François Partant, Naissance d’une alternative ?, 1982

IX. Naissance d’une alternative ?

Quelques années après les États-Unis, l’Europe connaissait la « société de consommation » et, tout aussitôt, comme aux États-Unis, une très nette accélération de la délinquance et du refus social sous ses formes diverses. Mais c’est aussi à cette époque, dans le milieu des années 1960, qu’apparaît en Europe, et surtout en France, une revendication nouvelle : l’autogestion. A l’opposé de ceux qui refusent de s’insérer dans la société, d’en respecter les règles et les pratiques, d’autres veulent participer davantage à la gestion économique et sociale. Deux façons de marquer son désaccord avec l’ordre établi.

Aujourd’hui, l’autogestion est entrée dans le programme de tous les partis de gauche et des principaux syndicats ouvriers français. Elle n’est pas toujours définie de la même manière, le champ d’application qu’on lui prévoit est plus ou moins étendu, et elle n’inspire guère l’organisation et le fonctionnement des partis et syndicats qui la réclament. Il est néanmoins significatif qu’elle fasse l’objet d’une revendication aussi générale, alors que l’économie a perdu toute autonomie et la nation tout contrôle sur les facteurs dont dépend son existence. Cette revendication traduit peut-être moins une réaction contre les abus de la délégation de pouvoir et l’autocratie du Capital, qu’une volonté d’échapper à l’irresponsabilité individuelle et collective qui caractérise le monde contemporain, irresponsabilité qu’on ressent plus ou moins confusément sans toujours en comprendre les causes.

Mais c’est peut-être, précisément, parce qu’il est arrivé trop tard que le projet autogestionnaire a été si facilement accepté par les partis et les syndicats : il ne peut plus mettre en cause le système. Compte tenu du contexte technico-économique dans lequel se trouve le pays industrialisé, l’autogestion économique, que ce soit au niveau de l’entreprise ou à celui de la planification centrale (où elle n’a d’ailleurs jamais été pratiquée), ne pourrait être qu’une forme d’autodiscipline des travailleurs, puisque les conditions de production y sont fonction de l’environnement international. Quant à l’autogestion sociale, son champ d’application est très limité, soit parce qu’en de nombreux domaines l’économie conditionne le social, soit parce que les citoyens ne peuvent se soustraire au contrôle de l’État et enfreindre les règles qu’il édicté.

Dans le cadre d’un pays capitaliste industrialisé [1] où le pouvoir a été pratiquement vidé de l’essentiel de son contenu, l’autogestion ne constituerait pas une réforme fondamentale, pour cette bonne raison qu’elle ne permettrait pas de réaliser de véritables réformes. Et que s’agirait-il d’autogérer ? Une usine d’armement ? Une centrale nucléaire ?…

Pourtant, revendiquer l’autogestion n’en est pas moins très salutaire, car c’est une manière de poser le problème central du pouvoir. Il ne faut en effet pas oublier que la situation aberrante dans laquelle se trouve aujourd’hui le monde tient à l’organisation et à la répartition des pouvoirs. Que serait notre civilisation technicienne si elle avait pris naissance dans une société réellement démocratique ? Cette interrogation ne relève pas du domaine de l’imaginaire. Car si l’autogestion ne peut plus être l’objectif idéal que se fixe une collectivité nationale, elle peut être le moyen d’atteindre celui que se fixent (ou devraient se fixer) les minorités régionalistes et autres dissidents : l’autonomie économique.

Plan d’autonomie régionale

La période de forte croissance a paupérisé en France de nombreuses régions, puis l’arrêt de la croissance, en provoquant des restructurations industrielles, en a paupérisé de nouvelles, en particulier celles où une monoproduction était en difficulté (la Lorraine avec la sidérurgie, les Vosges avec le textile, etc.). Il existe deux manières d’envisager l’amélioration de la situation régionale.

