Adrien D., Sur le scientisme à l’école, 2021

à travers le programme d’enseignement scientifique de terminale

 

La rentrée scolaire 2020 s’est faite après le début de l’historique crise sanitaire mondiale. Cette dernière aura montré clairement que nous vivons bien dans un système qui a provoqué les maladies « de l’anthropocène » [1] dont fait partie le SARS-CoV-2, en plus du déjà établi changement climatique. Plusieurs centaines de milliers d’élèves de terminale découvrent le programme d’ « enseignement scientifique» [2]. Ce programme, en plus d’être encyclopédique et d’un niveau trop élevé pour des lycéens non-scientifiques auxquels il s’adresse aussi, montre des incohérences et des partis pris, voire des erreurs historiques, qui favoriseront le maintien d’une « inconscience environnementale » [3] et d’une vision positiviste du progrès technologique propice à la perpétuation du système écocidaire et déshumanisant actuel.

Disons-le clairement, ce système est capitaliste et industriel. Cette dernière caractéristique a pour origine la science des objets que l’on appellera technologie, qui elle-même doit tout à la science des énoncés que l’on peut qualifier soit de théorique soit d’expérimentale. Jusque-là rien de compliqué, la science a participé activement à l’essor de l’industrie et réciproquement. Je ne m’étendrai pas sur le fait qu’il n’y a plus, depuis au moins la Première Guerre mondiale, de cloisonnement entre science fondamentale et science appliquée, il faudrait être scientiste pour croire encore à cette mythologie.

Le programme d’enseignement scientifique ressemble pour beaucoup aux discours des premiers penseurs de l’ère industrielle reconnaissant les impasses et les dangers du développement industriel d’un côté et encourageant cette course au progrès technique de l’autre [4]. Cette dissonance cognitive que l’on entend chez les décideurs politiques et économiques, se retrouve intégralement dans l’esprit de l’enseignement scientifique, preuve qu’il s’agit d’un déni propre aux contemporains de l’anthropocène capables de tirer des constats lucides, à la condition unique qu’ils soient issus d’une production scientifique mathématisée, mais incapables de voir la poutre techno-industrielle qu’ils ont dans l’œil et qu’ils admirent non sans une certaine inquiétude.

Il est donc bien question dans ce programme d’admettre le changement climatique (thème 1) et la destruction de la biodiversité (thème 3) ce qui est salutaire. Mais inutile si « en même temps », il fait aussi l’apologie sans nuances, ou si peu, du développement de l’énergie électrique (2.2 Les atouts de l’électricité – où se trouvent la dialectique et les inconvénients ?), du projet critiquable et critiqué de fusion nucléaire, de l’intelligence artificielle (partie 3.5) et autres arguments construisant la mythologie des énergies et technologies dites « vertes » ou par moment « propres » qui malheureusement ne le sont pas dans la réalité.

On ne répètera jamais assez que l’extraction, la purification, l’assemblage, le recyclage des matières premières ainsi que le stockage des données de ces technologies et sources d’énergie sont des catastrophes sanitaires et écologiques en puissance [5], loin du petit bémol mentionné dans le programme dans un court paragraphe. Cette régression technophile, ce scientisme qui consiste implicitement à croire en un monde sans limite et sous contrôle reste en filigrane tout au long du programme. Tout comme la supériorité du discours mathématiques qui a pourtant permis de réduire le vivant à des chiffres [6] et à des masses monétaires, réduction dont la pertinence sera toujours contestable (combien vaut une vie humaine, une espèce, un écosystème ?).

Toutes ces incohérences ont pour origine une vision positiviste et pacifiée de la science, soit une véritable fiction ou plutôt croyance religieuse. Car l’histoire des sciences montre que les accélérations extraordinaires, lors du siècle dernier notamment, doivent beaucoup aux industriels peu scrupuleux et aux différents conflits armés [7] : la synthèse chimique a bénéficié des recherches sur les gaz toxiques militaires, la théorie du rayonnement thermique s’est développée dans les aciéries du début du XXe siècle qui furent utilisées pour fabriquer les obus de la première guerre mondiale ; le nucléaire doit son essor au projet de la Bombe ; l’informatique s’est inspirée entre autres des travaux de décryptage d’Enigma et des premiers calculateurs utilisés pour les essais nucléaires ; la science des matériaux s’est développée pour l’aviation militaire, etc. Nos progrès dans la destruction du vivant doivent donc beaucoup à la science et réciproquement.

