Philippe Descola, Amazonie & Coronavirus, 2019

En Amazonie, c’est d’abord le milieu de vie des Amérindiens qui est détruit

 

Dans cet entretien, l’anthropologue rappelle que dans la forêt amazonienne cohabitent près de 600 ethnies. Il propose d’en faire une personnalité juridique de façon à mieux protéger ce trésor de biodiversité.

Anthropologue, spécialiste des Jivaro achuar, en Amazonie équatorienne (Les Lances du crépuscule, Plon, 1993), Philippe Descola est professeur au Collège de France et titulaire de la chaire d’anthropologie de la nature, succédant à Françoise Héritier. Disciple de Claude Lévi-Strauss, médaille d’or du CNRS (en 2012) pour l’ensemble de ses travaux, Philippe Descola développe une anthropologie comparative des rapports entre humains et non-humains qui a révolutionné à la fois le paysage des sciences humaines et la réflexion sur les enjeux écologiques de notre temps (Par-delà nature et culture, Gallimard, 2005). Alors que les feux de forêt ont augmenté de 84 % depuis le début de l’année en Amazonie et sont l’enjeu d’une crise internationale, Philippe Descola explique comment il serait possible, pour les préserver, de conférer une personnalité juridique à des milieux de vie tels que celui de la forêt amazonienne.

 

Nicolas Truong : Qui est responsable des incendies qui se multiplient en Amazonie ?

Philippe Descola : Je n’ai pas fait d’enquête, mais tout pointe vers les milices des grands propriétaires terriens qui déboisent la forêt afin de créer des pâturages, qu’ils revendent souvent ensuite à des entreprises de l’agrobusiness ayant pignon sur rue afin de créer des plantations. Les incitations répétées de Bolsonaro depuis le début de son mandat à exploiter l’Amazonie n’ont pu qu’encourager ces initiatives, d’autant que tous les garde-fous habituels sont maintenant levés : l’Instituto Brasileiro do Meio Ambiente e dos Recursos Naturais Renovaveis (Ibama), qui veille sur l’environnement, a été réduit à la portion congrue, le directeur de l’Instituto Nacional de Pesquisas Espaciais (INPE), qui contrôle la déforestation en temps réel par images satellites, a été limogé et la Fondation nationale de l’Indien (FUNAI), l’organisme qui a la responsabilité de veiller sur les territoires indigènes, est maintenant coiffée par le ministère de l’agriculture, qui représente les intérêts des grands propriétaires terriens.

Nicolas Truong : Si l’exploitation de l’Amazonie est un désastre écologique, est-elle efficace du point de vue de la rentabilité agricole ?

Philippe Descola : Il faut souligner que cette politique est à très courte vue car les sols amazoniens sont en général médiocres et la forêt vit en fait d’elle-même, c’est-à-dire de l’humus qu’elle produit par la décomposition naturelle de la végétation. Lorsque les Amérindiens défrichent une clairière pour en faire un jardin, ils l’abandonnent au bout de quelques années et la forêt recolonise bientôt l’espace déboisé. Il en va tout autrement avec les défrichements massifs pratiqués par la colonisation encouragée par l’Etat : la forêt ne peut plus se reconstituer et les sols sont exposés à une dégradation rapide provoquée par les pluies et le soleil qui transforme le milieu en savane. Il faut alors d’importants investissements en capital pour reconstituer des sols appauvris qui, de toute façon, ne seront pas viables à long terme.

Nicolas Truong : Comment expliquez-vous l’adhésion d’une large partie de la population à la politique d’extrême droite climatosceptique menée par Jair Bolsonaro ?

