Radio : Renaud Garcia, La collapsologie ou l’écologie mutilée, 2020

Je vous propose d’écouter l’intervention de Renaud Garcia, professeur de philosophie dans un lycée à Marseille, durant les rencontrés d’été 2020 organisées par l’association Crise & Critique.

Il présente le contenu de son livre intitulé La collapsologie ou l’écologie mutilée publié en octobre 2020 aux éditions l’Echappée. Renaud Garcia fait dans cet ouvrage une critique de la collapsologie au nom d’une écologie radicale, c’est-à-dire qui n’oublie pas la critique de la société capitaliste et industrielle.

Quatrième de couverture :

Des feux ravageant des milliers d’espèces animales et végétales aux pandémies, en passant par le dérèglement climatique, tout conspire à signer la faillite du projet moderne de contrôle intégral de la nature par l’ingénierie humaine. L’effondrement des sociétés industrielles deviendrait sinon certain, du moins probable. À l’ombre de ce curieux futur sans avenir, les nouvelles sensibilités politiques sont façonnées par un discours écologiste effondriste, qui ne cesse de s’étendre.

Cette prise de conscience paraît encourageante. À ceci près que cette collapsologie, autrement dit l’étude des effondrements passés, présents et à venir, et des moyens de s’y préparer, pourrait bien n’être qu’une énième recomposition du Spectacle. Cet ensemble de constats scientifiques, de grandes orientations éthiques et de conseils pratiques de survie participe de l’occultation d’une part de l’écologie politique. Celle qui a pourtant mené la critique la plus pertinente du capitalisme industriel, et a proposé les voies les plus sûres pour en sortir. En ce sens, la collapsologie est l’écologie mutilée.

Renaud Garcia collabore également à la revue de recherches et d’expressions anarchistes Réfraction et il a coordonné la rédaction de son n°44 (printemps 2020) qui contient un dossier sur la critique de la collapsologie, avec des articles de différents auteurs et une interview d’un Gilet Jaune qui se réclame de la collapsologie.

Il se trouve que Pablo Servigne, un des créateurs de la collapsologie en 2015, avec son livre Comment tout peut s’effondrer, Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes (éd. Seuil, coll. Anthropocène) avait participé à la revue Réfraction quelques années auparavant. C’est pour cela qu’il s’est fait passer un temps pour un anarchiste.

Depuis, Pablo Servigne est véritablement devenu le pape de la collapsologie. On ne compte plus ses interventions dans les médias mainstream ou non, les interviews ou conférences sur internet, les tribunes ou appels qu’il signe, etc. Il n’hésite pas à s’associer avec les pires crapules de l’écologie spectaculaire et marchande, a faire le guignol, ou à s’exprimer même lorsqu’il n’a rien à dire.

Il est donc temps de faire une critique de fond de la collapsologie…

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Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.

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Émission Racine de Moins Un n°66,
diffusée sur Radio Zinzine en janvier 2021.

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Survivre à la collapsologie

Interview de Renaud Garcia

 

C’est un postulat de base de la décroissance : la civilisation d’expansion exponentielle ravage notre milieu de vie, sape nos conditions d’existence et court à l’auto-destruction. Un constat que la « collapsologie » partage. Pourtant, même si nous pouvons avoir des analyses communes, nous avons publié plusieurs articles critiques de ce courant très médiatisé qui nous enjoint à nous adapter à l’inéluctable effondrement. Le livre La Collapsologie ou l’écologie mutilée (éd. L’échappée, octobre 2020) apporte de l’eau à notre moulin, entretien avec son auteur, le professeur de philosophie Renaud Garcia.

 

La Décroissance : Comment expliquer le succès médiatique de la collapsologie, qui n’a d’égal que l’ostracisation de la décroissance ?

Renaud Garcia : D’où peut bien provenir ce succès de la collapsologie ? Rappelons sa définition : étude scientifique des effondrements passés, présents et futurs, et de la manière de s’en relever. Ce n’est guère réjouissant, a priori. Certains pourraient dire que ce discours fait les affaires de tout gouvernement souhaitant contrôler le peuple par la peur. J’avais plutôt dans l’idée que le cinéma hollywoodien, avec ses films catastrophe, a préparé les esprits à des récits apocalyptiques. La collapsologie émerge et trouve assez naturellement sa place dans cet imaginaire social. L’écologie promue par les médias me semble, pour l’essentiel, reposer sur la psychologie individuelle. La collapsologie s’y intègre bien. Elle promeut en effet la sensibilité, l’inclusion dans la « toile du vivant », la tristesse pour la Terre. Son discours est bien ficelé : vous êtes partisan de la croissance à tout crin, c’est que vous vous enfermez dans le déni de réalité. Sur cela, en effet, nous sommes d’accord. Mais si vous adressez des critiques à la collapsologie (comme je le fais dans le livre), en disant qu’elle est une version de l’écologie privée de son mordant, alors vous faites encore preuve de déni. En effet, au lieu de participer à un front commun pour sauver la Planète ou le Climat, vous perdez du temps à vous lancer dans des querelles de chapelle.

