Raoul de Roussy de Sales, La technocratie, 1933

Un mouvement nouveau aux États-Unis

Un mot nouveau, la Technocratie, vient, aux États-Unis, de s’imposer dans les conversations courantes avec l’insistance d’un engouement ou d’une foi révélée. Ouvrez les journaux ; les manchettes étaleront devant vous ce vocable insolite : « Le culte de la Technocratie ». « La Technocratie déroute les économistes », « La Technocratie remplace le bridge », « La Technocratie mène au Communisme ». Certains quotidiens, et parmi les plus importants, ont ouvert une rubrique régulière sur ce sujet. Les lecteurs écrivent, les journalistes expliquent ; des conférenciers font fortune ; il y a des réunions contradictoires. On en parle dans le monde, dans les affaires, dans les milieux intellectuels. On organise des dîners « technocratiques », où les hôtesses qui se piquent d’être au courant invitent tout exprès les nouveaux prophètes chargés de répandre parmi les invités la doctrine nouvelle. Les Universités, Wall Street, Greenwich Village discutent à perte de vue. Les Églises ne se sont pas encore émues, Henry Ford ne s’est pas encore prononcé, mais cela ne saurait tarder. En attendant, le mot a fait fortune et il s’est répandu avec la rapidité d’un cri d’alarme, d’une promesse, d’une rengaine.

Mais qu’est-ce que la Technocratie ?

Ici, naturellement, commence le malentendu, car, comme toujours en pareil cas, la définition varie selon que, pour des raisons de tempérament, de préjugés, ou d’intérêt, on préfère être pour ou contre la technocratie et s’en servit pour étayer ses propres convictions ou combattre celles des autres. L’avantage de la technocratie, c’est quelle a bon dos et qu’on peut, sans trop d’effort, en penser tout ce qu’on veut. Pour certains il s’agit d’une science nouvelle, la véritable forme définitive de l’économie politique poussée aux limites du rationnel. L’économie politique, en effet, telle qu’on la connaît actuellement, traîne après elle un tel passé d’errements désagréables que c’est avec enthousiasme que beaucoup saluent l’avènement d’une méthode destinée à la supplanter. Pour d’autres, l’aspect scientifique de la technocratie n’est pas le plus important : ce qui compte, ce sont les conclusions qu’on peut, qu’on doit tirer des recherches des technocrates, conclusions qui aboutissent fatalement à une révolution sociale, politique, morale et philosophique. D’autres encore considèrent les spéculations des technocrates avec scepticisme on avec une méfiance prudente et préfèrent penser qu’il ne s’agit en fin de compte que d’un petit jeu assez suspect pour gens d’esprit désabusés et dont la vogue aura la durée et l’importance du Mah-jong ou du Backgammon.

La vérité, pour autant qu’on peut la discerner, c’est que la Technocratie est un peu tout cela à la fois ; elle s’affirme avec le dogmatisme un peu hautain de la science, mais ce n’est pas seulement une science, car, malgré les dénégations répétées de ses adeptes, ses conséquences immédiates s’étendent à peu près à tous les domaines. Par ailleurs, l’engouement spontané avec lequel le public s’est emparé de cette nouveauté l’assimile évidemment à in petit jeu de salon.

Ce qui compliquera question, c’est qu’il ne semble pas que les Technocrates eux-mêmes .soient tout à fait d’accord entre eux. Il y a des technocrates orthodoxes et il y a des dissidents. La bataille ne fait que commencer.

Historiquement, selon les renseignements les plus probables, il semble que le mot Technocratie ait été forgé par .un ingénieur, William H. Smyth, aux environs de 1919 pour désigner un système de philosophie et de gouvernement selon lequel les ressources industrielles de la nation seraient organisées et contrôlées par des techniciens pour le bien de la communauté, au lien d’être gérées à tort et à travers par des groupes privés et irresponsables, uniquement soucieux de leurs intérêts personnels.

D’autre part, nous apprenons qu’en 1920 un groupe d’ingénieurs et de savants (dont quelques-uns assez connus) se réunirent pour étudier en commun, sur une base toute scientifique, l’aspect technique de la production aux États-Unis. Ce groupe, invité par le Dr Nicholas Murray Butler et le professeur Walter Rautenshauch, s’installa à l’Université de Columbia.