La première, tout à fait classique (c’est aussi celle qu’adopte le planificateur dans le tiers monde), consiste à programmer les activités qui pourraient être promues ou développées, compte tenu, d’une part, des normes de production qui prévalent et qui sont aujourd’hui internationales, et d’autre part des débouchés existant au plan national ou mondial. En ce cas, la liste des projets envisageables a toutes les chances d’être très courte, puisque la région s’est justement trouvée paupérisée, soit par l’évolution des normes de production (les activités y ont cessé d’être compétitives, donc rentables), soit par la saturation des marchés solvables. En pratique, le plan dit de développement est d’ailleurs toujours le même : travaux d’infrastructure (par exemple zones industrielles dont on espère qu’elles se rempliront), très souvent pour désenclaver des zones de production potentielle (les travaux achevés, on constate que manquent les débouchés), transferts d’administrations ou de quelques centres de production (on déshabille Paul pour habiller Pierre), enfin et surtout équipements touristiques, le tourisme des riches étant présenté comme la panacée à la pauvreté, ici comme dans le tiers monde (alors que les difficultés économiques ne peuvent que le compromettre).

Mais le problème régional peut être envisagé d’une autre manière : en dissociant la région en crise du monde en crise. Sans tenir compte ni des orientations actuelles de la production (qui n’a presque jamais la région pour débouché) ni des structures existantes (structures agraires, appropriation des sols, etc.), il faut faire une série d’inventaires : celui des ressources disponibles ou potentielles, celui des activités que celles-ci permettent, celui des besoins à satisfaire, etc. Il s’agit de déterminer les conditions dans lesquelles une société régionale pourrait se remettre au travail, à partir de ses seules ressources et en ne tablant que sur le seul débouché qu’elle représenterait à sa propre production. De la comparaison entre les besoins à satisfaire et les ressources disponibles se déduit la nature des importations à prévoir, celles-ci imposant alors des exportations aux conditions du marché.

Le plan à élaborer n’est pas de « développement », mais de survie. L’objectif n’est pas de permettre à la population de vivre comme l’Européen moyen, mais mieux qu’un chômeur ou qu’un paysan ruiné. Son niveau de vie ne dépendrait d’ailleurs pas seulement de son importance numérique, de la diversité des ressources locales, de la diversification des activités et du niveau des techniques de production mises en œuvre. Il dépendrait aussi, pour une part considérable, de son organisation économique et sociale. Il serait d’autant plus élevé que celle-ci serait plus démocratique.

En effaçant la distinction entre décideurs et exécutants, l’autogestion économique et sociale évite les prélèvements effectués sur le travail productif pour assurer l’existence de la « classe » des gestionnaires (gestionnaires des deux pouvoirs, capitaliste et étatique), ainsi que pour mettre l’État en mesure d’offrir à la collectivité des services qu’elle pourrait fort bien s’assurer à elle-même par la coopération volontaire. Elle élimine en outre un nombre très important d’activités productives, soit parce qu’elles sont sans valeur sociale, soit parce qu’elles n’ont pas à être marchandes, soit parce qu’elles sont favorisées ou imposées par une hiérarchie socio-économique qui va se trouver écrasée. La production socialement nécessaire peut donc n’exiger que peu de travail de chaque travailleur, même avec des techniques de production moins productives qu’elles ne le sont, surtout si la répartition des tâches permet une réduction de la population inactive, aujourd’hui beaucoup trop nombreuse. Une sérieuse diminution de la durée du travail ne peut résulter que d’une démocratisation de l’appareil de production. Les travailleurs disposent alors du temps nécessaire pour se consacrer à une activité qui contribue à donner un sens à leur existence : l’autogestion, qui implique des mécanismes de concertation finalement assez simples.

Or, le redémarrage d’activités productives dans une région paupérisée n’est précisément concevable que dans le cadre d’une complète démocratie économique. En effet, chaque activité n’est rentable que parce qu’elle s’insère dans un ensemble cohérent d’activités diversifiées et isolées du marché, mais cesserait de l’être si elle devait à nouveau se raccorder à ce dernier (c’est d’ailleurs ce qui rend cet ensemble économique irrécupérable par le système). Chaque travailleur ne peut vendre sa production trop chère (par rapport à son prix à l’extérieur de la zone) que s’il accepte de payer plus cher ce qu’il achète. Il faut donc que tous les travailleurs-consommateurs soient d’accord sur les conditions de production et d’échange. Ils ne peuvent l’être que s’ils ont eux-mêmes choisi l’objectif économique du groupe et les moyens de l’atteindre. Ce qui signifie qu’ils pratiquent l’autogestion, non seulement sur les lieux de travail, mais au niveau de l’entité politique, économique et sociale qu’ils constituent. Ils détiennent la totalité du pouvoir économique.