La Décroissance : Comment analyser cette injonction de la « collapsosophie » (la « sagesse » dont se targuent les collapsologues) à nous fondre dans le Grand Tout, la Pachamama, la Terre-Mère ?

Renaud Garcia : Rappelons que l’animisme est cette façon de se représenter le monde pour laquelle tous les corps sont vivants et dotés d’intention. Un exemple : chez certains peuples animistes, des rapports de personne à personne, d’attachement, de bienveillance peuvent être noués entre des humains et des arbres, au sein d’une même tribu. Un observateur étranger qui se rendrait dans cette tribu serait par contre tenu pour un être radicalement autre. Il n’aura pas échappé aux lecteurs que nous vivons en ce moment, dans le discours écologiste, un tournant animaliste, voire animiste. Lisez, pour vous en convaincre, le papier d’été de Nicolas Truong, dans Le Monde du 9 août 2020, sur la « révolution intellectuelle française » entraînée par le souci écologique. De nouveaux chercheurs, formés à l’école de l’anthropologie de Philippe Descola, spécialiste entre autres de l’animisme, remettent en question les grands partages de la tradition philosophique occidentale : entre culture et nature, esprit et corps, raison et émotions, etc. Les collapsologues gravitent autour de ces questions.

Ce qui me chiffonne, ce n’est pas qu’on s’inspire des traditions animistes pour mieux comprendre ce qui ne va pas dans notre rapport à la nature. C’est plutôt qu’avec cette mode intellectuelle, on passe sous silence la tradition européenne ou américaine de l’écologie. Lorsqu’on s’y penche, on voit qu’elle exalte la figure de l’individu responsable, autant soucieux de l’intensité de ses liens avec les autres (humains et animaux) que jaloux de son autonomie. Un individu capable, par cela même, de s’opposer à tous les pouvoirs. Cet individu pensé et incarné par Thoreau, les luddites, Tolstoï, Giono et leur ancêtre à tous, cet extraordinaire Grec qu’était Épicure.

La Décroissance : La collapsologie saute directement du scientisme, du matérialisme le plus étriqué, à l’occultisme, l’ésotérisme ou à la divinisation de la nature.

Renaud Garcia : J’approfondis en effet dans le livre ce retournement : une approche scientifique qui se renverse en apologie de cérémonies ésotériques, où l’on s’initie aux mystères de Gaïa, la déesse nature. C’était en réalité déjà le cas dans les années 1960-1970, avec le mouvement New Age. Que les collapsologues annoncent de mauvaises nouvelles là où les partisans du New Age cherchaient à s’évader dans la joie vers d’autres planètes ne change pas grand-chose à l’affaire : lorsque la raison se croit séparée des émotions (des affects), et lorsqu’elle se trouve horrifiée par ce que ses tableaux, statistiques et courbes lui disent de l’état du monde, elle compense en s’enfonçant soit dans le saugrenu, soit dans l’absurde. On peut expliquer autrement ce saut dont vous parlez. Bien souvent, quand on étudie d’où vient l’engagement des gens dans les milieux de la collapsologie ou de la transition, on se rend compte qu’il s’agit de personnes déprimées, confrontées au non-sens de leur existence urbaine, connectée, de classe moyenne. Pas que cela, bien entendu, mais je l’ai noté assez souvent. Or, si ce qui préside à votre engagement, c’est la volonté de soigner des émotions dépressives, alors en peu de temps un troupeau vous aidera à vous purger de votre découragement. La question essentielle, ici, est bien celle des motifs de l’engagement écologiste.

N’est-ce pas ce même mouvement vers l’indifférencié vers lequel nous entraîne le capitalisme libéral ? Je traite finalement moins dans le livre du capitalisme libéral que de l’organisation industrielle. Bien entendu, cette organisation fait tourner l’économie, mais à mes yeux le combat anti-industriel est le principal (pas le seul, entendez-moi bien). Qu’est-ce que l’organisation industrielle ? C’est ce rêve pas si vieux (début du XIXe siècle, issu d’un courant philosophique appelé saint-simonisme, dont de nombreux membres furent très actifs dans la construction des réseaux de canaux et de chemins de fer) de coordonner l’ensemble des activités sur terre pour extraire un maximum de matières premières naturelles à l’aide d’un nombre toujours plus grand de machines.

