André Pichot, Le sang, le souffle, la race, la vie, 2006

Contrairement à ce qu’on imagine un peu trop rapidement – et par approximation –, la tradition n’a guère associé le sang et la vie, et encore moins le sang et l’hérédité.

Le sang a certes souvent été considéré comme le symbole de la vie, mais c’était alors le symbole de la vie qui s’en va, la vie qui quitte le corps en même temps que le sang s’en écoule. Il symbolisait la vie, dans la mesure où l’hémorragie entraînait la mort. Mais si la perte du sang signifiait la mort (et plus spécialement la mort violente), la présence du sang dans le corps ne représentait pas vraiment la vie (le sang ne se voit pas tant qu’il est dans le corps, il faut blesser celui-ci, l’ouvrir, pour le faire apparaître). Le latin distingue d’ailleurs sanguis, “le sang dans le corps”, et cruor, “le sang coulant hors du corps”, ou coagulé (cruor signifie aussi “meurtre”).

Selon Empédocle, le sang est le siège de la conscience, ou de l’âme [1]. Dans la Bible, le sang est associé à la vie, du moins pour les bouchers qui doivent saigner l’animal à blanc, en faire disparaître toute trace de sang, car manger du sang, ce serait manger la vie [2]. Mais ce sont des exceptions car, dans l’Antiquité et jusqu’aux Temps Modernes, c’était le souffle, le pneuma, qui symbolisait la vie, ou plutôt qui était la vie même: la vie dans la vie, et non, comme le sang, la vie dans la mort. Le souffle était ce qui animait le corps, ce qui le rendait vivant. C’était son âme, en tant que principe moteur. D’ailleurs, à la mort il quittait le corps (comme l’âme s’en envolait), même lorsque le sang y demeurait.

Cette association du souffle, de l’âme et de la vie est très ancienne et se retrouve dans toutes les civilisations antiques, où ces notions sont quasiment assimilées entre elles.

Dans le monde grec, aussi loin qu’on remonte, la vie est associée au pneuma. En grec, pneuma signifie “souffle”, plus spécialement le souffle de la respiration, mais aussi le souffle du vent, l’exhalaison, l’odeur (pneuma vient de pneo, qui signifie d’abord “souffler en parlant du vent”, mais aussi “respirer”, dégager une odeur, etc.). Le monde était vivant, et un souffle l’animait.

Le pneuma était aussi étroitement associé à l’âme. Psukhê, “âme”, vient de psukho, “souffler”. Le premier sens de psukhê en grec est d’ailleurs “souffle”, respiration, haleine. Chez les stoiciens, le pneuma et l’âme étaient confondus. Avant les stoiciens, chez Aristote par exemple, le pneuma était plutôt le support de l’âme ou ce par quoi elle agissait sur la matière.

Le mot latin pour pneuma est spiritus, de spirare, “respirer”. Spiritus donnera “esprit” en français, aussi bien l’esprit de vin (l’alcool qui s’exhale du vin) que l’esprit au sens psychologique ou religieux, en passant par les esprits animaux, c’est-à-dire, étymologiquement, les “souffles de l’âme”. D’ailleurs, en latin animus, “âme” et anima, “souffle”, sont apparentés, et viennent tous deux du grec anemos, “vent” [3].

Ce rôle du “souffle ne se limitait pas à la vie, et s’étendait à la matière. Ainsi, dans la chimie ancienne, l’esprit était la partie la plus volatile des corps (celle qui sortait en premier de l’alambic lors de leur distillation). C’était aussi le principe actif de ces corps, ce qui leur donnait leur activité ou réactivité chimique, ce qui les “animait” (par exemple, l’esprit de vin – l’alcool – était ce qui donnait au vin ses propriétés chimiques ou médicales) [4].

Dans la civilisation juive, outre l’association au sang précédemment mentionnée dans le cas des bouchers, on trouve la même relation entre la vie, le souffle, l’esprit et l’âme. Dans la Bible, l’esprit est désigné par le mot hébreu rouakh, qui initialement désigne le vent, mais aussi le souffle et, par là, la vie et l’esprit au sens religieux, avec une polysémie proche de celle du pneuma grec [5]. Ainsi, selon Genèse, 2, 7 :

« Yahvé modela l’homme avec la glaise du sol, il insuffla dans ses narines une haleine de vie et l’homme devint un être vivant. »