Un plan de survie présuppose donc une société homogène. Dans certains cas, celle-ci le deviendra, car la crise peut homogénéiser les situations en ramenant tout le monde au même niveau de dénuement. Mais le plan peut encore ne s’appliquer qu’à une partie de la population régionale, comme il peut d’ailleurs englober d’autres populations, extérieures à la région, mais acceptant les contraintes de cette économie non compétitive, les mêmes règles du jeu. Car ce n’est pas tellement l’autonomie économique d’une région qu’il faut concevoir. C’est l’organisation d’une société autonome.

Les expériences alternatives

Le mouvement hippy, qui apparut avec la société de consommation, eut une importance certaine malgré sa marginalité, surtout aux États-Unis, avant de se stabiliser en se fondant en partie dans les autres mouvements de contestation sociale formés par des non-marginaux. Aujourd’hui, il inspire encore beau coup de ceux qui tentent de survivre dans le cadre de l’économie informelle, comme le courant autogestionnaire inspire des expériences de démocratie associative de plus en plus nombreuses. Ce foisonnement d’initiatives économiques et sociales devrait faire l’objet d’un classement, en considérant en particulier la manière dont elles s’articulent avec le système. On va néanmoins les regrouper ici dans la catégorie trop générale des expériences alternatives, comme le font bon nombre d’associations qui s’emploient à les favoriser.

Les expériences à caractère économique sont pour la plupart tentées soit par des travailleurs dont l’instrument de production est tombé en faillite (Lip étant en France l’exemple le plus connu), soit par des individus qui créent une entreprise en instaurant entre eux de nouveaux rapports de production, sans hiérarchie, sans salariat de type classique ni spécialisation trop poussée des travailleurs. L’entreprise a généralement un statut de type coopératif (coopérative de production ouvrière) et se baptise parfois « éco-entreprise » pour affirmer ses préoccupations écologiques. Dans la quasi-totalité des cas, elle produit pour le marché, donc aux conditions qu’impose celui-ci. Par conséquent, elle ne constitue en aucune manière une expérience économique originale, contrairement à ce que prétendent parfois ceux qui les créent, et qui confondent nouvelles relations économiques et nouvelles relations sociales dans le travail.

Pourtant, il arrive que certaines initiatives soient inspirées par un souci d’autonomie par rapport au système. C’est le cas par exemple de celles de néo-ruraux qui vivent pratiquement en autosubsistance, ou de celles encore de quelques éco-entreprises qui échangent entre elles une partie de leur production. Il va sans dire que l’objectif d’autonomie n’est jamais atteint, ni par rapport au système ni dans le sens qui a été donné précédemment. Il est impossible de se soustraire au Capital (par exemple aux règles de la propriété), pas davantage à l’État omniprésent (fiscalité, législation sociale, etc.). Néanmoins l’aspiration existe.

Que leur objet soit social ou économique, ces expériences sont souvent critiquées par les auteurs marxistes qui leur reprochent leur ambiguïté politique. Les individus qui se regroupent pour traiter une affaire qui les concerne ont l’impression qu’ils détiennent un pouvoir (ou qu’ils constituent un contre-pouvoir, telle l’association de consommateurs), alors que leur existence dépend de décisions qui sont prises à un tout autre niveau que celui auquel ils se situent. Cette impression peut suffire à créer un consensus social fort utile au maintien de l’ordre. De plus, dans le cadre de ces expériences de démocratie associative, des groupes sociaux assument des activités qui relevaient jusque-là de la puissance publique. Par conséquent, leurs initiatives accompagnent et facilitent le désengagement de l’État.

Lorsque l’expérience a un objet économique, elle sert encore plus clairement le système. Les travailleurs apportent des solutions à des problèmes que les dirigeants politiques et économiques ne parviennent plus à résoudre, notamment au chômage. Us acceptent des conditions de travail qu’ils refuseraient dans une entreprise classique. En pareil cas, le marxiste leur reprochera, d’une part de faciliter « la restructuration du capital » (?), d’autre part d’affaiblir les luttes sociales, car ils ne peuvent plus se sentir aussi solidaires des autres travailleurs.