Je montre dans un chapitre du livre que tout un pan de cette écologie qui gagne du terrain, notamment sous le nom de code des « terrestres » – deux références pour les lecteurs : Bruno Latour et James Lovelock, qui inspirent les collapsologues – a pour fonction réelle de faciliter l’adaptation à ce rêve industriel de tout unifier. La réflexion sur la technologie est cruciale ici : eux pensent que le temps des croisements hommes/machines est arrivé, qu’il nous faut apprendre à vivre avec les intelligences artificielles, qui sont elles aussi des « créatures » qui évoluent sur notre terre. Je considère que ce genre de raisonnements préparent l’acceptation d’un totalitarisme technicien. Imaginez que partout et en tout temps, un GPS doive vous contrôler, vous, particule du Grand Tout. Vous auriez perdu, dans l’extase de la vie en réseau, le bien précieux de la liberté.

La Décroissance : « Le spectacle a condensé en Greta Thunberg la triple alliance de la science moderne, du capital et de la bureaucratie », observez-vous. Cette vedette médiatique planétaire est-elle l’incarnation quasi déifiée de la collapsologie ?

Renaud Garcia : Je vous laisse cette appréciation sur Greta Thunberg. Pour ma part, je n’en sais rien et cette jeune fille, en elle-même, m’indiffère. La construction médiatique autour d’elle est plus intéressante, si du moins on consent à donner à ce sujet quelques heures de peine. Disons qu’elle a été choisie pour incarner un certain état de la réflexion écologique dans les masses, dans notre conjoncture historique. En cela, on peut se demander ce dont elle est le symptôme. J’en arrive à la conclusion que vous citez. Si c’est vrai, cela signifie que Greta Thunberg est l’autre nom du verdissement de l’organisation intégrale de la société, sous gouvernement techno-scientifique. La continuation de l’industrialisme par d’autres moyens. Les lecteurs pourront en faire autant que moi, en lisant ses discours, en cherchant qui a financé ses déplacements, les entreprises dont ses parents sont proches, les ONG qui gravitent autour d’elle. C’est une enquête très simple à faire.

La Décroissance : L’obsession de la collapsologie « est une mythologie de l’An 01, une fiction de la table rase », écrivez-vous. La collapsologie trouve-t-elle, au moins partiellement, son inspiration dans l’œuvre de Gébé ?

Renaud Garcia : Ce livre traite en bonne part de la mémoire et de l’oubli. C’est à mes yeux l’aspect majeur de notre culture : c’est une culture de l’oubli. À l’évidence, nous touchons un point extrême de délabrement naturel et social. Rien d’étonnant, dans ce contexte, que des gens arrivent, prospèrent sur l’ignorance de la critique de l’ère de la Technique et, en définitive, viennent nous tondre la laine sur le dos, nous qui tenons pour une tradition fort longue. Voilà le sens de cette mention de l’An 01. Avec en outre l’idée suivante : lorsqu’on se focalise sur un basculement catastrophique comme le font les collapsologues, on s’accroche encore à un résidu d’esprit progressiste. Comme si, par le miracle de l’entraide et des jardins en permaculture, un happy collapse pouvait survenir après la catastrophe. La tradition que je porte dans le livre, celle de l’anti-industrialisme, celle de tous ceux qui s’honorent d’être nés – et non pas fabriqués – et voient dans la nature le milieu même de la liberté, part plutôt du principe que le désastre est déjà là. Le monde est déjà défait, en quelque sorte. C’est avec ce poids et dans ce contexte qu’il faut tenter de préserver, et transmettre, un art de vivre et de mourir.

Pour ce qui est du rapport avec Gébé, comme d’ailleurs avec cette écologie pleine et entière que je défends, la collapsologie en partage effectivement certains constats et parfois certaines critiques. Elle n’est pas totalement étrangère à ce que nous disons. Mais, vous comprenez, elle est « audible », elle. Si Gébé disait : « on arrête tout, on réfléchit et c’est pas triste ! », la collapsologie dirait plutôt : « tout s’arrête, on pleure un bon coup et c’est joyeux ! ». Exit la réflexion critique et le combat frontal.

