Guillaume Carnino, La science pure au service de l’industrie, 2014

Résumé

La carrière de Louis Pasteur est exemplaire en cela qu’elle montre le lien étroit, intrinsèque et essentiel, entre préoccupations scientifiques et industrielles. À partir de sa correspondance manuscrite (et non de l’édition qui fut tronquée à dessein par ses héritiers), l’article souligne combien les objets et procédés de la science recoupent les enjeux de l’univers manufacturier. Plus encore, la science, revendiquée comme pure, apparaît alors comme le moyen d’une transaction sociale, entre services économiques et politiques échangés contre légitimité, position de pouvoir et récompenses, le tout constituant les fondements d’une revendication d’autonomie de la part du savant. Le propos se termine par une analyse de la constitution du mythe pastorien.

 

Louis Pasteur est au cœur des recompositions industrielles et technologiques favorisées par le pouvoir politique au cours des années 1850-1890 : si la postérité célèbre le « scientifique pur », il travaille sa vie entière pour le bénéfice de l’industrie nationale et sous la tutelle du gouvernement. On entend montrer ici que l’identité du scientifique émerge en corrélation étroite avec son apport à l’industrie naissante, et que son statut social rehaussé provient précisément de cette tractation conclue à dessein avec le pouvoir politique.

Nous n’avons pas la prétention d’écrire ici une histoire inédite de Pasteur : la plupart des éléments que nous mentionnerons recoupent l’immense bibliographie qui lui est consacrée [1]. Nous nous proposons d’ordonner différemment les archives à disposition pour produire un récit dissonant par rapport aux écrits habituels, qui n’abordent bien souvent que les questions jugées « scientifiques ».

Pour ce faire, nous avons notamment travaillé à partir de la correspondance de Pasteur éditée par son petit-fils Louis Pasteur Vallery-Radot, dont le premier volume a paru en 1940 chez Grasset et l’ensemble en quatre volumes en 1951 chez Flammarion [2]. Nous avons volontairement délaissé les « cahiers secrets » que Pasteur lui-même aurait interdit à sa famille de divulguer – critiques et hagiographes se disputent à ce sujet, les uns prétendant qu’il importait de cacher les fraudes commises, les autres voyant là une preuve de plus de sa profonde modestie. Car la question de la paternité exacte de telle ou telle intuition nous semble de peu d’intérêt et, au-delà du degré d’authenticité de ces papiers jaunis et tâchés par le sang et l’acide, il ne nous a guère semblé utile de vérifier si des écarts existaient entre les données produites en séance à l’Académie des sciences et celles notées dans ses carnets personnels. L’important pour nous se situe en amont et en aval de ces événements. Quelles raisons ont pu pousser Pasteur à investir tel ou tel champ d’investigation ? Quelles en ont été les conséquences, aussi bien pour lui que pour l’ensemble de la société française du second XIXe siècle ? Nous espérons ainsi montrer que tous les travaux de l’illustre savant trouvent leur matrice et leur issue dans le parcours personnel du personnage et dans l’histoire industrielle de la France du Second Empire et de la IIIe République.

Vocation ou ambition : les premiers pas d’un savant

Louis Pasteur naît le 27 décembre 1822 à Arbois d’un père tanneur et d’une mère fille de jardinier. Il effectue une scolarité honnête, mais pas réellement brillante, même s’il ambitionne très tôt d’intégrer l’École normale [3], tout en hésitant avec Polytechnique [4]. Venu étudier à Paris afin de mieux se préparer au concours, qu’il réussit à sa seconde tentative en étant classé au quatrième rang [5], il suit les cours de Jean-Baptiste Dumas [6], très populaires parmi les étudiants et toujours bondés (plus de six cents personnes s’y pressent). L’éloquence du maître l’incite à faire de la chimie son domaine de prédilection, et il se découvre un intérêt particulier pour les manipulations expérimentales [7].

Sa première expérience de chimie véritable, l’extraction du phosphore naturel, qu’il réalise seul, le marque profondément [8]. En 1846, il obtient l’agrégation de sciences physiques et se voit désigné pour aller enseigner au collège de Tournon, dans l’Ardèche. Insatisfait d’une telle affectation, il écrit à Dumas pour lui demander un poste à l’École centrale [9], mais sa lettre reste sans réponse. C’est Jérôme Balard qui lui fournit une place d’agrégé-préparateur dans son propre laboratoire. Pasteur propose au chimiste divers sujets pour sa thèse mais, sous l’influence d’Auguste Laurent, il finit par opter pour la cristallographie et la chimie des solides. Quand Laurent rejoint le laboratoire de Dumas, Pasteur obtient l’autorisation d’y passer ses dimanches en compagnie du cristallographe, qui décèdera prématurément en 1853. Le jeune doctorant travaille vite et passe ses deux thèses en 1847, une de physique consacrée au polarimètre, instrument d’optique crucial pour la cristallographie des années 1850, et l’autre de chimie au sujet de la capacité de saturation de l’acide arsénique [10]. Il complète et infirme ainsi en partie les travaux de l’abbé René Just Haüy en montrant l’existence de dimorphismes chez des corps de composition chimique identique (notamment les acides tartrique et paratartrique, deux produits utilisés dans l’industrie du mordançage des tissus), découverte qu’il communique à l’Académie des sciences le 10 janvier 1848 [11] – ce qui ne manque pas d’attirer l’attention de Jean-Baptiste Biot, alors académicien respecté.

En novembre 1848, Pasteur est nommé au lycée de Dijon. Cette fois, Biot intervient pour lui obtenir un poste de professeur de chimie suppléant à la faculté de Strasbourg [12]. La cité convient à Pasteur, qui y voit « une ville de beaucoup de ressources pour la chimie, à cause des nombreuses industries de l’Alsace » [13]. À peine arrivé, il est introduit par l’un de ses amis dans la bonne société strasbourgeoise, et le 29 mai 1849 il épouse Marie Laurent, fille du recteur de l’Académie. Elle sera toute sa vie dévouée au savant pour qui les recherches passent avant tout, et deviendra en quelque sorte sa collaboratrice, écrivant sous sa dictée ou lui faisant expliciter ou retravailler certaines de ses hypothèses.

En 1851, la Société de pharmacie de Paris lance un concours concernant la mise au point d’un procédé de transformation d’acide tartrique en acide paratartrique. Biot et Dumas sont les interlocuteurs du jeune chimiste qui désire obtenir un millier de francs afin de pouvoir partir en Allemagne étudier les fabriques et laboratoires où il est possible d’observer les procédés de formation du tartre. Malgré l’absence de fonds disponibles, Dumas s’engage à les avoir trouvés au retour de Pasteur, quitte à faire remonter la requête jusqu’à l’Empereur lui-même [14]. Bruxelles, Cologne, Leipzig, Dresde et Vienne : le voyage est fructueux, puisque le 2 mai 1853, Pasteur écrit directement à Biot au Collège de France pour lui faire savoir qu’il a réussi. La moitié des mille cinq cents francs du prix seront employés pour acheter du matériel de laboratoire qui lui faisait défaut. En septembre, Pasteur est nommé professeur et doyen de la toute nouvelle faculté des sciences de Lille, où l’on projette de donner, moyennant finances, en sus des cours théoriques, des cours pratiques, en vue de la certification d’une formation savante et technique à la fois, sur le modèle de l’École centrale [15]. Lille est en effet une capitale industrielle régionale en pleine expansion [16] : en 1850, un tiers de la population se compose d’ouvriers [17].