Que ces expériences soient politiquement ambiguës, cela ne fait aucun doute. C’est d’ailleurs bien parce qu’elles sont sans portée politique apparente et qu’elles peuvent, au moins dans une faible mesure, réduire les tensions sociales et le chiffre du chômage, que les gouvernements, notamment en Allemagne fédérale et en France, après les avoir combattues, les laissent vivre et se développer, parfois même les favorisent en les subventionnant. Mais il ne faut peut-être pas s’attacher à ce qu’elles sont aujourd’hui ou à ce qu’elles prétendent être. Elles constituent un ensemble hétérogène de réalisations que l’évolution du système a suscitées ou rendues possibles. L’évolution se poursuivant, certaines disparaîtront, en particulier parmi celles qui sont les plus intégrées à l’économie et donc au système (comme les Lip ont pratiquement disparu). D’autres verront le jour. Elles devront alors s’adapter à un contexte encore dégradé, de sorte qu’elles seront peu à peu amenées à redécouvrir la dimension économique de la vie sociale.

A cet égard, la majorité des « alternatifs » allemands ont un comportement révélateur d’un état d’esprit qui ne peut être que provisoire. Ils s’en tiennent à la définition de l’autonomie que propose André Gorz : une autonomie individuelle, qui laisse à chaque travailleur le temps de produire une partie de ce qu’il consomme (ou plutôt, en l’occurrence, de ne rien produire du tout), tout en bénéficiant des avantages de la production « intégrée ». Lorsqu’ils ont un travail rémunéré, ils travaillent le moins possible ou se répartissent un même poste de travail, quitte à réduire au strict minimum leurs besoins monétaires. Mais ils refusent de s’organiser au plan économique, en particulier de procéder entre eux à des échanges qui impliqueraient une division du travail, car l’échange crée des interdépendances qui limitent inévitablement l’autonomie individuelle.

Bien qu’ils récusent toutes les références politiques, leur démarche s’inscrit dans la tradition d’un des courants de la pensée anarchiste, celui qui, en réaction contre la socialisation de l’individu par le pouvoir (par le Capital et l’État), en arrive à perdre de vue que l’individu est un être social, qu’il ne peut exister et se réaliser que dans un groupe, par des échanges avec les autres membres du groupe. Ces échanges sont aussi économiques. Car si la dimension technico-économique de notre civilisation est devenue anormale, la vie individuelle aura toujours cette dimension sociale : l’individu ne peut pas, de sa naissance à sa mort, produire tout ce dont il a besoin. Et s’il est très salutaire de réagir contre la glorification du travail productif (plus insupportable encore dans les pays socialistes), on imagine mal une société d’où ce travail serait absent. En fait, ces alternatifs allemands se marginalisent sans former une société marginale, parce qu’ils peuvent, à la lisière du système productif qu’ils refusent, vivre très largement de l’enrichissement collectif qu’il assure. Dès lors, leur autonomie individuelle est à la merci de l’évolution technico-économique. Pour la préserver, ils devront, tôt ou tard, la concevoir et l’organiser dans le cadre d’une société économiquement autonome.

Aujourd’hui, encore trop peu nombreuses, dispersées, sans territoire propre, non coordonnées, ces expériences ne peuvent constituer une entité économique composée d’activités suffisamment diversifiées pour assurer l’existence d’une société marginale. Mais elles préfigurent déjà la base sociale qu’exige l’autonomie. En effet, elles privilégient la qualité des rapports interpersonnels et sociaux aux dépens de l’efficacité économique : elles inversent les priorités. Elles refusent tout rapport de domination, toute relation de pouvoir, de sorte qu’elles s’obligeront, le moment venu, à imaginer des conditions de production et d’échange qui évitent les contradictions d’intérêts, puisque aussi bien celles-ci sont à l’origine de la plupart des rapports de domination institutionnalisés. Elles affichent des ambitions individuelles et collectives à l’opposé de celles que le système, du fait de sa dynamique compétitive, exige de chacun et de tous : produire davantage, consommer davantage, l’emporter sur autrui, en particulier par la possession (l’argent conférant un pouvoir), s’affirmer socialement par la consommation… En bref, elles postulent un nouveau système de valeurs, qui rend possible la mise en forme d’un nouveau système économique.