Philippe Descola : Je ne sais si l’on peut vraiment parler d’adhésion consciente au climatoscepticisme. Au Brésil, comme dans les autres pays amazoniens, la population urbaine et celle qui vit à l’écart de l’Amazonie (dans les Andes, sur les littoraux, dans les zones arides du Nordeste) sont en général très ignorantes des cycles écologiques de la forêt tropicale. Malgré tous les avertissements, elles voient encore la forêt comme une ressource inépuisable facilement reconstituée, un jardin d’Eden où tout pousse facilement. De ce point de vue, la politique de Bolsonaro est une gigantesque amplification d’une façon de traiter la forêt amazonienne qui perdure. La politique environnementale du gouvernement de Dilma Rousseff, comme celle d’autres gouvernements de gauche de pays amazoniens, était aussi fondée sur l’idée qu’il fallait faire prévaloir le développement des richesses dormantes de la forêt sur sa préservation.

Nicolas Truong : Comment aider les Brésiliens à résister à cette politique destructrice ?

Philippe Descola : Les premières victimes en sont les premiers habitants de l’Amazonie, les Amérindiens, et les populations qui s’y sont installées depuis la fin du XIXe siècle à mesure que progressaient les fronts pionniers, c’est-à-dire des gens qui, au Brésil, ne sont guère écoutés. Il faut donc soutenir tous ceux qui, au Brésil et ailleurs en Amérique latine, luttent pour la reconnaissance des droits des autochtones, les militants des organisations environnementalistes, les leaders paysans, pour certains d’entre eux persécutés ou assassinés dans l’indifférence générale par les milices des grands propriétaires terriens. Car, avant d’être « poumon de la planète », c’est d’abord leur milieu de vie qui est détruit par les incendies, le lieu où ils sont nés, où ils chassent, où ils interagissent avec des esprits.

Nicolas Truong : N’y a-t-il pas une forme d’hypocrisie à critiquer la politique de Jair Bolsanaro, alors que l’Occident n’a pas renoncé au mythe de la croissance effrénée et maintient des projets et des accords « polluants » ?

Philippe Descola : L’hypocrisie majeure consiste à faire semblant d’ignorer que le soja cultivé en Amazonie sert à nourrir nos vaches européennes, que la palme à huile produite en Amazonie sert à nos préparations culinaires, que l’or récolté dans les fleuves amazoniens empoisonnés au mercure aboutit chez nous, bref que nous dépendons comme consommateurs de la déprédation de la forêt tropicale et de la spoliation territoriale des Amérindiens et des paysanneries locales. De ce point de vue, il me paraît illusoire de penser que le traité de l’UE avec le Mercosur va avoir valeur pédagogique pour réformer les pratiques de l’agrobusiness brésilien ou argentin. Il va plus probablement aboutir à un boom au cours duquel les Indiens et les petits paysans vont se trouver, plus encore qu’à présent, dépossédés de leurs terres.

Nicolas Truong : Vous êtes un spécialiste de l’Amazonie équatorienne et des Jivaro achuar. Quelles sont les populations – notamment autochtones – les plus touchées par la déforestation, les incendies et la politique expansionniste des lobbys de l’agrobusiness au Brésil ?

Philippe Descola : La liste serait trop longue à établir et elle déborde largement du Brésil. Il y a encore à peu près 600 ethnies parlant des langues différentes en Amazonie au sens large et la plupart d’entre elles se sont trouvées confrontées au colonialisme interne, aux industries extractives (pétrole et or surtout), aux exactions de mouvements paramilitaires, à l’invasion de leurs territoires, à l’ennoiement par des barrages. Même les populations autochtones qui jouissent de territoires réservés se voient de fait envahies parce qu’il existe rarement des mécanismes permettant une protection effective. Certains s’en tirent mieux que d’autres. Les Shuar et les Achuar de l’Equateur, chez qui j’étais en 2018, mènent des combats efficaces contre les compagnies minières (chinoises) et pétrolières parce qu’ils sont nombreux et qu’ils ont une réputation guerrière dont ils jouent fort bien pour effaroucher ceux qui convoitent leur territoire. Mais une population de quelques centaines d’individus, le cas le plus courant en Amazonie, se trouvera bien démunie contre des envahisseurs.

Nicolas Truong : Emmanuel Macron a-t-il eu raison de hausser le ton ? N’a-t-on pas, depuis trop longtemps, entendu que « la maison brûle » sans qu’aucun pompier vienne, sans qu’aucune politique écologique advienne ?