Le chef reconnu de ce groupe est Howard Scott, ingénieur, auquel on attribue la paternité de la théorie qui sert de base aux travaux poursuivis sous sa direction, et aussi l’élaboration de la doctrine technocratique.

Ce groupe, qui s’intitule The Energy Survey of North America, travailla dans l’ombre et avec beaucoup d’ardeur pendant plus de dix ans pour déterminer mathématiquement la production quantitative du continent américain, la consommation et les heures de travail correspondantes, le tout étant mesuré sur la base de l’énergie physique, abstraction faite de toute autre considération.

Il paraît que plus de trois mille articles ont été étudiés, les calculs s’étendant sur une centaine d’années. Les conditions de leur production, de leur fabrication, de leur transport, ont été analysées et des courbes établies pour chacun d’eux indiquant, à chaque époque de leur histoire industrielle, la somme de travail humain nécessaire.

Les Technocrates insistent particulièrement sur le fait qu’ils n’ont voulu tirer aucune conclusion – jusqu’à maintenant – de leurs découvertes et qu’ils se sont bornés à fournir des chiffres exacts, une mesure nouvelle mais rigoureuse, en termes constants, de là production et de la consommation d’énergie dans la vie du continent américain.

Disons tout de suite que les résultats détaillés des travaux accomplis à Columbia n’ont pas encore été livrés au grand public, mais les quelques chiffres déjà fournis sont suffisamment impressionnants pour justifier amplement l’émoi qu’ils ont suscité.

Ces chiffres sont en effet la première preuve tangible d’une certaine tendance de la civilisation actuelle. Nul n’ignore encore que l’introduction du machinisme, il y a un siècle environ, a bouleversé de fond en comble les rapports de l’homme et de la nature. C’est là une banalité courante, mais le grand mérite des Technocrates, c’est d’avoir essayé de mesurer l’évolution de ce rapport, c’est-à-dire de nous donner un moyen d’apprécier ce qui différencie vraiment le pouvoir d’un de nos ancêtres sur ce qu’il appelait les « forces de la nature » d’avec le nôtre.

Ainsi, en termes d’énergie, l’homme, considéré comme moteur, développe une force, pendant huit heures de travail, d’un dixième C.V. [1 CV ou « cheval-vapeur » correspond à environ 746 Watts]. Or, jusqu’à la fin du XVIIIe siècle et en exceptant les bêtes de somme et quelques moulins, l’homme n’avait jamais eu à sa disposition que ce seul moteur : lui-même. En Égypte, par exemple, dont la population est évaluée à 5 millions d’habitants, soit environ, 1 500 000 travailleurs adultes, on peut calculer que la force disponible dans tout le pays était par jour de 150 000 CV. Sur cette base, et en supposant que les États-Unis soient privés subitement de toutes leurs machines, on pourrait disposer avec 36 millions de travailleurs adultes d’une force de 3 600 000 CV. Or certaines turbines modernes ont une force 300 000 CV, 3 millions de fois celle d’un homme sur la base de huit heures par jour. Mais ces turbines peuvent fonctionner vingt-quatre heures par jour, ce qui fait qu’en réalité chacune d’elles est 9 millions de fois plus puissante que le moteur humain, seul existant aux temps de Ptolémée, de Jules César, de Louis XIV ou de Washington. Par conséquent quatre turbines semblables suffiraient à fournir une force égale à celle de la population ouvrière totale des États-Unis.

En fait les États-Unis disposent aujourd’hui d’une force mécanique de 1 milliard de CV ; c’est-à-dire qu’il faudrait multiplier par cinquante le nombre de travailleurs existait dans le monde entier pour produire, sans machine, une force équivalente.

Notons en passant que, selon les technocrates, 7 % seulement de cette énergie est consacrée à l’agriculture (États-Unis), le reste servant à entretenir ce qu’on pourrait appeler les rouages de notre civilisation.