La socio-économie duale des libéraux

On sait que presque tous les économistes s’accordent à penser que le développement est possible à l’échelle planétaire, c’est-à-dire que le déséquilibre entre pays industrialisés et pays dits sous-développés peut être redressé « par le haut ». Mais la justice sociale et économique, dès lors qu’elle est ainsi définie en termes quantitatifs, n’est pas à instaurer seulement entre les nations. Elle devrait l’être aussi dans le cadre de chaque nation. Jusqu’à ces dernières années, les tenants du libéralisme accusaient les socialistes et les communistes de vouloir réaliser une égalisation des situations socio-économiques « par le bas » (ce que ceux-ci n’ont d’ailleurs jamais songé à faire), et ils annonçaient que le capitalisme allait progressivement réaliser cette égalisation « par le haut », le relèvement du niveau de vie des travailleurs (celui des Français a été multiplié par quatre depuis la dernière guerre) pouvant nourrir cette illusion. Aujourd’hui, constatant que leurs prévisions ne se vérifient pas, ils prennent un virage idéologique à cent quatre-vingts degrés. Ils se font les chantres des transformations qui effectivement se produisent et que critiquent les économistes marxistes, ceux-ci n’acceptant qu’une ruche parfaitement organisée comme avenir social. Ils décrivent alors une « socio-économie duale », au sein de laquelle l’articulation entre activités hautement productives et mondialisées (où les travailleurs jouissent de hauts revenus et de la sécurité de l’emploi) et activités informelles et de sous-traitance (où le travail est précaire) conditionne la survie du système dans son ensemble.

C’est ainsi que J. Amado et C. Stoffaes, dans une étude destinée à la préparation du VIIIe Plan et intitulée Vers une socio-économie duale ? [2], exposent les raisons pour lesquelles il faut se réjouir de la coexistence de deux ensembles socio-économiques en France. A vrai dire, cette étude est d’une telle médiocrité, dans sa forme et dans son contenu, qu’on a peine à comprendre qu’elle ait soulevé une polémique entre partisans et adversaires du libéralisme. Mais comme elle demeure un texte de référence, il faut bien la prendre en compte.

Après quelques phrases déroutantes (« le sens d’une crise est d’ailleurs souvent celui, soit de réussir, soit de manquer le défi du changement. Il peut être l’occasion d’un défi à relever. »), qui mériteraient une analyse à la fois grammaticale et logique, les auteurs exposent ce que sont ces « défis » (renchérissement du pétrole, mutation technologique, etc.), puis concluent que « si elle veut répondre à ces défis, la France doit s’adapter », ce qui ne surprendra personne.

Malheureusement, la population française n’étant pas constituée seulement de disciples de J.-J. S.-S., elle ne réagit pas d’une manière uniforme devant tant de « défis ». Tandis que beaucoup de Français les relèvent (ce sont alors des « hommes modernes »), d’autres ne parviennent pas ou ne veulent pas les relever : ce sont indifféremment des petits paysans, des artisans, des hippies, des gens qui ont peu de besoins et, d’une façon générale, des « catégories non encore parfaitement intégrées à la société industrielle », parmi lesquelles beaucoup de chômeurs. Cette division de la société est présentée comme volontaire. « C’est le sens qu’il faut donner au concept de socio-économie duale, celui d’une société divisée volontairement en deux grands sous-ensembles d’activités et d’individus, complémentaires et différents. » Comme chacun sait, le petit paysan, dont le revenu est inférieur au SMIC, n’a aucune envie d’être à la tête d’une grande exploitation agricole…

Les exclus du système et ceux qui s’en excluent se retrouvent donc au sein d’un même ensemble socio-économique, qui serait plus « traditionnel » et aussi plus « convivial ». Puisqu’ils jouissent d’une convivialité dont « les hommes modernes » sont privés, on peut leur retirer un peu de la protection sociale dont ils bénéficient. Ainsi pourront-ils travailler en toute liberté, éventuellement dix-huit heures par jour, sans congé s’ils ne souhaitent pas en prendre, sans retraite s’ils ne sont pas fatigués de travailler. Du coup, pourraient renaître des métiers que l’évolution technico-économique (et une « mentalité pseudo-égalitaire ») avait tendance à faire disparaître, depuis la concierge ou le porteur de gare, jusqu’à l’ébéniste d’art ou le producteur de yaourts artisanal.

