Nadine et Thierry Ribault, Fukushima : voix de rebelles, 2012

Ci-gît l’État

Nadine et Thierry Ribault

 

« Je ne suis pas un activiste, je suis un être humain, c’est tout », dit Wataru Iwata, fondateur du réseau autonome de stations de mesure de la radioactivité, CRMS. Il n’appartient à aucune organisation hiérarchique et ne dépend de personne. C’est sa propre volonté qui l’a mis en mouvement au lendemain de la catastrophe de Fukushima, en mars 2011. C’est un entêté et un inquiéteur. Il pose implicitement la question : qu’est-ce qu’une organisation, qu’est-ce qu’une institution, qu’est-ce que le pouvoir, qu’est-ce que l’État ? Son action s’inscrit dans la tradition japonaise de l’ikki. Au XIVe siècle, contrairement aux clans de guerriers issus de la noblesse, les ikki ne fonctionnaient pas selon un système hiérarchisé fondé sur les liens de parenté et dominé par la figure patriarcale du chef de clan. On y adhérait de manière volontaire. L’ikki était une communauté dotée de règles de fonctionnement internes stipulant notamment l’égalité à part entière entre des membres qui avaient l’habitude de combattre ensemble, se portaient secours et agissaient en commun. Le mot ikki désignait le groupe ainsi constitué ou la fronde (à l’origine paysanne) dans laquelle un tel groupe s’engageait.

Hajime Matsumoto, fondateur de la Fronde des amateurs, disait avant le tremblement de terre du 11 mars :

« Ce que nous faisons n’est pas la révolution […] ; ce n’est pas non plus la révolte parce que nos actions ne sont pas violentes. Notre lutte consiste à fabriquer notre propre espace autonome. L’ikki, ce sont des actions récurrentes menées sur le long terme. »

Depuis que le désastre a eu lieu, Hajime Matsumoto dit du Japon que c’est un « pays terrible », une « société sombre » :

« Personne au Japon – parmi les officiels, les gens ordinaires ou les participants aux mouvements – ne me donne l’impression d’avoir l’intention de changer la société […]. C’est en cela que je parle de “société sombre” ».

Une semaine avant le tremblement de terre, l’anthropologue Masanori Oda ne disait pas autre chose :

« Les Japonais n’ont pas besoin d’une révolution comme en Lybie. Les politiciens japonais jouent déjà les uns contre les autres. Il est inutile de les combattre. Il nous faut trouver notre propre manière d’avoir notre propre voix et ainsi le paysage de la société changera. »

Lui aussi se référait à l’ikki :

« Contrairement à la révolution, l’ikki ne s’inscrit pas dans une grande histoire, mais dans une petite narration. L’Égypte ou la France, ce sont de grandes histoires. Au Japon, nous n’avons jamais eu de révolution. La révolution nous est dictée ou montrée par les Occidentaux. À la place de ce type de révolution, nous sommes en mesure de créer cent ou mille ikki ».

Concernant les manifestations antinucléaires, Takuro Higuchi, sociologue indépendant, pense qu’un « soulèvement est en marche », que la société japonaise « a quelque chose de lourd à exprimer », qu’elle est devenue une société avec des manifestations, ce qui est nouveau.

« Notre expérience du désastre est qu’après, le monde a totalement changé. Mais d’un autre côté, on peut aussi constater qu’absolument rien n’a changé. Les deux sont là. »

« Je suis fatigué des manifestations », confie pour sa part Keisuke Narita, un des organisateurs des mouvements d’avril à septembre 2011 à Tokyo :

« Depuis la catastrophe de Fukushima, nous avons organisé cinq manifestations antinucléaires. Les deux premières étaient parfaites, parce que la police ne pouvait pas nous contrôler. Ils pensaient que nos manifestations seraient de petite envergure, de l’ordre de 500 personnes. Mais 15 000 personnes sont venues, puis 20 000. C’était une surprise pour la police. On a pu prendre la rue. Mais la police en a tiré des leçons et s’est préparée à des manifestations plus importantes. »

Selon Keisuke Narita, la dernière grande manifestation qui a rassemblé plus de 60 000 personnes le 19 septembre 2011, ne correspondait plus à un mouvement autonome. C’était une « manifestation systématique » : les gens sont venus à Tokyo en bus affrétés par les syndicats. L’écrivain et prix Nobel, Kenzaburo Oe, le compositeur Ryuichi Sakamoto, l’acteur Taro Yamamoto, entre autres, étaient présents à cette All Star Demo.

« Du point de vue des médias, c’était un grand succès et les gens qui consultent les médias officiels auront pensé que le mouvement antinucléaire est devenu très important. Mais on ne peut pas éliminer la radiation en faisant des manifestations. Pour lutter contre la société nucléaire, c’est plutôt une approche de type guérilla, par petits groupes qui est nécessaire. Les gens réalisent qu’il y a des manières alternatives de lutter contre la société nucléaire. C’est important de le savoir, et de s’en souvenir, car nous l’avons oublié durant trente ans au Japon. Pendant la guerre contre le Vietnam, des petits groupes anarchistes ont attaqué une usine de fabrication d’armes destinées à l’Armée américaine qui se trouvait à Tokyo. Ils ont mené une action directe et ont détruit les bâtiments. À l’époque, ils avaient placardé des affiches : “N’allez pas au Parlement. Allez à l’usine”. »

Ces Japonais-là ne font plus confiance à l’État, avec ses malversations chroniques, ses collusions avec les nucléaristes, ses tricheries et incompétences notoires. Un État dont les compromissions mafieuses ont été mises au grand jour. L’intervention des organisations criminelles est un symptôme supplémentaire de l’effondrement de la confiance des Japonais dans l’État et plus généralement, dans les autorités publiques. Cela est dû à la décomposition de l’État qui, dans son impuissance, délègue ses pouvoirs aux organisations mafieuses, à tel point qu’on finit par se demander qui seconde qui. Concernant les travailleurs du nucléaire, en grande partie des journaliers, l’État utilise les yakuzas pour alimenter en main d’œuvre issue des couches basses de la société ses plans d’aménagement du territoire et ses politiques de « production de l’emploi » dans des campagnes sans plus de paysans.

Concernant la gestion du désastre, quelques heures à peine après le raz-de-marée du 11 mars 2011, le premier groupe criminel du Japon, Yamaguchi Gumi (40 000 membres) envoyait des camions chargés de couvertures, chaussures, chaussettes et repas chauds, et ouvrait des bureaux de liaison dans tout le pays afin d’aider les victimes à retrouver leurs proches. Pendant ce temps, la seconde organisation criminelle, Sumiyoshikai (20 000 membres), dont le quartier général se trouve dans le quartier huppé de Ginza (qui est aussi un quartier de plaisir) à Tokyo, ouvrait des guichets dans l’ensemble de la mégalopole, collectant en très peu de temps l’équivalent d’un million d’euros et une centaine de tonnes de matériel à destination des victimes du raz-de-marée. L’organisation Inagawakai (10 000 membres), la troisième organisation criminelle la plus importante du Japon, affrétait pour sa part vingt-cinq camions de quatre tonnes remplis de nouilles instantanées, de piles électriques et de lampes de poche, de boissons et autres biens de première nécessité. Inagawakai est une des organisations de yakuza les mieux implantées dans la région sinistrée du Tohoku. Dans la nuit du 12 mars, la section de Tokyo livrait cinquante tonnes de matériel à la mairie de Hitachinaka (département d’Ibaraki), tandis que la section de Kanagawa dépêchait soixante-dix camions dans les départements d’Ibaraki et de Fukushima afin d’alimenter les zones soumises à de fortes radiations.

Au total, une centaine de tonnes ont été livrées. Il existe un accord tacite entre les organisations criminelles japonaises – qui comptent en tout plus de 80 000 membres – et la police, qui les autorise à exercer des activités « bénévoles » dans les moments de crise, à condition qu’elles ne s’en servent pas pour améliorer leur image. De leur côté, les yakuza se référant à un code de conduite, le ninkyo dô, consistant à « aider les plus faibles et combattre les plus forts », attendent la fructueuse période où il va s’agir de « reconstruire » l’Est du Japon, puisque 5 % des dépenses de construction tombent dans leur escarcelle.

La catastrophe du 11 mars met en lumière la capacité et le désir de révolte de ces personnes qui jouent un rôle essentiel dans l’élaboration d’une aide qui est en même temps une lutte, mais qui, de fait, œuvraient depuis longtemps dans l’ombre. Encore ne faudrait-il pas les enfermer dans des catégories préfabriquées. Le titre d’un article du correspondant du journal Le Monde à Tokyo, paru le 10 août 2007, donne une idée de l’ampleur du malentendu : « La révolte molle des jeunes paumés. » Sans craindre de se contredire, le même journaliste avait publié le 25 août 2011 un article à la gloire de « l’activisme citoyen qui pallie l’enlisement politique » et de « la reconquête de la démocratie confisquée par les lobbies ». Non seulement un tel revirement donnerait à croire que l’activisme en question serait né spontanément, mais surtout il empêche de voir qu’entre les « jeunes paumés » suburbains et les « citoyens activistes » sauveurs de la démocratie et chevaliers de la solidarité, il y a la réalité de ceux qui, comme Wataru Iwata, s’interrogent sur le sens du mot « citoyen ». Que reste-t-il à attendre, demandent-ils, d’un État qui accroche des interdits à tous les coins de rue et s’autorise pour son compte toutes les compromissions et trahisons possibles ?

La catastrophe du 11 mars 2011 dévoile ce changement de la société japonaise : il existe au Japon, comme en d’autres parties du monde, des gens qui ne cherchent plus à transformer l’État, ni à en exécuter les fonctions de manière décentralisée et diffuse, mais qui construisent, à l’écart, depuis un certain temps déjà, des poches de résistance et de dissonance, afin de « décoloniser le monde vécu et se réapproprier leur vie quotidienne ».

Les entretiens qui suivent en témoignent. Wataru Iwata, Hajime Matsumoto, Takuro Higuchi, Keisuke Narita, Masanori Oda font partie de ceux avec qui Nadine Ribault, dans son œuvre littéraire, et Thierry Ribault, dans le cadre d’une recherche menée à l’Institut de recherche sur le Japon à la Maison franco-japonaise de Tokyo depuis 2009, poursuivent une conversation suivie et détaillée sur la société japonaise, les mouvements d’opposition de la jeunesse, la remise en cause de l’État. Hajime Matsumoto et Takuro Higuchi ont participé au film documentaire Dissonances, réalisé par Alain Saulière et Thierry Ribault en 2010 aux Ateliers du passeur. Les entretiens avec Yuko Nishiyama, Ryota Sono, Eileen Miyoko Smith, Nanako Inaba et Takero Kobashi, entre autres personnes, ont été menés à l’occasion de l’écriture du livre Les Sanctuaires de l’abîme – Chronique du désastre de Fukushima (Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, Paris, 2012).

Depuis le désastre de Fukushima, l’existence de tous ces hommes et femmes a été bouleversée. Ils ont, pour certains, fui Fukushima, telle Yuko Nishiyama qui déclare :

« J’aide à partir ceux qui veulent partir, oui, mais je veux aussi aider ceux qui restent là-bas. Il faut commencer quelque part. »

Eileen Miyoko Smith, consciente que « les efforts des citoyens sont toujours invisibles, puisque c’est le gouvernement qui fait les annonces », appelle à une pression internationale sur le Japon. Ryota Sono campe depuis des semaines au pied du ministère de l’Économie, de l’Industrie et du Commerce en charge de la politique nucléaire, et appelle à la grève les travailleurs du nucléaire.

On voit les points et les visées communs, les objectifs collectifs, mais aussi, au-delà, comment, neuf mois après le désastre, les individualités resurgissent et des dissensions apparaissent. Pour Nanako Inaba, sociologue engagée dans la lutte contre l’exclusion sociale, les antinucléaires de Tokyo font preuve de « peu d’imagination », ce qui « ne leur permet pas de dépasser leur ego » et les empêche de « comprendre la frustration des gens qui habitent sur place ». Ils ne saisissent pas que les gens de Fukushima « ne parviennent pas à se représenter le nucléaire comme un ennemi précis ». Takero Kobashi, qui s’est fait embaucher à la centrale de Fukushima Daini afin de « connaître la vérité », fidèle à ses principes de lutte contre la pauvreté, porte un regard éveillé et pragmatique sur les événements. Il reconnaît la nécessité de l’ikki, mais considère que « le point le plus important est de débattre de la stratégie à suivre après l’ikki, débat qu’il ne peut plus mener avec les antinucléaires de Tokyo, notamment les gens de Shiroto no Ran comme Hajime Matsumoto, prêts, selon Takero Kobashi, à manifester avec les antinucléaires d’extrême droite. Neuf mois après le tremblement de terre, la nécessité n’est plus à l’ikki, mais à un débat constructif concernant la situation des travailleurs du nucléaire : leurs conditions de travail, leur droit de vote lorsqu’ils sont immigrés, la nécessité où l’on se trouve, si on décide de démanteler, de « partager » la tâche, et non de laisser, comme on le fait depuis un demi-siècle, le « sale boulot » à faire aux immigrés, aux sans-abris, aux pauvres, recrutés actuellement dans les deux centrales de Fukushima Daiichi et Daini. Le désastre de Fukushima révèle qu’il n’y a jamais eu de bon vieux temps avant la déréglementation néolibérale, pas d’égalité dans les relations de travail. Les révoltes, aux yeux de Takero Kobashi sont bien jolies, mais le pouvoir attractif de l’extrême droite, au Japon, en ces temps troublés, ne peut être négligé. Le démantèlement des centrales pose des questions concrètes et éthiques, auxquelles les jeunes métropolitains tokyoïtes refusent de répondre : doit-on exporter des déchets contaminés à l’étranger ou dans d’autres villes japonaises, doit-on faire travailler les immigrés, les sans-abris, dans les centrales nucléaires, comment remettre en cause ces sociétés industrielles qui, pour vivre, colonisent une partie du monde, ce que fait systématiquement, dit-il, et depuis longtemps, la mégalopole de Tokyo vis-à-vis du Tohoku ?

