Salvadori et Vignaud, Antivax. La résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours, 2019

Françoise Salvadori et Laurent-Henri Vignaud,
Antivax. La résistance aux vaccins du XVIIIe siècle à nos jours,
Paris, Vendémiaire, 2019.

 

Ce livre part d’un constat : la France se singularise par une défiance vis-à-vis des vaccins. Une enquête récente montre notre pays « seule petite tâche marquée du rouge sombre de l’infamie » sur une carte mondiale représentant le scepticisme vaccinal : 45 % des Français tendent à ne pas être d’accord avec l’affirmation « les vaccins sont sûrs » contre 14 % en moyenne dans 67 autres pays [1]. Ce chiffre est rapporté à plusieurs reprises, en introduction, en quatrième de couverture et à la page 244. Il permet de dramatiser l’enjeu du livre : comment en est-on arrivé à ce niveau de défiance ?

Pour y répondre, les deux auteurs entreprennent de retracer à grands traits l’histoire de ce qu’ils appellent les « antivax », c’est-à-dire des médecins, des scientifiques mais aussi des individus de toutes classes qui se sont exprimés contre les vaccins, dénonçant leur dangerosité, leur inefficacité et pire encore parfois, leur rôle dans la dégénérescence de l’espèce humaine.

C’est une histoire foisonnante, synthétisant différents ouvrages (on pense au remarquable livre que Nadja Durbach avait consacré à ce sujet pour l’Angleterre [2]) et reprenant aussi des sources primaires. Le lecteur est transporté de la controverse de l’inoculation au milieu du XVIIIe siècle aux forums internet actuels et à la critique des « big pharma » et de l’Europe à l’Amérique en passant par l’Inde.

Une chose frappe à la lecture : l’antivaccinisme se structure et s’organise surtout comme lutte contre les lois d’obligation vaccinale. C’est la raison pour laquelle il est beaucoup plus virulent au XIXe siècle en Angleterre, où une loi d’obligation est votée en 1853, qu’en France où l’obligation ne commence qu’en 1902. D’où aussi l’importance des années 1870-1880 dans l’histoire des antivax, quand des lois d’obligation sont votées dans plusieurs pays au moment du retour de l’épidémie variolique en 1870 et où sont créées ligues et associations contre le vaccin. Le paradoxe est donc que l’antivaccinisme fait florès au moment précis où le vaccin devient sûr grâce à la production de la lymphe sur des animaux et à sa purification et aussi quand la médecine, grâce à Pasteur et Koch, commence à comprendre les mécanismes de son efficacité. Cette transformation du vaccin, cruciale à mon sens, aurait d’ailleurs mérité d’être davantage soulignée.

Si en France l’antivaccinisme reste assez marginal – quelques médecins anti-pasteuriens qui tentent sans succès de mobiliser les foules –, il a été, dans certains pays, un phénomène de masse : en 1885 une manifestation à Leicester en Angleterre aurait réuni près de 100 000 personnes ; à Rio de Janeiro, en 1904, eut lieu la revolta de la vacina qui mobilisa les populations ouvrières noires contre l’obligation vaccinale. Une question qui aurait pu être davantage étudiée est de savoir si l’antivaccinisme savant anti-pasteurien interagit avec l’antivaccinisme populaire, et ce afin de mieux décrire les conceptions vernaculaires de la maladie, du sain et du malsain. Cela semble être le cas puisque les manifestants de 1885 Leicester scandaient sanitation not vaccination.

Les auteurs décrivent aussi la constellation de courants médicaux hétérodoxes qui sont généralement antivaccinistes : hydrothérapeutes, homéopathes… En ce sens, l’antivaccinisme est aussi une réaction à la professionnalisation de la médecine qui exclut un ensemble de healers qui essaient d’utiliser les échecs (réels ou supposés) de la vaccine pour démontrer le dogmatisme de la médecine officielle.

On aurait cependant aimé mieux cerner les liens entre antivaccinisme et mouvements ouvriers. Pour le cas anglais, Durbach explique bien que le mouvement est ancré dans l’aristocratie ouvrière des villes industrielles car il s’inscrit dans un rejet de la gestion médicale de la pauvreté : critique des Poor Law Guardians chargés de vérifier les vaccinations, rôle du médecin dans les working houses, hantise de la dissection des pauvres (l’Anatomy Act de 1832 autorisant la dissection des corps non réclamés), soutien des trade-unions qui refusent la vaccination à l’usine. Il est également lié au mouvement oweniste des coopératives ouvrières : grâce à une alimentation de qualité, une vie et un environnement sains, les prolétaires échapperont à la petite vérole sans le vaccin. En 1869, c’est Henry Pitman, un coopérateur de Manchester, qui fonde The Antivaccinator.

