Jules Méline, Le gaspillage de l’énergie, 1912

L’auteur de ce texte, Jules Méline, malheureusement homonyme d’un ministre de l’Agriculture, a longtemps collaboré aux publications du mouvement anarchiste individualiste en France : durant les premières décennies du XXe siècle, il signe notamment des articles dans L’Anarchie (le journal de Libertad), La Vie anarchiste, ou encore Le Semeur contre tous les tyrans.

Il participe aussi à la rédaction de la monumentale Encyclopédie anarchiste de Sébastien Faure, qui sera publiée de 1927 à 1934, en rédigeant plusieurs notices, parfois fort longues et empreintes d’un certain hygiénisme, sur les questions de santé et d’alimentation : il y souligne entre autres les bienfaits du végétarisme, des exercices physiques ou du nudisme, et blâme la dépendance de l’homme moderne à l’alcool. Ce sont là les thèmes classiques d’un certain anarchisme individualiste, qui vise d’abord à ce que chacun se transforme dans sa vie quotidienne, pour pouvoir ensuite transformer la société.

Mais dans l’article que nous présentons ici, datant de 1912, Méline se livre à un travail plus philosophique, et présente une critique du capitalisme industriel en tant que véritable civilisation du gaspillage (et tout particulièrement du gaspillage de l’énergie). Dénonciation de la publicité, de la production délocalisée et de la falsification des marchandises : ce texte anticipe de manière étonnante les analyses que développent aujourd’hui les objecteurs de croissance, tout en plaçant la question énergétique sur le seul terrain qui permette sa résolution : celui des besoins humains, manipulés et adultérés par le mercantilisme ambiant.

 

On a surnommé le XXe siècle, le siècle de l’électricité et du progrès. Il serait aussi exact de l’appeler le siècle du gaspillage de l’énergie et de la matière.

On s’étonne parfois qu’en dépit du prodigieux perfectionnement du machinisme agricole et industriel, le producteur soit astreint comme autrefois à un labeur aussi intense et prolongé. Cependant un homme réalise aujourd’hui à lui seul une production égale sinon supérieure à ce que pouvaient effectuer dans le même temps cent de ses semblables vivant au Moyen Âge. La minoterie, la métallurgie et les transports modernes, pour ne citer que ces industries, nous offrent un concours que ne connurent pas nos ancêtres. Et cependant, nous sommes plus affairés qu’eux et nous possédons moins de loisirs. Ce phénomène qui à première vue apparaît fantastique de bizarrerie s’explique après un moment de réflexion.

Tout d’abord, l’homme moderne a des besoins naturels et factices qui ne talonnaient pas les contemporains de Charlemagne. L’excursionnisme par exemple était l’apanage des quelques privilégiés, et le seul mode de déplacement, abstraction faite de la locomotion pédestre, se réduisait à l’hippisme. Mais ce moyen de déplacement était onéreux et exigeait par surcroît beaucoup de temps : seuls les gens aisés pouvaient en user. Quant au pédestrianisme, il n’y avait guère que les irréguliers de l’époque qui y avaient recours pour les longs parcours. Aujourd’hui, tout le monde voyage et bien rare sont ceux, même parmi les plus pauvres, qui n’ont pas à leur actif une randonnée quelconque.

Le confort, le luxe même dans tous les domaines se sont étendus à toutes les classes de la société. Mais à part le luxe dont l’utilité est contestable, le voyage et le confort sont utiles sinon indispensables. Ils constituent un progrès appréciable dont chacun bénéficie dans une certaine mesure. D’autres joies, du ressort intellectuel par exemple, sont accessibles à tous : possibilité de l’étude grâce au livre à bon marché, etc., etc.

Toutes ces améliorations pourraient être mises en ligne de compte et invoquées comme étant les causes principales de l’intensification du travail. Mais cet accroissement quantitatif de l’effort exigé et utile est infime comparé à l’énorme production inutile et nuisible.