Cependant, comme on peut difficilement croire que le chômage sera résorbé grâce à la réintroduction de porteurs dans les gares et de concierges dans les immeubles, les activités de services qui se trouvent protégées par les frontières ou par des monopoles d’État sont incidemment mentionnées aux côtés de la fabrication artisanale de yaourts : les administrations publiques, les Postes et Télécommunications, la SNCF, l’hôtellerie feraient ainsi partie des activités de main-d’œuvre où les progrès techniques réducteurs d’emplois n’ont pas lieu d’être adoptés. Va-t-on voir revenir la demoiselle des Postes ?

Le secteur traditionnel et informel comprend en outre – et c’est sans doute là le plus important – des activités de sous-traitance. Les sous-traitants, travaillant pour le compte du secteur hautement productif, serviront « d’édredon » à celui-ci : il amortira « les à-coups, les récessions, les montées en puissance ». Est-ce à dire qu’il tombera en faillite quand les firmes dominantes seront en difficulté ? Nullement ! Car il nous est expliqué plus loin que le secteur informel est suffisamment protégé par son « archaïsme » et sa « viscosité » (?) et que « les aléas de la conjoncture rebondiront sur lui comme les coups sur un édredon ». En effet, s’il s’agit d’un édredon…

La socio-économie duale est donc l’idéal. « Le péril serait grave que, dans l’ardeur à relever le défi technologique, la France ne parvienne à un état dangereux de fragilité, faute d’avoir su délibérément construire son développement sur la dualité de son potentiel économique et, partant, sur la dualité de ses structures sociales. » En clair, rien de plus heureux ne pouvait arriver que cette évolution économique et sociale à laquelle on assiste aujourd’hui. Elle va même dans le sens de la démocratie. Nous apprenons en effet qu’ « une nation n’existe que par l’unité qui la constitue et faute de laquelle elle se désunit » (si l’idée émise est des plus discutables, l’implacable logique de la phrase n’aurait pas déplu à M. de La Palice), mais qu’unité ne signifie pas uniformité. Le droit à la différence est de plus en plus souvent revendiqué. Quelques Français veulent devenir informaticiens ou P.-D.G. de multinationales, d’autres préfèrent être porteurs de gare. Il faut respecter ces choix individuels et modifier en conséquence le système d’enseignement, la législation sociale et la fiscalité (des propositions étant faites en ce sens). D’ailleurs, comme il existe aussi des choix intermédiaires, « il ne s’agit pas seulement de remplacer la société monolithique [?] par la simple dualité. Il faut ouvrir progressivement le champ à cette socio-économie multidimensionnelle qui demeure l’expression concrète de la pluralité, donc de la démocratie. »

Cette phrase, tout à fait remarquable, mais qui dénote aussi une confusion intellectuelle assez inquiétante (la démocratie est associée, non plus à la pluralité des opinions, mais à la pluralité des situations socio-économiques), clôt enfin l’étude de MM. Amado et Stoffaes. Ces derniers ont beaucoup insisté à la fois sur le caractère volontaire de la division de la nation et sur la complémentarité des activités exercées par les deux parties de la société : le sous-traitant travaille pour la multinationale, le porteur de gare se charge des bagages de « l’homme moderne », etc. Ils n’envisagent pas une rupture entre les deux socio-économies, bien au contraire : ils dénoncent le risque qu’elle ferait courir à la France, la France étant en l’occurrence la socio-économie dominante. Mais ils présupposent aussi que cette dernière va favorablement évoluer vers « la nouveauté » et « le changement ». L’idée qu’elle pourrait tendre à l’asphyxie, avec un champ social de plus en plus restreint, ne leur vient pas une seconde à l’esprit. Or, c’est cette perspective qui paraît aujourd’hui la plus probable. Par conséquent, si le porteur veut conserver durablement un emploi, il devra délaisser les bagages de l’informaticien, pour assurer le transport des pots de yaourt de l’artisan, étant entendu que ce dernier devra de préférence vendre sa production dans le cadre de la socio- économie informelle et prétendue traditionnelle, quitte à gagner moins d’argent. Il serait d’ailleurs illogique que les hommes modernes aient envie de consommer autre chose que les produits modernes de l’agro-business.