Dès son discours inaugural, le chimiste expose sa vision des choses : « Sans la théorie, la pratique n’est que la routine donnée par l’habitude » [18]. Son décanat lui permet d’emmener les étudiants visiter fonderies, fabriques et manufactures, non seulement dans le but de mettre les ressources du laboratoire à la disposition des industriels, mais aussi pour que la recherche se nourrisse des préoccupations productives contemporaines [19]. Ainsi, Pasteur revoit personnellement le contenu des enseignements de physique, de mécanique appliquée, de calcul différentiel et d’histoire naturelle afin de les rendre plus abordables et davantage pratiques : engraissement des animaux, machines à vapeur, production d’engrais sont ainsi des biais favorisant, grâce à leur ancrage local, la mise à jour de l’intérêt des plus hautes études scientifiques. Fin 1855, le doyen décrit au recteur de l’Académie de Douai le succès et l’importance des cours pratiques destinés à l’industrie :

« L’industrie sucrière et celle de la fabrication de l’alcool (distilleries) sont parmi les industries du Nord celles qui ont reçu de la science les services les plus directs. […] L’industrie se tient au courant de toutes les innovations, de tous les progrès et elle essaie volontiers […] les procédés nouveaux. […] Les applications des sciences ne sont que des déductions des découvertes purement scientifiques et […] dans l’enseignement […] celles-ci doivent être au premier rang par les développements qu’elles réclament. » [20]

La science, qui se nourrit pourtant au quotidien de préoccupations industrielles, constitue déjà pour Pasteur la source élevée à laquelle les applications doivent s’abreuver : pas de distinction entre sciences pures et sciences appliquées, mais une même filiation qui situe la science au sommet et à l’origine de toutes les connaissances – nous y reviendrons. Pasteur a d’ailleurs inséré dans son cours une partie traitant de la fermentation alcoolique. Le père de l’un de ses étudiants, Louis-Emmanuel Bigo-Tilloy, industriel du sucre [21], vient donc fort à propos trouver le doyen afin de lui exposer les doléances de plusieurs fabricants malchanceux : leur alcool de betterave prend un goût acide et des vapeurs nauséabondes s’échappent des cuves de production. Pasteur s’enthousiasme très vite pour les mystères de la fermentation, comme le relate son épouse :

« Louis continue à travailler avec ardeur. Il est plongé maintenant dans le jus de betterave jusqu’au cou. Il passe ses journées dans une fabrique d’alcool. » [22]

Il s’agit de la fabrique de Bigo-Tilloy, où le savant a fait installer son matériel pour pouvoir y travailler jusqu’à six jours par semaine. Grâce à ses résultats concernant la fermentation de l’acide tartrique, la cristallographie lui fournit alors un canevas pour reposer cette question complexe, que les plus grands noms de la chimie, de Lavoisier à Liebig, pensaient avoir déjà résolue. Pasteur réussit à montrer au moyen du polarimètre que la dissymétrie moléculaire est corrélative à la fermentation et donc, in fine, que le processus n’est pas une opération chimique simple, mais un phénomène biologique complexe : en clair, le savant réussit à rattacher la fermentation à la vie et à ses divers mécanismes d’échange d’énergie, et non à la putréfaction, c’est-à-dire à la mort et à la décomposition purement chimique. Il infirme Liebig en critiquant Lavoisier, afin de montrer que les équations chimiques mettant en jeu un ferment sont tributaires de processus biologiques mal connus [23]. Biot est impatient de lire les résultats du nouveau travail auquel s’adonne son protégé, et c’est finalement en avril 1857 que Pasteur communique un Mémoire sur la fermentation appelée lactique [24], auquel il fait longuement référence lorsqu’il sollicite auprès de Jean-Baptiste Dumas l’obtention du poste de directeur des études scientifiques à l’École normale de la rue d’Ulm [25] – auquel il est nommé à la fin de l’année, après avoir brillamment réformé, en lien étroit avec l’industrie, les études scientifiques à Lille.

Pasteur milite dès lors avec succès pour accroître le prestige de l’École normale, afin de récupérer les éléments les plus prometteurs des écoles préparatoires, qui jadis choisissaient systématiquement l’École polytechnique au détriment de la rue d’Ulm [26]. Ses recherches sur la fermentation l’amènent par ailleurs à polémiquer avec Félix Pouchet au sujet des générations dites spontanées, précisément parce qu’il a pu constater la présence de micro-organismes dans les phénomènes de fermentation, des plus simples aux plus complexes [27]. Trois années durant, les découvertes en matière de fermentation vont s’enchaîner, montrant le bien-fondé de ses conceptions, pendant qu’il multiplie les visites aux vinaigreries, notamment d’Orléans [28], et propose aux industriels un procédé inédit de fermentation acétique [29]. Désormais, Dumas présente régulièrement les recherches pastoriennes à l’Académie, à laquelle le savant vient d’échouer une première fois au profit du cristallographe Gabriel Delafosse.

La science comme transaction sociale

Fin 1859, Pasteur écrit au ministre de l’Instruction publique et des Cultes, Gustave Rouland, afin d’attirer l’attention sur les bénéfices qui pourraient être retirés d’une étude complète sur la maladie des vins, au sujet de laquelle Napoléon Ier avait déjà commissionné un chimiste au début du siècle. Jouant sur le parallèle avec la situation de l’empereur Napoléon III, le savant sait présenter sa demande sous un jour favorable :

« J’ai résolu de faire de ces belles études le but constant de mes efforts. Je n’aurais jamais osé appeler sur mes recherches désintéressées l’attention du chef auguste de l’État. Si par un acte spontané du Ministre éminent qui préside aux destinées de l’Instruction publique, cette insigne faveur m’était réservée, je sais que je n’aurais qu’une préoccupation, celle d’ajouter à l’éclat du règne le plus illustre l’honneur de quelque découverte importante. » [30]

Le vocabulaire employé est significatif, puisque Pasteur demande au ministre de le charger « spontanément » de recherches qu’il qualifie de « désintéressées ». La rhétorique de la science pure – la science surplombant la mêlée sociale et infusant par nature les applications industrielles – est ici dévoilée crûment : pour conserver les apparences du « désintéressement », le chimiste intercède auprès du pouvoir politique afin qu’on lui confie une mission utile à la fois pour l’industrie nationale et pour sa carrière de savant. L’important est que cette transaction entre pouvoir politique et pouvoir scientifique prenne la forme d’un dévouement désintéressé. Alors que Pasteur échange en réalité un service économique contre une reconnaissance sociale, sa correspondance familiale multiplie les références à l’abnégation scientifique. Ainsi écrit-il à son père, après avoir présenté ses recherches sur la fermentation à la Société chimique en présence de Jean-Baptiste Dumas et Claude Bernard :

« Ce n’est pas la forme de ces deux leçons qui les a séduits, c’est le fond, c’est l’avenir réservé à ces grands résultats, si imprévus, et qui ouvrent à la physiologie des horizons tout nouveaux. J’ai osé le dire. Car à cette hauteur toute personnalité disparaît. Il n’y a plus que le sentiment de dignité qu’inspire toujours l’amour vrai de la science. » [31]

Le style de Pasteur fait place ici à la dénégation : à des affirmations égotistes (« j’ai osé le dire »), il adjoint une rhétorique célébrant l’« amour vrai de la science », c’est-à-dire la connaissance pour la connaissance. La science apparaît alors comme le visage public que prend cet échange de pouvoir symbolique et fiduciaire entre savants et gouvernants : les services que le scientifique rend à l’Empereur lui valent reconnaissance et estime du pouvoir, qui le rétribue parfois financièrement mais surtout symboliquement (Légion d’honneur, postes de prestige, etc.). La « science pure » permet de rattacher la transaction à un imaginaire de l’abnégation. L’opération est peut-être inconsciente chez certains savants, mais Pasteur l’instrumentalise à dessein, comme le montre sa lettre au ministre de l’Instruction publique du 30 mars 1862 :

« Ce fait n’avait même pas été soupçonné jusqu’à ce jour, et, pour le dire en passant et ajouter un trait de plus à la fécondité des applications de la science pure, cette circonstance rendait impossible la fabrication artificielle du vin à l’époque de la maladie de la vigne […]. Enfin, et pour terminer cet aperçu des services que la science pure rend à l’application même sans songer à elle et comme par surcroît, la découverte toute récente que je viens de faire connaître à l’Académie du ferment végétal microscopique qui transforme l’alcool en acide acétique, va me permettre d’indiquer un procédé nouveau d’une grande simplicité, pour la fabrication de cet acide, dont l’industrie saura sans doute profiter. » [32]

Alors même que l’industrie produit les objets des travaux de la science, alors même que l’intérêt porté à cette science par les gouvernants et entrepreneurs provient directement des bénéfices qu’ils en attendent, la science reste pure et surplombe la mêlée économique, politique et sociale. Elle se trouve ainsi présentée comme provoquant involontairement, à la façon d’un épiphénomène, voire d’une doctrine de la Grâce – « comme par surcroît » –, les bénéfices par ailleurs escomptés. L’amour de la science qui anime Pasteur est d’ailleurs, de son propre aveu au colonel Favé, l’aide de camp de l’empereur et l’intercesseur du savant auprès de lui, mêlé à la satisfaction qu’il éprouve à faire part de ses découvertes aux plus puissants scientifiques français :

« L’intérêt que ces savants [Dumas et Biot], aussi grands par leur cœur que par l’esprit, m’ont constamment témoigné, a été tel, que je n’ai pas de peine à avouer que dans mon amour de la science, il entrait beaucoup du plaisir que j’aurais à aller leur faire part d’une découverte. » [33]