D’une façon générale, les technocrates estiment que la force dont dispose actuellement un habitant des États-Unis est 9 millions de fois plus grande que celle dont disposait son ancêtre il y a cent ans, mais, ce qui est frappant, c’est que l’accroissement le plus important (exactement 8 766 000) a eu lieu au cours des dernières trente années.

Voici maintenant quelques autres chiffres pour servir d’exemples pratiques :

Les 7 200 ouvriers de la Corporation Romaine des Cordonniers pouvaient fabriquer en cinq jours et demi, 7 200 paires de chaussures. Le même nombre d’ouvriers produiraient aujourd’hui, dans le même temps, 595 000 paires.

Pendant 5 000 ans, il fallait qu’un homme travaillât dix heures par jour pour fabriquer 450 briques. Aujourd’hui une usine moderne produit par ouvrier et par jour, 400 000 briques.

Il y a un siècle, un ouvrier produisait par an 25 tonnes de fonte ou 800 tonnes de fer. Aujourd’hui on peut produire par homme et par an 4 000 tonnes de fonte et 20 000 tonnes de fer.

Sans remonter si loin, il fallait, en 1914, 9 000 heures pour fabriquer autant d’ampoules électriques qu’une machine moderne en fabrique aujourd’hui en une heure.

Dans l’agriculture, on calcule qu’il faut une heure pour accomplir ce qui en prenait 3 000 en 1840.

L’industrie de l’acier produisait 11 millions de tonnes en 1900, contre environ 600 millions d’hommes-heures. En 1929 la production a atteint 58 millions de tonnes contre 770 millions d’hommes-heures ; c’est-à-dire qu’il fallait compter 70 hommes-heures par tonne en 1900 et seulement 13 en 1929.

En 1904 l’industrie automobile employait 1 291 hommes-heures par voiture. Il n’en fallait que 92 en 1929.

Tous les autres chiffres sont du même ordre.

Mais sont-ils exacts?

A l’heure actuelle, il y a des gens consciencieux ou chicaneurs, penchés sur des statistiques, qui se font forts de démontrer que les calculs des technocrates sont faux parce qu’ils ne tiennent pas compte de plusieurs facteurs importants, tels que l’usure, le renouvellement normal de la mode, etc. Ce à quoi les technocrates répondent que l’usure et les variations de la mode (accélérées par une publicité factice) sont des artifices dérisoires destinés à masquer ou à retarder futilement l’inévitable catastrophe, car c’est exprès, affirment-ils, que nous fabriquons des automobiles de mauvaise qualité, alors que la science industrielle pourrait aisément produire aujourd’hui des moteurs qui dureraient cinquante ans, des lames de rasoir qui dureraient une vie, etc. Nous fabriquons volontairement de la camelote ou des articles imparfaits pour justifier le maintien de notre système et utiliser un excès de force dont nous ne savons que faire.

Quoiqu’il en soit, et en tenant compte des erreurs possibles et même probables, ce qui a frappé dans ces chiffres, c’est la tendance générale qu’ils révèlent et les déductions inquiétantes qu’on en peut tirer, particulièrement en ce qui concerne l’emploi du moteur humain, c’est-à-dire le problème général du chômage.

Si l’on admet en effet que les calculs des technocrates sont exacts dans leur ensemble (et personne ne nie formellement qu’ils le soient), il en résulte que le travail humain, en tant que producteur d’énergie, tend vers zéro par rapport aux moyens mécaniques qui le remplacent rapidement dans tous les domaines. Qu’est-ce qu’un moteur aujourd’hui d’une force d’un dixième de CV ? Comment utiliser une machine d’un rendement si faible ? Que faire de cette masse croissante – croissante depuis 1918, remarquons-le –d’hommes qui cherchent du travail, alors que le mouvement technologique et économique général tend précisément à réduire le nombre des ouvriers ? Et s’il est vrai qu’il suffit à l’heure actuelle d’une minorité toujours décroissante d’ingénieurs et d’ouvriers spécialisés pour alimenter, loger, chauffer, éclairer, vêtir, transporter, etc., l’ensemble de la population, que faire des autres, de ces millions d’êtres qui sont des consommateurs d’énergie, mais dont la fonction productrice est parfaitement superflue ? Comment empêcher que les 14 millions de chômeurs actuels ne deviennent pas 20 millions l’année prochaine puisque logiquement – du moins le semble-t-il – on n’aura plus jamais besoin d’eux ? Comment résoudre enfin ce problème absurde de l’homme s’obstinant aveuglément à concurrencer avec ses muscles les formidables machines qu’il a créées précisément pour économiser ses forces et le servir ?