Philippe Descola : L’Amazonie, comme les forêts tropicales d’Asie du Sud-Est, ou les latitudes les plus septentrionales sont les zones critiques où l’on peut voir de la façon la plus nette les méfaits de la complicité entre le développement capitaliste et ce que j’ai appelé le « naturalisme », c’est-à-dire cette idée surgie en Europe il y a quelques siècles que les non-humains existent dans une sphère séparée des humains où ils constituent une ressource illimitée. Le réchauffement global en est une conséquence, tout comme la politique de Bolsonaro vis-à-vis de l’Amazonie. Ce n’est donc pas un pompier qu’il faut attendre, mais un projet collectif qui nous amène à renoncer à l’idée que l’émancipation des hommes est dépendante de la croissance infinie de l’exploitation des milieux. Ce n’est pas d’une politique écologique que l’on peut espérer cela, mais d’un projet politique tout court, qui est en train de prendre forme dans les interstices du capitalisme mondial, parmi des populations autochtones et paysannes ou dans des ZAD [zones à défendre]. Sans doute le coup de gueule de Macron était-il nécessaire (et l’on ne voit pas beaucoup d’autres dirigeants internationaux en mesure de le faire), mais c’est plutôt en militant pour que des conceptions alternatives du bien-vivre et du vivre-ensemble s’imposent dans des territoires plus étroitement contrôlés par leurs habitants humains et non humains que l’on pourrait mieux affronter le bouleversement de nos conditions de vie qui s’annonce.

Nicolas Truong : Face à la dévastation planétaire, à qui appartient la terre ? Et peut-on intervenir pour sauver une forêt ou une région entière menacée de destruction par le gouvernement du pays dont elle dépend ?

Philippe Descola : C’est un problème fondamental. La conception westphalienne du territoire qui prévaut depuis quelques siècles rend difficilement concevable d’autres formes d’appropriation de la terre, et donc de la Terre, que celle qui domine actuellement : des Etats exerçant leur souveraineté sur des espaces (plus ou moins) reconnus par leurs voisins. Les humains (individus, collectivités ou multinationales) sont propriétaires de certaines ressources, une propriété est garantie par l’Etat et les organismes interétatiques. Mais ce système introduit un biais anthropocentrique dans la maîtrise de la terre dont on voit où il nous a conduits. Des initiatives récentes de conférer une personnalité juridique à des milieux de vie – la rivière Wanganui en Nouvelle-Zélande, par exemple – ont ceci d’intéressant qu’ils inversent le sens de l’appropriation et en étendent la responsabilité aux non-humains. C’est parce que je vis sur les berges de cette rivière que je dérive du partage avec d’autres êtres un droit à en tirer éventuellement ma subsistance. Cela transforme la notion de commun puisque ce n’est plus un collectif humain qui décide de la nature de ce qui sera approprié, mais un ensemble d’humains et de non-humains qui devient garant de la perpétuation d’un milieu de vie.

Nicolas Truong : Les Brésiliens peuvent-ils accepter que l’Amazonie devienne un bien commun ?

Philippe Descola : Pour des motifs de souveraineté nationale, la plupart des Brésiliens sont depuis longtemps opposés à une internationalisation de l’Amazonie pour la protéger de la destruction. C’est compréhensible : les Français seraient réticents à voir la Provence administrée par l’ONU à cause des feux de forêt. Mais si la notion de « commun » au sens de la personnalité juridique d’un milieu de vie était étendue partout, alors la question se poserait de façon tout à fait différente. La Loire et tous ses occupants humains et non humains, le fleuve Xingu du Brésil et tous ses occupants humains et non humains pourraient être vus, non comme des biens communs de l’humanité, mais comme des lieux dont les occupants humains et non humains se possèdent réciproquement et qui sont eux-mêmes possédés par le milieu de vie qu’ils occupent. Ils seraient donc responsables de la santé de ce milieu de vie, et donc de la leur, non devant l’humanité tout entière (ou devant l’ONU ou le G7), mais devant d’autres communs constitués de la même manière. Une utopie peut-être, mais urgente.