Plus anciennement encore, en Egypte, le papyrus Ebers (1550 av. J.-C.) évoque un souffle de vie qui entre dans le corps par l’oreille droite (et un souffle de mort, par l’oreille gauche) [6]. L’évocation de l’oreille peut paraître bizarre pour ce qui concerne le souffle. Elle est à rapprocher du fait que le souffle est non seulement associé à la vie, mais aussi à la voix et à la parole (y compris chez Aristote) [7]. Le papyrus Ebers évoque d’ailleurs les « souffles des mauvais sorts jetés par les sorciers », ce qui se rattache à la croyance, très répandue, au pouvoir magique des mots, ou plutôt au pouvoir des paroles, car il faut que les mots soient prononcés, proférés, pour être efficaces, et le pouvoir de la profération tient au pouvoir du souffle (les bénédictions et malédictions sont étymologiquement des bonnes et des mauvaises paroles).

Plus ancien encore que ce papyrus égyptien, il existe un texte mésopotamien du XXIIIe siècle av. J.-C. mentionnant le fait que le dieu Dunshagga a « largement pourvu de souffle de vie le prince Gudéa » [8].

Le souffle joue également un rôle fondamental dans les médecines et physiologies orientales. Dans la médecine ayurvédique (Inde), « le vent, moteur essentiel de l’Univers », l’est aussi du corps où il est représenté par le “souffle vital”, ou prâna [9]. Le prâna lui-même est multiple (ou subdivisé), l’hindouisme en distingue cinq catégories jouant des rôles différents (respiration, parole, digestion, excrétion, mouvement) [10]. Un peu comme dans la conception stoicienne où Zénon de Kition distinguait huit parties dans le pneuma selon les fonctions exercées (il s’agissait alors de l’intelligence, la voix, les cinq sens et la fonction procréatrice) [11].

Dans la médecine chinoise, “le souffle vital” ou k’i a quatre sens essentiels : souffle cosmique universel; énergie vitale de l’individu; émanation, manifestation ou impulsion d’un viscère; air inspiré et expiré, et « on peut admettre une équivalence entre le prâna indien, le pneuma grec et le k’i chinois » [12].

Enfin, dans la conception bouddhique, le corps est sillonné par 72 000 “canaux subtils”, qui sont les ramifications de huit “canaux fixes” formés au cœur (il s’agit sans doute des principaux vaisseaux sanguins, à qui il faut ajouter les bronches et la trachée-artère). Ces canaux sont parcourus par dix “souffles internes” (cinq principaux et cinq secondaires), dont le premier est « le souffle soutenant la vie », blanc, siégeant au cœur, lié à l’élément eau et à Aksobhya [13].

L’association du souffle et de la vie (du souffle et de l’âme, et même du souffle et du moteur de l’univers) semble quasiment universelle, et remonter à la nuit des temps. En revanche, hormis la mort violente, la blessure ou l’égorgement rituel, le sang n’apparaît pratiquement pas dans ces questions.

D’ailleurs, pour Aristote, le premier théoricien occidental de la vie, les animaux que nous appelons “invertébrés” sont dépourvus de sang, et c’est par cette absence de sang qu’il les désigne (et non par leur absence de squelette comme nous le faisons). Ces animaux non-sanguins sont néanmoins vivants; il y a donc une vie sans sang. Leur vie est moins parfaite que celle des “animaux sanguins” (nos vertébrés), mais cette moindre perfection tient moins à leur manque de sang qu’à leur manque de chaleur, car c’est celle-ci qui traduit la perfection de la vie, et le sang n’en est lui-même qu’un produit (dans la physiologie aristotélicienne, le sang résulte en effet de la coction des aliments par la chaleur cardiaque; une fois ainsi “cuits”, il est envoyé par les veines aux différentes parties du corps auxquelles il sert à son tour d’aliment, soit un rôle nutritif très prosaique).

Pour Aristote, ces animaux non-sanguins ne respirent pas. On pourrait croire qu’ils font exception à la relation entre la vie et le souffle, mais ce serait une erreur. En effet, dans la biologie aristotélicienne, ces animaux bénéficient, leur vie durant, d’un souffle inné : le pneuma présent dans le sperme de leur père. Les animaux “plus parfaits” bénéficient aussi de ce souffle inné que leur a transmis leur père, mais leur vie plus intense nécessite qu’il soit entretenu et alimenté par la respiration. Celle-ci n’est donc qu’un complément du souffle inné qui est la vie même (l’âme).