L’amour de la science apparaît alors comme un euphémisme pour désigner l’ambition savante, qui se travestit à peine lorsqu’elle s’adresse aux plus hautes sphères du pouvoir politique. Ainsi, pour mener ses études sur le vin, Pasteur réclame de l’argent à Victor Duruy, récemment nommé rue de Grenelle, tout en déclinant l’offre impériale de financement de ses recherches :

« Ah ! si j’étais persuadé d’arriver sûrement à des résultats scientifiques ou pratiques importants dans cette direction, je n’aurais pas hésité à accepter et à solliciter même l’aide de Sa Majesté. Bien plus, j’aurais eu cette pensée, que dans de pareilles conditions, l’Empereur eût été, pardonnez-moi ce langage, mon obligé, plutôt que je n’aurais été le sien. Quelle comparaison, en effet, établir entre une dépense relativement minime et une amélioration sensible et permanente dans l’une des sources principales de la richesse du pays ! » [34]

La stratégie de Pasteur est ici double : d’un côté, il refuse l’aide financière impériale sous couvert de politesse car il aurait alors une obligation de résultat, mais, dans les faits, il ne veut pas être redevable directement à l’Empereur et entend conserver une certaine indépendance [35], d’où sa demande à Duruy. Enfin, du point de vue psychologique, comme il le sous-entend dans sa lettre à Duruy, Pasteur apprécie d’être le créditeur du pouvoir politique – il a dédicacé nombre de ses travaux à Napoléon III ou à l’impératrice Eugénie. En effet, depuis le traité de libre-échange passé avec l’Angleterre en 1860 [36], la France a perdu beaucoup d’argent par suite de l’exportation de vin avarié [37], et l’empereur attache donc un intérêt tout particulier à la résolution de cette question qui avait déjà tant préoccupé son oncle. Le savant a ainsi parfaitement conscience de sa valeur économique, et il joue de celle-ci auprès des pouvoirs publics afin de réunir les conditions favorables à son ascension sociale, en se faisant incidemment ambassadeur du gouvernement impérial auprès des populations locales :

« La mission que je vais entreprendre, servira, à sa manière, à répandre au sein des populations laborieuses de nos riches vignobles l’idée si vraie d’ailleurs, de la constante préoccupation de l’Empereur pour le meilleur développement de la richesse agricole du pays. » [38]

Pasteur fait parvenir son ouvrage synthétisant ses recherches sur le vin à Napoléon III le 25 novembre 1865 [39]. Ses découvertes sont en effet cruciales, car il montre notamment qu’en chauffant le précieux breuvage, on altère les ferments qui le dénaturent, et qu’on peut alors ainsi conserver indéfiniment une bouteille sans craindre la moindre altération. Si Pasteur explique longuement au colonel Favé l’impossibilité pour l’homme de science de s’occuper de bénéfices industriels [40], cela ne l’empêche pas d’avoir, six mois plus tôt, pris soin de faire breveter sa découverte [41].

Le succès est au rendez-vous, puisque l’Empereur suit dès lors l’affaire de près, au point de convier le savant à l’une des séries qu’il organise à Compiègne. Ces séjours d’une semaine environ rassemblent diverses personnalités en grâce auprès du couple impérial et constituent des opérations de propagande, tout en renforçant les réseaux de soutien à l’Empire. L’invitation de Pasteur est un moment important dans la vie du savant, et ses nombreuses lettres – il en écrit jusqu’à deux par jour à son épouse afin de lui raconter dans les moindres détails les fastes de l’hospitalité impériale – sont précédées d’une mention manuscrite non reproduite dans l’édition imprimée, requérant que ces « lettres de Compiègne » soient conservées puis transmises à ses enfants, véritable témoignage de la réussite à laquelle le travailleur consciencieux peut aspirer. Pasteur retranscrit même sa conversation avec Napoléon III le premier jour de son arrivée :

« L’Empereur. – Ah ! il y a longtemps que je désirais vous féliciter sur vos beaux travaux.
Pasteur. – Sire, c’est un grand honneur pour moi.
L’Empereur. – Vous les continuez ? Ils sont si intéressants.
Pasteur. – Je m’efforce, Sire, de rester dans la même voie ; c’est seulement en demeurant longtemps dans les mêmes études que l’on peut espérer voir un peu mieux que ses devanciers.
L’Empereur. – Vous avez bien raison. » [42]

Au cours de son séjour, le chimiste est appelé à reproduire plusieurs de ses expériences devant le couple impérial qui se passionne pour ses études et l’assure de son soutien. Relatant l’un de ses échanges avec l’Impératrice, Pasteur mentionne incidemment l’intérêt d’Eugénie pour la maladie des vers à soie, qui ravage l’industrie séricicole du Sud de la France, et que Jean-Baptiste Dumas a demandé à son disciple d’élucider [43] :

« Puis nous tombons rapidement dans la science. Je suis tout surpris que l’impératrice me parle de la maladie des vers à soie. Je raconte ce que j’ai vu et ce que je vais tenter l’an prochain. » [44]

La sériciculture est en effet le nouveau grand chantier de Pasteur, qui a pour mission d’élucider la raison pour laquelle de nombreux vers à soie se laissent mourir : de minuscules taches semblables à des grains de poivre – d’où le nom donné à la maladie : la pébrine – sont visibles sur la peau des insectes infectés. La correspondance de Pasteur avec Dumas, extrêmement suivie, raconte parfois presque au jour le jour les diverses difficultés rencontrées dans l’élucidation de ce drame régional et national. Vers 1850, la France produisait vingt millions de kilogrammes de soie à l’année ; or, en raison de l’épizootie, la production a chuté à cinq millions en 1865. Les recherches du savant vont se prolonger jusqu’en 1870, date à laquelle, grâce à son savoir-faire en matière microscopique, Pasteur montre qu’en réalité deux maladies – dont l’une héréditaire – sont à l’origine de l’épidémie. La même année, il publie son maître ouvrage sur le sujet, Études sur la maladie des vers à soie [45], et l’empereur le nomme, quelques semaines avant sa chute, sénateur de l’Empire [46]. En 1882, les Alésiens érigeront une statue à la gloire de celui qui a sauvé leur industrie [47].

Science, reproductibilité et industrie brassicole

La défaite de 1870 est un moment douloureux pour Pasteur, qui voit s’effondrer son soutien politique et sent peser la menace de la puissance, notamment scientifique, de l’Allemagne. Il se réfugie à Arbois, où il apprend les événements survenus dans la capitale. Début 1871, il décline poliment une proposition émanant du député italien de la province de Pise, qui lui offre la direction d’une « chaire de chimie appliquée à l’agriculture » à l’université locale [48]. Au même moment, il s’intéresse à la production de la bière, notamment à la suite de la demande d’un brasseur de Chamalières, aux environs de Clermont, M. Kuhn [49]. Avec la bénédiction de Jean-Baptiste Dumas, une nouvelle série d’études commence alors, qui donnera naissance à un procédé inédit de production de la bière – que Pasteur ne manquera pas de breveter une fois encore [50]. Dans son maître ouvrage sur la brasserie, il évalue à 20 % les pertes annuelles dues à l’altération de la bière fermentée :

« J’avais entendu dire à plusieurs brasseurs que le prix de vente n’était si différent de son prix de revient qu’à cause des pertes qu’entraîne toujours l’avarie inévitable de grandes quantités de bière ; plusieurs même l’ont évalué en ma présence à vingt pour cent en moyenne de la production totale. » [51]

Le ton de la recherche pastorienne sur la bière est donné dès la préface qu’il rédige pour l’édition de 1876 :

« J’ai commencé ces recherches à Clermont-Ferrand, dans le laboratoire et avec l’aide de mon ami, M. Duclaux, professeur de chimie à la Faculté des Sciences de cette ville. Je les ai continuées à Paris, et en dernier lieu dans la grande brasserie, la première de France, sans contredit, des frères Tourtel, à Tantonville. Je me fais un devoir de remercier ici publiquement ces intelligents industriels de leur extrême obligeance. Je dois également un hommage public à M. Kuhn, habile brasseur, de Chamalières, près de Clermont-Ferrand, ainsi qu’à M. Velten, de Marseille, et à MM. de Tassigny, de Reims, qui ont mis leurs usines et leurs produits à ma disposition avec le plus louable empressement. » [52]

Comme on l’a vu dans le cas de l’altération du vin et de la sériciculture, Pasteur organise ses recherches en multipliant les visites sur le terrain artisanal et industriel auprès duquel il est recommandé et pour le compte duquel il travaille in fine. Il a déjà résolu plusieurs questions industrielles à la demande des pouvoirs politiques et il ose à présent affirmer publiquement l’importance de ses recherches, qu’il sait économiquement cruciales. Il cite d’ailleurs en note les revenus que l’État tire de la brasserie :