 

Propos recueillis par Nicolas Truong.
Interview publié dans le journal Le Monde le 27 août 2019.

 


 

Nous sommes devenus des virus pour la planète

 

L’anthropologue de la nature explique que cette pandémie doit conduire à une « politique de la Terre » entendue comme une maison commune dont l’usage ne serait plus réservé aux seuls humains.

 

Anthropologue, spécialiste des Jivaro achuar, en Amazonie équatorienne (Les Lances du crépuscule, Plon, 1994), Philippe Descola est professeur au Collège de France et titulaire de la chaire d’anthropologie de la nature. Disciple de Claude Lévi-Strauss, médaille d’or du CNRS (en 2012) pour l’ensemble de ses travaux, Philippe Descola développe une anthropologie comparative des rapports entre humains et non-humains qui a révolutionné à la fois le paysage des sciences humaines et la réflexion sur les enjeux écologiques de notre temps, dont témoignent notamment Par-delà nature et culture (Gallimard, 2005) et La Composition des mondes (entretiens avec Pierre Charbonnier, Flammarion, 2014).

Nicolas Truong : En quoi cette pandémie mondiale est-elle un « fait social total », comme disait Marcel Mauss, l’un des fondateurs de l’anthropologie ?

Philippe Descola : Un fait social total, c’est une institution ou des événements qui mettent en branle une société, qui font apparaître ses ressorts et ses valeurs, qui révèlent sa nature profonde. En ce sens, la pandémie est un réactif qui condense, non pas les singularités d’une société particulière, puisqu’elle est mondiale, mais certains traits du système qui régit le monde actuel, le capitalisme postindustriel. Quels sont-ils ? D’abord, la dégradation et le rétrécissement sans précédent des milieux peu anthropisés du fait de leur exploitation par l’élevage extensif, l’agriculture industrielle, la colonisation interne et l’extraction de minerais et d’énergies fossiles. Cette situation a eu pour effet que des espèces sauvages réservoirs de pathogènes se sont trouvées en contact beaucoup plus intense avec des humains vivant dans des habitats beaucoup plus denses. Or les grandes pandémies sont des zoonoses, des maladies qui se propagent d’espèce en espèce et dont la diffusion est donc en grande partie dépendante des bouleversements écologiques.

Deuxième trait : la persistance criante des inégalités révélée par la situation de crise, à l’intérieur de chaque pays et entre les pays, qui rend ses conséquences très différentes selon la situation sociale et économique dans laquelle on se trouve. La pandémie permet de vérifier ce constat fait par l’anthropologue David Graeber que plus un emploi est utile à la société, moins il est payé et considéré. On découvre soudain l’importance cruciale des gens dont nous dépendons pour nous soigner, nous nourrir, nous débarrasser de nos ordures, et qui sont les premiers exposés à la maladie.

Troisième trait : la rapidité de la propagation de la pandémie. Que des maladies infectieuses fassent le tour de la Terre n’a rien de nouveau ; c’est que celle-ci le fasse si rapidement qui attire l’attention sur la forme présente de la mondialisation, laquelle paraît entièrement régie par la main invisible du marché, c’est-à-dire la règle du profit le plus rapide possible. Ce qui saute aux yeux, notamment avec les pénuries de masques, de tests ou de molécules thérapeutiques, c’est une division internationale de la production fondée sur deux omissions : celle du coût écologique du transport des marchandises et celle de la nécessité, pour faire société, d’une division locale du travail dans laquelle tous les savoir-faire sont représentés.

Nicolas Truong : Cette crise est-elle due à la dévastation de la planète ou bien faut-il au contraire considérer que les épidémies font, depuis les âges qui ont précédé l’anthropocène, partie de l’histoire et que l’homme doit ainsi faire preuve d’humilité ?