Aspects politiques de l’autonomie économique

Pour l’heure, la plupart des individus qui se lancent dans des expériences alternatives cherchent à satisfaire leurs seules aspirations (à la convivialité, à un plus grand respect de l’écosystème, etc.). Ce sont parfois d’anciens militants marxistes, qui, ne croyant plus à la révolution et à la société meilleure qu’ils en attendaient, ont décidé de vivre dès maintenant leur idéal social. En se marginalisant, ils ne prétendent pas accomplir un acte politique. Certains, il est vrai, pensent que cet acte a valeur d’exemple : ils estiment que tout le monde pourrait opter pour le genre de vie qu’ils ont choisi. Mais ils ne se dotent pas d’une stratégie pour provoquer cette étonnante mutation des comportements. Ils se bornent à attendre le miracle.

La démarche des alternatifs n’est pas généralisable. Mais elle n’en a pas moins une portée politique, qui peut sous certaines conditions devenir décisive. On peut même penser que ces démarches convergentes, qui se font jour dans tous les pays industrialisés, sont l’amorce d’un mouvement historique (comme le fut par exemple celui des peuples coloniaux luttant pour leur libération), dont l’ampleur dépendra de la conscience qu’il aura de lui-même et de son rôle.

La manière de vivre des alternatifs permet, sinon présuppose, une meilleure adaptation de la production à chaque milieu particulier. Un tel effort d’adaptation est, on le sait, une des conditions au rééquilibrage socio-économique entre pays industrialisés et pays sous-développés. Ce rééquilibrage impliquerait en outre une réduction de la production des premiers, réduction que les alternatifs encouragent en réduisant leur consommation, et dont ils contribuent aussi à dédramatiser la perspective, en prouvant que le bien-être matériel n’est pas proportionnel à la quantité de biens et de services produits. Ainsi, bien que s’employant à ne résoudre que leurs problèmes personnels, les alternatifs créent un contexte qui, s’il se généralisait, placerait les peuples du tiers monde en meilleure position pour résoudre les leurs. Donc leurs initiatives ont déjà une portée politique au moins virtuelle. Il s’agit maintenant de savoir si elles s’élargiront assez pour avoir un impact économique effectif.

D’autre part, dans le cadre national et international actuel, les forces politiques sont tenues de ne prendre en compte que les intérêts de la base sociale qu’elles représentent ou sur laquelle elles s’appuient. Ainsi, le parti (et le syndicat) au plan national, l’État au plan international maintiennent-ils activement, par le simple exercice de leurs fonctions respectives, une organisation politique, économique et sociale fondée sur des rapports de forces entre groupes sociaux aux intérêts contradictoires, si bien que les contradictions d’intérêts ne peuvent que se perpétuer, avec les tensions, les crises et les conflits qu’elles engendrent. Impossible d’échapper à une problématique qui fait des intérêts matériels la cause déterminante des relations entre individus, groupes sociaux et nations. De ce point de vue, on peut accepter la formule désabusée d’André Gorz : « La société ne sera jamais bonne par son organisation. » En effet, son organisation actuelle ne peut être démocratisée, puisque sa construction technico- économique ne peut pas l’être (d’autant que cette construction étant mondiale, la démocratisation serait à effectuer à l’échelle mondiale !). C’est aussi pourquoi une planification économique, qu’André Gorz préconise malgré les défauts qu’il lui reconnaît (et son inefficacité à l’échelle réduite où il l’envisage), ne pourrait être qu’autoritaire. Mais que faut-il en conclure, sinon qu’une amélioration des rapports sociaux et internationaux n’est pas à attendre de cette société, compte tenu de la construction technico-économique qui est la sienne ?

Ceux qui veulent cette amélioration ne peuvent donc tabler que sur une autre société, dont l’organisation démocratique favoriserait une autre construction économique et technique. Cette société, seuls les alternatifs sont susceptibles de la mettre en forme. En refusant tout rapport de domination et toute relation de pouvoir, ils instaurent un nouveau rapport à autrui (sans doute celui que les socialistes attendent bien en vain d’un « homme nouveau ») qui devrait radicalement modifier les relations économiques, en permettant notamment de reconsidérer la manière dont les intérêts individuels peuvent se concilier grâce à l’accomplissement d’un projet commun : un projet qui ferait nécessairement éclater le cadre politique traditionnel.