Dans l’Antiquité classique, le sang n’était pas impliqué dans la génération. Chez Aristote, la femelle apporte la matière et le mâle apporte l’âme. La matière apportée par la femelle est bien le sang, mais c’est le sang menstruel (considéré comme un excédent de sang-aliment qui trouve un exutoire dans la reproduction) [14]. Quant à l’âme apportée par le mâle, elle est inhérente au pneuma contenu dans le sperme (car l’âme est portée par le pneuma, et le sperme est une écume, un liquide dans lequel est inclus ce pneuma sous forme de petites bulles – il tient d’ailleurs sa couleur blanche de cette nature écumeuse; cf. le mythe de la naissance d’Aphrodite).

Ce souffle apporté par le sperme permettra à lui seul la vie des animaux qui ne respirent pas; quant aux autres, ils l’alimenteront par leur respiration.

Dans celle-ci, l’air inspiré était censé gagner le ventricule gauche du cœur, siège à la fois de l’âme et de la chaleur cardiaque. Il s’y réchauffait et gagnait les différentes parties du corps par les artères, vivifiant ainsi ces parties en leur portant l’action de l’âme. Avant Galien, on pensait que les veines étaient remplies de sang, et les artères, de ce pneuma. Le système vasculaire avait ainsi sa partie veineuse (foie, moitié droite du cœur et sang) chargée de l’alimentation, et sa partie artérielle (poumons, moitié gauche du cœur et pneuma) chargée de la vivification. Après que Galien eut montré que les artères contiennent aussi du sang et qu’il eut fait communiquer ces deux systèmes vasculaires (par les célèbres mais imaginaires orifices interventriculaires du cœur), on considéra que le sang artériel était mêlé de pneuma, et que celui-ci gagnait les différentes parties du corps sous cette forme de “sang pneumatisé”. Mais c’était toujours le pneuma qui vivifiait le corps, tandis que le sang servait simplement à l’alimenter [15].

Dans toutes ces traditions antiques, le sang n’apparaît donc pratiquement pas comme symbole de la vie, il sert surtout à l’alimentation et n’a qu’un rôle accessoire (et alimentaire) dans la génération. En matière de vie, la première place est occupée par le pneuma. Lequel resta, sous une forme ou une autre, un élément fondamental de la biologie jusqu’au XVIIIe siècle, mais en commençant à perdre de son importance avec la montée du mécanisme dans la seconde moitié du XVIIe.

La physiologie mécaniste avait pris pour paradigme la circulation du sang récemment découverte par Harvey. Les mouvements des fluides organiques (une sorte de machinerie hydraulique) devinrent à ce moment le leitmotiv des explications biologiques, et le mouvement du sang était le premier d’entre eux. Peut-être cela a-t-il eu pour conséquence de valoriser le sang dans l’image que l’on se faisait de la vie. Mais ce n’est pas sûr.

En effet, selon le Dictionnaire étymologique de la langue grecque de P. Chantraine, le mot haima, “sang” est employé dès la langue homérique pour désigner la parenté par le sang (d’où omaimos, “consanguin”); l’étymologie du mot haima lui-même est indéterminée. Selon le Dictionnaire étymologique de la langue latine de A. Ernout et A. Meillet, le mot sanguis – mais pas cruor – peut désigner la parenté ou la descendance, d’où les formes sanguine coniuncti, “liés par le sang” et consanguinitas, “consanguinité”. Ici encore, l’étymologie du mot principal – sanguis – est obscure (comme elle le serait pour les mots équivalents dans la plupart des langues, d’après Ernout et Meillet).

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On ne sait donc pas comment et pourquoi le sang en est venu à désigner la parenté (il est peu probable que cela vienne du rôle qu’Aristote donnait au sang menstruel dans la génération, car, selon un autre dictionnaire latin – celui de G. Edon, Belin, 1918 – la consanguinitas est essentiellement la parenté du côté du père). En tout cas, cette association du sang et de la parenté est avérée depuis l’Antiquité par l’utilisation des mots haima et sanguis dans ce sens. Les rituels d’échange de sang pourraient la confirmer (de quelle époque datent ces rituels ?), ainsi que la distinction des “frères de sang” et des “frères de lait” (même question ?). Mais cette conception ne correspond aucunement aux théories de la génération en vigueur depuis l’Antiquité jusqu’au XVIIe siècle, où le sang n’intervenait guère. Sans doute, cette relation du sang et de la parenté remonte-t-elle à des périodes antérieures à ces théories, des périodes où la vie et le sang étaient assimilés en raison d’une certaine rudesse des mœurs propice aux hémorragies et à la mort violente.