« En 1873, la quantité de bière soumise à l’impôt s’est élevée à 7 418 190 hectolitres, ayant procuré au Trésor un revenu de 20 165 136 francs. » [53]

Les exigences de la science qui se déploie sont alors non seulement concomitantes mais véritablement homothétiques avec celles de l’industrie qui se développe. Retenons combien, comme souvent pour les travaux de Pasteur, l’objectif avéré de ses recherches n’est autre que la question industrielle sous-jacente à celles-ci [54]. Pour lui, la solution au problème industriel de l’altération de la bière provient très directement de sa théorie de la fermentation [55]. Ce qui importe réellement ici, c’est de comprendre combien les postures scientifique et industrielle coïncident, non seulement dans leur objectif, mais bien dans la démarche même [56]. Pasteur raconte que, lors d’une visite à une brasserie londonienne, les brasseurs, initialement méfiants à son égard, changèrent d’avis une fois qu’ils eurent compris que sa façon de travailler était en réalité en accord avec leurs propres visées :

« Les premières réponses des brasseurs anglais dont je parle furent peu précises ; pourtant, comme ils comprirent sans doute, d’après ce qui venait de se passer, que les confidences faites à un savant n’étaient pas toujours sans utilité pratique pour le fabricant, ils finirent par m’avouer qu’ils avaient en réserve dans leur brasserie une grande quantité de bière qui s’était gâtée en tonneaux quinze jours au plus après sa confection. » [57]

Et Pasteur d’entreprendre l’étude des fûts au microscope, pour découvrir combien :

« la ressemblance entre ces filaments et ceux, en bien plus petit nombre, qui accompagnaient les globules de levure alcoolique dans les observations précédentes, l’altération de la bière poussée jusqu’aux dernières limites quand ces filaments étaient très abondants, l’altération, beaucoup moindre, de celle qui n’en présentait que quelques-uns par champ du microscope, donnèrent aux chefs présents de la brasserie une conviction entière au sujet des causes de la mauvaise qualité de leur bière que je venais de leur enseigner à reconnaître. Aussi, moins de huit jours après, dans une nouvelle visite que je fis à cette même brasserie, j’appris qu’on s’était empressé d’acquérir un microscope et de changer de levain pour toutes les sortes de bière remises en travail depuis ma dernière visite. » (Loc. cit.)

Les brasseurs-entrepreneurs de Londres ne s’y trompent pas : ils comprennent combien les outils du scientifique, ceux-là mêmes qui constituent le cœur du laboratoire et ses conditions expérimentales, contribuent à la réalisation des conditions industrielles idéales. Pour le dire autrement, l’exigence de reproductibilité, que les épistémologues ont toujours présentée comme étant l’apanage de la scientificité, est en réalité une dimension industrielle de la science elle-même. Pasteur lui-même le reconnaît, quand il écrit que

« L’industrie a besoin de plus de stabilité et d’uniformité, soit dans la production, soit dans l’écoulement de ses marchandises. » [58]

En d’autres termes, et comme l’académicien le précise tout au long de son ouvrage sur la brasserie, la faculté de reproduire une expérience dans des conditions données préétablies et maîtrisées, qui constitue le cœur du savoir-faire scientifique et la vitrine de toute recherche, est la posture même qui fait de la science une activité idéalement industrielle.

L’entrepreneur n’a guère besoin de connaître la vérité ultime du cosmos : il lui suffit de disposer de ressources matérielles permettant, à coup sûr, de réaliser une même suite d’opérations produisant toujours le même résultat. Pour le savant, cette capacité est garante de son objectivité scientifique ; pour l’industriel, elle est la condition sine qua non de toute production à une échelle économiquement rentable. La stabilité phénoménale du laboratoire est non seulement similaire à celle de la chaîne de production, mais les deux sont qui plus est jumelles car héritières du calibrage instrumental [59] rendu possible par la production de mesures précises et étalonnées, comme ici avec le microscope [60]. Chez Pasteur, qui œuvre officiellement dans l’espace savant, la capacité de reproduire à coup sûr tel ou tel phénomène est la preuve même de son rattachement aux valeurs de la science. Dans les faits, elle le propulse concepteur et réformateur de multiples industries qui n’ont plus qu’à copier, dans le champ économique dédié à la production de masse, le savoir-faire instrumental qu’il a emprunté puis étalonné auprès des producteurs. Les différentes méthodes que le savant emploie pour prouver ses dires sur la fermentation bonne ou mauvaise de la bière ne sont que des systèmes de consolidation d’un savoir directement reproductible en situation industrielle : ses modi operandi, qui mettent en œuvre ballons, caoutchouc, tubes, germes et vapeur, ne sont pas par essence séparés de l’atelier du brasseur, ils sont socialement investis tantôt dans l’espace de la connaissance savante, tantôt dans l’univers de la production.

Ce faisant, Pasteur donne des armes aux entrepreneurs pour réaliser des procédés qui ne dépendent plus du savoir-faire artisanal propre aux compagnons-ouvriers, mais qui découlent et sont issus des pratiques ayant cours dans les laboratoires [61] ; ce n’est dès lors plus l’artisan mais bien le savant – c’est-à-dire souvent aussi, après 1850, l’ingénieur – qui devient maître du procès de production. Le professeur Blondeau rappelle ainsi dans La science de la brasserie, paru en 1878, que c’est :

« à l’étude de la fermentation faite de nos jours avec tant de soin et de succès, que la brasserie est redevable de ses progrès, qu’elle a pu améliorer ses produits, en se plaçant dans les conditions que la science lui a indiquées, et qu’elle est enfin parvenue à fabriquer une bière qui joint à une saveur agréable, les avantages inappréciables d’une longue conservation. » [62]

Les techniques industrielles se mêlent désormais aux connaissances physiques, chimiques et biologiques pour donner naissance à un type nouveau de certification productive : les longues descriptions du savoir-faire artisanal n’ont plus guère de sens dès lors que la science préside à la naissance de nouvelles procédures. La technologie comme dissertation sur les arts laisse donc la place à la techno-logie comme science pour la production [63], ou techno-science [64].

La science pure

Il nous faut revenir un instant sur la notion de « science pure », qui émerge significativement dans la dernière partie du siècle, et non sans lien avec le positionnement pastorien. Dès la fin des années 1860, le vulgarisateur Louis Figuier considère son travail comme procédant d’une étude des « traités de science pure » [65]. Par ailleurs, au même moment, l’idée de science pure déborde largement les frontières disciplinaires puisqu’elle est revendiquée par des juristes (Joseph Ortolan introduit son ouvrage par des « notions générales, suivant la science pure » [66]), des agronomes (Darreau recense plusieurs « déductions pratiques inspirées par la science pure » [67]), des philosophes de l’art (à commencer par Taine qui enseigne l’histoire de la Grèce antique et son « goût pour la science pure » [68]), des naturalistes (la traduction de Tyndall par Moigno expose la grandeur de Cuvier et la « nécessité de la science pure » [69]) et des chimistes (Berthelot juge au sujet des colorants tirés de la houille que « leur découverte est le triomphe de la science pure » [70]). Si la « science pure » s’avère à ce point transdisciplinaire, c’est aussi parce qu’elle n’est autre que le pendant rhétorique d’une aspiration propre à l’ensemble du corps universitaire : l’autonomie de la recherche savante.

Mais, pour la plupart des scientifiques, la pureté que l’on prête à la science n’est pas en contradiction avec son intrication bien réelle au sein du marché. Loin d’être dénuée de toute intention morale ou lucrative, la science pure des années 1860-1880 renvoie très largement à la possibilité de la faire fructifier industriellement [71]. Dès 1848, dans un article alors bien trop avant-gardiste pour être mis en pratique par le gouvernement de la IIe République, l’académicien Armand de Quatrefages défendait l’idée d’un enseignement supérieur autonome, source de richesse et de gloire pour la nation. Si l’idée se popularise largement dans les milieux intellectuels et politiques un peu plus de vingt ans plus tard, il reste intéressant de constater que chez Quatrefages la notion de science pure – association syntaxique quasiment inédite avant 1850 – fonctionne déjà à plein :

« Étouffer la science pure, c’est attaquer l’application dans sa source, c’est imiter l’homme de la fable, c’est tuer la poule aux œufs d’or. » [72]

L’idée de science pure sert ici précisément à illustrer l’intérêt économique de la recherche savante. Contrairement à l’opinion répandue, Quatrefages entend montrer que c’est précisément de la science la plus pure que viennent les applications les plus fructueuses :

« sans science proprement dite, que devient la science appliquée ? Sans Volta, qui inventa la pile, les télégraphes électriques et le dorage sans mercure [la dorure galvanique] auraient-ils jamais existé ? » (Loc. cit.)