L’omniprésence du nucléaire a transformé la vie sociale tout entière en un processus permanent de gestion des risques et des dégâts, remodelant les rapports humains aussi bien que les relations à la nature, au travail, au temps, à l’existence. Quand bien même, sous le sceau de la loi, la technologie nucléaire serait classée au rang de « crime contre l’humanité », comme l’est l’esclavage en France depuis la loi de mai 2001, parviendrons-nous jamais à libérer de son emprise notre imaginaire ? Rien n’est moins sûr, car son abolition éventuelle ne pourra pas effacer les traces irréparables du processus irréversible avec lequel il nous faut désormais vivre.

Nadine et Thierry Ribault

 

Nadine écrit des romans, nouvelles, carnets et poèmes et réalise des collages. Elle vit près de la mer du Nord, sur la Côte d’Opale et fait de réguliers séjours au Japon depuis 1992. Elle est co-auteur avec T. Ribault de Les Sanctuaires de l’abîme – Chronique du désastre de Fukushima, aux Éditions de l’Encyclopédie des Nuisances, Paris, 2012.

Thierry, économiste, est chercheur au CNRS, à l’Institut français de recherche sur le Japon, Maison franco-japonaise de Tokyo. Ses recherches présentes portent sur les modes de vie des jeunes japonais, leur désir d’autonomie et leurs manières de jardiner dans la crise. Il est co-réalisateur avec A. Saulière, du film documentaire Dissonances, aux Ateliers du passeur en 2010, relatif aux nouvelles harmonies qui se cherchent dans la société japonaise.

 

Les auteurs remercient pour leur aide précieuse, Nanako Inaba, sociologue à l’université d’Ibaraki, et Tomoko Akamasu, membre de No Vox Japon et Akane Goda.

 

 


 

J’aide à partir ceux qui veulent partir,
mais je veux aussi aider ceux
qui restent là-bas

Entretien avec Yuko Nishiyama

 

Fondatrice de l’association des Réfugiés de Fushikima, Yuko, qui vit maintenant à Kyoto, explique à Nadine Ribault les difficultés qu’il y a eu à prendre la décision de partir. Elle vit dans un logement social dans une cité avec d’autres réfugiés. Elle songe à repartir. Elle se demande comme beaucoup d’autres ce qu’on va faire des déchets nucléaires : les concentrer dans la région de Fukushima et elle aura tout perdu ou les répartir dans tout le Japon et il ne restera plus qu’à partir plus loin encore.

 

Nadine Ribault : Le 15 décembre 2011, lors d’une conférence organisée à l’Université Ritsumeikan intitulée « Danger des radiations et espoir », à Kyoto, par M. Sakurai, sociologue à la faculté des sciences politiques, Yuko Nishiyama, qui a récemment créé l’association « Réfugiés de Fukushima », explique comment sa vie a changé depuis le 11 mars 2011 :

Yuko Nishiyama : Le 11 mars, a eu lieu le tremblement de terre, mais nous n’avons pas souffert, dans ma famille, de gros dommages. Le 12 mars, c’est la première explosion à Fukushima Daiichi. Eau et électricité sont coupées. Il faut chercher de l’eau partout. Les magasins sont fermés. Il faut trouver un lieu de ravitaillement. Il n’y a plus guère d’essence dans ma voiture et les stations, bien sûr, sont fermées. Le 13 mars, un de mes amis de Tokyo me dit de fuir, que le danger est grand, qu’il faut protéger ma fille d’un an et demi. Je reçois des messages d’autres amis qui s’en vont, des messages d’amis américains qui quittent le Japon. Un ami me dit : « Tu as une enfant, tu dois la protéger, vite ». Le 14 mars, j’organise la petite fête d’anniversaire pour ma fille qui était prévue, ce à quoi je tenais beaucoup, et ensuite je parle avec mes parents et mon mari, pour les convaincre d’évacuer. Mes parents, sous influence des médias, refusent car ils pensent que j’exagère le danger. Les autorités locales ou nationales ne recommandent pas le départ. Il y a pourtant, dit-on, 0,1 microsieverts par heure dans la ville de Fukushima. Le 15 mars, a lieu une nouvelle explosion à la centrale. J’ai un ami agriculteur à Iitate (région très contaminée), que je connais car il tient un restaurant biologique. C’est un activiste antinucléaire de longue date, contrairement à moi qui ne connaissais rien à tout cela. Il m’apprend qu’il a évacué à Mie le 14 mars. C’est un choc pour moi d’apprendre qu’il est parti et qu’il a pris sa décision si vite. Sa femme m’écrit : « Il faut évacuer, vite, c’est un accident très grave, il ne faut pas avoir confiance dans ce que le gouvernement est en train de dire, ne reste pas à Fukushima où ton enfant risque gros pour sa santé. » Ma mère me dit que je devrais partir. Ma famille accepte l’idée du départ. Les transports publics ne fonctionnant plus, la question est : comment quitter Fukushima ? Je découvre alors qu’un avion quitte l’aéroport de Fukushima pour l’aéroport de Haneda à Tokyo. J’obtiens des tickets. Il pleut dans l’après-midi. 24,24 microsieverts sont relevés, à la place des 0,04 d’avant le désastre. Le 16 mars, un ami de Iidatemura me dit aussi qu’il faut fuir. 21,4 microsieverts sont relevés. Je décide d’acheter des billets d’avion pour Tokyo. Le 17 mars, 14,8 microsieverts. Je souhaite emmener mes parents, mais ils veulent rester à Fukushima. Du 14 au 18 mars, j’essaie de sortir ma fille le moins possible. Notre corps est touché, c’est sûr, mais j’essaie de réduire les risques avant le départ. Le 18 mars, nous nous rendons à l’aéroport de Fukushima qui est bondé de mères et d’enfants. 12,7 microsieverts. Du 19 au 21 mars, nous restons à l’hôtel à Tokyo. Mes parents, dans l’incapacité de se passer de nous, parce que nous sommes si proches, qu’ils n’ont que moi comme fille et Mariko comme petit-enfant, décident finalement de nous rejoindre. Ils viennent pour qu’on se retrouve, pas pour fuir les radiations. Ils auraient préféré rester dans leur maison. Certains grands-parents ont cherché à retenir leurs enfants et petits-enfants à Fukushima. D’autres, non. Ça dépend. Mon mari fait des allers-retours pour conserver son travail à Fukushima, puis il se fait muter à Tokyo. À Tokyo, il y a 0,05 microsieverts, au lieu des 0,028 à 0,079 habituels. D’avril à juin, je me rends de temps en temps à Fukushima pour récupérer des affaires. Le 19 juin, après avoir appris par une amie que Kyoto met à disposition des réfugiés des logements publics et qu’elle et sa famille vivent là, qu’ils sont bien et que les enfants peuvent jouer dehors sans danger… je décide de partir avec ma fille et mes parents pour Kyoto. Dans les semaines qui suivent, je me rends à Fukushima pour vider notre appartement et résilier le bail. Mes parents qui sont propriétaires gardent leur maison, où il faudra se rendre régulièrement pour nettoyer et ranger. Mon père, qui faisait de l’agriculture biologique pour notre usage personnel depuis vingt ans, a tout sorti de terre avant de quitter Fukushima, et rendu la terre à son bailleur. Chaque fois que je retourne à Fukushima, je vois les gens qui tachent de nettoyer, de décontaminer. Ils portent des blouses blanches, des masques. C’est terrible. Notre situation financière est difficile : sauver, protéger notre enfant a coûté un argent fou. Au mois de novembre, on comptait 75 familles du Tohoku (Ibaraki, Toshigi, Chiba…) à Fushimi-ku, l’un des quartiers de Kyoto où sont logés les réfugiés. Les pères sont, dans la quasi-totalité des cas, restés à Fukushima. La moyenne d’âge des mères est de 30-35 ans. Pour la plupart des familles, il s’agit de continuer à payer les traites pour les logements dans le Tohoku. C’est très lourd. Les difficultés financières surgissent. Pendant les vacances d’été, beaucoup de familles sont arrivées. Certains enfants ont des problèmes de santé (diarrhées, fatigue…). Je veux terminer cette intervention en demandant aux villes de Kyoto et d’Osaka d’accepter les déchets nucléaires en provenance du Tohoku. Il faut indiquer la provenance des aliments, les vérifier, pour minimiser ainsi la contamination. Et l’un contre-balancera l’autre. Tout notre pays est concerné. Ce problème n’est pas que celui du Tohoku.

Nadine Ribault : Le 23 décembre 2011, à 13 heures, nous revoyons Yuko Nishiyama pour un entretien, à Kyoto :

Yuko Nishiyama : Nous avons été contaminés, j’en suis sûre, dit-elle. Quelles seront les conséquences, je l’ignore. Les résultats des tests que j’ai subis sont mauvais. La thyroïde ne fonctionne pas bien (le taux de TSH – Thyréostimuline – est de deux fois le maximum autorisé). Ils vont faire des recherches plus poussées. Certains ont quitté Fukushima parce que Fukushima n’était plus un endroit sûr pour vivre. Ils n’avaient pas confiance dans les autorités. D’autres sont restés et conservent leur confiance en celles-ci. Ils veulent rester, donc ils entendent des autorités ce qu’ils ont envie d’entendre. Même chose pour moi : j’avais peur, je voulais partir, j’ai écouté les messages que je recevais de mes amis et les informations qui circulaient sur Internet pour expliquer le danger qu’il y avait à rester. Après le 11 mars, comme beaucoup de gens, j’ai compris que je devais obtenir l’information par moi-même et ne plus dépendre de l’information officielle diffusée dans les journaux, ou à la télévision. Au début, j’essayais de convaincre de fuir celles et ceux de mes ami(e)s qui sont restés à Fukushima. Puis j’ai arrêté. Ils m’ont demandé de les laisser tranquilles, qu’ils voulaient rester sur place, qu’ils avaient à s’occuper de leurs parents, qu’ils voulaient conserver leur travail, qu’ils avaient des traites à payer. J’ai arrêté. Je voulais conserver leur amitié. J’ai senti qu’il fallait respecter leur choix. Nous sommes neuf mois plus tard, chacun a pris sa décision… c’est tout. Décider les gens est un travail énorme. Si les gens veulent partir, je les aide. S’ils ne veulent pas… on ne peut rien faire. Partir coûte beaucoup d’argent et certains ne veulent pas ou ne peuvent pas dépenser cet argent. Si le niveau de radiation, à Fukushima, retombe un jour à 0,04, comme il était avant la catastrophe, je retournerais à Fukushima. Sinon, je n’y retournerai pas. Pourtant, j’aimerais retourner dans le Tohoku. Ici, la cité est publique. C’est le quartier de Momoyama. C’est national. Mes parents ont obtenu un appartement, et moi et ma fille un autre. Ce sont des immeubles des années 70. C’est plus vétuste que l’autre cité de réfugiés qui appartient à la ville de Kyoto. J’ai rapporté toutes les affaires de Mariko depuis Fukushima. J’ai payé le transport jusqu’ici. Je voulais qu’elle ait ses affaires. Les meubles, le réfrigérateur, la gazinière, je les ai eus par l’intermédiaire de la Croix Rouge. Je paie les frais fixes : électricité, gaz, eau, mais le loyer et le parking sont pris en charge. Il y a dans cette cité 90% de gens du département de Fukushima. Environ 250 personnes. C’est le plus grand lieu d’accueil, avec celui de Hokkaido. À Kyoto, il y a aussi des gens à Ogura. La ville de Kyoto a hébergé à Yamashina en priorité les gens des zones interdites et ceux qui avaient perdu leur logement le 11 mars, qui possèdent donc des documents officiels qui les rendent prioritaires pour le relogement. Nous pourrons rester à Momoyama deux ans en tout : il nous faudra partir en juin 2013. Mon mari travaille toujours à Tokyo. Nous le voyons de temps en temps. Nous avons dépensé beaucoup d’argent pour sauver mon enfant. Ma famille traverse des moments difficiles, c’est vrai, mais je me sens positive. Je ne subis pas de choc. Je m’inquiète juste pour ma fille. Je veux rester vivre au Japon. J’ai vécu à l’étranger, puis je suis rentrée au Japon pour m’occuper de mes parents et vivre près d’eux. J’aime le Japon. Je ne veux pas quitter ce pays. Je veux que ce pays aille mieux. Je veux aider les gens. Je ne blâme personne, ni TEPCO, ni les autorités nationales ou locales, personne. À présent, deux opinions s’affrontent : garder les déchets nucléaires à un certain endroit et ne pas les répandre, ou bien les diviser et en envoyer un peu partout. M. Hashimoto, le maire d’Osaka, par exemple, pense qu’il faut partager les peines et donc que la ville d’Osaka doit accepter une part des déchets nucléaires. Si on veut que le Tohoku se remette, il faut que le gouvernement donne un chiffre standard fiable, vraiment fiable, et qu’à partir de là, chaque ville prenne sa part sans dépasser ce chiffre standard. C’est ma façon de voir. C’est désormais le message que je donne. J’ai vraiment été très frappée par le témoignage de certains agriculteurs du Tohoku qui ont fait le choix depuis longtemps de l’agriculture biologique. Ils ont décidé de rester là-bas, de nettoyer la terre, de contrôler la nourriture et de ne vendre que ce qui est sain. Ce sont des gens responsables. Ils respectent les normes strictement. Je veux aider ce type d’agriculteurs, trouver et leur faire envoyer tout ce dont ils ont besoin. Mon point de vue a changé là-dessus depuis le début des événements. Avant, je voyais une frontière entre nous qui sommes partis et ceux qui sont restés. Mais à présent, je vois que nous devons être ensemble dans ce monde imparfait et nous entraider. J’aide à partir ceux qui veulent partir, oui, mais je veux aussi aider ceux qui restent là-bas. »

 

Yuko Nishiyama a quitté la ville de Fukushima le 18 mars avec sa fille d’un an et demi. Le 19 juin, elle s’installe dans un logement public à Kyoto, où ses parents la rejoindront, tandis que son mari travaille à Tokyo. Elle a récemment créé l’association des « Réfugiés de Fukushima ».