Philippe Descola : En tant qu’américaniste, je suis douloureusement conscient du prix que les populations amérindiennes ont payé du fait de leur rencontre avec les maladies infectieuses apportées par les colonisateurs européens : entre le XVIe et le XVIIIe siècle, dans certaines régions, c’est 90 % de la population qui disparaît. Les épidémies nous accompagnent depuis les débuts de l’hominisation. Simplement, le développement de l’Etat-providence à partir de l’Europe depuis la fin du XIXe siècle a eu tendance à faire oublier à ceux qui en bénéficient que l’aléa et l’incertitude continuent d’être des composantes fondamentales de nos destins collectifs.

Nicolas Truong : Pourquoi le capitalisme moderne est-il selon vous devenu une sorte de « virus du monde » ? Tout est-il la faute du capitalisme, alors que ces pandémies ne semblent pas être sans lien avec les marchés d’animaux vivants et la médecine traditionnelle chinoise ?

Philippe Descola : Un virus est un parasite qui se réplique aux dépens de son hôte, parfois jusqu’à le tuer. C’est ce que le capitalisme fait avec la Terre depuis les débuts de la révolution industrielle, pendant longtemps sans le savoir. Maintenant, nous le savons, mais nous semblons avoir peur du remède, que nous connaissons aussi, à savoir un bouleversement de nos modes de vie. Sans doute les marchés traditionnels chinois contribuent-ils à la disparition du pangolin ou du rhinocéros. Mais les réseaux de contrebande d’espèces protégées qui les alimentent fonctionnent selon une logique parfaitement capitaliste. Pour ne rien dire du capitalisme sauvage des compagnies forestières chinoises ou malaises opérant en Indonésie, la main dans la main avec les plantations de palmiers à huile et les industries agroalimentaires.

Ceux qui n’opèrent pas selon ce modèle, ce sont les populations autochtones de Bornéo (et de bien d’autres régions du monde), qui défendent leurs territoires contre la déforestation. Le capitalisme est né en Europe, mais il n’est pas définissable ethniquement. Et il continue de se propager comme une épidémie, sauf qu’il ne tue pas directement ceux qui le pratiquent, mais les conditions de vie à long terme de tous les habitants de la Terre. Nous sommes devenus des virus pour la planète.

Nicolas Truong : Cette crise n’est-elle pas l’occasion de concevoir autrement les rapports entre la culture et la nature, entre les humains et les non-humains ? Ou bien ne serait-on pas au contraire tenté d’accroître la distance entre « eux » et « nous » en raison des zoonoses ?

Philippe Descola : Au tournant du XVIIe siècle a commencé à se mettre en place en Europe une vision des choses que j’appelle « naturaliste », fondée sur l’idée que les humains vivent dans un monde séparé de celui des non-humains. Sous le nom de nature, ce monde séparé pouvait devenir objet d’enquête scientifique, ressource illimitée, réservoir de symboles. Cette révolution mentale est l’une des sources de l’exploitation effrénée de la nature par le capitalisme industriel en même temps que du développement sans précédent des connaissances scientifiques.

Mais elle nous a fait oublier que la chaîne de la vie est formée de maillons interdépendants, dont certains ne sont pas vivants, et que nous ne pouvons pas nous abstraire du monde à notre guise. Le « nous » n’a donc guère de sens si l’on songe que le microbiote de chacun d’entre « nous » est composé de milliers de milliards d’« eux », ou que le CO2 que j’émets aujourd’hui affectera encore le climat dans mille ans. Les virus, les micro-organismes, les espèces animales et végétales que nous avons modifiées au fil des millénaires sont nos commensaux dans le banquet parfois tragique de la vie. Il est absurde de penser que l’on pourrait en prendre congé pour vivre dans une bulle.

Nicolas Truong : Les peuples autochtones de l’Amazonie se ferment, se dispersent et se replient afin de faire face à l’épidémie. Devons-nous également nous abriter derrière nos frontières et nos nations ? Est-ce la fin, non seulement de la mondialisation, mais aussi d’un certain cosmopolitisme ?