Il n’est pas question ici d’opposer la science désintéressée à la science appliquée, mais bien de montrer que les deux procèdent d’une même logique et qu’il faut donc laisser le champ libre aux recherches les plus incongrues, les plus universitaires et les moins appliquées pour bénéficier de leurs retombées économiques. C’est de la science la plus pure que provient le bénéfice le plus lucratif. L’argument est étonnant, car il permet de justifier l’autonomie universitaire au nom du profit et du progrès matériel, mais il est efficace, et reparaît régulièrement dans les écrits du corps professoral après 1860 [73], vraisemblablement en raison de son intérêt stratégique.

Comme le montre bien Quatrefages, revendiquer la nécessité d’une science pure revient à défendre l’existence d’une recherche fondamentale débouchant sur des applications, c’est-à-dire des profits matériels et financiers pour l’ensemble de la société – ou, a minima, pour les interlocuteurs des savants. Or, puisque la condition d’existence de la science pure n’est autre que la recherche désintéressée – id eest la rémunération de savants qui se consacrent entièrement aux travaux qui les passionnent –, il convient de préserver et faire croître à tout prix cette véritable manne que semble constituer l’université. Pour le dire autrement, la pureté de la science garantit l’intérêt qu’industriels, gouvernants et nations y trouveront. La question n’est pas de s’opposer à l’utilité de l’enseignement scientifique – Quatrefages détaille d’ailleurs longuement son programme d’enseignement professionnel à destination de l’industrie [74] –, mais bien de comprendre que seul le désintéressement profond à l’origine de toute véritable science peut faire émerger l’intérêt bien entendu des populations et des industriels. En d’autres termes, la revendication sociale d’autonomie portée par les savants se traduit épistémologiquement par l’émergence de l’idée de science pure, condition sine qua non du progrès humain. Dans un article que Pasteur publie en 1868 avec la bénédiction de l’Empereur, les arguments du savant s’organisent autour de l’idée de science, une et indivisible, de laquelle tout découle :

« Non, mille fois non, il n’existe pas une catégorie de sciences auxquelles on puisse donner le nom de sciences appliquées. Il y a la science et les applications de la science, liées entre elles comme le fruit à l’arbre qui l’a porté. » [75]

Ce refus de toute distinction entre sciences théoriques et sciences appliquées est très vif, car, pour Pasteur, l’enjeu est de convaincre que c’est de l’activité du scientifique que proviennent directement les bienfaits du monde moderne – ce qui lui permet de revendiquer davantage de temps et de moyens pour la science :

« Si vous restez confondus devant les effets surprenants de la télégraphie électrique, du daguerréotype, de l’anesthésie et de tant d’autres découvertes admirables ; si vous êtes jaloux de la part que votre pays peut revendiquer dans l’épanouissement de ces merveilles, prenez intérêt, je vous en conjure, à ces demeures sacrées que l’on désigne du nom expressif de laboratoires. Demandez qu’on les multiplie et qu’on les orne. Ce sont les temples de l’avenir, de la richesse et du bien-être. » [76]

Puissance et bonheur sont, pour la civilisation moderne, les produits directs de l’activité scientifique. Dès lors, le temps que passe un savant dans des manipulations qui pourraient être effectuées par une main-d’œuvre subalterne représente une perte sèche pour la grandeur de la France et le bonheur du peuple :

« Que l’on imagine le temps matériel que [le savant] a dû perdre dans ces occupations de domesticité, temps qu’il aurait employé au profit de tous en enrichissant peut-être la science et l’industrie de nouvelles découvertes. » [77]

La rhétorique de Pasteur est fondée sur le concept de science pure : laissez les scientifiques faire leur travail et suivre leur vocation, le monde n’en sera que meilleur. D’une certaine façon, l’argument de la « science pure » s’adresse aux gouvernants en leur suggérant : « plus vous octroierez des libertés aux savants, plus grandes seront les chances qu’ils vous couvrent d’or et de gloire ». L’autonomie universitaire, revendication presque unanime des professeurs au sortir d’un demi-siècle de contrôle politique, s’arrime profondément sur l’une des forces sociales reconnues par tous après 1860 : la science. L’argument des savants pourrait paraître irrationnel – c’est parce que nous sommes désintéressés que vous trouverez le plus grand intérêt à nos travaux, affirment-ils –, mais, adressés aux gouvernants et industriels, il est remarquablement efficace : vous qui chaque jour chantez les louanges de la science et du progrès, sachez que nous, universitaires, sommes en droit les gardiens de ce temple sacré et qu’il ne faut pas nous déplaire sous peine de tarir la manne.

La chute de l’Empire n’a pas été trop dommageable pour Pasteur, qui a pu continuer ses activités à un rythme tout aussi intensif sous la IIIe République, si l’on excepte une brève tentative sénatoriale qui lui valut un échec électoral en 1876 [78]. Son programme tenait d’ailleurs en quelques mots, puisqu’il enjoignait ses électeurs à voter « pour la science et la vraie politique », qui défend la neutralité et la conservation de l’ordre social par principe [79]. Deux ans plus tard, il correspond avec Littré au sujet d’un mot qu’il voulait créer, et les deux hommes s’accordent sur le terme de « microbe », du grec micro et bios [80] : le « vivant minuscule ». Pasteur est alors célèbre dans toute l’Europe, comme en témoigne la lettre qu’il adresse au directeur de la section française de l’Exposition universelle de 1878 :

« Le chauffage ou pasteurisation des vins et des bières, pour employer une expression qui nous vient d’Allemagne, est d’une application courante en Europe. Mon procédé de fabrication du vinaigre se répand de plus en plus. […] Plusieurs branches de l’art de guérir modifient en ce moment même, en Angleterre, en Allemagne, en France, leurs idées et leurs méthodes opératoires et thérapeutiques, sous l’influence des résultats acquis par mes travaux de ces vingt dernières années sur les fermentations et sur le rôle des organismes microscopiques dans l’étiologie de diverses maladies. Les Expositions universelles précédentes ont décerné à mes travaux, celle de 1867 un de ses grands prix, celle de Vienne de 1873 un grand diplôme d’honneur, quoique je ne fusse pas exposant. La Société d’encouragement pour l’industrie nationale les a récompensés d’un de ses grands prix. Enfin, l’Assemblée législative les a honorés en 1874 d’une récompense nationale. » [81]

Cette brève énumération des principales récompenses ne mentionne pas la nomination au rang de grand officier de la Légion d’honneur en octobre 1878. Les théories du savant deviennent peu à peu incontournables pour les praticiens de la médecine [82]. Pourtant, Pasteur n’est pas encore au faîte de sa gloire. À partir des années 1880, il en vient à systématiser son approche des maladies infectieuses :

« L’ensemble des résultats de mes travaux de ces vingt dernières années m’a conduit à aborder le difficile problème de l’étiologie des maladies contagieuses, infectieuses et virulentes. » [83]

Il aborde ainsi tour à tour la maladie du charbon et le choléra des poules, puis la maladie charbonneuse du mouton. Son argumentaire visant à obtenir des subventions du gouvernement est rodé, puisque c’est toujours la même motivation officielle qui légitime ses études depuis près de trente ans :

« La Beauce est chaque année, particulièrement à l’époque des grandes chaleurs, ravagée par cette maladie. C’est par millions qu’on compte les pertes qu’elle y entraîne. » [84]

Toujours assisté par divers préparateurs et en correspondance avec plusieurs autres savants, Pasteur découvre que, sous certaines conditions, notamment de température et de vieillissement, la virulence des germes infectieux diminue alors que la résistance des organismes contaminés augmente. Un véritable programme de recherche vaccinal est alors initié en 1879 à destination des poules, puis des moutons en 1881. La célèbre expérience de Pouilly-le-Fort est alors organisée : elle vise à convaincre les sceptiques qui remettent en cause les fondements de la communication sur la vaccination des moutons qu’il a présentée à l’Académie des sciences le 28 février 1881 [85]. Pour convertir les foules à ses théories, Pasteur a obtenu qu’on mît à sa disposition soixante moutons. Vingt-cinq sont vaccinés par le virus atténué, puis tous, excepté dix bêtes servant de témoin, sont infectés par le virus virulent. Pasteur prédit que tous les animaux non vaccinés périront. Le 5 juin, la presse clame haut et fort la réussite de l’expérience et Pasteur exulte [86]. On lui propose alors la présidence du Congrès international des directeurs des stations agronomiques, qu’il décline [87], avant de se faire élire au fauteuil de Littré à l’Académie française, où il est reçu en avril 1882 par Ernest Renan, qui lui a refusé sa voix [88].