De ce qu’il peut désigner métaphoriquement la parenté, il ne s’ensuit pas que le sang ait quoi que ce soit à voir avec l’hérédité. Ici, le sang est une métaphore de la famille, de la lignée ou de la race; pas de l’hérédité. Un cheval « pur sang, est un cheval de race pure ». Un « sang mêlé est un métis » (le mélange de deux races). Il ne s’ensuit pas une quelconque transmission héréditaire du sang, avec ou sans mélange.

Dans cet ordre d’idée, excluons aussi l’expression “sang bleu” pour “sang noble”. En effet, le “sang bleu” de l’aristocratie ne renvoie pas à une hérédité qui transmettrait une certaine qualité de sang. C’est une expression importée en France au début du XXe siècle, depuis l’Espagne où le “sang bleu” témoignait de l’absence de métissage avec les Arabes ou les Juifs : la peau était alors claire, et les veines y apparaissaient en bleu. Le “sang bleu” ne signifie donc pas la transmission héréditaire d’un sang aristocratique, c’est un synonyme de peau blanche et, par là, de non-métissage et de race pure, condition nécessaire pour l’appartenance à l’aristocratie espagnole.

Si donc il y avait un rapport entre le sang et l’hérédité, ce devrait être par l’intermédiaire des notions de parenté, lignée, race ou espèce. Mais, est-ce que ces notions ont un rapport avec l’hérédité ? Depuis le XIXe siècle seulement, car l’hérédité n’est apparue en biologie que dans le courant de ce siècle. Auparavant, la biologie ne connaissait que la génération, pas l’hérédité.

En effet, contrairement à ce qu’on croit souvent, l’hérédité biologique n’existe pas depuis la nuit des temps, ni même depuis Aristote ou Galien, qui ont défini les principales fonctions physiologiques dans l’Antiquité. L’hérédité n’est d’ailleurs pas une fonction physiologique comparable à la digestion ou la reproduction. Initialement, c’était une notion purement économico-juridique. Le mot “hérédité” n’avait aucune signification biologique, il désignait l’ensemble des biens, titres et fonctions laissés par un homme à sa mort (c’était un synonyme d’héritage), et le droit pour ses enfants d’en prendre possession. On s’imagine souvent que cette hérédité économico-juridique était fondée sur une hérédité biologique ; or, c’est au contraire l’hérédité biologique qui a été construite sur le modèle de l’hérédité économico-juridique. Celle-ci renvoyait bien à une notion de filiation (les enfants héritent de leurs parents), mais cette filiation était sociale avant d’être biologique. Seuls pouvaient hériter les enfants légitimes, c’est-à-dire reconnus comme enfants par le droit, quelle que soit leur origine biologique (ils pouvaient avoir été adoptés). En revanche, les enfants naturels (c’est-à-dire issus d’une filiation biologique non socialement et juridiquement reconnue) n’avaient aucun droit sur l’héritage.

Le social et le juridique primaient sur le biologique. Etait fils et héritier celui qui s’inscrivait comme tel dans les structures sociales de la parenté, et non celui qui était né de tel ou tel spermatozoïde ou ovule. D’ailleurs, la biologie a connu très tard le mécanisme de la génération et le rôle de chacun des parents. Et le droit tenait compte de cette ignorance. L’enfant avait pour mère, par la nature et par le droit, la femme qui en avait accouché. Et il avait automatiquement pour père, de par le seul droit et indépendamment de la nature, le mari de cette femme (si elle en avait un, sinon l’enfant n’avait pas de père; ce qui est possible en droit, mais pas en biologie – du moins dans l’espèce humaine où la parthénogenèse n’existe pas).

Avant les années 1820, la biologie ignorait donc la notion d’hérédité. Elle connaissait uniquement la notion de génération (ou reproduction). Cependant, depuis au moins le XVIIe siècle, elle utilisait l’adjectif “héréditaire” (mais pas le substantif “hérédité”) pour qualifier, par analogie, les maladies transmises des parents aux enfants: on héritait de la maladie de ses parents comme on héritait de leurs biens [16]. C’est sur ce modèle que sera forgée la notion de caractère héréditaire : les enfants héritent des caractères biologiques et psychologiques de leurs parents, comme ils héritent de leurs maladies (dont ils héritent comme ils héritent de leurs biens) [17]. L’hérédité est ainsi partie d’un principe juridico-économique qui réglait la transmission des biens à la mort d’un individu. Par analogie, fut imaginée une hérédité des maladies, qui fut ensuite élargie en une hérédité des caractères biologiques et psychologiques normaux.