La Décroissance : « En fait, que nous raconte cette petite clique médiatique [des collapsologues] ? Qu’elle est restée profondément puérile et que la mort lui fout une trouille bleue. Elle n’arrive pas à intégrer sa finitude. La collapsologie est le symptôme d’un microcosme malade qui, comme bien souvent, a de surcroît la prétention de nous guérir », observions-nous dans notre numéro 170 de juin 2020. Nos analyses se recoupent. Ce refus de la finitude, n’est-ce pas le cœur de cette « écologie mutilée » ?

Renaud Garcia : Ce qui est étrange, c’est que tous les textes de ce « courant » évoquent la nécessité de « faire le deuil » de la civilisation capitaliste et technologique, de son confort, de sa connectivité formidable, de sa mobilité, etc. En apparence, voilà un discours de sagesse. On regarde la mort en face, on a compris que l’on ne pouvait vivre à crédit aux dépens de la nature, que les civilisations sont mortelles, etc.

C’est un discours sage si vous le comparez aux délires transhumanistes (abolir la mort) ou progressistes (toujours trouver une solution technique aux maux causés par la technique). Mais alors pourquoi les mêmes gens qui évoquent sans cesse le deuil versent-ils dans ces fantasmes de fusion et d’indifférenciation dont nous avons parlé ? D’où la question, qui revient à juste titre, du refus de la finitude.

Je défends dans le livre une idée que l’on peut discuter : celle d’incarnation. Elle a des résonances religieuses, certes, mais elle signifie d’abord le fait que nous n’avons pas seulement un corps (comme on possède un vélo ou un stylo) mais que nous sommes notre corps. Et, en quelque mesure (c’est là qu’intervient la discussion), notre être individuel s’arrête à la surface de notre peau. Ce qui implique, fondamentalement, que nous sommes séparés des autres et du monde. C’est ce qu’on appelle la finitude, c’est notre lot. L’écologie que vous défendrez n’aura pas le même visage selon que vous tenez pour cette idée ou pour les effusions des collapsologues.

L’obsession sanitaire autour du Covid-19 avec son injonction permanente à rentrer chez soi et à se masquer ne participe-t-elle pas du grand mouvement de régression actuel ? On quitte la discussion sur la collapsologie, bien que l’épidémie du printemps ait été l’occasion pour certains de ses porte-voix (Yves Cochet en tête) de s’adresser un satisfecit : comme si l’effondrement était arrivé plus vite que prévu ! Cela dit, dans les deux cas, on traite de l’emballement lié à la panique. À mes yeux, cette guerre au virus et l’obsession sanitaire qui en découle, c’est une guerre totale aux vivants, c’est-à-dire aux êtres de chair, au nom de la Vie (avec la majuscule d’un totem sacré). Souvenez-vous de Geneviève Fioraso, ex-ministre de l’Enseignement supérieur et de la recherche, déclarant : « la santé, c’est incontestable ». Autrement dit, dès qu’il y a des objections à la mise en œuvre de technologies – de vraies objections, irrécupérables, anti-industrielles, pas seulement des objections d’ordre sanitaire –, sortez la carte « santé », et tout le monde adhère. Il faudrait en effet être un monstre de cruauté pour s’opposer par exemple à une application de traçage des porteurs de virus si cela sauve des vies, non ?

Un fétiche est un être inanimé sur lequel on projette des intentions, de la volonté. Par exemple, quand un chroniqueur économiste s’inquiète pour la « santé des marchés financiers » ou redoute un « mauvais coup pour la croissance », il pense d’une façon fétichiste. Eh bien, on pourrait dire que le fétiche Santé devient complémentaire du fétiche Économie. Et comme tout fétiche, il entraîne la servitude volontaire. On se met à idolâtrer la Vie et l’on désapprend à se demander comment on va, intérieurement. On désapprend surtout à saisir les atteintes au véritable souci de soi et à l’art de vivre, qui sont bien différents de la Santé. Voilà une nouvelle prise de l’organisation industrielle (sous son masque médical) sur le corps et les âmes d’individus qui s’y soumettent sans trop renâcler.

Il y a là un désastre sur lequel la collapsologie reste muette. Mieux vaut, pour terminer, faire retour sur cette tradition des anti-industriels, dans laquelle Bernanos a sa part, lui qui disait :

« Je vois se construire un monde où ce n’est pas assez dire, hélas ! que l’homme n’y pourra vivre ; il y pourra vivre mais à la condition d’être de moins en moins homme. » (“L’esprit européen et le monde des machines”, 1946).

À nous de choisir, désormais, entre le courage et le déshonneur.

 

Interview publiée dans le mensuel
La Décroissance n°173, octobre 2020.

 

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