Du vaccin au mythe : la science faite homme

En 1884, à la demande de Pasteur, une commission est créée pour multiplier les expériences anti-rabiques sur des chiens [89]. À nouveau, à grand renfort de médiatisation et grâce à l’Académie, Pasteur met en scène la guérison d’un enfant mordu par un animal enragé. Le savant utilise ce dernier succès, grâce auquel la science franchit la barrière de l’humain, pour mettre en œuvre son grand projet, que l’une de ses biographes a qualifié de Grand Œuvre [90], en hommage à la pierre philosophale des alchimistes : Pasteur sollicite ses contacts afin de créer, grâce à des donations et fonds privés, un institut qui travaillerait sur ses théories. En mai 1886, un festival est organisé par des confrères afin de rassembler l’argent nécessaire au projet ; on y récite des vers à la gloire du savant (« Ceux-là sont les plus grands, qui font, par leur génie, reculer la mort devant eux » [91]), on y joue du Delibes, du Saint-Saëns et Gounod fait même exécuter son Ave Maria en son honneur. Les souscriptions affluent et l’Institut Pasteur est inauguré en grande pompe le 14 novembre 1888. Laboratoire de recherche, réseau politique, hôpital, outil de médiatisation des découvertes, réserve de cobayes, entreprise privée, l’Institut est une sorte de condensé de l’expérience pastorienne en matière de science, qui essaimera dès lors non seulement sur le territoire national, mais aussi sur d’autres continents [92].

Le 27 décembre 1892, pour les 70 ans du savant, un jubilé d’ampleur internationale est organisé à la Sorbonne, auquel les gouvernements du Danemark, de Suède et de Norvège prêtent leur concours. On vient aussi de Turquie, d’Allemagne, d’Italie, d’Autriche et de Belgique pour assister à la prestigieuse cérémonie. Pasteur fait son entrée dans le grand amphithéâtre au bras du président de la République Sadi Carnot, pour recevoir d’innombrables honneurs au nom de rois, de présidents, de préfets et d’académiciens. Deux ans avant sa mort, le savant est devenu une légende.

À la fin du siècle, Pasteur semble incarner les espoirs qu’on a placés dans la science depuis 1850 [93] : travail et connaissance désintéressée, substitution d’une ontologie scientifique vraie à un monde des sens illusoire, bénéfice matériel pour l’ensemble du corps social, profit économique généralisé, victoire sur la maladie et la mort. Comme nous l’avons suggéré en commençant, un individu est puissant lorsqu’il se fait le représentant d’un processus qui le dépasse et advient malgré lui. En l’occurrence, la gloire éternelle de Pasteur semble bien être celle de la toute-puissante science, pure et désintéressée, qui se prouve par elle-même, qui profite à tous et promet de vaincre la fatalité humaine.

Certes, la vie réelle du savant a probablement aussi été celle d’un ambitieux dont les actions se décidaient à la croisée d’intérêts politiques, de compétences savantes patiemment acquises et surtout des nécessités impérieuses de l’industrie. Mais tout bien pesé, l’opération est largement bénéficiaire puisque les transactions avec le pouvoir politique et économique, profitables au savant, lui ont permis du même coup de prétendre au désintéressement le plus complet. Bien sûr, Pasteur a breveté deux inventions et tenté sa chance en vain à une élection sénatoriale, mais son aura de savant est telle qu’elle éclipse ces aspérités mineures au regard de l’image du maître de sagesse pur et sans ambition autre que celle de servir son pays et l’humanité tout entière. Même si le cas de Pasteur est tout à fait extrême sur l’ensemble du siècle, il nous semble illustrer parfaitement l’une des dynamiques propres à l’institution science, qui allie subtilement les exigences politiques aux besoins industriels, pour en retirer une gloire en réalité toute personnelle. Contre services politiques et surtout économiques, le savant obtient renommée et position personnelle – le tout au nom de la science, qui « blanchit » les profits sociaux au nom de l’intérêt général.

Ce n’est donc pas en dépit des revendications de pureté et de désintéressement que la science se pratique chez Pasteur avant tout en lien étroit avec la production, mais bien plutôt grâce à ce même mouvement qui canonise le savant comme prophète du genre humain tout en le plaçant au cœur des nécessités manufacturières. Il ne s’agit donc ni d’un biais ni d’un détournement : la science n’est aucunement « pervertie » par ses préoccupations industrielles ; ce sont en réalité celles-ci qui lui fournissent son matériau, ses questionnements, parfois même ses solutions, et ce alors même que son statut mythologique lui offre l’élan d’une ferveur nouvelle et inégalée. De ce point de vue, l’émergence de « la science » correspond homothétiquement au développement de l’industrie.

Guillaume Carnino

Docteur en histoire, enseignant-chercheur à l’Université de technologie de Compiègne, laboratoire Costech (Connaissance, organisation, systèmes techniques).

 

Article publié dans la revue Le Mouvement Social n° 248, 2014/3.

 

Cet article constitue un chapitre de l’ouvrage :

Guillaume Carnino,
L’Invention de la science.
La nouvelle religion de l’âge industriel
,
Seuil, avril 2015.

 


[1] Voir notamment ces quelques titres, parmi les plus récents : D. Wrotnowski, Pasteur, professeur et doyen de la Faculté des sciences de Lille (1854-1857), Paris, Bibliothèque nationale de France, 1975 ; F. Dagognet, Pasteur sans la légende, Paris, Les empêcheurs de penser en rond, 1994 ; P. Darmon, Pasteur, Paris, Fayard, 1995 ; P. Debré, Louis Pasteur, Paris, Flammarion, 1994 ; B. Latour, Pasteur. Guerre et paix des microbes, Paris, La Découverte, 2001 ; P.-Y. Laurioz, Louis Pasteur : la réalité après la légende, Paris, Idole, 2003 ; D. Raichvarg, Louis Pasteur. L’Empire des microbes, Paris, Gallimard, 1995 ; J. Trotereau, Pasteur, Paris, Gallimard, 2008.

[2] L. Pasteur, Correspondance, réunie et annotée par Joseph Louis Pasteur Vallery-Radot, Paris, Flammarion, 1951, 4 vol. Pour la période 1857-1867 qui nous intéresse en priorité, nous avons consulté les manuscrits originaux à la Bibliothèque nationale de France (Département des manuscrits, cote NAF 18096-18111), à partir desquels l’édition a été établie (t. II, La seconde étape : fermentations, générations spontanées, maladies des vins, des vers à soie, de la bière, 1857-1877), afin de nous assurer de l’absence de coupes biaisant le sens original du propos de Pasteur (voir infra note 30). Nous donnons donc la référence paginée dans la version publiée et la référence aux manuscrits lorsque le texte original a été tronqué.

[3] Lettre à ses parents, 26 janvier 1840, Correspondance, t. I, Lettres de jeunesse : collège de Besançon, École normale supérieure, Dijon, Strasbourg, Lille, 1840-1857, Paris, Flammarion, 1940, p. 9-10.

[4] Lettre à ses parents, 12 janvier 1842, ibid., p. 36-37.

[5] Lettre à Ch. Chappuis, 13 octobre 1843, ibid., p. 71. Charles Chappuis, normalien philosophe, est le plus proche ami de jeunesse de Pasteur.

[6] M. Chaigneau, J.-B. Dumas, chimiste et homme politique. Sa vie, son œuvre, 1800-1884, Paris, Le Prat, 1984 ; J. Drulhon, Jean-Baptiste Dumas (1800-1884). La vie d’un chimiste dans les allées de la Science et du Pouvoir, Paris, Hermann, 2011.

[7] Lettre à ses parents, 11 novembre 1843, Correspondance, t. I, op. cit., p. 72.

[8] P. Debré, Louis Pasteur, op. cit., p. 47.