L’aspect second et fabriqué de l’acception biologique du mot “hérédité” est indiqué par son inadéquation avec l’étymologie. En effet, les mots hereditas, hérédité, heredity, eredita, heredad, renvoient tous à une racine indo-européenne, ghe-, indiquant l’idée de privation. On retrouve la même racine dans le grec kheros, qui signifie “vide, dépouillé”, mais aussi “privé de parent”, spécialement “privé de femme ou de mari”, soit “veuf ou veuve” [18]. Toujours en grec, la forme kherostai désigne les collatéraux qui héritent faute de descendants directs. Les usages indo-européens voulaient que les descendants directs reçoivent les biens de leurs ascendants, et qu’en absence de descendants directs ce soient les collatéraux qui les reçoivent ; seuls ces collatéraux étaient alors qualifiés d’héritiers, kherostai, mais pas les descendants directs [19]. L’allemand – Erbe, Vererbung – renvoie, de manière plus explicite, à la racine orbh-, qui signifie “privé de parents” (d’où vient aussi le grec orphanos, orphelin). Etymologiquement, l’héritier, c’est donc celui qui a perdu ses parents. Ce qui s’accorde avec le sens économico-juridique d’“hérédité” (il faut être « orphelin pour hériter de ses parents »), mais absolument pas avec le sens biologique qui a été greffé sur lui. Le grec utilise des mots différents selon les acceptions économico-juridiques de l’hérédité. Il connaît la maladie héréditaire sous le nom de nosema syngenikon, littéralement : “maladie de parentèle” ou “maladie familiale” ; il n’y a pas ici de notion d’hérédité pour ce type de maladies, mais il est bien perçu qu’elles concernent la famille.

Pourquoi a-t-on ainsi inventé une hérédité biologique? Parce que la notion de génération s’est trouvée en porte-à-faux lorsque l’évolutionnisme est apparu en biologie. Pendant toute l’époque où domina le fixisme, la génération avait pour charge de conserver l’espèce; elle palliait ainsi la mortalité des individus, mais elle ne les prolongeait pas dans leur descendance. Elle perpétuait la forme spécifique (l’essence de l’espèce), mais les caractères individuels pouvaient varier librement tant que cela ne remettait pas en cause cette forme (ils relevaient de l’accidentel, et la génération ne s’intéressait qu’à l’essentiel, la forme spécifique qu’il fallait conserver).

Au XVIIIe siècle, la génération fixiste par excellence était le préformationnisme et l’emboîtement des germes. L’être vivant était supposé préformé dans le gamète (le spermatozoïde ou l’ovule, selon qu’on a affaire à une théorie animalculiste ou oviste); sa forme lui était ainsi donnée dès l’origine, et il n’avait qu’à croître. D’autre part, ce petit être préformé possédait des gonades (testicules ou ovaires), qui contenaient des gamètes dans lesquels il y avait des petits êtres préformés, qui avaient eux-mêmes des gonades contenant des gamètes, et ainsi de suite depuis l’origine du monde, où Dieu était censé avoir créé tous les êtres vivants emboîtés les uns dans les autres comme des poupées russes.

Dans ces théories, la préformation concernait exclusivement la forme spécifique, mais pas les caractères individuels qui, eux, n’étaient pas préformés et étaient donc susceptibles de varier de manière “accidentelle” (c’est-à-dire en fonction du milieu, de l’alimentation, etc.). Ainsi, le préformationniste Charles Bonnet écrivait au milieu du XVIIIe siècle :

« Le germe porte l’empreinte originelle de l’espèce, et non celle de l’individualité. C’est en très petit un homme, un cheval, un taureau, etc., mais ce n’est pas un certain homme, un certain cheval, un certain taureau, etc. » [20]

Dans la génération fixiste, les enfants devaient donc appartenir à la même espèce que leurs parents (conservation de la forme spécifique), mais au sein de cette espèce ils pouvaient indifféremment leur ressembler ou ne pas leur ressembler (les caractères individuels sur lesquels repose cette ressemblance appartenant au domaine de l’accidentel, et non pas de l’essentiel). Le chien devait obligatoirement engendrer le chien ; et le chat, le chat (conservation de l’espèce) ; mais le chat noir pouvait engendrer le chat blanc aussi bien que le noir ou le roux (les caractères individuels étant supposés accidentels et variables). C’était encore l’opinion d’un grand physiologiste comme Johannes Müller (1801-1858) au milieu du XIXe siècle, époque où la physiologie ignore la notion d’hérédité et traite de la génération sans en dire un mot [21].

