signalétique, le GPS et Google Maps) qui démontaient les plaques de rue et les panneaux de signalisation pour ralentir la progression des forces d’occupation du Pacte de Varsovie. Mais on concédera peut-être qu’il n’était pas forcément superflu de rappeler que nous ne sommes pas non plus en 1848.

C’est vrai, on aurait pu faire plus court et s’en tenir à la ferme sobriété du Guichardin, suggérant il y a quelques siècles dans un de ses Ricordi :

« que celui qui trame des complots contre le pouvoir en place par-dessus tout se garde, pour ce faire, d’écrire des lettres, car elles sont souvent interceptées, et constituent des preuves qu’on ne peut nier ; et s’il existe aujourd’hui bien des façons secrètes d’écrire, les moyens de les déchiffrer sont aussi fort connus. »

Il serait trompeur d’imaginer avoir trouvé dans ce qui précède ne serait-ce que le brouillon d’une lettre de ce genre.

Il suffisait en vérité de rappeler les voies empruntées par les poèmes clandestins d’Ossip Mandelstam afin de déjouer la persécution de Staline. Quelques-uns avaient été confiés à des amis choisis. Les autres, Nadejda Iakovlevna Mandelstam les avait appris par cœur.

René Riesel

 

Article publié dans la revue Réfraction n°43, automne 2019.

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