[9] Lettre à J.-B. Dumas, 7 novembre 1846, Correspondance, t. I, op. cit., p. 109. Pasteur affiche alors son ambition : « Je suis trop jeune pour avoir vu vos débuts ; mais assurément vous n’êtes pas arrivé tout à coup au sommet que vous avez atteint, et vous avez dû désirer beaucoup jadis obtenir un enseignement capable de vous mettre à même d’essayer de gravir cette pente élevée que vous dominez aujourd’hui. »

[10] L. Pasteur, « Thèse de chimie. Recherches sur la capacité de saturation de l’acide arsénieux », Œuvres, éd. par L. Pasteur Vallery-Radot, Paris, Masson, 7 tomes, 1922-1939, t. I, Dissymétrie moléculaire, 1922, p. 1-18 ; « Thèse de physique. Étude des phénomènes relatifs à la polarisation rotatoire des liquides. Applications de la polarisation rotatoire des liquides à la solution de divers problèmes de chimie », ibid., p. 19-30.

[11] Comptes rendus de l’Académie des sciences, t. XXVI, 1848, p. 48-49.

[12] D. Raichvarg, Louis Pasteur, op. cit., p. 21.

[13] Lettre à Ch. Chappuis, 1er mars 1849, Correspondance, t. I, op. cit., p. 151.

[14] Lettre à son père, 7 septembre 1852, ibid., p. 204.

[15] T. Shinn, « Des Corps de l’État au secteur industriel : genèse de la profession d’ingénieur, 1750-1920 », Revue française de sociologie, vol. XIX, 1978, p. 39-71.

[16] Frédéric Kuhlmann, fondateur de l’un des plus grands groupes industriels chimiques français, est initialement simple professeur de chimie à Lille : F. Barbier, « Le patronat du Nord », in D. Barjot, É. Anceau, I. Lescent-Giles et B. Marnot (dir.), Les entrepreneurs du Second Empire, Paris, Presses de l’Université de Paris-Sorbonne, 2003, p. 40.

[17] F.-P. Codaccioni, De l’inégalité sociale dans une grande ville industrielle : le drame de Lille de 1850 à 1914, Lille, Éditions Universitaires, 1976.

[18] L. Pasteur, « Discours prononcé à Douai le 7 décembre 1854 », Œuvres, op. cit., t. VII, Mélanges scientifiques et littéraires, 1939, p. 129-132.

[19] Voir par exemple la lettre de Pasteur à l’ingénieur chef de l’exploitation du chemin de fer du Nord du 3 juillet 1857, établissant le motif de la visite estudiantine dans les principales usines métallurgiques de la région : Correspondance, t. I, op. cit., p. 344.

[20] Lettre au recteur de l’Académie de Douai, 15 novembre 1855, ibid., p. 308-309.

[21] A. Gérard, Louis Pasteur et Lille, 1854-1857, Lille, Institut Pasteur de Lille, 1995, p. 46.

[22] Lettre de Marie Pasteur à son beau-père, 10 décembre 1856, ibid., p. 333.

[23] Lettre à J.-B. Biot, 7 septembre 1857, ibid., p. 345. Voir aussi P. Debré, Louis Pasteur, op. cit., p. 117-119.

[24] L. Pasteur, « Mémoire sur la fermentation appelée lactique », Œuvres, op. cit., t. II, Fermentations et générations dites spontanées, 1922, p. 3-13.

[25] Lettre à J.-B. Dumas, septembre 1857, Correspondance, t. I, op. cit., p. 347.

[26] Pour la première fois, en 1861, le jeune Gaston Darboux, admis dans les deux établissements d’élite, choisit l’École normale après intercession personnelle de Pasteur, qui défend la voie royale pour l’avenir de la « science française » : C. Zwerling, “The emergence of the École Normale Supérieure as a centre of scientific education in the nineteenth century”, in R. Fox et G. Weisz (eds.), The organization of science and technology in France, 1808-1914, Cambridge ; Paris, Cambridge University Press / éd. de la Maison des sciences de l’homme, 1980, p. 31-60.

[27] J. Farley et G. Geison, “Science, politics and spontaneous generation in Nineteenth-Century France: the Pasteur-Pouchet debate”, Bulletin of the history of medicine, Vol. 48, No. 2, 1974, p. 161-198.

[28] D. Raichvarg, Louis Pasteur, op. cit., p. 32.

[29] L. Pasteur, Écrits scientifiques et médicaux, éd. par A. Pichot, Paris, Flammarion, 1994, p. 175.

[30] BnF, NAF 18096, lettre à Gustave Rouland, 13 décembre 1859. Nous soulignons. Le passage cité n’apparaît pas dans l’édition de Pasteur Vallery-Radot. La coupe était vraisemblablement due au souci de ne pas ternir l’image de son grand-père. Les dizaines de biographies écrites sur Pasteur mentionnent toutes le fait que c’est l’Empereur qui commandite les études sur le vin du savant. Or l’extrait coupé montre qu’il n’en est rien, puisque Pasteur intrigue clairement auprès du ministre de l’Instruction publique afin qu’il le charge « spontanément » de l’affaire. Cet exemple de troncature relativise les querelles sans fin entre critiques et hagiographes, qui se fondent sur la version éditée de la correspondance. Si, du point de vue historiographique, la mise au jour de coupes est significative, précisons à nouveau que, pour notre propos, elle n’apporte au mieux qu’un éclairage psychologique sur le personnage. Son petit-fils a principalement élagué là où l’ambition et les intrigues de son célèbre aïeul étaient trop voyantes et risquaient de nuire à l’image du savant désintéressé. À l’inverse, les liens de Pasteur avec l’industrie sont considérés comme allant de soi et aucune coupe significative n’a été réalisée sur cet aspect pour la période que nous avons étudiée dans la version manuscrite (1857-1867).

[31] Lettre à son père, 7 février 1860, Correspondance, t. II, op. cit., p. 69. Nous soulignons.

[32] Lettre au ministre de l’Instruction publique, 30 mars 1862 (la version imprimée mentionne à tort avril 1862), ibid., p. 105. Nous soulignons.

[33] BnF, NAF 18097, lettre au colonel Favé, 8 octobre 1862.

[34] Lettre à V. Duruy, 11 août 1863, Correspondance, t. II, op. cit., p. 129.

[35] Ainsi, sa polémique avec Victor Meunier dans L’Opinion nationale au sujet des dépenses somptuaires que le pouvoir paierait pour les travaux de Pasteur montre un autre enjeu du financement indirect : le savant peut ainsi revendiquer l’unité de la science (« je ne savais pas qu’il existât une science officielle et une science prétendue libre. Je n’avais encore appris à connaître […] qu’une science digne »), qu’il oppose à la stratégie de Meunier visant à le disqualifier au nom des intérêts qu’il représente : lettre à Adolphe Guéroult, directeur de L’Opinion nationale, 17 juillet 1864, ibid., p. 171.

[36] F. Barbier, « Libre-échange », in J. Tulard (dir.), Dictionnaire du Second Empire, Paris, Fayard, 1995, p. 733-738.

[37] H. W. Paul, Science, vine, and wine in modern France, Cambridge, Cambridge University Press, 1996. Voir aussi L. Pasteur, Études sur le vin – Ses maladies : causes qui les provoquent – Procédés nouveaux pour le conserver et le vieillir. Études couronnées par le Comité central agricole de Sologne et par le jury de l’Exposition universelle de 1867, 2e éd. revue et augmentée, Paris, F. Savy, 1873.

[38] Lettre à V. Duruy, 11 août 1863, Correspondance, t. II, op. cit., p. 130.

[39] Lettre à Napoléon III, 25 novembre 1865, ibid., p. 215.

[40] « Le savant qui se laisse aller à la tentation d’applications industrielles cesse par là même d’être l’homme de la science pure, complique sa vie et l’ordre habituel de ses pensées de préoccupations qui paralysent en lui tout esprit d’invention pour l’avenir » (lettre au colonel Favé, 19 décembre 1865, ibid., p. 237).

[41] « Brevet de Louis Pasteur du 11 avril 1865 sur la conservation des vins », in Brevets d’invention français (1791-1902). Un siècle de progrès technique, Paris, Ministère de l’Industrie et du Commerce, 1958.

[42] Lettre à son épouse Marie, 30 novembre 1865, Correspondance, t. II, op. cit., p. 217.

[43] Lettre à J.-B. Dumas, 17 mai 1865, ibid., p. 193. La maladie du ver à soie entraîne alors d’immenses pertes financières dans la région d’origine de Dumas, en particulier à Alès, sa ville natale.

[44] Lettre à son épouse Marie, 3 décembre 1865, ibid., p. 226.

[45] L. Pasteur, Études sur la maladie des vers à soie, Œuvres, op. cit., t. III, Études sur le vinaigre et le vin, 1924.

[46] D. Raichvarg, Louis Pasteur, op. cit., p. 54.