L’appartenance des parents et des enfants à la même espèce est d’ailleurs toujours empiriquement vérifiée, au contraire de leur ressemblance individuelle beaucoup plus fluctuante. L’idée que les enfants ressemblent nécessairement aux parents (voire l’obsession de cette ressemblance) est un produit de la théorie de l’hérédité, théorie qui a été tellement vulgarisée au XIXe puis au XXe siècle, qu’on en est venu à croire que cette nécessité avait existé de tout temps (le clonage est le dernier avatar de ce fantasme d’une ressemblance parfaite, où la génération conserverait non l’espèce, mais l’individu par production de son duplicata).

On notera que la ressemblance n’a pas une grande valeur scientifique, et qu’elle peut recevoir des explications autres que l’hérédité : dans les vieux couples, le mari et la femme finissent souvent par se ressembler (certains ressemblent même à leur chien), sans que l’hérédité puisse être invoquée comme, aujourd’hui, elle l’est toujours dans le cas des enfants.

L’évolutionnisme, en faisant disparaître la fixité des espèces, a fait disparaître la notion d’une forme spécifique qui serait leur essence, et donc la distinction entre les caractères spécifiques (fixes) et les caractères individuels (variables). Dès lors, la génération ne pouvait plus avoir pour fonction de perpétuer la forme spécifique (qui n’existait plus). Elle devint le moyen de prolonger l’individu dans sa descendance, en transmettant ses caractères à ses enfants; ses caractères individuels aussi bien que spécifiques, les deux n’étant plus distingués. Ce qui posait d’ailleurs problème, car empiriquement on constatait que seuls certains de ces caractères étaient transmis (parfois en sautant une génération), sans qu’on fût capable de dire pourquoi et comment ils l’étaient tandis que d’autres ne l’étaient pas (il n’y avait plus de distinction entre caractères spécifiques et caractères individuels, et pas encore de distinction entre caractères héréditaires et caractères acquis) [22].

En tout cas, la forme spécifique ayant disparu, les parents transmirent leurs caractères à leurs enfants, comme ils leur transmettaient leurs maladies héréditaires (et comme ils leur transmettaient leurs biens). La maladie fut ainsi l’intermédiaire entre l’hérédité économico-juridique des biens et l’hérédité biologique des caractères.

Ce recours à la maladie peut sembler curieux, car on aurait pu invoquer directement la transmission de certains caractères normaux des parents aux enfants. L’explication découle partiellement de la précédente. Les enfants peuvent certes plus ou moins ressembler à leurs parents, mais, quand elles existent, ces ressemblances sont toujours vagues, elles concernent rarement des caractères bien définis, et elles se diluent très vite au fil des générations (on ne peut donc pas les suivre très longtemps). Même les caractères apparemment les mieux définis, comme la couleur des cheveux ou des yeux, sont trop incertains et variables (parfois dans le même individu). En outre, ils sont trop répandus dans la population pour caractériser une lignée particulière à travers les multiples croisements (dans une conception naïve, un individu peut avoir hérité ses yeux bleus de son père, de sa grand-mère maternelle, d’un de ses quatre arrière-grands-pères, ou de n’importe lequel de ses ancêtres ayant eu les yeux bleus, la transmission sautant parfois une ou plusieurs générations, d’où la difficulté de retracer une chaîne de transmission).

En revanche, les maladies “héréditaires” sont des marqueurs commodes pour caractériser une lignée particulière. Ainsi, si l’on ne peut pas facilement dire de qui un individu a hérité la couleur de ses yeux, il sera évident qu’il a hérité son hémophilie de ceux de ses ancêtres qui étaient hémophiles (même s’il y a parfois saut d’une génération). Ce qui permettra de retracer une lignée où l’on suit la transmission “héréditaire” de la maladie. D’autre part, la maladie est un “caractère” beaucoup plus facilement définissable qu’un caractère normal car, contrairement à celui-ci, c’est une sorte d’entité naturelle indépendante de l’observateur. En effet, le découpage de l’individu en caractères distincts relève de l’arbitraire de l’observateur ; et rien ne dit que la nature suive ce découpage en matière d’hérédité, et fasse que tel caractère (défini par l’observateur) est héréditaire et tel autre non.

La maladie, en revanche, délimite, et sépare du reste de l’individu, tel ou tel caractère qui devient ainsi un caractère pathologique (du fait même de cette séparation du reste de l’organisme auquel il ne s’intègre plus correctement). Un tel caractère est donc un caractère “naturel”, ou plutôt un caractère “naturellement défini”, car il ne dépend pas de l’arbitraire de l’observateur pour sa définition. Par la perturbation qu’elle introduit, la maladie joue comme un révélateur des articulations physiologiques de l’individu et, par là, délimite ses éléments anatomiques susceptibles de former des entités naturelles à l’égard de l’hérédité.