En effet, on ne lésine pas, en temps de guerre, sur les moyens alloués à la Recherche & Développement [8]. Autre fait historique majeur absent du programme, ces progrès technologiques ont été réinvestis après conflit sans discernement par les industriels qui les ont en partie financés [9]. Ainsi les chenilles des tanks ont équipé les bulldozers, les gaz toxiques se sont convertis en pesticides, la bombe nucléaire en bombe pacifique pour libérer des poches de gaz ou en centrales du même nom, et l’aluminium et le nylon d’abord utilisés dans l’aéronautique militaire ont envahi les habitations. Comment développer une éthique sans parler de cette « filiation » et de ces liens étroits avec l’industrie militaire ? Comment créer un véritable esprit critique si l’on ne parle que de « formidable aventure humaine » ou d’ « admirable aventure de l’esprit humain emplie de beauté, de raison [et] d’imagination » [10] pour reprendre les mots de la personne qui a supervisé ces programmes, Pierre Léna ?

Nous nous considérons actuellement comme la génération qui a enfin compris les enjeux environnementaux, grâce, et il faudrait le souligner autant que le déplorer, à la débauche technologique des supercalculateurs cités dans les rapports du GIEC. C’est ce qui semble, en effet, transparaître des programmes récents toutes matières confondues. Ce manque d’humilité que l’on retrouve aussi dans la notion de « contrôle » de la nature inculqué dans ce nouveau programme, est historiquement contestable et se conjugue avec l’absence de faits montrant plutôt la construction scientifique autant qu’industrielle d’une inconscience environnementale [11].

Ainsi, pour prendre un exemple parmi tant d’autres, les ouvriers et le voisinage de l’industrie chimique naissante de la France du début du XIXe siècle n’ont pas eu besoin des détecteurs actuels pour comprendre et ressentir les dégâts écologiques et sanitaires causés par cette activité. En revanche, et la science se doit d’assumer ce passé, les institutions académiques scientifiques ont clairement participé à la protection de l’industrie en construisant des normes et des expertises avantageuses. Par exemple, l’académie des sciences a dévalorisé la parole du citoyen pour privilégier l’analyse d’experts scientifiques juges et parties, car aussi industriels de la chimie, comme Jean-Antoine Chaptal dont des établissements scolaires portent encore le nom aujourd’hui. La preuve scientifique, longue, onéreuse et dépendante de l’état des connaissances s’est ainsi imposée devant le principe de précaution, la prudence et l’humilité.

Depuis, l’analyse bénéfices/risques et sa sœur l’analyse coût/bénéfices ont fini de mettre en balance de façon systématique, avancées technologiques ou croissance d’un côté et dégâts environnementaux ou sanitaires de l’autre, souvent au profit des premières [12]. L’éthique ne devenant plus qu’une opération de communication pour faire accepter aux habitants leur condition de pollué/payeur. Le programme affirme que la science se développe « en réfutation des intuitions premières au-delà desquelles le scientifique doit s’aventurer », ces intuitions concernent-elles celles des ouvriers et du voisinage des premières usines chimiques ? En tout cas, depuis le début de ce secteur d’activité, la toxicologie et l’épidémiologie, qui doivent leurs développements à celui de l’industrie [13], ont eu à loisir de s’aventurer dans les maladies professionnelles et autres dégâts sanitaires pour démontrer qu’ils étaient bien plus que des « intuitions premières » issues de vulgaires prolétaires.

Les citoyens engagés, que l’on appelle maintenant lanceurs d’alerte, sont les grands absents de cette ode à la scientificité seul moyen de « rend[re] intelligible le monde ». Pourtant ils sont rares à être experts scientifiques et leur rendre hommage pour leur rôle dans la prise de conscience des enjeux environnementaux [14] aurait été la preuve d’une véritable humilité de la science. Mais que pouvait-on attendre d’un programme qui affirme que « la transition écologique des sociétés repose sur la créativité scientifique et technologique, comme sur l’invention de nouveaux comportements individuels et collectifs » ? Soit les recettes néo-libérales et technophiles des années 1970 qui, face à la contestation écologique et sociale grandissante, ont consisté à inhiber l’action politique et à censurer la critique du productivisme et de la sacro-sainte croissance.