A ces questions angoissantes, les Technocrates, affirment qu’il ne saurait y avoir de réponse satisfaisante aussi longtemps que le système économique actuel sera maintenu, et c’est à partir de ce point que leurs théories débordant la science pure envahissent le domaine de la sociologie. C’est à partir de ce point également qu’ils deviennent révolutionnaires.

Nous vivons, disent-ils, et depuis des milliers d’années, sous le régime du prix, c’est-à-dire que nous avons convenu d’attacher à une certaine matière (or, argent, coquillage, blé, peu importe) une certaine valeur d’échange. Tout notre système actuel, si complexe qu’il soit, est basé sur le principe de la valeur, du prix des différents objets dont nous avons besoin pour vivre. Mais la caractéristique principale de ce système, c’est que le prix, comme chacun sait, est infiniment variable d’un moment à l’autre, tandis que, selon la méthode technocratique, la quantité des produits dont nous avons besoin est, sinon fixe, du moins exactement déterminable à n’importe quelle époque.

L’énergie, disent-ils, est le plus commun dénominateur de tout ce qui est. Elle conditionne toute notre existence aussi bien que toutes les forces naturelles. Le sauvage produisait de l’énergie avec ses muscles, il en tirait de ses animaux domestiques et de son feu. Toute l’histoire de l’humanité n’est qu’une extension de cette utilisation primitive de l’énergie naturelle. La réserve d’énergie planétaire, si l’on peut dire, n’est évidemment pas mesurable dans sa totalité : l’énergie dormait dans les nappes de pétrole souterraines bien avant l’apparition de l’homme sur la terre et ce n’est que récemment qu’il a appris à la réveiller. L’énergie atomique dort encore. Il y a sans doute d’autres sources d’énergie latente autour de nous. Mais ce que nous savons, c’est que l’énergie musculaire, l’énergie mécanique, l’énergie atomique, toutes les formes d’énergie sont mesurables en termes identiques ou comparables, en ergs ou en joules, termes qui n’ont aucun rapport avec le prix, avec la valeur que nous donnons fictivement à ces manifestations ou à ces produits de l’énergie. L’unité de chaleur ou de travail est la même à n’importe quelle époque, mais qu’est-ce qu’un dollar ? Un kilo de charbon sera toujours un kilo de charbon et la quantité d’énergie ou de calories contenues dans ce kilo sera toujours la même, mais quel sera dans dix ans le prix de ce morceau de charbon ? Nous n’en savons rien et pourtant c’est sur cette valeur incertaine que nous réglons notre vie, tandis que nous pourrions si facilement, selon les technocrates, établir nos calculs sur une mesure absolument constante.

La raison de l’anomalie antiscientifique qui nous régit, c’est que nous manufacturons nos produits non pas en vue de les utiliser, mais de les vendre, c’est-à-dire de faire un profit. Le caractère essentiellement utilitaire du travail humain primitif a été perdu de vue.