 

 


 

Pour l’État japonais, l’ennemi ce sont les habitants des régions contaminées

Entretien avec Ryota Sono

 

Ryoto, âgé de 30 ans, est déjà un vieux militant pacifiste, et le représentant du syndicat des freeters, travailleurs précaires qu’on trouve surtout dans l’informatique et les nouveaux secteurs. Il lutte contre la désinformation de la population et a établi sa tente devant le siège de TEPCO. Le gouvernement ne déplace pas les gens pour ne pas contaminer les autres. Une alliance est nécessaire avec tous ceux qui sont concernés, les travailleurs du nucléaire, les femmes de Fukushima, les réfugiés pour mettre le gouvernement et TEPCO devant leurs responsabilités.

 

Il est 19 heures. La manifestation, qui a débuté à 14 heures, est terminée. Ryota Sono vient de mener, à vive allure, un cortège contre TEPCO et le gouvernement japonais sur un parcours de sept kilomètres. Il s’est réfugié sous une des tentes du campement Occupy Kasumigaseki (dans le quartier des ministères) auquel se sont ralliées de nombreuses associations dont celle des Femmes de Fukushima contre le nucléaire, devant le ministère de l’Économie, de l’Industrie et du Commerce en charge de la politique nucléaire. Les occupants comptent y demeurer pour les dix mois et dix jours à venir, durée correspondant à la durée d’une grossesse pour les Japonaises. Ils réclament la fin des centrales nucléaires au Japon, le droit d’évacuer pour tous les enfants vivant dans des zones très contaminées et le paiement de dédommagements par le gouvernement pour permettre aux enfants d’être évacués et protégés. Ryota Sono a 30 ans. Il a fait ses armes dans les mouvements contre l’engagement de l’armée japonaise d’auto-défense dans la guerre en Afghanistan en 2002, puis contre la guerre en Irak en 2003, avant de devenir représentant du Syndicat des Freeters, syndicat des travailleurs précaires. Fin 2008, suite au « choc Lehman Brothers », qui se solde par le licenciement de nombreux travailleurs intérimaires, Ryota participe, avec les syndicats de travailleurs précaires, à la mise en place d’un « village » d’accueil dans le parc de Hibiya à Tokyo : « C’était un grand événement pour la lutte contre la pauvreté », dit-il. Une semaine après le début du désastre nucléaire du 11 mars 2011, Ryota Sono installe sa tente devant le siège de TEPCO, où elle se trouve toujours. Il a publié Pourquoi j’ai commencé à planter ma tente devant TEPCO, aux éditions Shobo, Tokyo, 2011.

Ryota Sono : Je n’ai jamais été engagé dans la lutte antinucléaire auparavant. Je ne connaissais rien au nucléaire. J’ai donc commencé par m’informer et par apprendre. Dans le passé, mon engagement visait le pouvoir et les médias qui cachent la vérité. J’ai été arrêté parce que je faisais partie de ceux qui voulaient dévoiler les tromperies du gouvernement qui applique une politique libérale. Après la catastrophe, les choses continuent : le gouvernement et TEPCO ont essayé de contrôler l’information pour freiner la lutte antinucléaire. Ils ont minimisé la gravité de l’accident et répété ce message à l’encan. Beaucoup de gens étaient tétanisés par les images de la catastrophe. TEPCO a aussi lancé une série de coupures d’électricité programmées. Les transports étaient aussi coupés. Tout cela a freiné la participation des gens aux mouvements.

Thierry Ribault : Une paralysie sociale a donc été créée de toutes pièces ?

Ryota Sono : La paralysie a été l’une des conséquences. Je pense que l’objectif était de montrer que l’on ne peut pas se passer de l’électricité d’origine nucléaire. De fait, à présent, chacun sait que, même si on arrête la centrale de Fukushima, il y a suffisamment d’électricité. Aussitôt après la catastrophe, on vivait dans une ambiance de guerre et de couvre-feu. Dans la région sinistrée, seules les forces d’auto-défense japonaises et l’armée américaine ont pu pénétrer. C’était un acte de propagande gouvernementale dont l’objectif était de montrer que l’armée a tout pouvoir ; que, sans armée, on ne peut pas vivre. Les militaires ont été irradiés, mais personne n’en parle et on a préféré sacraliser les travailleurs du nucléaire, comme on a sacralisé les kamikazes durant la guerre. Les médias ont parlé d’un peuple japonais organisé, calme, civique, peu touché par la panique, solidaire. C’est faux. Il y a eu des agressions sexuelles. Des personnes âgées sont mortes dans leur refuge parce que la vie n’était pas si solidaire que ça. Une semaine après la catastrophe, je voulais contester ce silence et cet auto-bâillonnage. J’ai appelé les gens à sortir et contester l’attitude de TEPCO, car à l’époque le mot d’ordre était : « Soyez solidaires avec ceux qui travaillent dans la centrale nucléaire. » Je voulais que les gens viennent protester contre l’entreprise responsable. Le 18 mars, j’ai installé ma tente devant le siège de TEPCO et j’ai baptisé mon action : « Action Devant TEPCO. » Je m’y rends chaque jour depuis, sauf quand il y a des manifestations comme aujourd’hui.

Thierry Ribault : Il s’agissait donc pour vous de dire que vous refusiez le silence et la soumission ?

Ryota Sono : Je proteste contre la domination exercée par l’État japonais et par le lobby nucléaire sur les Japonais, qui est aussi une domination sur le reste du monde. Le gouvernement et TEPCO veulent dominer par le capitalisme. Après le 11 septembre 2001, aux États-Unis, la même chose s’est produite. On a poursuivi la domination par le capitalisme. C’est toujours la même chose : lorsqu’une guerre commence, on contrôle d’abord l’opinion publique.

Thierry Ribault : Où est l’ennemi, en ce moment, pour l’État japonais ?

Ryota Sono : L’ennemi, ce sont les habitants des régions contaminées. En France ou en Allemagne, dans un tel cas, il y aurait de vives protestations auprès du gouvernement. Les gens feraient grève. Le gouvernement japonais a voulu que les gens restent chez eux et acceptent la situation parce qu’il a craint la mobilisation, la fuite, la paralysie, le blocage économique du pays. Pas de contestation, pas de déménagement : voilà la domination.

Thierry Ribault : Comment les gens peuvent-ils accepter une telle domination ?

Ryota Sono : Si le gouvernement dit qu’il n’y a pas de danger immédiat, étant donné qu’on ne sent pas le danger des éléments radioactifs, les gens ne se sentent pas en danger. Les médias ont certes diffusé quelques informations, mais le gouvernement a mobilisé des scientifiques, des experts, qui ont rassuré la population. J’ai voulu, moi, convaincre les gens dans l’autre sens, mais il n’y avait personne. J’ai demandé à des amis de diffuser ma prise de parole devant TEPCO sur la TV par Internet. Il n’y avait que deux ou trois personnes au début. Puis, petit à petit, les gens se sont mobilisés. Ensuite nous avons adressé une lettre à TEPCO leur demandant d’assumer leur part de responsabilité de la contamination, et réclamé la dissolution de l’entreprise. Nous avons rencontré des managers mais pas le PDG. En 2008, j’ai été arrêté parce que je faisais partie du groupe qui, dans le cadre de son « tour de la maison des riches », a rendu visite à la demeure du premier ministre, Taro Aso. Ce 25 décembre 2011, nous organiserons un autre tour qui passera cette fois devant la maison du PDG de TEPCO.

Thierry Ribault : Pensez-vous que les manifestations peuvent influer sur la décision d’arrêter les centrales nucléaires ou bien faut-il envisager d’autres types d’actions ?

Ryota Sono : Il faudrait que les travailleurs du nucléaire se mettent en grève. Nous y pensons, nous en discutons. Mais les gens qui mènent les mouvements sociaux au Japon ont trop peu d’imagination. Le campement actuel à Kasumigaseki, c’est une action menée devant le ministère responsable, le METI. C’est important, car au Japon il y a très peu de lieux de rassemblement. Ici, c’est donc un point nodal. L’espace public est rare dans ce pays. Nous sommes donc en face des ministères responsables et par notre présence, nous les accusons. Il faut développer la solidarité avec les Femmes de Fukushima et les autres habitants de Fukushima. Il faut que ces gens et nous-mêmes occupions cet espace et fassions quelque chose de spectaculaire.

 

Ryota Sono né en 1981 à Tokyo est un freeter. Depuis les manifestations contre l’engagement de l’armée japonaise d’auto-défense dans la guerre en Afghanistan en 2002, puis contre la guerre en Irak en 2003, il a été très actif dans les mouvements sociaux. Il est co-auteur du Manuel de survie à l’usage des freeters, et a récemment fait paraître Pourquoi j’ai commencé à me planter devant TEPCO, aux éditions Shobo, Tokyo, 2011.

 


 

On ne peut pas protéger les gens
contre la réalité

Entretien avec Eileen Miyoko Smith

 

La responsable de l’ONG Green Action Japan explique l’action des Femmes de Fukushima contre le nucléaire. Il s’agit d’un sit-in de femmes de toutes les régions du Japon devant le ministère de l’Éducation pour exiger que le gouvernement réduise l’exposition des enfants aux radiations dans la région de Fukushima par des travaux ou par une évacuation vers d’autres régions. Le Haut commissariat aux droits de l’homme de l’ONU a été appelé à l’aide, mais à la date de l’interview la réponse se fait attendre.

 

« Les femmes n’ont pas besoin de l’énergie nucléaire ! », « Les femmes vont protéger les enfants ! », « Les femmes vont changer le monde ! » : tels sont les slogans affichés sur le campement des Femmes de Fukushima contre le nucléaire, devant le ministère de l’Économie, de l’Industrie et du Commerce, des femmes venues de vingt-huit départements, dont celui de Fukushima, qui participent à un sit-in entamé le 27 octobre 2011. La directrice de l’ONG antinucléaire Green Action Japan, Eileen Miyoko Smith, nippo-canadienne qui, dès le 16 mars 2011, dans un entretien à la chaîne de télévision Democracy Now, réclamait un élargissement de la zone d’évacuation en déclarant qu’» on ne peut pas protéger les gens contre la réalité », explique le sens de cette action.

Eileen Miyoko Smith : Les Femmes de Fukushima ont décidé de faire un sit-in devant le METI pour réclamer deux choses : la fin des centrales nucléaires au Japon et le droit d’évacuer pour tous les enfants vivant dans des zones très contaminées. Elles réclament donc des compensations au gouvernement afin de permettre aux enfants d’évacuer et d’être protégés. Cela concerne principalement le département de Fukushima, mais d’autres zones situées dans d’autres départements sont concernées, notamment Miyagi, Tochigi, Gunma, Nagano et Yamanashi. Par « droit d’évacuer », nous entendons que le gouvernement doit venir financièrement en aide aux gens pour qu’ils puissent partir. Quand les Femmes de Fukushima ont décidé de faire un sit-in, de nombreuses autres femmes du Japon ont décidé d’y participer et de le prolonger. Demain, nous rejoignons un grand rassemblement pour le quartier de Watari, dans la ville de Fukushima, afin de pousser les autorités à désigner officiellement ce quartier comme zone d’évacuation.

Thierry Ribault : Dans le quartier de Watari, les niveaux de radioactivité mesurés sont nettement supérieurs au seuil donnant lieu à évacuation obligatoire dans le cas de Tchernobyl. Quels sont les résultats auxquels vous aboutissez après plusieurs mois de lutte ?

Eileen Miyoko Smith : Les efforts des citoyens sont toujours invisibles, puisque c’est le gouvernement qui fait les annonces. Mais au tout début, après le 11 mars, il n’y avait pas de radiamètres disponibles et c’est seulement parce que les citoyens se sont équipés et ont commencé à courir partout, à vérifier les écoles, puis ont demandé au département de faire ce contrôle dans toutes les écoles, qu’alors le département s’y est mis aussi. Les citoyens ont ensuite réclamé la décontamination et mené une bataille, ce qui a décidé le gouvernement à proposer d’enlever, dans certaines écoles, la couche superficielle de terre contaminée pour la placer sous le terrain de jeu des enfants, isolée par une couche de protection en surface. Les citoyens ont catégoriquement refusé cette manière de faire et les autorités ont dit qu’elles placeraient cette terre contaminée ailleurs. À chaque étape, l’action semble invisible… pourtant, même si les actions du gouvernement sont insuffisantes, elles n’existeraient pas sans la pression des citoyens. Désormais, nous sommes dans la position de pouvoir demander au ministère de l’Éducation de ramener le seuil d’exposition à 1 millisievert par an quand les enfants sont à l’école.

Thierry Ribault : Les actions menées depuis plusieurs mois ont-elles évolué vers plus de fermeté ?