[47] De nombreuses statues de Pasteur sont ainsi érigées par les diverses municipalités qui ont bénéficié des services du scientifique : Dole, Lille, Arbois, Marnes-la-Coquette, etc.

[48] Lettre à Giuseppe Toscanelli, 5 mars 1871, Correspondance, t. II, op. cit., p. 517.

[49] Lettre à Jules Raulin, 11 mai 1871, ibid., p. 534.

[50] « Brevet de Louis Pasteur du 28 juin 1871, sur la fabrication de la bière », in Brevets d’invention français (1791-1902), op. cit.

[51] L. Pasteur, Œuvres, op. cit., t. V, Études sur la bière, 1928, p. 25.

[52] Ibid., p. 5-6.

[53] Ibid., p. 19.

[54] Voir notamment ibid., p. 32.

[55] « Il faut absolument que j’aie raison de cette application industrielle de mon procédé de la bière » (lettre à Charles Godélier, 1er août 1874, Correspondance, t. II, op. cit., p. 585).

[56] La démonstration de Peter Galison au sujet d’Albert Einstein, des brevets industriels relatifs à la synchronisation horlogère et de la théorie de la relativité est un exemple plus récent d’une intrication similaire : P. L. Galison, L’empire du temps. Les horloges d’Einstein et les cartes de Poincaré, trad. de l’américain par B. Arman, Paris, Robert Laffont, 2005.

[57] L. Pasteur, Œuvres, op. cit., t. V, Études sur la bière, p. 26.

[58] Ibid., p. 17. Nous soulignons.

[59] Voir notamment S. Schaffer, « Modèles normatifs et architecture navale dans un État militaro-fiscal », Réseaux, vol. 18, n°102, 2000, p. 195-225.

[60] Ainsi, les fabricants d’instruments fournissent bien souvent en même temps les laboratoires et les industriels, comme en témoigne ce prestataire de l’entrepreneur d’invention Clément Ader : « Société d’électricité “Nilmelior” : mécanique de précision, appareils industriels et de laboratoire – société anonyme au capital de 1 500 000 francs », CNAM, Fonds Ader, doc. 2320. Nous soulignons. Sur le calibrage instrumental, la science et l’industrie, voir aussi : C. Blondel, “Electrical instruments in 19th-century France, between makers and users”, History and technology, n°13, 1997, p. 157-182 ; S. Schaffer, « Modèles normatifs et architecture navale… », art. cité ; M. N. Wise (ed.), The values of precision, Princeton, Princeton University Press, 1995. De la même façon, la solution que Pasteur propose aux sériciculteurs pour détecter la présence de la pébrine en amont de la production consiste à utiliser des microscopes : dix d’entre eux sont installés à cet effet à Alès même. Au congrès de Milan, en 1876, Pasteur aura la satisfaction de voir une usine (dont le frontispice est orné de son patronyme) fonctionnant sur son principe, employant 70 femmes « micrographes » afin d’examiner 40 000 cellules de papillon par jour : voir sa lettre à Dumas du 17 septembre 1876, Correspondance, t. II, op. cit., p. 646.

[61] C. Biagini et G. Carnino, « On arrête parfois le progrès », in C. Biagini et G. Carnino (dir.), Les Luddites en France. Résistance à l’industrialisation et à l’informatisation, Montreuil, L’Échappée, 2010, p. 5-59.

[62] Ch. Blondeau, La science de la brasserie, Aix, Nicot, 1878, p. 3. Nous soulignons.

[63] G. Carnino, « Les transformations de la technologie : du discours sur les techniques à la techno-science », Romantisme, n°150, 2010, p. 75-84.

[64] B. Bensaude-Vincent, Les vertiges de la technoscience, Paris, La Découverte, 2009, rappelle que le terme de technoscience est anachronique en ce qui concerne le XIXe siècle. Nous maintenons néanmoins son emploi dans une optique descriptive qui nous semble conceptuellement pertinente, et rejoignons l’analyse qu’en fait F.-D. Sebbah, Qu’est-ce que la « technoscience » ? Une thèse épistémologique ou la fille du diable ? Enquête sur les usages de la notion de « technoscience » dans l’espace de la pensée française contemporaine, Paris, Les Belles Lettres, 2010.

[65] B. Béguet, « La vulgarisation scientifique en France de 1850 à 1914 : contexte, conceptions et procédés », in B. Béguet (dir.), La science pour tous. Sur la vulgarisation scientifique en France de 1850 à 1914, préface de R. Saint-Paul, Paris, Conservatoire national des arts et métiers, 1990, p. 24.

[66] J. L. E. Ortolan, Éléments de droit pénal : pénalité, juridiction, procédure, t. II, Paris, Plon, 1864.

[67] L.-F. Darreau, Les engrais solubles, considérés au point de vue de l’hygiène et de leur préparation. Applications à la terre arable, au jardin potager et aux fleurs, Châteaudun, Lecesne, 1880.

[68] H. Taine, Philosophie de l’art en Grèce : leçons professées à l’École des Beaux-arts, Paris, Baillière, 1869.

[69] J. Tyndall, La Lumière : six leçons faites en Amérique dans l’hiver de 1872-1873, trad. de l’anglais par l’abbé Moigno, Paris, Gauthiers-Villars, 1875.

[70] M. Berthelot, « L’enseignement supérieur et son outillage (1883) », Pages choisies, Paris, Crès, 1923, p. 123-128, cit. p. 125.

[71] Voir par exemple le chapitre consacré à la « Fonction industrielle de la science pure » : Ch. Dunoyer, Œuvres de Charles Dunoyer. De la liberté du travail, Paris, Guillaumin, 1886.

[72] A. de Quatrefages, « De l’enseignement scientifique en France », Revue des deux mondes, t. XXII, 15 mai 1848, p. 489-507, cit. p. 496. Souligné par l’auteur.

[73] G. Weisz, « Le corps professoral de l’enseignement supérieur et l’idéologie de la réforme universitaire en France, 1860-1885 », Revue française de sociologie, vol. XVIII, 1977, p. 201-232.

[74] A. de Quatrefages, « De l’enseignement scientifique en France », art. cité, p. 494-495.

[75] L. Pasteur, « Le budget de la science », Revue des cours scientifiques, 1er février 1868. L’article est reproduit dans id., Pour l’avenir de la science française, préface de J. Nicolle, Paris, Éd. Raisons d’être, 1947, p. 71. Souligné par l’auteur.

[76] Ibid., p. 21. Souligné par l’auteur.

[77] Ibid., p. 33.

[78] Pasteur n’obtient que 62 voix, contre 445 et 446 respectivement pour les deux élus du Jura, François Tamisier, polytechnicien, officier d’artillerie, qui a apporté des améliorations aux armes à canon rayé, et Jules Thurel, ingénieur, opposant à l’Empire, maire de Lons-le-Saunier après le 4 septembre : Correspondance, t. II, op. cit., p. 628.

[79] Discours prononcé le 29 janvier 1876, ibid., p. 626.

[80] D. Raichvarg, Louis Pasteur, op. cit., p. 69.

[81] Lettre à Dietz-Monin, 25 décembre 1878, Correspondance, op. cit., t. III, L’étape des maladies virulentes : virus-vaccins du choléra des poules, du charbon, du rouget, de la rage, 1877-1884, 1951, p. 36.

[82] Sur la question de la stratégie mise en œuvre par Pasteur pour pénétrer les pratiques médicales, voir B. Latour, Pasteur…, op. cit.

[83] Lettre à William Waddington, ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts, 9 février 1877, Correspondance, t. III, op. cit., p. 13.

[84] Lettre au ministre de l’Instruction publique, 2 juillet 1878, ibid., p. 57.

[85] Comptes rendus de l’Académie des sciences, t. XCII, 1881, p. 429-435.

[86] Lettre à sa fille, 5 juin 1881, Correspondance, t. III, op. cit., p. 200.

[87] Lettre à Grandeau, 5 juin 1881, ibid., p. 201.

[88] Discours de réception de M. Louis Pasteur. Réponse de M. Ernest Renan, directeur de l’Académie française, Paris, Calmann-Lévy, 1882.

[89] Lettre à Mme Vallery-Radot, 29 mai 1884, Correspondance, t. III, op. cit., p. 418.

[90] J. Trotereau, Pasteur, op. cit., p. 319-330.

[91] D. Raichvarg, Louis Pasteur, op. cit., p. 88.

[92] Des instituts Pasteur sont construits jusqu’en Australie et en Indochine : P. Debré, Louis Pasteur, op. cit., p. 501-511.

[93] Guillaume Carnino, L’Invention de la science. La nouvelle religion de l’âge industriel, Seuil, avril 2015.

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