Ce programme, ne le nions pas, est un premier pas, certes tardif, dans la prise en compte des catastrophes environnementales mais comporte des préconisations souvent en contradiction avec les constats. Ceci étant le fruit d’une vision idéalisée de l’action scientifique sur le monde, d’un véritable scientisme institutionnel. Il est fort probable que ce cours soit donc incapable d’initier une conscience environnementale porteuse d’actions tangibles et d’éthique concrète [15] sans une remise en question de son idéologie.

Remarques sur le directeur des programmes, le scientiste Pierre Léna

Pierre Léna qui a supervisé le programme de l’enseignement scientifique est l’héritier de ce mouvement industrialiste du XIXe siècle lorsque qu’il rédige avec Serge Tisseron et Olivier Houdé, L’enfant et les écrans en 2013 pour l’académie des sciences [16]. Ce rapport permet, entre autres, de légitimer et d’encourager l’utilisation du numérique en classe et de déculpabiliser les parents sur l’utilisation des écrans, ce qui revient à négliger une nouvelle fois le principe de précaution [17]. Plus grave, ce rapport propage des erreurs sur la qualité pédagogique des écrans, la médiocrité de ces outils dans ce domaine étant maintenant scientifiquement établie [18].

Pierre Léna récidive lorsqu’il signe une tribune pour soutenir l’utilisation de l’application Stop Covid [19]. Il pense, comme tout technocrate qui se respecte, que l’on ne pourra se sauver des catastrophes liées à la technologie industrielle qu’à la condition indispensable de s’en remettre à… la technologie industrielle elle-même. Les élèves que nous formons sont déjà préparés à adhérer à cette croyance scientiste, car elle est soutenue par les médias qui en font la promotion continuelle dans leurs chroniques high-tech, par les industriels des « nouvelles » technologies dans leurs publicités omniprésentes notamment sur la plateforme youtube où d’ailleurs beaucoup de vidéastes défendent les technologies en générale et le progrès inéluctable sensé nous sauver. Mais aussi au sein même de l’institution par l’incontournable délégation pour le numérique éducatif (DNE) et ses versions académiques (DANE), le réseau CANOPE [20] qui prône le numériques et la robotique pour l’élémentaire en s’asseyant sur les recherches scientifiques montrant leur médiocrité. Sans parler de l’ultra-médiatique et membre de l’académie des technologies Serge Tisseron co-auteur du rapport cité plus haut, le darwiniste numérico-social François Taddéï influenceur depuis 10 ans avec ses rapports en faveur de la numérisation de l’institution, le média Lumni qui a brillé pendant le confinement sur France 4, le salon Educatec où dominent les GAFAM, les think tanks libéraux comme l’Institut Montaigne et leurs émanations éducatives, etc. Sans oublier la réforme du lycée Blanquer qui a imposé l’enseignement du codage dans de nombreuses matières de la filière générale, ainsi que la majorité de mes collègues ayant peur du déclassement technologique. L’institution brille donc par l’absence d’organisme véritablement critique des technologies et proposant des visions dialectiques des sciences.

La sobriété et l’autonomie humaine, c’est-à-dire faire sans prothèses technologiques, sont des impensés dans ce courant majoritaire qui nous fait progresser, avancer, certes, mais droit dans un mur. Rappelons aux défenseurs de la nuance et du compromis que l’environnement est pollué sans nuances et le climat change sans compromis, c’est-à-dire de façon irréversible. Ces outils technologiques miraculeux ont une réalité matérielle que n’importe quel discours, même le plus optimiste, ne peut faire disparaître par la magie du concept erronée de neutralité. Pourrons-nous un jour inculquer à nos enfants, à nos élèves, l’ambivalence du progrès technique [21] afin que les futurs citoyens acquièrent la maturité nécessaire pour faire des choix véritablement éclairés ? Sans pour autant oublier que la possibilité du choix est intimement liée à notre dépendance au monde techno-industriel. Or il n’est pas possible de tout avoir pour rien, l’écologie et la prolifération technologique.

Adrien D.
Enseignant contre-innovant.