Eileen Miyoko Smith : Oui. De la part de tout le monde. Et pour tout type d’actions. De fait, on ne sait pas toujours qui est qui. Beaucoup de gens agissent. Les individus mènent des actions. Mères, parents, professeurs d’université… toutes sortes de gens. Il faudrait que plus de professionnels mènent aussi des actions, des gens ayant une connaissance dans un champ scientifique ou d’expertise particulier.

Thierry Ribault : Avez-vous assisté ou entendu parler d’actes de rébellion plus spécifiquement menés contre « l’Enquête de gestion sanitaire de la population » qu’ont lancée les autorités de Fukushima ?

Eileen Miyoko Smith : Les jours qui ont suivi l’accident nucléaire, il n’y a pas eu de contrôle des radiations. Puis, plusieurs mois après, on demande aux gens, pour chaque jour depuis le 11 mars, de rendre compte dans le détail de chacun de leurs repas, et de leurs déplacements. Les gens sont donc en colère parce qu’ils se demandent pourquoi on s’intéresse désormais de manière si détaillée à leur vie, alors qu’ils ont été laissés dans l’obscurité, et sans aide pendant plusieurs mois. Cette colère est grande, mais elle n’a pas encore trouvé sa cohésion. Le département de Fukushima et le gouvernement japonais n’ont traduit pour les observateurs internationaux ni le protocole d’enquête, ni le questionnaire, qui n’existent qu’en japonais. L’étude est-elle bien conçue ? Quels problèmes pose-t-elle ? Comment peut-on l’évaluer si elle n’est pas accessible, parce que non traduite ? Nous, Green Action, une toute petite organisation, avons traduit l’enquête, mais ce sont les autorités gouvernementales qui doivent le faire, car la traduction officialisée pourra circuler plus amplement, et faire l’objet d’évaluation et de critiques plus nombreuses. C’est d’autant plus regrettable qu’en même temps était organisée une conférence internationale de scientifiques pro-nucléaires [les 11 et 12 septembre 2011] et que la partie japonaise a déclaré être soucieuse d’apprendre des experts étrangers, alors qu’en fait elle n’est pas en état de rendre compte de ce qu’elle est elle-même en train de faire.

Thierry Ribault : Les gens ont-t-ils le sentiment de servir de cobayes dans une expérimentation scientifique en cours ?

Eileen Miyoko Smith : La population de Fukushima a ce sentiment, oui, parce que les gens voient bien que la prévention n’existe pas. Par prévention, j’entends « éloigner les gens », notamment les plus vulnérables, de l’exposition : les enfants, les femmes enceintes, les femmes jeunes. Ces personnes ne sont pas protégées de manière prioritaire et les procédures qui obligent à les protéger ne sont pas respectées.

Thierry Ribault : Pensez-vous que certains ou certaines envisagent des actions de sabotage contre les données collectées ou les laboratoires concernés ?

Eileen Miyoko Smith : Je ne peux imaginer que soit mené ce genre d’action au Japon. Le 17 août, nous avons soumis une requête au Haut-Commissariat aux droits de l’homme des Nations Unies. Cette requête portait sur la violation des droits humains concernant les enfants de Fukushima. Nous listons toutes les actions du gouvernement, du département et des scientifiques individuels comme Shunichi Yamashita, notamment président du comité scientifique de l’enquête sanitaire. Nous avons soumis cette requête et demandé que des inspecteurs viennent mener une enquête. Nous avons appris le 26 octobre que le Haut-Commissariat aux droits de l’homme avait contacté le gouvernement japonais, mais que ce dernier avait répondu qu’il ne pouvait pas, pour le moment, s’occuper de cette requête. Il semble toutefois que le gouvernement japonais ait demandé à ce qu’un envoyé de l’ONU vienne en décembre. Nous avons donc répondu que le gouvernement japonais pourrait le faire maintenant. Le Haut-Commissariat attend une réponse du gouvernement japonais, mais cette réponse n’est pas encore arrivée. C’est donc au gouvernement japonais de répondre. Ces allers-retours ont eu lieu entre le 23 septembre et le début du mois d’octobre. Mais quand nous avons contacté le gouvernement japonais, début octobre, ils nous ont répondu qu’ils n’avaient jamais été contactés par l’ONU. Lorsque nous avons réitéré notre demande il y a quelques jours, ils ont admis avoir été contactés, mais ont expliqué qu’ils étaient occupés, qu’ils attendaient une réponse du Haut-Commissariat et qu’ils n’ont pas encore reçu de nouvelles depuis. C’était la réponse du ministère des Affaires Étrangères le 1er novembre.

Thierry Ribault : L’idée reste de pousser le gouvernement à fournir une aide financière pour que les gens puissent évacuer, mais la vie des gens est en danger ; or attendre que le gouvernement fournisse une aide financière pour évacuer, n’est-ce pas prolonger cette mise en danger des populations ?

Eileen Miyoko Smith : Bien sûr. Le risque est grand. Beaucoup de gens ont déjà évacué d’eux-mêmes, et nous aidons ces évacuations, mais il n’est pas possible pour les individus ou pour les ONG de financer des milliers d’évacuations, voilà pourquoi nous réclamons une aide financière. Nous aboutirons probablement à un résultat, mais jusqu’à présent, lorsque les habitants réclamaient l’évacuation, le gouvernement répondait : « décontamination ».

Thierry Ribault : Concernant le quartier de Watari, à Fukushima, la tension est vive parce que les autorités craignent que ça ne constitue un cas de jurisprudence pour les gens des communes qui sont dans une situation similaire.

Eileen Miyoko Smith : Le cas de Watari est significatif parce que ce quartier, situé à soixante kilomètres de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi, fait partie de la ville de Fukushima, capitale du département. Pour cette raison, le gouvernement ne veut pas désigner ce quartier comme zone d’évacuation. Les bâtiments administratifs du département se trouvent juste de l’autre côté de la rivière qui borde Watari, où vivent 6 500 foyers. Le gouvernement répète qu’il ne fera que décontaminer. Mais à Onami, un quartier dont la taille est 200 fois plus réduite que celle de Watari, les autorités, en menant une opération de décontamination sur une route le long de l’école, ne sont parvenues à diminuer le niveau de contamination que de 11% à 20% par rapport au niveau précédant. En décontaminant, vous ôtez donc au mieux 1/5e de la contamination. Le gouvernement en a conclu que dans cette zone « modèle » d’Onami, cela prendrait six mois pour atteindre un niveau acceptable de décontamination. Si il faut six mois pour décontaminer, qui plus est partiellement, une zone d’une taille 200 fois plus petite que celle de Watari, quand et comment le quartier de Watari pourra-t-il être décontaminé ? Le gouvernement persiste à dire qu’il faut décontaminer et les habitants persistent à réclamer le droit d’évacuer.

 

Eileen Miyoko Smith a pris conscience des dangers liés aux déchets et technologies industriels dans les années 1970, après avoir, avec son mari photojournaliste W. Eugene Smith, passé trois ans à documenter les pertes humaines liées à l’empoisonnement au mercure à Minamata. Puis elle a pris conscience des problèmes de sécurité liés aux centrales nucléaires japonaises et a contribué à la mise en place d’une opposition internationale face à l’économie fondée sur l’énergie du plutonium.

 


 

Je suis contre le nucléaire mais la logique des antinucléaires à Tokyo n’est pas la mienne

Entretien avec Nanako Inaba

 

Sociologue et membre de No Vox international, Nanako s’intéresse aux femmes migrantes et, depuis l’accident de Fukushima, aux femmes et aux personnes qui y vivent encore malgré la contamination. Ses étudiantes originaires de Fukushima estiment ne pas pouvoir se désolidariser de leurs pères que l’abandon du nucléaire condamnerait à la mort physique s’ils étaient assignés aux travaux de liquidation, ou à une mort sociale s’ils abandonnaient leurs emplois dans le nucléaire.

 

Nanako Inaba est née en mai 1968. Elle est sociologue à l’université d’Ibaraki. Ses travaux de recherche portent sur les migrants, la participation politique des étrangers, les mouvements sociaux et la pauvreté urbaine en France et au Japon. Elle est membre de « No Vox Japon ». Elle est venue ce jour-là soutenir la manifestation antinucléaire menée par Ryota Sono.

Nanako Inaba : Christophe Aguiton, militant syndical et associatif français co-fondateur d’ATTAC, est venu en 2000 au Japon. Il était invité au Pacific Asia Ressource Center pour parler des mouvements de chômeurs et de sans-abri. Les travailleurs journaliers qui se sont retrouvés à la rue après la crise économique l’ont invité l’année suivante et le lien a été créé. Puis des liens se sont tissés entre le DAL et les mouvements de chômeurs à Tokyo, notamment l’association de soutien des travailleurs journaliers de San’ya. Actuellement, il y a peu de recrutements de travailleurs journaliers qui s’opèrent directement à San’ya, car les recrutements se font de plus en plus par téléphone portable. Au début des années 2000, les travailleurs journaliers réclamaient surtout du travail, mais désormais leur préoccupation porte plutôt sur l’accès à l’aide sociale.

Thierry Ribault : L’économie a pourtant encore recours aux travailleurs temporaires.

Nanako Inaba : Oui, mais tandis qu’auparavant, l’embauche se faisait directement sur les lieux, désormais le travailleur s’inscrit auprès d’une agence privée, et si on lui trouve du travail, on lui propose un rendez-vous directement sur son téléphone portable. On n’a plus besoin de lieu de recrutement. Les travailleurs qui se rassemblaient à Kamagasaki – Osaka – ou à San’ya [1] –Tokyo, se retrouvent isolés. Avant l’éclatement de la bulle, jusqu’au milieu des années 1990, il y avait 20 000 travailleurs temporaires à Kamagasaki, 6 000 à San’ya, 5.000 à Kotobuki à Yokohama. Par la suite, c’était surtout des travailleurs plus âgés, qui, rencontrant des difficultés de recrutement liées à leur âge, venaient là.

Thierry Ribault : Le lien s’est donc créé entre le syndicat des travailleurs journaliers de San’ya et le mouvement des sans-abri et des chômeurs en France.

Nanako Inaba : Oui. Et les militants de San’ya et d’Osaka sont aussi allés en France, ont participé au Forum social mondial. Ils sont aussi allés à Rostock en Allemagne et à Toyako au moment du G8. C’est un mouvement international.

Thierry Ribault : Pourquoi vous être investie dans ce champ ? Pourquoi vous être intéressée à cette question ?

Nanako Inaba : En tant que sociologue, je faisais des enquêtes auprès des gens qui réclamaient un droit au logement en France, notamment auprès des travailleurs migrants. Le DAL m’a proposé de faire une permanence et j’ai rédigé des articles sur le sujet. Des militants de Tokyo ont lu ces articles. Et les échanges ont commencé. Les militants de Tokyo comprenaient que le sujet n’était pas l’emploi mais l’accès et le droit au logement. Cette question était nouvelle au Japon, car les syndicats ne s’y sont jamais intéressés : ils préféraient parler de mouvements de travailleurs, même si ils sont au chômage, mais ne voulaient surtout pas parler de mouvements de sans-abri. Le développement du mouvement en France a fait prendre conscience aux Japonais qu’un mouvement centré sur la revendication d’un droit au logement était possible. Ça les a inspirés. Aucun juriste, à Tokyo, contrairement à Osaka, ne travaille en collaboration avec des sociologues. Nous faisons de la négociation directe avec les municipalités et les patrons. Jusqu’à présent le soutien juridique a été faible. Nous sommes toujours dans le mouvement social, et l’engagement des municipalités ne se transforme pratiquement jamais en loi. C’est toujours au cas par cas. En 2002, au moment du forum social européen à Florence, le DAL a appelé à la création de « No Vox ». Ils ont lancé un appel et les Japonais ont répondu qu’ils voulaient participer au réseau parce que des liens existaient déjà. Nous avons créé « No Vox Japon » cette année-là. Nous nous sommes rendus depuis, régulièrement, aux forums sociaux et aux marches contre le G8. En février 2011, je suis allée avec Sono Ryota au forum social mondial de Dakar. Notre action consiste principalement à lutter contre l’exclusion sociale, mais Ryota milite aussi contre les bases militaires américaines, et quand il s’est fait arrêter en septembre dernier à Tokyo, c’était au cours d’une manifestation contre le racisme et l’extrême droite. Du fait qu’il était très connu dans la lutte antinucléaire après le 11 mars 2011, nous avons lancé un appel de soutien en France et les militants antinucléaires français ont présenté une pétition rassemblant 6000 signatures.

Thierry Ribault : Il n’y a donc pas de frontière entre le mouvement de défense des droits des sans-abri et la lutte antinucléaire ?

Nanako Inaba : Je ne participais jamais aux mouvements antinucléaires, mais depuis le 11 mars 2011, je participe aux manifestations. Le peu de militants qu’il y a au Japon doit être présent sur plusieurs fronts et l’on rencontre, de fait, souvent les mêmes de place en place. À mes yeux, les sujets sont proches et la lutte contre l’exclusion sociale reste au cœur de mon engagement. C’est aussi une lutte pour le droit à l’existence et à la vie. Il n’y a pas de frontière. On ne peut pas dire qu’il faut un logement, par exemple, pour les travailleurs étrangers, sans se soucier en parallèle, de leurs conditions de travail. On est donc contre le racisme et l’on se soucie des sans-abri qui sont aussi victimes de discriminations. Pour ma part, je milite également aux côtés des femmes migrantes qui se sont mariées à des Japonais et qui, en raison de violences conjugales, se retrouvent seules avec leurs enfants. Ces femmes sont solidaires des travailleurs migrants, mais elles se sentent exclues des syndicats de travailleurs migrants, car elles ne travaillent pas et sont pauvres. Traités comme des citoyens de seconde classe par les pouvoirs publics, les sans-abri et les femmes migrantes ne se considèrent pas comme suffisamment autonomes. Les femmes migrantes sont plutôt solidaires des sans-abri et ces deux groupes mènent par conséquent des actions en commun. Il y a, par exemple, un réseau de distribution de nourriture et de riz qui se destine aussi bien aux sans-abri qu’à ces femmes. Tout cela, c’est la lutte pour le droit à la vie.