La notion profit a d’ailleurs toujours existé – ou en tous cas depuis le début des temps historiques – mais jusqu’à l’avènement du machinisme elle ne constituait pas un danger évident. Réaliser un profit n’était pas comme aujourd’hui la condition même de l’existence. Ce qui a rendu la situation critique, c’est la nécessité inéluctable de renouveler rapidement le matériel industriel pour suivre d’aussi près que possible la concurrence constante causée par l’accélération du progrès scientifique. Pour installer une machine nouvelle, il fallait emprunter et en même temps promettre un bénéfice aux actionnaires, mais avant même que cette machine initiale eût été amortie, il fallait en acheter une nouvelle, plus moderne, et par conséquent, emprunter de nouveau, ne fût-ce que pour payer les intérêts de la première dette. Et ainsi de suite, d’où une accumulation formidable de dettes rendue inévitable par l’obligation de payer des bénéfices aux bailleurs de fonds successifs. En somme, pour réaliser un profit, il faut emprunter et pour rembourser un emprunt il faut en faire un autre, ce qui mène fatalement à la catastrophe. En fait, l’examen des chiffres révèle qu’aux États-Unis et depuis plusieurs années, la dette totale a augmenté plus vite que la production et la production elle-même plus vite que la population. A l’heure actuelle, le service des intérêts fixes sur les dettes et emprunts de toutes sortes est égal à plus de la moitié du revenu national. Et certaines de ces dettes, les obligations de chemins de fer par exemple, ne seront remboursables qu’en 2047, époque à laquelle les chemins de fer n’existeront peut-être plus.

La raison pour laquelle le système prix, qui est à la base de toute cette pyramide, ne s’est pas écroulé plus tôt, c’est que, selon les technocrates, nous vivons dans l’illusion de pouvoir augmenter proportionnellement le pouvoir d’achat des individus grâce à des salaires élevés (théorie de Ford). Mais nous commençons à découvrir – et la crise actuelle y aide – qu’il est de plus en plus impossible de distribuer des salaires suffisants à tous pour la simple raison que le progrès technique de toute l’industrie tend, comme nous l’avons vu, à réduire à zéro la valeur du travail humain. En d’autres termes, le système du prix ne peut fonctionner que s’il peut se baser sur le travail humain, musculaire pourrait-on dire, mais il cesse d’être viable dès que les moyens mécaniques sont suffisamment développés.

On installe en ce moment à New Jersey une usine de soie artificielle.qui n’emploiera qu’un seul homme et cet homme, dit-on, ne sera même pas à l’usine : il sera assis dans un bureau, à New York, d’où il contrôlera électriquement le fonctionnement de cette usine…

Quelles sont les conclusions de cet état de choses ? Les technocrates ne les formulent pas précisément : en fait ils s’en lavent les mains ; mais si l’on admet leurs prémisses, on peut imaginer quelques déductions intéressantes qui en découlent logiquement.

S’il est vrai, d’une part, que dans un pays moderne, le travail de la grande majorité des individus (à l’exclusion des artistes, des artisans, des intellectuels, etc.) a cessé non seulement d’être rémunérateur mais même technologiquement utilisable, et si, d’autre part, on admet que notre système financier actuel, basé sur la notion du prix et par conséquent du bénéfice, ne saurait avoir pour résultat que l’accumulation illimitée des dettes publiques et privées – c’est-à-dire la misère, – deux alternatives se présentent : ou bien il faut abolir les machines, revenir à notre moteur humain primitif et renoncer du même coup aux conquêtes matérielles de la civilisation ; ou bien il faut reconnaître franchement que le principe millénaire « Travailler pour vivre » a cessé d’être valide et que le moment est venu d’une révision fondamentale de nos conceptions concernant la relation entre le travail et le droit à l’existence. En d’autres termes, si l’on considère les forces productrices d’énergie dont nous disposons actuellement comme le patrimoine commun d’un pays ou d’une race, il faut admettre qu’il est devenu impossible de distribuer équitablement ce que nous produisons, puisque la plus grande majorité des individus n’a à donner en échange que son travail et que ce travail n’a plus de valeur.

On doit par conséquent reconnaître que chacun a droit, empiriquement, au minimum de sécurité qu’avec nos moyens actuels il est d’ores et déjà possible de lui garantir, cette sécurité étant représentée par les commodités de première nécessité, telles que la nourriture, le logement, le chauffage, la lumière, le transport, etc., et ce dans la même mesure où l’individu a déjà droit aux soins médicaux, à la protection de la police, à l’éclairage des rues. Il s’agit en somme de rédiger une nouvelle Déclaration des Droits de l’Homme.