 

Article envoyé par un de nos lecteur.

 


[1] Conférence au Collège de France, “Covid-19, chronique d’une émergence annoncée” donnée par le professeur Philippe Sansonetti, titulaire de la chaire Microbiologie et maladies infectieuses, 16 mars 2020.

[2] Bulletin officiel spécial n°8 du 25 juillet 2019.

[3] Expression empruntée à l’historien Jean-Baptiste Fressoz.

[4] Max Weber et les sociologues classiques cités par Julien Mattern, maître de conférences en sociologie, dans son intervention La sociologie et la mythologie du progrès aux Rencontres littéraires de Pau, 2016.

[5] Philippe Bihouix, L’âge des Low tech, éd. Seuil, 2014. Site éco-info du CNRS, <www.ecoinfo.cnrs.fr>. Site ingénieurs sans frontières, <www.isf-france.org>. Guillaume Pitron, La guerre des métaux rares, éd. LLL, 2017. Documentaire de Coline Tison et Laurent Lichtenstein, Internet : la pollution cachée, Editions Montparnasse, 2015

[6] Olivier Rey, Quand le monde s’est fait nombre, éd. Stock. 2016.

[7] Jean Druon, Un siècle de progrès sans merci : histoire, physique et XXe siècle, éd. L’Echappée, 2009.

[8] Roger Godement, Science, technologie, armement, 1997.

[9] Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz, L’évènement anthropocène, éd. Seuil, 2016.

[10] Entretien vidéo de Pierre Léna, astrophysicien, Introduction aux programmes d’enseignement scientifique de première générale, sur le site du réseau Canopée.

[11] Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse Joyeuse, éd. Seuil, 2012.

[12] Grégoire Chamayou, La société ingouvernable, chapitre “Nouvelles régulations”, éd. La fabrique, 2019.

[13] Histoire des sciences et des savoirs, vol. 3, Le siècle des technosciences, éd. Seuil, 2015 : Soraya Boudia et Nathalie Jas, “Gouverner un monde contaminé. Les risques techniques, sanitaires et environnementaux”, pp. 381-397 et Linda Nash, “Un siècle toxique. L’émergence de la santé environnementale”, pp. 145-165.

[14] Quelques exemples parmi d’autres : Erin Brockovich, l’association Silicon Valley Toxics Coalition, l’Association française des malades de la thyroïde, Brézentine Environnement, le collectif Stop aux cancers de nos enfants, le collectif Sauvons la Dhuis ou encore l’Association Nationale de Défense des Victimes de l’Amiante.

[15] Michel Tibon-Cornillot, “Contre le discours éthique abstrait”, La Recherche n°306, février 1998.

[16] Disponible à l’adresse <http://www.academie-sciences.fr/pdf/rapport/avis0113.pdf&gt;

[17] Analyse des incohérences du texte dans Le désastre de l’école numérique : plaidoyer pour une école sans écrans de Karine Mauvilly et Philippe Bihouix. Analyse des erreurs scientifiques et critique de la pertinence des personnes auditionnées et chargées de la rédaction dans le livre de Michel Desmurget, La fabrique du crétin digital, (éd. Seuil, 2019). Enfin une tribune publiée dans Le Monde du 8 février 2013, “Laisser les enfants devant les écrans est préjudiciable”, par Michel Desmurget, directeur de recherche en neurosciences à l’Inserm, Laurent Bègue, professeur de psychologie sociale, Bruno Harlé, pédopsychiatre.

[18] Michel Desmurget analyse des milliers d’articles scientifiques montrant sans équivoque cette médiocrité.

[19] Tribune collective, “Pour éviter une seconde crise sanitaire, il faut s’en donner les moyens”, Le Monde du 27 avril 2020.

[20] Sur la page “L’agence des usages, intégrer le numérique dans sa pratique pédagogique” dans la partie sur ce que dit la recherche, il est écrit « l’effet néfaste des écrans sur nos capacités attentionnelles reste un mythe » là où l’analyse de milliers de publications scientifiques amènent le neuroscientifique Michel Desmurget à parler d’ « attention saccagée ». <https://www.reseau-canope.fr/agence-des-usages/&gt;.

[21] Jacques Ellul, Le Bluff technologique, ch. I “L’ambivalence”, éd. Hachette, 1988.

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