Thierry Ribault : Quelle action menez-vous par rapport au nucléaire en ce moment ?

Nanako Inaba : Je ne me sens pas très confortable dans cette lutte antinucléaire menée à Tokyo. J’habite près de Fukushima, à Mito, à 120 kilomètres de la centrale. Les militants de Tokyo clament qu’ils vont être en danger, mais ne parlent pas vraiment des gens qui vivent dans la ville très contaminée de Fukushima. La survie y est problématique et les antinucléaires de Tokyo réclament l’arrêt immédiat du nucléaire. On peut toujours décider l’arrêt immédiat, mais « l’immédiat » est impossible. Il est urgent de penser à ce qu’il faut faire pour les gens qui absorbent de la nourriture contaminée, ou pour ceux qui travaillent dans la centrale. Certes, je suis contre le nucléaire, mais la logique des antinucléaires de Tokyo n’est pas la mienne. Les travailleurs qu’embauchent les sous-traitants pour les envoyer dans les centrales nucléaires sont des gens qui se situent tout en bas de l’échelle sociale. Ils n’ont pas fait d’études supérieures et n’ont eu aucun choix, puisqu’ils proviennent de familles précaires. Les gens de Tokyo militent et se mobilisent pour eux-mêmes sans y songer et sans imaginer ce qui se passe à Fukushima. Ils accusent parfois les gens de Fukushima de leur faible propension à se mobiliser. Les gens de Fukushima s’interdisent de parler du problème nucléaire, ce qui est incompréhensible pour les gens de Tokyo qui se disent : « Pourquoi ne se révoltent-ils pas ? » Dans mon séminaire, à l’université, la moitié des étudiants vient de Fukushima. Pour eux, ce n’est pas facile de parler ou de s’opposer au nucléaire car ils ont tous quelqu’un qui, dans leur famille, travaille dans ce secteur. Ils ne parviennent pas à se représenter le nucléaire comme un ennemi précis. Si quelqu’un de leur famille travaille chez TEPCO, ils ne peuvent pas accuser TEPCO. Pour eux, c’est un sujet compliqué. C’est la réalité. À Fukushima, il est donc plus difficile de dire non au nucléaire qu’à Tokyo.

Thierry Ribault : La lutte des tokyoïtes vous semble-t-elle abstraite ?

Nanako Inaba : Disons « égoïste ». Les manifestants de Tokyo sont allés à Fukushima pour présenter leurs revendications, mais ils l’ont fait pour accuser TEPCO. Ils ne parviennent pas à comprendre la frustration des gens qui habitent sur place. J’ai une étudiante dont le père travaille à TEPCO, et elle a plutôt peur des mouvements antinucléaires, parce que ce sont des gens qui accusent son père, ce qui ne l’empêche pas de s’inquiéter du sort et de la santé de son père, car il travaille sur le site et veut quitter l’entreprise. Si je disais aux étudiants que je suis antinucléaire, ils cesseraient de me parler de leurs problèmes.

Thierry Ribault : On refuse de se libérer quand les chaînes sont cadenassées solidement. Nombre de gens de Fukushima ne sont-ils pas enchaînés ?

Nanako Inaba : Si je voulais quitter Ibaraki, je pourrais le faire facilement, mais les gens de Fukushima sont enracinés. Pour nombre de Japonais, la maison est quelque chose que l’on achète après s’être marié, et on parle alors de « My home ». J’ai toutefois des étudiants qui ne connaissent pas l’expression « My home ». Une de mes étudiantes de Fukushima ne comprend pas cette expression, car pour elle, « La » maison, c’est là où l’on naît, la maison de ses parents, puis la maison de la famille de son futur mari. Ce n’est pas quelque chose que l’on achète ailleurs. Avoir un cancer demain, c’est la mort lente qui ne se voit pas. Ces gens acceptent donc leur situation. Les Femmes de Fukushima, elles, ont choisi de contester et ont demandé à leur mari de quitter leur entreprise, dans le nucléaire ou ailleurs, au risque de se retrouver au chômage.

 

Nanako Inaba est sociologue à l’Université d’Ibaraki. Ses recherches portent sur les mouvements sociaux du précariat urbain, notamment des chômeurs et des sans-abri en France. Elle travaille actuellement sur les mouvements antiglobalisation et antipauvreté autour des grands sommets. Elle est également membre actif du réseau international « No Vox ».

 


 

Ne vous inquiétez pas, ce ne sont pas de mauvais types

Entretien avec Hajime Matsumoto, Takuro Higuchi

 

Hijame Matsumoto a fondé en 2005 un mouvement intitulé « La fronde des amateurs » dans le quartier Koenji où on trouve les puces de Tokyo. Takuro Higuchi est sociologue et membre de la Fronde. Ils gèrent quelques boutiques et un bar. Malgré les liens qu’ils ont établis avec d’autres mouvements dans le monde, ils sont relativement pessimistes sur les perspectives d’activisme au Japon. Ils ont pris l’initiative d’organiser les manifestations après Fukushima, mais sont très conscients de leurs limites, du savoir-faire d’une police qui n’a pas peur d’eux.

 

Né en 1974, Hajime Matsumoto a créé un réseau d’une quinzaine de petits magasins de recyclage dans le quartier de Koenji, à Tokyo. Il est l’initiateur de l’» Association de protection contre la pauvreté des étudiants de l’université Hôsei » et du Syndicat national des étudiants pauvres. Au cours du colloque « Jeunesse et désobéissance », organisé par T. Ribault le 3 octobre 2011, à la Maison franco-japonaise de Tokyo, il explique : « Quand j’étais étudiant, tout est devenu très propre, on sentait l’argent partout et il fallait détruire tout ça. On cherchait les moyens de le faire. Comment créer une ambiance où on ne parlerait pas de capital, d’argent ? » C’est dans cette intention que, le 21 septembre 2000, le groupe Zen Bin Ren, dirigé par Matsumoto, interrompt une réunion de politiciens et de membres du cercle des affaires qui se tient à Hôsei University, pour asperger de peinture le Président du groupe financier ORIX et le président de Waseda, une des plus prestigieuses universités privées. Matsumoto est emprisonné quatre mois et demi au motif d’intrusion et d’interruption forcée des affaires et de tentative de fuite. Il demande lors de son procès : « Comment un homme qui travaille pour 800 yens de l’heure et 80 000 yens par mois (720 euros) peut-il fuir ? S’il le fait, il crève de faim ». En 2005, Hajime Matsumoto crée le mouvement Shiroto no ran (la « Fronde des amateurs »), espace où les gens puissent « avoir du plaisir sans argent ».

Takuro Higuchi, sociologue indépendant, participe à la « Fronde des amateurs ». Il s’inscrit dans le courant de l’anthropologie activiste. Il s’intéresse à la transformation des mouvements sociaux au Japon après Seattle et prépare un ouvrage intitulé Global Activist Network Involving Asia: Global Continuation and Evolution in Japan (à paraître chez Routledge, London).

Au moment de l’entretien, Hajime Matsumoto et Takuro Higuchi rentraient de New York où ils avaient participé au mouvement Occupy Wall Street. L’entretien se déroule au bar Nantoka – mot à mot « le bar du ce que vous voulez », bar autogéré par les participants de la « Fronde des amateurs », à Koenji.

Thierry Ribault : Pourquoi vous intéressez-vous au mouvement Occupy Wall Street ?

Takuro Higuchi : Tout a commencé avec les révolutions arabes au printemps 2011. Nous étions informés, à travers les médias et Ustream, de ce qui se passait en Tunisie, en Égypte, en janvier et en février. Nous nous sommes alors posé la question suivante : comment un tel phénomène pourrait-il se produire au Japon ? Nous nous disions que cela ne pourrait sans doute jamais se faire, mais le tremblement de terre du 11 mars est survenu, et le désastre nucléaire, et un mois plus tard, nous avons organisé une manifestation. Au bar Nantoka, lors d’une réunion, Narita Keisuke a suggéré de faire une manifestation et chacun a dit : « Oui, on doit le faire ». J’étais absent ce jour-là. Hajime Matsumoto m’a téléphoné et nous avons décidé d’organiser la manifestation du 10 avril. Nous avons tenu une assemblée trois jours plus tard. C’était vraiment rapide : onze jours en tout. En temps ordinaire, nous réunissions cinq cents personnes au maximum. Cette fois-ci, nous avions tablé sur environ mille cinq cents personnes, mais quinze mille personnes sont venues. Pratiquement rien ne s’était pourtant passé pendant un mois. Nous ne nous attendions pas à voir tant de participants. Même la police ne s’y attendait pas. La plupart des gens venus le 10 avril participaient pour la première fois à une manifestation. Ils ne savaient ni quoi faire, ni comment se comporter. Nous, les organisateurs, nous étions dans l’incapacité de les contrôler. Personne ne contrôlait quoi que ce soit.

Thierry Ribault : Signifiez-vous par là que la plupart des participants ne connaissaient pas le mouvement de la « Fronde des amateurs » ?

Takuro Higuchi : La plupart n’étaient effectivement jamais venus à nos manifestations auparavant. Généralement, les manifestations sont organisées par les gauchistes. Dans le contexte japonais, « gauchiste » signifie mouvements violents et sectaires, ce qui explique que la plupart des Japonais ont développé une allergie à l’égard des manifestations. Nous avons changé cette image. Nous faisons des sound demo (manifestation où le son est utilisé comme instrument de contestation) et non pas des manifestations avec des slogans idéologiques. Nous avons commencé les sound démo en 2003 pour protester contre la guerre en Irak, après nous être demandé comment introduire des changements dans les manifestations. Cela relève donc d’un processus long relatif à l’évolution de l’activisme japonais. Nous nous interrogions aussi sur les moyens de changer la « nature » des participants. Le désastre est venu tout modifier. Les gens avaient quelque chose de lourd à exprimer. La spontanéité est donc le point commun entre les révolutions arabes et les manifestations au Japon. Puis il y a eu les mouvements en Europe et le début d’Occupy Wall Street. À New York, j’ai senti que l’on était dans une série de protestations globales, mais que les gens passaient à côté de ce qui se déroulait au Japon : les Américains étaient surpris de notre présence et par notre pancarte antinucléaire, car ils semblaient ne plus rien savoir de ce qui arrivait depuis le 11 mars. Je voulais témoigner auprès des participants d’Occupy Wall Street qu’un soulèvement était en marche au Japon et je voulais évaluer le degré de spontanéité d’Occupy Wall Street.

Thierry Ribault : De retour de New York, Hajime Matsumoto, vous avez dit que le Japon vous semblait être une « société sombre ». Que vouliez-vous dire par là ?

Hajime Matsumoto : Je le pensais déjà avant d’aller à New York, et particulièrement depuis le 11 mars. Personne au Japon, parmi les officiels, les gens ordinaires ou les participants aux mouvements, ne me donne l’impression d’avoir une véritable intention de changer la société. Il y a un conformisme au sein de la société japonaise qui fait que, même après le désastre, la situation ne peut être modifiée. Voilà pourquoi j’ai parlé de « société sombre ».

Thierry Ribault : Occupy Wall Street et les manifestations antinucléaires au Japon ont des points communs : absence de leader, absence de structures hiérarchiques, échanges d’information…

Takuro Higuchi : C’est comparable, oui. La cause fondamentale de la crise est la même : un nombre restreint de personnes contrôlent le pouvoir et la richesse, et provoquent des dommages à l’immense majorité des autres. La crise financière aux États-Unis et la crise nucléaire au Japon reposent sur des structures identiques. Dans le cas du Japon, TEPCO, le gouvernement et les médias. Aux États-Unis les 1%, même si c’est, bien sûr, symbolique. La manière de protester est similaire : dans les deux cas, on a décentralisé la manière de lutter. Il s’agit aussi, comme nous l’avons dit, de mouvements spontanés fondés en partie sur les réseaux dits sociaux.

Thierry Ribault : Cependant les manifestations antinucléaires au Japon ne prennent-elles pas, petit à petit, une allure institutionnelle ?

Takuro Higuchi : Nous n’avons rien changé à notre manière d’organiser les manifestations. La police, par contre, a modifié sa manière de les contrôler. Entre la première manifestation, où ils n’étaient pas prêts, et les suivantes, où ils ont réduit les flux de personnes, scindé les groupes de manifestants, procédé à des arrestations, la situation s’est effectivement institutionnalisée. Je pense, pour ma part, que la manifestation du 19 septembre, à Meijikôen, était institutionnalisée. Il s’agissait d’une manifestation de 60 000 participants où il n’y a eu aucune arrestation. Les arrestations avaient eu lieu le 7 mai, le 6 août et le 11 septembre.

Thierry Ribault : Est-il possible d’occuper Koenji, c’est-à-dire de se saisir de l’espace de la rue, pour exprimer son mécontentement ou sa volonté ?

Hajime Matsumoto : Occuper la rue au Japon pousserait la police à accentuer la pression de façon énorme. Il nous faudrait une immense détermination. À New York, ils le font parce que la pression exercée par la police est moins forte. Ils ajustent en oscillant entre pression et relâche. Au Japon, la police freine les mouvements et sévit contre les participants. Mener une occupation au Japon implique donc de réfléchir à une manière différente de le faire. Les arrestations menées par la police durant les manifestations antinucléaires ont été ciblées. À partir de fichiers qu’ils détiennent, ils savaient qui ils voulaient arrêter, qui ils ne voulaient pas arrêter.