Parcourez les avenues d’une grande ville ou les voies tortueuses d’un village, pénétrez dans le hall d’une gare ou dans certains établissements publics d’une autre catégorie ; ouvrez un quotidien ou feuilletez un magazine, ce qui vous saute aux yeux, vous poursuit comme une obsession, c’est la réclame. Les murs de nos maisons, les parois des pissotières et les panneaux des salles d’attente disparaissent sous une multitude d’affiches variées et coloriées, prometteuses et mensongères. Certaines vantent la supériorité d’un cacao frelaté ; d’autres assurent la prompte efficacité d’un remède incapable d’agir. Et à cette débauche de papier bariolé viennent s’ajouter depuis quelques années les lithographies réclamières des plages à la mode ou ignorées ou des stations balnéaires en vedette. Qu’une ville, ou simplement un bourg, possède un ruisselet ombragé de quelques saules ou qu’un accident de terrain rompe la monotonie de son horizon, c’est assez pour que vous soyez convié à venir goûter ces splendeurs que le pinceau d’un artiste talentueux ou médiocre aura savamment reproduites et idéalisées. Bref, c’est à qui vous accaparera par d’alléchantes promesses. Mais que vous consommiez certaines denrées à Ostende ou à Vichy, que vous usiez le parquet d’une villa normande ou d’un appartement vosgien, le résultat est le même au point de vue de la consommation et de la production générales. La publicité qui s’accroît de jour en jour est un gaspillage d’énergie et de matériaux sans profit réel pour l’humanité.

Il y a peu de temps que le timbre-prime a fait irruption dans nos mœurs [1]. Même en se plaçant au point de vue commercial, il n’est pas difficile d’en montrer a posteriori l’inutilité. Le commerce ne s’est pas intensifié du fait de son apparition, et si au début il servit les intérêts de quelques commerçants, sa généralisation lui enleva son caractère propre. Or, implanté dans nos mœurs, il y restera longtemps bien que ne correspondant pas même à une utilité factice. Le temps employé à sa production et à sa répartition est du temps gaspillé.

Mais parlons un peu de la façon dont le commerce s’effectue à présent et qu’ignoraient ceux d’antan.

Autrefois chaque bourg ou village avait ses commerçants chez lesquels chaque ménagère de l’endroit allait s’approvisionner. Lorsque le mercanti du village manquait d’un objet ou d’une denrée quelconque, celui qui en avait besoin allait le quérir à la ville proche. À présent les temps sont changés. Les routes sont sillonnées par des marchands aussi nombreux que variés. Le boulanger, l’épicier, etc., d’un village se voyant concurrencés par leurs collègues des environs vont porter leurs ravages commerciaux dans les villages de ces derniers. Cela nécessite l’emploi de chevaux et de voitures qui constituent une lourde charge. Cette dépense d’énergie représentée par la perte de temps affecté aux pérégrinations commerciales, à l’achat de chevaux et de voitures et à leur entretien, est loin de réaliser un progrès social.

Les moyens de transport eux-mêmes n’échappent pas aux fins inutiles. Sur dix personnes qui prennent le train, huit se déplacent pour affaires commerciales ou autres inhérentes à la situation mondiale présente. Certaines vont acheter ou vendre des produits qu’elles trouveraient à négocier ou acquérir sur les lieux mêmes de leur production ou centralisation. Et les produits négociés exécutent les mêmes et inutiles va-et-vient.

Les transports urbains, tramways, omnibus, etc., qui sillonnent nos rues ont une destination presque semblable. Leur principale clientèle, la classe ouvrière, emploie ce mode de locomotion pour supprimer la distance qui sépare le logis de l’atelier que les nécessités économiques éloignent stupidement.

Je ne parlerai que pour mémoire de l’énergie dépensée stupidement à la fabrication d’objets de qualité douteuse, à la confection d’armes de guerre, de monnaies, etc., etc. On ne finirait pas d’énumérer si on voulait passer en revue les professions inutiles. Mais ce qui est visible, c’est que les fonctions parasitaires croissent parallèlement au progrès et c’est en vain que le machinisme se perfectionne et augmente son domaine : le travailleur utile ou inutile est toujours astreint au même labeur exténuant, pour un salaire toujours aussi dérisoire.

Inutile de dire que cela continuera tant que les hommes ne comprendront pas que les causes de cette monstrueuse anomalie, devenue normale, sont dues à la mauvaise organisation, et que ce n’est qu’en se libérant de l’ignorance et des préjugés qu’ils pourront réellement bénéficier du progrès en modifiant leurs rapports réciproques et en utilisant pour le mieux et l’utile leur énergie.

Jules Méline

La Vie anarchiste n°4, 5 septembre 1912

 

Article republié dans le trimestriel
Offensive Libertaire et Sociale n°32, décembre 2011.

 


[1] Ancêtre des actuels « points cadeaux » ou « points de fidélité », le timbre-prime était une vignette donnée aux consommateurs lors de l’achat d’un produit, pour qu’il en collectionne un grand nombre et puisse ensuite les échanger contre de l’argent ou de nouveaux produits. [NdE]

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