Elle eut aussi un autre rôle dans la genèse de la notion d’hérédité biologique, un rôle assez mal articulé avec le précédent. La tradition hippocratique considérait que toute maladie provient à la fois de la complexion de l’individu et d’un facteur d’origine externe, en général l’alimentation ou les conditions climatiques. Au XIXe siècle, dans ce cadre hippocratique (qui avait été revivifié au XVIIIe siècle), on disait que la maladie avait une cause prédisposante (le terrain, la complexion) et une cause accidentelle (le facteur externe qui, rencontrant le terrain adéquat, provoquait la maladie). Lorsqu’on imagina une hérédité des caractères normaux sur le modèle de l’hérédité des maladies, on transposa cette double causalité, et lesdits caractères normaux ont alors été supposés avoir une cause héréditaire (génétique) et une cause externe (le milieu extérieur), comme toute maladie (héréditaire ou non) était supposée avoir une cause prédisposante et une cause accidentelle.

Le schéma hippocratique du déterminisme de la maladie a ainsi été directement appliqué aux caractères normaux qualifiés d’héréditaires. Cela signifiait que tout caractère biologique possédait à la fois un déterminisme génétique et un déterminisme externe, et qu’il était donc à la fois héréditaire et acquis, sans qu’en général il soit possible de démêler les deux aspects. On continua cependant à parler de “caractères héréditaires”, comme s’ils ne relevaient que de l’hérédité pour leur déterminisme.

Quoi qu’il en soit de ces incohérences, de quelque côté qu’on se tourne, l’hérédité biologique a beaucoup emprunté à la maladie pour se constituer [23], mais absolument rien au sang. Elle ne permet donc pas d’expliquer l’association du sang et de la race (outre le fait qu’elle est apparue bien après cette association).

D’ailleurs, cette notion d’hérédité “atomise la génération en une transmission d’une multitude de caractères distincts, elle ne convient donc pas bien à l’idée de race (ou de toute autre catégorie taxonomique), laquelle a une connotation de totalité : le “pur sang” ou la “race pure” sont des touts qui sont à conserver tels quels, et non par petits morceaux correspondant chacun à un caractère héréditaire. La race s’accorde avec la génération au sens ancien (ce qui conserve la forme spécifique) bien mieux qu’avec l’hérédité.

C’est donc à cette génération que devrait renvoyer l’usage du mot “sang” au sens de parenté, lignée ou race. Mais, on ne voit absolument pas comment cela a pu se faire, ni par l’étude des étymologies, ni par l’examen des théories biologiques anciennes.

André Pichot

 

Article paru dans la revue Drôle d’époque n°19,
“Figures politiques du sang”,
automne 2006.

 


[1] Rapporté par Porphyre, voir J.-P. Dumont (sous la dir.), Les Présocratiques, Gallimard-Pléiade, 1988, p. 416.

[2] Lévitique, XVII, 10-14.

[3] Pierre Chantraine, Dictionnaire étymologique de la langue grecque, Klincksieck, 1999; A. Ernout et A. Meillet, Dictionnaire étymologique de la langue latine, Klincksieck, 1939. R. Grandsaignes d’Hauterives, Dictionnaire des racines des langues européennes, Larousse, 1994.

[4] Nicolas Lémery, Cours de Chymie, contenant la manière de faire les opérations qui sont en usage dans la médecine, par une méthode facile, Cinquième édition revue, corrigée et augmentée par l’auteur, Michallet, 1683, p. 2-6 (la première édition est de 1675).

[5] Alexandre Westphal (sous la dir.), Dictionnaire encyclopédique de la Bible, Imprimeries Réunies, Valence-sur-Rhône, 1956, article Esprit. Voir aussi Daniel Lys, Rûach, le souffle dans l’Ancien Testament, PUF, 1962.

[6] B. Ebbel (traduction), The Papyrus Ebers, The Greatest Egyptian Medical Document, Levin and Munksgaard, Copenhague, 1937. Il existe une traduction française de ce papyrus dans Thierry Bardinet, Les Papyrus Médicaux de l’Egypte Pharaonique, Fayard, 1995 (le passage concerné se trouve p. 363-364).

[7] Aristote, De l’âme, II, 8, 420b.

[8] Georges Contenau, La médecine en Assyrie et en Babylonie, Maloine, 1938, p. 70.

[9] Guy Mazars, La médecine indienne, PUF, 1995, p. 39.