Thierry Ribault : Qui ont-ils choisi d’arrêter ?

Takuro Higuchi : Des participants de la « Fronde des amateurs » ou des gens du syndicat des freeters. Douze arrestations. Treize jours d’arrêt pour la moitié d’entre eux. Trois jours pour l’autre moitié.

Thierry Ribault : Il y a actuellement un mouvement, Occupy Kasumigaseki, qui a placé son campement devant le ministère de l’Économie, de l’Industrie et du Commerce, en charge des activités nucléaires, où manifestent aussi les femmes de Fukushima et les militants antinucléaires.

Hajime Matsumoto : C’est bien : il faut occuper le lieu où se trouve l’ennemi.

Thierry Ribault : Quels changements voyez-vous, vous concernant et concernant la « Fronde des amateurs », après le 11 mars ? Quels changements constatez-vous dans la jeunesse ?

Hajime Matsumoto : Nos manifestations ont changé, nous l’avons dit. Les circonstances ont changé aussi. La « Fronde des amateurs », elle, est restée la même. Les boutiques de recyclage, ce bar… Jusqu’au désastre, l’art, la subculture, les musiciens ne s’intéressaient pas au politique. Il y avait un fossé entre ceux qui s’y intéressaient et les autres. Après le désastre, certains artistes ont commencé à s’impliquer et n’hésitent plus à le faire.

Takuro Higuchi : La « Fronde des amateurs » mène ses activités depuis 2005, mais les gens, la société, les spécialistes de sciences sociales considéraient jusque-là que c’était un détail dans le monde de la jeunesse japonaise. Après le désastre, ils ont reconnu le mouvement et admis qu’on puisse refuser d’obéir au Japon. Les spécialistes de sciences sociales observent de longue date le chômage, les neet, les freeters, les otaku, les hikikomori – toujours ces mêmes problèmes de la société japonaise qu’on rabâche – et ont, de fait, méconnu le désir de rébellion qui montait dans la jeunesse. Ils connaissaient l’existence de la « Fronde des amateurs », mais ils l’ignoraient. C’est d’autant plus étrange que la racine des phénomènes est la même. Quoi qu’il en soit, depuis le désastre, on s’intéresse à nous !

Thierry Ribault : Manifester est-il suffisant quand le gouvernement annonce qu’il veut continuer le nucléaire ?

Hajime Matsumoto : Il n’y a pas de limite à l’exploitation des possibilités offertes par les manifestations, mais la puissance instantanée des manifestations peut atteindre des limites. Autrement dit, résister devrait se faire dans des styles et avec des méthodes différents. Par exemple, organiser de nombreuses manifestations a été très prenant en termes de temps et cela s’est donc fait au détriment du développement des relations personnelles. Avant le désastre, nous étions occupés au développement du réseau Shiroto no ran, les boutiques de recyclage, le réseau de relation entre les gens. C’était notre tâche quotidienne. Mais après le désastre, nous avons été totalement pris par l’organisation des manifestations. Le mouvement Occupy, à New York, d’où nous revenons est une incitation à réfléchir à la manière d’occuper de plus grands espaces. Après le désastre, j’ai d’ailleurs relancé le dialogue avec les gens que nous connaissons dans les autres pays d’Asie. Persuadé que le Japon est un pays difficile à changer, j’ai pensé qu’impliquer les gens de ces pays proches pourrait avoir des conséquences positives. Certes, on apprend de nombreuses choses des mouvements européens, mais notre mode de vie étant différent, la plupart des Japonais qui ont voulu importer ici les théories européennes de la révolte pour s’en inspirer ont échoué. On doit croiser notre expérience avec celles des pays asiatiques. Je pense par exemple à Taiwan où les gens ne se laissent pas « occuper », où la résistance est forte.

Thierry Ribault : Depuis le désastre nucléaire, vous vient-il à l’idée de quitter Tokyo ?

Hajime Matsumoto : Avant, je ne pouvais pas imaginer un autre endroit pour vivre que Tokyo. Je me dis à présent que bouger entre différents lieux pourrait être une solution. Ce qui m’intéresse, c’est de développer des réseaux locaux. Un centre à Koenji et deux ou trois autres dans des villes d’Asie par exemple, et dans de plus petites villes au Japon. Il est devenu difficile de rester « collé » à Tokyo, d’une part à cause des radiations, mais aussi du fait du gouvernement japonais.

Thierry Ribault : Les gens devraient-ils fuir la région du Tohoku où les menace la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi ? Pourquoi attendent-ils des compensations financières avant de le faire ?

Hajime Matsumoto : Les gens n’accèdent pas à l’information vraie. Ils croient aveuglément en ce que leur disent les médias. Les personnes plus âgées lisent les journaux et regardent la télévision et pensent qu’il n’y a pas de risque. Les jeunes sont plus critiques. Mais à Fukushima, ce sont les personnes âgées qui contrôlent la société. La responsabilité repose sur le gouvernement qui ne dit pas la vérité et ne révèle pas le degré de contamination. On incite même les gens à revenir dans la zone des trente kilomètres. C’est le contraire de la fuite. En milieu rural, les gens ont l’habitude de s’entraider. C’est une culture fermée où toute personne qui essaierait de fuir la communauté, serait montrée du doigt, puis discriminée. Il y a beaucoup de gens qui certainement ont envie de fuir, mais ne le font pas. Si, dans une communauté rurale, il y a deux options – rester ou partir –, il est probable que beaucoup choisissent de rester et de s’harmoniser. Quitter le Tohoku, c’est insulter ceux qui restent, porter atteinte à la région d’origine, faire preuve de mépris. Dans la même situation, je resterais, je crois. Lors des informations météorologiques données à la télévision, on annonce désormais le niveau de radiation du jour. Bien sûr, c’était impensable autrefois… sauf dans un film de science-fiction. Et soudain, c’est devenu normal. Dans les émissions du matin, on explique aux femmes au foyer comment décontaminer leur potager. Mais porter des gants, des masques, nettoyer à l’eau les aliments, tout cela n’a aucun effet et me rappelle la période où les Japonais essayaient de lutter contre les Américains en pointant des bâtons de bambou contre les B52. La décontamination, c’est la même chose.

Thierry Ribault : Pourquoi n’y a-t-il pas d’action directe au Japon, et précisément à Fukushima, où la population est prise en otage d’une expérimentation grandeur nature ? Je fais ici allusion notamment à l’» enquête de gestion sanitaire » lancée par les autorités en juin dernier visant le recueil et le stockage de données sur trente ans.

Hajime Matsumoto : Les révoltes doivent trouver un soutien au sein de communautés de gens ayant de fortes relations entre eux. Or ce type de communautés s’étant effondré, nous avons perdu la base nécessaire à la rébellion. Les gens gardent désormais pour eux ce qu’ils pensent, ou l’expriment sous la table. Nous en sommes à l’étape qui précède la rébellion : des gens qui ne se connaissaient pas établissent des liens au cours des manifestations antinucléaires – ce que les autorités craignent le plus. On est peut-être encore éloigné d’une action collective, mais on y tend. Puisque la rébellion repose sur la relation personnelle, nous devons à la fois mener des actions collectives (de type manifestations), et inciter à la création de communautés comme celle de Koenji au bar Nantoka, ou de réseaux locaux. En tant que vice-président de l’assemblée commerçante de quartier depuis 2008, je constate que les gens plus âgés ne se fâchent pas. Ces communautés-là sont souvent entre les mains du PLD (Parti libéral démocrate). Il faut développer la stratégie de la révolution graduelle, c’est-à-dire de la continuité dans l’action. Raison pour laquelle, durant les manifestations, nous demandons aux policiers : « Comment vont vos enfants ? ». Les gauchistes traditionnels japonais sont arrogants et méprisants avec la police, alors que ce sont des gens ordinaires. Il faut dire quelque chose qui peut toucher leur esprit.

Thierry Ribault : Vous croyez donc en la force de l’empathie ?

Hajime Matsumoto : Ça peut arriver. Lors des manifestations récentes, des policiers de l’arrondissement de Suginami où se trouve Koenji, et qui étaient mobilisés avec des collègues d’autres brigades, disaient à ces derniers quand ils se montraient agressifs à notre égard : « Ne vous inquiétez pas. Ce ne sont pas de mauvais types. »

 

Takuro Higuchi est sociologue indépendant. Il s’inscrit dans le courant de l’anthropologie activiste et s’intéresse à la transformation des mouvements sociaux au Japon après Seattle. Il prépare un ouvrage intitulé Global Activist Network Involving Asia: Global Continuation and Evolution in Japan (à paraître chez Routledge London).

Hajime Matsumoto, né en 1974, a créé un réseau d’une quinzaine de petits magasins de recyclage dans le quartier de Koenji, à Tokyo. En 2005, il crée le mouvement Shiroto no ran (la « Fronde des amateurs »), espace où les gens puissent « avoir du plaisir sans argent ». Il est l’un des principaux instigateurs des premières grandes manifestations antinucléaires après le 11 mars.

 

 


 

J’agis en citoyen du monde sans lien à la nation

Entretien avec Wataru Iwata

 

Compositeur de musique, Wataru s’est résolu à s’installer à Fukushima pour y créer le premier Laboratoire citoyen d’étude de la radioactivité. Son association en a créé depuis une vingtaine d’autres au Japon. Il aide les gens à continuer à vivre en prenant les précautions indispensables, car les gens ne veulent pas partir. Lui non plus ne croit guère à l’efficacité des mouvements antinucléaires tokyoïtes. Ses réflexions sur les contradictions inhérentes à la position d’expert bénévole sont particulièrement intéressantes.

 

Le 13 mars 2011, deux jours après le tremblement de terre du Tohoku, le compositeur Wataru Iwata, 37 ans, qui occupe seul un studio dans la banlieue de Tokyo, abandonne la capitale pour venir se réfugier à Kyoto. Dans un premier temps, souhaitant quitter le territoire japonais, éventuellement pour se rendre en France ou aux États-Unis, mais n’ayant pas le passeport valide qui l’y autoriserait, il s’adresse aux services administratifs de Kyoto. On lui demande de retourner dans sa zone de résidence afin de fournir les papiers nécessaires à l’établissement d’une demande de passeport en bonne et due forme. Étant donné qu’il ne fait pas partie des victimes provenant de la région du Tohoku, la procédure dérogatoire ne peut lui être appliquée. Il répond qu’il est hors de question pour lui de retourner à Tokyo. Après des nuits d’insomnie, le 20 mars, luttant contre ce « désespoir silencieux » dont parle Thoreau dans Walden, et parfaitement conscient, comme l’ensemble de la population désormais, qu’une catastrophe sans précédent – dont l’ampleur dépassera même de loin celle de Tchernobyl – vient d’avoir lieu, Wataru, qui ne s’est jamais engagé dans aucun groupe activiste, humanitaire ou politique, décide de partir, dans un élan qu’il ne s’explique pas lui-même, pour le département de Fukushima.

Il part donc pour la zone dangereuse qui avoisine la centrale de Fukushima et, durant les trois mois qui suivent, bâtit « Projet 47 », en référence aux quarante-sept départements du Japon : tout Japonais qui entend ce nom, comprend qu’il s’agit de se placer en position d’autonomie et de défiance vis-à-vis du gouvernement central. Des fonds sont réunis pour organiser l’évacuation des sinistrés et acheter des appareils de mesure du rayonnement qui permettront de prendre des mesures et de les publier car, explique-t-il, « la situation au Japon ressemble de plus en plus à celle d’une période de guerre : il est recommandé de porter à la télévision, dans les magazines et sur Internet, les bâillons de la restriction volontaire. » Face à l’infinie gestion du désastre, « il faut l’insoumission absolue », dit-il. L’indignation, tellement en vogue ces derniers temps, ne suffit pas. Les observateurs de « Projet 47 » se rendent sur place avec les radiamètres et les compteurs Geiger, prennent des mesures et les diffusent sur le site Internet de l’association. Informer chacun pour qu’il décide en connaissance de cause de partir ou rester, tel est leur objectif. Ils veulent provoquer ce qu’ils appellent « l’auto-évacuation » : les gens doivent décider à titre personnel d’évacuer la zone sinistrée, puisque l’État ne les contraint pas à le faire.

En juin 2011, Wataru résilie son bail à Tokyo et prend en location, dans la ville de Fukushima, un une-pièce où il vivra au milieu des instruments de mesure du rayonnement – matérialisant de la sorte et rendant effective, le 1er juillet 2011, l’existence de la première station autonome de mesure des radiations au Japon. Cette station s’inscrit dans le cadre des actions menées par la nouvelle structure fondée par « Projet 47 » et baptisée « Shimin Hôshanô Shokuteisho », c’est-à-dire « Laboratoire citoyen de mesure de la radioactivité » soit encore l’acronyme anglais CRMS pour « Citizen’s Radioactivity Measuring Station », créée le 1er juillet 2011. « Le jour de la mise en service du Whole Body Counter (WBC), dit Wataru, cent demandes ont été déposées en cinq minutes. Nous avons dû fermer. » Le CRMS ne demande aucune participation financière pour l’examen des enfants, mais en demande une pour les adultes. Peu à peu, d’autres centres sont mis en service : à Kôriyama, Fukagawa, Nihonmatsu, Tamura.