Les auteurs montrent ensuite que l’antivaccinisme ressort affaibli par les deux guerres mondiales car il devient antipatriotique. L’après seconde guerre mondiale est marquée par un regain timide de l’antivaccinisme dû au succès même des vaccins qui les rendent moins utiles à l’échelle individuelle. En France, le vaccin antivariolique, entre 1968 et 1977, aurait causé trente décès pour 4,1 millions vaccinés. La question de la fin de l’obligation devient donc légitime. Cette période est aussi marquée par une jonction entre certains pionniers de l’écologie et le mouvement antivaccinateur avec les figures de Henri-Charles Geoffroy fondateur de la Vie claire, d’André Louis à l’origine de Nature et progrès ou encore celle de Pierre Fournier, un libertaire, antinucléaire, qui publie dans Charlie hebdo et la Gueule ouverte tout en recyclant un discours eugéniste (la vaccine empêche la sélection) d’avant-guerre inspiré d’Alexis Carrel.

Les trois derniers chapitres traitent de la situation actuelle de l’antivaccinisme et explorent les liens entre religions et antivaccinisme – et concluent à une absence de lien patent –, du rôle de « l’écologisme » (sic) dans le mouvement antivaccinateur qui hypostasie la nature et pense qu’il vaut mieux la laisser faire. Idée que l’on retrouverait dans un ensemble diffus allant de la pédagogie Steiner, de l’anthroposophie, de l’homéopathie et qui expliquerait par exemple que l’épidémie de rougeole en France qui a eu cours de 2008 à 2012, après avoir commencé chez des intégristes catholiques, s’est répandue dans le sud-est de la France parmi des néoruraux écologistes.

On le voit, le livre brasse énormément de matériaux, traverse diverses époques, parle de plusieurs vaccins aux caractéristiques très différentes. Quelques simplifications étaient sans doute inévitables.

On retrouve par exemple l’idée, à mon sens fausse, que l’inoculation de Louis XVI en 1774 consacre la victoire des inoculistes. Pourtant, au même moment, les Parlements bannissent l’inoculation de l’espace urbain au nom de la salubrité en prenant d’ailleurs soin de distinguer l’inoculation royale, symbole de bravoure, et le bien public qui impose d’interdire cette pratique. À partir des années 1770, ce sont surtout les projets de quarantaine de Paulet qui ont le vent en poupe. En 1768, son Histoire de la petite vérole rencontre un grand succès : Voltaire, le premier d’entre les philosophes à avoir encouragé l’inoculation, affirme avoir changé d’avis après sa lecture. Le partage entre pro et anti n’est pas si évident…

Un autre problème concerne la catégorie « d’antivaccinateur ». Il s’agit au départ d’une catégorie polémique inventée par les promoteurs du vaccin en 1800 pour désigner des médecins qui critiquaient le travail du comité de vaccine créé sous le Consulat. Et ce souvent avec raison : le vaccin de 1800 était objectivement dangereux (avec des risques de transmission de la syphilis entre autres). À partir des années 1820, la vaccine traverse une longue crise. Faute de rappel vaccinal (1840) et de production animale du vaccin (1880), petites véroles après vaccine et contamination vaccinales se multiplient.

En résumé, le livre a parfois ce regard un peu téléologique qui considère comme acquise l’efficacité et la sûreté des vaccins actuels et projette ce résultat sur le passé. Une histoire un peu plus symétrique (ou charitable) aurait peut-être montré le rôle des « anti vaccinateurs », des plaintes et des contestations dans la construction de vaccins plus sûrs. Le succès actuel des vaccins est aussi l’héritier de ces luttes.

Jean-Baptiste Fressoz, historien.

 

Recension publiée dans la revue Histoire, médecine et santé, 16 | hiver 2019.

 


[1] Enquête du Wellcome Institute de 2019. Voir : “Les Français sont les plus sceptiques face aux vaccins, selon une enquête mondiale”, Le Monde, 19 juin 2019.

[2] Nadja Durbach, Bodily Matters. The Antivaccination Movement in England, 1853-1907, Durham, Duke University Press, 2005.

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