[10] Jean Filliozat, La doctrine classique de la médecine indienne, ses origines et ses parallèles grecs, Ecole Française d’Extrême-Orient (Maisonneuve), 1975 (2e éd.), p. 22-23.

[11] Rapporté par Diogène Laerce, Vies et doctrines des philosophes illustres, VII, 110 et 157 (traduction sous la direction de M.-O. Goulet-Cazé, Librairie Générale Française, 1999, p. 858 et 881).

[12] Pierre Huard, Jean Bossy, Guy Mazars, Les médecines de l’Asie, Seuil, 1978, p. 140.

[13] Philippe Cornu, Dictionnaire encyclopédique du Bouddhisme, Seuil, Paris, 2001, article dzogrim, p. 190-194.

[14] Pour Hippocrate, les sécrétions vaginales étaient la semence femelle, et le sang menstruel était l’aliment du fœtus; ce sera également la conception de Galien.

[15] Pour les physiologies hippocratique, aristotélicienne et galénique, voir A. Pichot, Histoire de la notion de vie, Tel-Gallimard, Paris, 1993.

[16] A l’époque, les microbes et leurs actions pathogènes étaient encore inconnus, si bien que la tuberculose et la syphilis étaient les principales maladies considérées comme héréditaires.

[17] Voir A. Pichot, “Hérédité et pathologie, dans M. Fabre-Magnan et Ph. Moullier (sous la dir. de), La génétique, science humaine, Belin, Paris, 2004, p. 41-103.

[18] R. Grandsaignes d’Hauterives, Dictionnaire des racines des langues européennes, op. cit.

[19] Voir Emile Benveniste, Le vocabulaire des institutions indo-européennes (2 vol.), Minuit, Paris, 1969, t. 1, p. 83-86).

[20] Charles Bonnet, Considérations sur les corps organisés (1762), Fayard, Paris, 1985, p. 441.

[21] Johannes Müller, Manuel de Physiologie, traduction de A.-J.-L. Jourdan, Baillière, Paris, 1845, t. 2, p. 763.

[22] En 1847-50, le premier ouvrage consacré à l’hérédité biologique considérait encore que seuls étaient héréditaires, et donc systématiquement transmis à la descendance, les caractères spécifiques (ceux qui définissaient l’espèce), tandis que les caractères individuels étaient susceptibles de varier et n’étaient pas forcément transmis ; soit une position intermédiaire entre la génération “ancienne manière” et l’hérédité. Il s’agit du Traité philosophique et physiologique de l’hérédité naturelle dans les états de santé et de maladie du système nerveux, avec l’application méthodique des lois de la procréation au traitement général des affections dont elle est le principe, ouvrage où la question est considérée dans ses rapports avec les lois primordiales, les théories de la génération, les causes déterminantes de la sexualité, les modifications acquises de la nature originelle des êtres, et les diverses formes de névropathies et d’aliénation mentale (Baillière, Paris, 1847-1850, 2 vol.). L’auteur en était le psychiatre Prosper Lucas ; le livre est à l’image du titre, interminable (plus de 1 500 pages) et assez délirant (les généticiens évitent en général de le citer, ce fut néanmoins la principale référence de Darwin en matière d’hérédité).

[23] Cet emprunt a été tel qu’un auteur comme Félix Le Dantec (disciple de Pasteur et néo-lamarckien) considérait que l’hérédité mendélienne ne concernait que les maladies (F. Le Dantec, “L’hérédité des diathèses ou hérédité mendélienne”, Revue Scientifique, 1904, 5e série, tome 1, n°17, p. 513-517). Il allait même jusqu’à assimiler les “facteurs mendéliens” (les gènes) à des germes microbiens. Ce qui peut nous sembler curieux aujourd’hui, mais se comprend assez bien si l’on se reporte à l’histoire du gène, car celui-ci a d’abord été considéré comme une sorte de particule élémentaire de la vie ; il pouvait donc être comparé au “germe microbien” en tant que micro-organisme (voir A. Pichot, Histoire de la notion de gène, Flammarion, Paris, 1999). On remarquera aussi que “germe” ne s’emploie pas seulement au sens de “microbe”, mais aussi au sens d’ébauche d’organisme qui doit se développer dans la reproduction. “Germe” vient d’ailleurs du latin germen, qui dérive de genero, “engendrer” ; soit la même étymologie que “gène”. Quant au mot “virus”, avant de désigner une sorte particulière de micro-organismes, il était utilisé en pathologie dans son sens étymologique de “poison, venin” ; mais en latin, virus signifie aussi “sperme”.

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