Le 27 novembre, lors d’un meeting organisé par le CRMS à Kyoto, Wataru déclare qu’il se méfie du WBC qui déculpablilise les gens qui ne veulent pas bouger. Ceux qui ont fui Fukushima pour s’installer à Kyoto l’interrogent : comment prouver plus tard, en cas de survenue de la maladie ? Wataru leur conseille de conserver les dents des enfants, et leurs cheveux. Plus tard, il nous avoue qu’il se rend compte qu’il est devenu un contre-expert, et donc un co-gestionnaire du désastre, qu’il aimerait prendre un autre chemin, mener une lutte plus franche : il se demande comment insuffler un nouvel élan à son action.

Le 13 décembre 2011, rendez-vous est pris avec lui, à 16 h, à la gare de Shimokitazawa. Il arrive de Fukushima pour l’inauguration, le lendemain, de la première station de mesure de la radioactivité du réseau CRMS à Tokyo.

Wataru Iwata : Le CRMS est un réseau autonome de stations de mesure de la radioactivité. La première station a été ouverte le 1er juillet 2011, jour où le comité administratif de CRMS a été établi. Nous avions déjà commencé à utiliser depuis la mi-juin les équipements portatifs que la CRIIRAD avait apportés en mai. Puis nous nous sommes dotés d’un détecteur au germanium. Le Réseau de protection contre la radioactivité des enfants de Fukushima nous a aidés, avant d’être finalement intégré au CRMS. Le CRMS est indépendant. Ce n’est pas une Organisation Non Gouvernementale (aux pouvoirs délégués par le gouvernement). Le financement résulte de dons. L’objectif de court terme est de réduire l’exposition à la radioactivité, particulièrement pour les gens dont la situation après l’évacuation ne s’est pas encore stabilisée. Nous portons toute notre attention aux gens qui veulent quitter le département, mais ne sont pas encore prêts à le faire. À moyen et long terme, nous aidons aussi les gens qui connaissent les risques sanitaires liés au rayonnement et qui, ayant décidé de rester dans une zone contaminée, ont besoin de se protéger. La station peut être un endroit qui aide les gens à décider.

Thierry Ribault : Le CRMS est-il une CRIIRAD japonaise ?

Wataru Iwata : C’est différent. Après un an d’existence, la CRIIRAD a embauché des experts. Nous n’avons pas embauché d’ingénieurs physiciens par exemple. J’apprécie cette idée de la CRIIRAD, selon laquelle les membres cotisent pour que les experts prennent des mesures et fassent des analyses pour protéger les habitants. C’est une possibilité, mais nous n’avons encore pris aucune décision qui aille en ce sens. Nous avons ouvert cinq stations : Kôriyama, Fukagawa, Nihonmatsu, Tamura, Shimokitazawa. Et nous en aurons ouvert cinq autres d’ici à janvier 2012, notamment à Date, et Minami Sôma.

Thierry Ribault : Pourquoi ouvrir une station à Tokyo, dans le quartier de Shimokitazawa ?

Wataru Iwata : Parce qu’il y a d’autres groupements de citoyens qui ouvrent des stations de mesure et que l’une de mes inquiétudes est l’alimentation industrielle. Nous n’avons pas pu trouver le temps de nous en occuper jusqu’à présent. À la station de Tokyo, nous examinerons les gens, mais nous vérifierons aussi les produits alimentaires. Nous pourrons croiser nos résultats avec ceux d’autres associations.

Thierry Ribault : S’agit-il d’exercer une pression sur les autorités ?

Wataru Iwata : Nous voulons surtout créer des alertes afin d’inciter les entreprises et les autorités à prendre des mesures de protection. L’objectif est de protéger. Voici deux semaines, nous avons découvert, à la station de mesure de Nihonmatsu, que le lait en poudre pour bébé produit par Meiji contenait trente becquerels de césium par kilogramme. L’annonce en a été faite sur les réseaux et l’entreprise a annoncé qu’elle allait retirer de la vente 400 000 packs de lait bien que la radioactivité y soit inférieure à la norme, soit, selon la loi, cent becquerels par kilogramme dans les produits pour bébés. Les gens refusant d’acheter, l’entreprise prend des mesures de protection. De fait, on n’a pas besoin d’exercer une forte pression pour attaquer les entreprises. Il suffit d’annoncer aux gens qu’un produit est contaminé et l’entreprise, qui risque de perdre ses clients, cesse de se protéger derrière la loi.

Thierry Ribault : Qu’en est-il de la mesure du rayonnement corporel ?

Wataru Iwata : Depuis le 1er octobre, nous utilisons le WBC. C’est pour nous, l’occasion de parler avec les gens qui sont venus pour un contrôle, surtout avec les mères.

Thierry Ribault : Dans le processus de déshumanisation en cours où chacun est censé s’adapter au rayonnement, comment ces mères sont-elles jugées ?

Wataru Iwata : Après l’accident, la situation a été difficile pour les mères, les maris de la plupart d’entre elles, sous l’effet d’atténuation de la gravité de la situation par les discours des autorités, ne comprenant ni leur inquiétude ni pourquoi elles voulaient partir. Les beaux-parents ont également exercé des pressions sur elles, surtout dans les familles d’agriculteurs : une mère qui n’aurait plus nourri leurs petits-enfants avec les produits de la ferme, quel outrage ! Les mères se retrouvent isolées. Nous voulons former des groupes de discussion avec elles, non pas pour leur donner la solution, mais pour encourager chacune à ne plus considérer qu’elle est « bizarre ». Il faut comprendre que les autorités, certains médias et les gens eux-mêmes adressent des reproches à celles et ceux qui s’inquiètent du rayonnement. Ils les accusent de « trop penser » et leur disent que c’est plus dangereux encore pour les enfants. Or, ne pas s’inquiéter, c’est ne pas se protéger. S’inquiéter est une réaction humaine. Il faut s’inquiéter.

Thierry Ribault : Parlons de votre engagement, Wataru Iwata. Vous avez dit vous trouver devant un dilemme quand les gens viennent à la station, inquiets, mais ne sachant que faire de l’information. Ils veulent savoir, mais une fois qu’ils savent, sont incapables de prendre la décision de partir.

Wataru Iwata : Je ne comprends pas pourquoi les gens viennent faire contrôler leur degré de rayonnement avec le WBC ou faire des tests d’urine ou des analyses de sang. L’unique chose à faire, qu’on ait ou non trouvé quelque chose dans les tests, est d’aller dans une zone non contaminée et ne pas absorber de nourriture contaminée. Je ne suis pas certain que ce soit ce qu’ils veulent faire.

Thierry Ribault : Définir des normes, c’est ce que font les autorités.

Wataru Iwata : Effectivement, ils décident qui est exclu et qui ne l’est pas. Nous faisons des statistiques que nous diffusons sur le réseau et dans les conférences, mais je me demande quelles en seront les conséquences. Le WBC est, malgré tout, un bon outil pour communiquer avec les gens. Nous n’avons pas de données de comparaison. Il est crucial de comparer les données de Tchernobyl avec celles de Fukushima, mais tout cela ne date « que » de neuf mois. Après la catastrophe de Tchernobyl, les données ont été cachées, réécrites, ou falsifiées, et il n’y a pas eu de sources fiables publiées par l’URSS. De fait, la référence est difficile à établir. Les sources fiables concernant les données de WBC datent d’après 1989. Or en trois ou quatre ans, les gens ont eu le temps d’absorber de la nourriture contaminée. On peut difficilement comparer. Actuellement, à Fukushima, on trouve encore des traces de l’impact initial de l’accident nucléaire. Des comparaisons fiables ne pourront être établies que plus tard. En attendant, nous préférons agir et informer.

Thierry Ribault : Le CRMS est une alerte…mais ne rend-elle pas acceptable la co-existence des êtres humains et du rayonnement, ce que nous reprochons de faire aux experts ? Un mouvement de citoyens doit-il être contre les experts ?

Wataru Iwata : Nous devons être contre la soi-disante expertise. Les soi-disants experts ont une opinion monolithique, ce qui n’a aucun sens. On peut avoir des théories partagées, mais on ne peut pas être tous du même avis. Une seule voix, ce n’est pas normal. C’est une technocratie qui ressemble à une théocratie. Je ne peux pas croire que ce que le professeur Yamashita fait et dit, quand il dit, par exemple, que la radiation est inoffensive à qui sourit et prend la vie du bon côté, il le fait et le dit pour sa seule gloire ou pour l’argent. Il le fait parce qu’il croit que ce qu’il fait est bon. En son âme et conscience, si on peut dire. Je ne peux pas imaginer qu’il ne croit pas dans l’eugénisme. Il a sa propre institution en Biélorussie. Il sait ce qui s’est passé là-bas, et il sait ce qui va se passer ici. C’est pourquoi je parle de conscience.

Thierry Ribault : Vous ne recourez pas à la notion de victime.

Wataru Iwata : Être victime, c’est rester passif et accepter les décisions prises par d’autres. Il faut que les gens cessent de se sentir des victimes.

Thierry Ribault : Cependant, parallèlement, vous avez le sentiment que les actions que vous menez ne les incitent pas à sortir de ce processus de victimisation.

Wataru Iwata : Il y a une contradiction en moi. Mais les contradictions ne doivent pas disparaître car, si on cesse de ressentir la contradiction, c’en est fini de nous.

Thierry Ribault : Depuis le début de votre engagement en mars, vous aidez celles et ceux qui souhaitent le faire, à quitter le Tohoku pour aller, par exemple, dans la région du Yamanashi, beaucoup moins contaminée. Cependant, le résultat a été maigre.

Wataru Iwata : Mais nous continuons. Le 11 décembre, nous avons eu une réunion à l’université d’Aoyama à Tokyo. Y ont assisté des gens de tout le Japon. En février, nous organiserons un grand rassemblement à Fukushima afin de partager l’information sur les lieux potentiels d’accueil, les aides disponibles, les associations qui peuvent coopérer. Il faut que les gens communiquent. Il faut accélérer les départs. Beaucoup hésitent. Beaucoup se préparent à déménager fin mars, à la fin de l’année fiscale. Le département de Fukushima a d’ailleurs prié les autres départements de cesser de recevoir des gens de Fukushima dans les logements publics. Plaintes et pétitions ont été déposées pour faire cesser cette requête. Le gouvernement fera une annonce au mois de mars concernant les normes relatives à l’alimentation. Peut-être émettront-ils aussi un « droit à l’évacuation ».

Thierry Ribault : Dans le sigle CRMS, figure le mot « citoyen ». N’y a-t-il pas une ambiguïté dans ce mot ? Comment se sentir citoyen d’un État qui faillit à ce point ?

Wataru Iwata : Je ne crois pas vraiment dans ce mot. C’est un mot d’activiste que je trouve douteux. Beaucoup de gens, à l’époque de la nouvelle gauche, se sont désengagés pour s’impliquer dans des mouvements citoyens et je ne crois pas en cette idée du « citoyennisme ». Quand nous avons ouvert le CRMS, j’ai expliqué aux gens que je n’y croyais pas, mais que j’utilise tout de même ce mot qui renvoie pour moi au généraliste, au non expert. Quand j’utilise ce mot de manière positive, c’est au « citoyen du monde » que je pense, sans lien à la nation. Parmi les demandes pour des examens que nous recevons, un certain nombre viennent des autorités départementales. En décembre, une femme est venue nous voir parce qu’elle avait appelé le département et la municipalité, ainsi que TEPCO. TEPCO lui a suggéré de venir nous voir. C’est la réalité. Un couple est venu nous voir, conseillé par leur fille qui travaille au ministère de l’Économie, de l’Industrie et du Commerce, acteur majeur du nucléaire. Les gens ont besoin de dépendre de quelqu’un et nous devenons ce « quelqu’un ».

Thierry Ribault : Au CRMS, néanmoins, vous pouvez dire aux gens qu’il y a une vérité, mais qu’il s’agit de la chercher, noyée comme elle est, dans un flux d’informations contradictoires. C’est un processus de maturation qui s’opère. L’État et TEPCO, eux, sont égarés.

Wataru Iwata : L’année prochaine, usant du même matériel que nous, le département de Fukushima va commencer les contrôles corporels et la mesure de l’alimentation. Pour mesurer la seule population de Kôriyama, il faudra 11 ans. De fait, ils sont un peu perdus. Je leur ai montré notre WBC « portatif » (250 kg !) et ils ont dit qu’ils seraient contents d’avoir un tel appareil dans chaque ville pour prendre des mesures régulières. Or, mener la simple première mesure prendra 11 ans… Sans compter que le WBC n’est pas assez précis : si l’on veut établir une bonne évaluation du rayonnement du corps, le mieux, c’est l’autopsie.

Thierry Ribault : L’État lui-même n’est pas capable de montrer le chemin. C’est pourquoi il essaie d’établir quelque chose qui s’apparente à une forme de confiance, disparue d’ailleurs bien avant le désastre de Fukushima.

Wataru Iwata : Oui. Et pour ce faire, il nous utilisera, ce qui est certainement déjà en cours.

 

Wataru Iwata, est né au Japon en 1973. Il compose, peint, et depuis le désastre de Fukushima, mesure les radiations. Il a bâti Projet 47, pour organiser l’évacuation des sinistrés et acheter des appareils de mesure du rayonnement. En juin 2011, il résilie son bail à Tokyo et prend une location, dans la ville de Fukushima, où il vivra au milieu des instruments de mesure du rayonnement – matérialisant de la sorte et rendant effective, le 1er juillet 2011, l’existence de la première station autonome de mesure des radiations au Japon, baptisée CRMS pour Citizen’s Radioactivity Measuring Station.

 


 

Que les antinucléaires participent à l’arrêt du nucléaire dans les centrales !