Philippe Descola : Si l’on parle d’une cosmopolitique au sens du sociologue Ulrich Beck, à savoir la conscience acquise par une grande partie de l’humanité qu’elle partage une destinée commune parce qu’elle est exposée aux mêmes risques, alors on voit bien qu’il est illusoire de fermer les frontières. On ralentira peut-être la propagation du Covid-19, mais on n’empêchera pas une autre zoonose d’éclore ailleurs. Surtout, on n’arrêtera pas le nuage de Tchernobyl ou la montée des mers. Et si certains Amérindiens d’Amazonie ont la possibilité d’empêcher des humains de pénétrer sur leurs territoires, parce qu’ils sont vecteurs de maladie ou chercheurs d’or, ils sont en revanche beaucoup plus accueillants pour les non-humains dont ils sont familiers. Et c’est en ce sens-là que le mot « cosmopolitique » pourrait prendre toute sa portée. Non comme un prolongement du projet kantien de formuler les règles universelles au moyen desquelles les humains, où qu’ils soient, pourraient mener une vie civilisée et pacifique. Mais au sens littéral, comme une politique du cosmos.

Une politique de la Terre entendue comme une maison commune dont l’usage n’est plus réservé aux seuls humains. Cela implique une révolution de la pensée politique de même ampleur que celle réalisée par la philosophie des Lumières puis par les penseurs du socialisme. On en voit des signes avant-coureurs.

Dans plusieurs pays on a donné une personnalité juridique à des milieux de vie (des montagnes, des bassins-versants, des terroirs), capables de faire valoir leurs intérêts propres par le biais de mandataires dont le bien-être dépend de celui de leur mandant. Dans plusieurs pays aussi, y compris en France, des petits collectifs ont fait sécession par rapport au mouvement continu d’appropriation de la nature et des biens communs qui caractérise le développement de l’Europe, puis du monde, depuis la fin du XVIe siècle. Ils mettent l’accent sur la solidarité entre espèces, l’identification à un milieu, le souci des autres et l’équilibre des rythmes de la vie plutôt que sur la compétition, l’appropriation privée et l’exploitation maximale des promesses de la Terre. C’est un véritable cosmopolitisme, de plein exercice.

Nicolas Truong : Assiste-t-on à un tournant anthropologique de la pensée française avec l’éclosion d’une génération notamment formée par Bruno Latour et vous-même qui ne sépare plus de manière radicale les humains et les non-humains ?

Philippe Descola : On peut appeler ça un tournant anthropologique si l’on veut, à condition d’ajouter que, paradoxalement, c’est une anthropologie qui est devenue moins anthropocentrique, car elle a cessé de ravaler les non-humains à une fonction d’entourage et de réduire leurs propriétés aux aspirations et aux codes que les humains projettent sur eux. L’un des moyens pour ce faire fut d’introduire les non-humains comme des acteurs de plein droit sur la scène des analyses sociologiques en les faisant sortir de leur rôle habituel de poupées qu’un habile ventriloque manipule.

C’est un exercice qui va à rebours de plusieurs siècles d’exceptionnalisme humaniste au cours desquels nos modes de pensée ont rendu incongru que des machines, des montagnes ou des microbes puissent devenir autoréférentiels. Il a fallu pour cela traiter le non-humain comme un « fait social total » justement, c’est-à-dire le transformer en une sorte de planète autour de laquelle gravitent de multiples satellites. J’ai appelé ça l’anthropologie de la nature.

Nicolas Truong : On parle beaucoup du « monde d’après », au risque de ne pas penser le présent. Que serait-il possible et important de changer le plus rapidement ?

Philippe Descola : On peut toujours rêver. Alors, en vrac : instauration d’un revenu de base ; développement des conventions citoyennes tirées au sort ; impôt écologique universel proportionnel à l’empreinte carbone ; taxation des coûts écologiques de production et de transport des biens et services ; développement de l’attribution de la personnalité juridique à des milieux de vie, etc.

 

Propos recueillis par Nicolas Truong.
Interview publié dans le journal Le Monde le 20 mai 2020.

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