* * *

Les quelques indications générales qu’on vient de donner, si peu développées qu’elles soient, suffiront cependant à donner le sens du mouvement technocratique; des articles paraissent chaque jour ajoutant de nouveaux détails et de nouveaux exemples. On annonce de nombreux traités sur le même sujet. Sans doute serait-il prématuré de se former une idée d’ensemble des répercussions possibles de ce mouvement. Il est cependant intéressant de noter qu’il a déjà produit des réactions violentes, la plupart instinctives, mais symptomatiques.

Cela est facile à expliquer.

L’Amérique est en effet un pays très peu sensible aux courants idéologiques purs. Par indifférence, traditionalisme, puritanisme, fierté d’une civilisation rapide, la population et ses élites opposent à toute idée révolutionnaire un front solide et pratiquement impénétrable. Le peu de voix recueillies par le candidat socialiste aux dernières élections en est une preuve convaincante. En outre la société américaine se différencie des sociétés européennes par un point important : l’opposition, au lieu d’y être mieux organisée que les partis au pouvoir, l’est toujours moins bien. L’opinion officielle seule est armée, solidement coalisée, disposant des mille moyens de la publicité et de la propagande. Aucun pays au monde où le dogme national ne soit plus solidement établi, aussi indiscutablement admis.

C’est pourquoi il faut pour qu’une révolution réussisse dans ce pays, qu’elle parte de ce dogme même, qu’elle s’appuie sur lui, qu’elle s’en réclame. Il faut qu’elle prenne à son compte l’idéologie, ou tout au moins certains points de cette idéologie. Il est inutile d’essayer de la détruire de front.

Or, bien que les théories des technocrates, ou plutôt leurs conclusions implicites, aient été immédiatement assimilées au communisme, comme on pouvait s’y attendre, elles ont impressionné l’opinion, parce qu’elles s’appuient sur un des piliers les plus solides de la civilisation américaine : la science positive. On a accusé Howard Scott d’être un ancien ouvrier syndicaliste et un tricheur au football – deux tares indélébiles –, mais les technocrates, en proclamant à grands cris qu’ils se moquaient absolument du communisme, du fascisme et même de la démocratie, ont, jusqu’à présent, présenté la défense la plus efficace. Ils affirment qu’ils sont avant tout des ingénieurs, ce qui, aux États-Unis, est beaucoup plus respectable et plus sérieux que d’être philosophe. Il ne faut pas oublier en effet que toute la civilisation américaine a tendu depuis ses origines à démontrer que le rôle de l’homme sur la terre consiste à améliorer sa condition matérielle, étant implicitement entendu, semble-t-il, que les valeurs spirituelles s’amélioreraient d’elles-mêmes, automatiquement, dans les mêmes proportions que le confort et la richesse. Les technocrates ne sont pas, à ce point de vue, des hérétiques : bien au contraire ; mais on trouve qu’ils vont un peu vite et que leurs théories qui consistent, en fin de compte, à distribuer à tous et avec le minimum de sueur biblique, l’énergie accumulée et accumulable, ont quelque chose d’inquiétant et de vaguement immoral, surtout en un temps où l’on s’efforce de convaincre les chômeurs que tout va s’arranger bientôt d’une façon ou d’une autre.

L’engouement qui avait accueilli les premiers développements de la théorie technocratique s’est, d’ailleurs depuis quelque temps, notablement calmé aux États-Unis, sous l’influence des attaques concentriques qu’elle a subies de la part d’hommes politiques, d’économistes et même d’ingénieurs professionnels. D’autre part, il y a eu récemment rupture entre l’Université de Columbia et Howard Scott : la zizanie s’est installée parmi les gardiens du Temple. Néanmoins les principes sacrés ont conservé leur prestige dans bien des milieux et continuent à susciter des apôtres.

Pour l’Europe, qui dans son ensemble a conservé une certaine méfiance à l’égard des expériences matérialistes pures, il est particulièrement intéressant à l’heure actuelle de suivre le débat qui s’agite autour du mot Technocratie, nouvel effort, semble-t-il, vers une solution purement scientifique et orthodoxe du problème économique et social.

Raoul de Roussy de Sales (1896-1942),
journaliste.

 

Article publié dans La Revue de Paris n°6, mars 1933.

 

Plus d’information : Mouvement technocratique.

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