Entretien avec Takero Kobashi

 

Takero s’est fait embaucher par TEPCO dans la centrale de Fushukima Daini, sœur jumelle de la centrale accidentée, avec le projet de syndicaliser les travailleurs qui sont pour l’instant le meilleur soutien du nucléaire. Les travailleurs viennent de la région, et l’électricité alimente Tokyo. Le travail est intermittent pour éviter un niveau trop élevé de radiations, la protection sociale est faible. Les déchets du nucléaire devraient être répartis dans tout le Japon pour ne pas condamner complètement la région de Fukushima, déjà parente pauvre du Japon.

 

Après le tremblement de terre du 11 mars 2011, Takero Kobashi, qui a une cinquantaine d’années, est allé travailler bénévolement à Iitate, village fortement contaminé, situé à trente-neuf kilomètres au nord-ouest de Fukushima Daiichi. À quelques-uns, ils ont créé une association qui s’est chargée d’apporter aux sinistrés des légumes, de la nourriture ou des mangas pour les enfants. Ils ont également établi des mesures de radiation. Un jour, afin de « connaître la vérité », Takero Kobashi a décidé de se faire embaucher par TEPCO pour travailler à la centrale de Fukushima Daini. Bien qu’intérimaire, il n’avait jamais travaillé dans le nucléaire auparavant.

Thierry Ribault : Est-ce que, pour vous, commencer à travailler dans le nucléaire a relevé d’un acte d’engagement dans un mouvement social ?

Takero Kobashi : La question, pour moi, était plutôt la suivante : serait-il possible de convaincre les travailleurs du nucléaire de se syndicaliser ? Les travailleurs du nucléaire sont recrutés parmi les migrants et les gens pauvres et discriminés. Le nucléaire est directement lié à la pauvreté. Or, j’ai toujours lutté contre la pauvreté. C’était donc pour moi dans la suite logique des choses.

Thierry Ribault : Avez-vous été recruté par relation ou par le marché noir des yakuzas ?

Takero Kobashi : La majorité des travailleurs du nucléaire, à Fukushima, sont des gens de la région. Ils ont donc été très touchés par le tremblement de terre et le raz-de-marée. Nombre d’entre eux se trouvaient dans les centres de réfugiés, où je les ai rencontrés, du fait que je travaillais là en tant que bénévole. Ce sont eux qui m’ont introduit à TEPCO.

Thierry Ribault : A-t-il fallu remplir des documents administratifs ou des formulaires pour candidater ?

Takero Kobashi : Absolument pas. Comme on était en situation d’urgence, la procédure était simplifiée. TEPCO n’a pas vérifié mon identité.

Thierry Ribault : Beaucoup de gens ont dû être recrutés de la même manière dans le même temps ?

Takero Kobashi : Oui. Bien sûr. Sept mille personnes, n’ayant jamais travaillé dans le nucléaire auparavant, sont entrées sur le site depuis le désastre. Auparavant, il y avait 70 000 personnes dans l’ensemble des centrales.

Thierry Ribault : Ces sept mille nouveaux venus ont-ils des contrats ?

Takero Kobashi : Pour eux, comme pour nombre d’autres auparavant, il n’y a qu’un contrat oral. Le salaire est passé de 50 000 yens (490 euros) la journée le premier mois qui a suivi la catastrophe, à 10 000 yens (980 euros) par jour après. TEPCO, ayant dû payer de grosses sommes pour les assurances, est de moins en moins en mesure de payer ses employés.

Thierry Ribault : Quand travaillez-vous ?

Takero Kobashi : Le travail consistant à recevoir des radiations, les durées de travail sont courtes. Je contrôle les hommes qui sortent des réacteurs. Actuellement, le niveau de radioactivité est tellement élevé, qu’on ne peut plus utiliser de compteurs Geiger parce que les miroirs se briseraient. On utilise d’autres types de compteurs. Je me lève à 4 heures du matin et quitte l’auberge où nous sommes logés à cinquante kilomètres de la centrale. J’ai une heure de route (véhicule et hôtel sont pris en charge par TEPCO). À 5h30, je commence. Je fais deux ou trois rotations par jour. On travaille une heure et demi, puis on s’arrête. Au total, je travaille trois à quatre heures par jour. Les industriels de l’alimentaire fournissent les centrales en repas préparés, pains, jus de fruit à volonté, avec des slogans du type : « En avant le Japon, grâce aux travailleurs du nucléaire ! » Durant les pauses, qui sont longues, nous mangeons donc sans arrêt, ce qui contribue à rendre ce genre d’emploi attractif pour les sans-abri. Les équipes tournent 24h/24 et il n’y a aucune distinction jour/nuit. Je rentre à l’hôtel à 19h. Nous sommes trois par chambre de six tatami.

Thierry Ribault : Les radiations actuelles sont-elles supérieures aux normes pour les travailleurs ?

Takero Kobashi : Un salarié qui travaille cinq jours par semaine, cinquante minutes par jour, dépasse la dose autorisée. Sur les 80 000 employés du nucléaire qui travaillent au Japon actuellement, la moitié d’entre eux est au-delà de la limite.

Thierry Ribault : On pourrait embaucher d’autres travailleurs, faire tourner le personnel…

Takero Kobashi : Oui, mais à 10 000 yens par jour seulement, peu de gens veulent y aller ! Par ailleurs, l’État n’ayant pas garanti de couverture en cas d’accident du travail, il sera impossible de réclamer quoi que ce soit en cas de problème. C’est ce que je reproche aux mouvements antinucléaires : leurs revendications portent sur l’abandon du nucléaire, ce qui implique de sacrifier les travailleurs du secteur. Le nombre de travailleurs étant restreint et l’exposition aux radiations étant très élevée, la fermeture d’une centrale demande beaucoup de main-d’œuvre. Fermer une centrale contribue à développer le marché noir du travail. Pour éviter ce problème, il faudrait que les travailleurs du nucléaire soient des agents de la fonction publique, recrutés par le gouvernement, avec un salaire et une assurance garantis. Sinon chaque travailleur, individuellement, recevra plus de radiations. Réclamant la fermeture pure et simple des centrales, les antinucléaires de la métropole font porter la charge sur les gens de Fukushima. C’est de l’irresponsabilité de leur part que de déclarer qu’il faut fermer les centrales sans prendre en compte la réalité sur le terrain. Ils seront d’ailleurs les victimes de cette fermeture, puisque ce ne sont pas les gens de Fukushima qui utilisent cette électricité, mais les habitants de Tokyo. Ce sont les tokyoïtes qui ont été responsables du maintien des centrales et s’ils se contentent de dire désormais qu’il faut les fermer, ils contraignent les gens de Fukushima à subir les radiations, ils les contraignent à mourir. Jusqu’à présent, la majorité de la population était indifférente au fait de savoir qui travaille dans les centrales. Les militants connaissaient pourtant ce problème depuis longtemps. Fukushima est une région colonisée par Tokyo et ceux qui mènent désormais la lutte antinucléaire à Tokyo ne se rendent pas compte qu’ils se situent du côté des colonisateurs. La lutte à Tokyo est une lutte d’égoïstes.

Thierry Ribault : Pensez-vous qu’un contrôle de l’État pourrait améliorer la vie des salariés du nucléaire ? L’État japonais n’a-t-il pas montré qu’il était dépassé ?

Takero Kobashi : L’Angleterre, après l’accident de Sellafield, a mis en place une régie. Les travailleurs sont désormais recrutés et protégés par l’État. Le Japon pourrait faire la même chose. Ce serait mieux que le marché noir. Les yakuzas recrutent, pour les envoyer travailler sur les réacteurs, aux postes les plus dangereux, des étrangers, des sans-abri, des Coréens qui sont au Japon depuis longtemps, ou des immigrés plus récents comme les Bangladais, les Iraniens, les Philippins, les Pakistanais, ou encore des Noirs américains venus pour travailler dans les filières de Toshiba qui a des liens avec General Electric. TEPCO accepte que des travailleurs étrangers s’occupent des tâches dangereuses, plutôt que des Japonais. Les travailleurs journaliers sont recrutés par des agences de la mafia à 80%. À la centrale de Daini où je travaille par exemple, 80% des travailleurs sont des locaux et 20% viennent de l’extérieur. Les recrutements extérieurs ne se font pas tous via les yakuzas. N’étant, personnellement, pas passé par leur intermédiaire, je ne travaille pas aux postes les plus dangereux de la centrale de Daini.

Thierry Ribault : Que se disent les travailleurs entre eux ?

Takero Kobashi : Mes collègues ont presque tous, au minimum, perdu leur logement dans le raz-de-marée et beaucoup ont perdu, en outre, leurs proches. Ils sont en état de choc. Le gouvernement a beau jeu de diffuser le slogan : « Le Japon, uni pour la reconstruction. » Ces gens-là, qui se sentent exclus du pays, considèrent que Fukushima ne fait pas partie du Japon et sont en désaccord avec ce slogan. Les autorités de Tokyo, comme les organisateurs et les participants des mouvements antinucléaires de Tokyo, sont dans une logique d’auto-protection, quitte à abandonner à leur propre sort les gens de Fukushima. J’ai travaillé avec les gens de Shiroto non ran, Hajime Matsumoto, Takuro Higuchi, mais nos routes se sont séparées un jour du mois de juin. La rupture a été définitivement consommée du fait qu’ils avaient accepté la présence d’un leader de Giyugun, groupe d’extrême droite anti-coréen, à l’une de leurs manifestations. Ils l’ont fait pour étendre le mouvement… mais étendre un mouvement ne peut pas être un but en soi. Ce type d’attitude ne pourra avoir pour conséquence que de faire porter encore plus la charge aux travailleurs immigrés et encourager l’exportation des déchets radioactifs en Mongolie ou en Sibérie. Yakuzas et groupes fascistes sont liés, particulièrement dans le domaine du contrôle de la main-d’œuvre nucléaire. Je crains donc que l’idée de Matsumoto et Higuchi cause un préjudice aux travailleurs étrangers. Leur demande porte sur le démantèlement immédiat, ce qui requerra beaucoup de main-d’œuvre étrangère et de travailleurs pauvres, durant de nombreuses années. Leur but est d’organiser des frondes et de créer une confusion. C’est un mouvement métropolitain qui ne repose sur aucune politique précise. Si leur volonté est de faire preuve de solidarité avec ceux de Fukushima, qu’ils viennent partager la souffrance des colonisés.

Thierry Ribault : Pourquoi si peu de gens de Fukushima ont quitté le département ? Est-ce lié aux difficultés économiques, à la honte par rapport à la communauté ?

Takero Kobashi : Les travailleurs nucléaires locaux ont évacué leur famille. Mais au sein des familles où il n’y a pas de travailleur du nucléaire, on ignore les dangers du nucléaire. Or, le gouvernement n’a pas fourni l’information et les antinucléaires n’ont pas, non plus, fourni d’informations. CRMS, dirigé par Wataru Iwata, a fourni une information fiable.

Thierry Ribault : Le partage des déchets doit-il donc être utilisé comme levier politique ?

Takero Kobashi : Pas comme levier politique, mais comme levier éthique. Jusqu’à présent, la logique de la colonisation a toujours consisté à imposer nos nuisances aux zones colonisées. Il y a trente-sept millions de personnes à Tokyo, deux millions à Fukushima et 400 000 vivaient autour de la centrale. Pour les tokyoïtes, 400 000 personnes, c’est peu : on peut bien les contraindre à accepter la centrale, on peut bien les abandonner pour le bien-être et le confort de la majorité. Quant aux déchets, soit on les exporte à l’étranger, soit on les laisse dans le Tohoku, mais on ne les amène certainement pas à Tokyo, ou dans d’autres villes du Japon : ça aussi, c’est la logique colonialiste des gens de Tokyo. Il y a peu de différence entre ce que veut l’État et ce que veulent les antinucléaires. J’ai été déçu par les mouvements antinucléaires de Tokyo. Les militants disent que les enfants de Fukushima doivent partir, or les enfants restent à Fukushima. Parallèlement, les mêmes militants refusent de recevoir à Tokyo les déchets contaminés… qui resteront donc où vivent les enfants de Fukushima. Si les tokyoïtes veulent arrêter les centrales, qu’ils viennent prendre leur part, assumer le risque lié à cet arrêt et soulager les travailleurs. Il faut partager la charge. Quand on sait qu’une cinquantaine d’années est nécessaire au démantèlement d’une centrale et 2500 travailleurs dans chaque centrale, on comprend qu’il faut moins de main-d’œuvre pour faire fonctionner une centrale que pour l’arrêter. Pourquoi ne pas mettre en place, en conséquence, un service militaire du nucléaire, obligatoire pour tous, et éviter ainsi que ce ne soit toujours les mêmes qui fassent la sale besogne – c’est-à-dire les plus pauvres de tous ?

 

Takero Kobashi est allé travailler bénévolement à Iitate à trente-neuf kilomètres de Fukushima Daiichi, après le tremblement de terre du 11 mars 2011. Un jour, afin de « connaître la vérité », il a décidé de se faire embaucher par TEPCO pour travailler à la centrale de Fukushima Daini. Bien qu’intérimaire, il n’avait jamais travaillé dans le nucléaire auparavant.

 

 

Dossier publié dans la revue postmoderne Multitudes n°48, 2012.

 

Le vieux monde est à la casse
et l’avenir radieux prend place !

 


[1] San’ya est un quartier de Tokyo où vivent depuis l’époque d’Edo, les travailleurs des castes inférieures tels que les bouchers ou les tanneurs, contraints à l’époque par les autorités bouddhistes de se rassembler dans cette partie de la ville. Avec Kamagasaki à Osaka, San’ya est devenu le lieu d’un des grands marchés de main-d’œuvre temporaire au Japon, largement sous contrôle des yakuzas.

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