La société que préfigurent les expériences alternatives n’est pas nationale, au sens habituel du terme, ni même régionale. Si elle s’organise en tant que telle, elle sera soudée par son idéologie, c’est-à-dire par ses choix sociopolitiques, par les principes qui président à son organisation, par les valeurs qu’elle respecte et met en œuvre, par les objectifs qu’elle s’assigne… Elle sera caractérisée par ce nouveau rapport à autrui, mais à un autrui qui se trouve partout où existe une société porteuse de la même idéologie. On peut donc très bien concevoir que deux entités socio-économiques autonomes par rapport au système, l’une par exemple située en Europe et l’autre en Afrique, fusionnent en une seule entité politique, si la fusion est une condition nécessaire à la réalisation de leurs projets respectifs.

Une telle perspective paraît invraisemblable – aussi invraisemblable que l’était au début de ce siècle celle d’une Europe économique. Il faut pourtant bien l’envisager comme une possibilité à long terme, si l’on veut éviter que les problèmes auxquels les nations industrialisées vont être confrontées soient à jamais insolubles, c’est-à-dire que ces nations soient condamnées à payer indéfiniment le prix de leurs ambitions et de leurs excès historiques.

Qui peut le souhaiter ? La justice ne consiste pas à répartir la misère dans le monde autrement qu’elle ne l’est aujourd’hui !

Admettons par exemple que des Corses parviennent à constituer une entité socio-économique relativement autonome par rapport au système. Ils ne pourront pas vivre sur les seules ressources de la Corse, même s’ils disposent de l’île entière. Ils devront importer, ne serait-ce que des outils, ou des matières premières pour en fabriquer. Ils ne jouiront pas d’une véritable autonomie économique, telle qu’elle a été précédemment définie : leur reproduction sociale dépendra de facteurs externes. Le risque qui découle de cette dépendance à l’égard de fournisseurs étrangers ne peut être totalement éliminé que par un accord politique : il faut que ces fournisseurs cessent d’être des étrangers. Ce qui ne signifie pas que les Corses, après s’être séparés de la France et détachés de l’économie mondiale, devront, pour des raisons économiques, renoncer à leurs particularités culturelles, à leur manière et à leurs raisons de vivre, pour se fondre dans une entité politique avec des Français, des Allemands ou des Africains. C’est la notion d’indépendance politique qu’ils vont devoir reconsidérer.

Sans entrer dans une critique des règles de droit qui régissent les relations entre sociétés politiquement indépendantes, règles qui sont aussi inacceptables que la pratique qui en est faite, puisqu’elles sont violées chaque fois qu’un État y a intérêt et est en position de le faire, on doit noter que ces sociétés ont des devoirs les unes à l’égard des autres dès lors qu’elles sont économiquement interdépendantes. Ces devoirs sont d’ordre politique et devraient faire l’objet de contrats politiques. Il est anormal et immoral que la France vende des armes au Gabon sans se soucier de l’usage qu’en fera l’État gabonais (en droit, ce dernier pourra massacrer sa population sans que la nation française soit autorisée à intervenir, puisque ce serait s’ « ingérer » dans les affaires intérieures d’un pays étranger), mais il est tout aussi anormal que les Gabonais vendent du manganèse à la France (indépendamment de toute considération sur les conditions dans lesquelles s’effectue ce transfert de ressource) sans avoir le droit de vérifier que le type de développement qu’elle met en œuvre est conforme à leurs intérêts. Pour que les échanges entre la France et le Gabon soient sains d’un point de vue politique, il faudrait que chacune des deux nations soit d’accord sur l’objectif que l’autre poursuit, objectif à la réalisation duquel elle contribue en livrant un peu de ce qu’elle produit ou possède.

Il en irait de même pour les Corses avec leurs fournisseurs. Les premiers auraient à faire accepter leur programme économique par les seconds, dont ils auraient évidemment à approuver aussi le programme. Ce serait, en quelque sorte, la base politique d’une planification internationale, chaque entité sociopolitique concevant son « développement » suivant ses voies propres, mais sans pouvoir poursuivre un objectif contraire aux intérêts d’autres entités politiques indépendantes.

Bien sûr, il s’agit là d’une vision très idéaliste de ce que pourraient être les relations entre les peuples. Quand on voit comment se comportent aujourd’hui toutes les nations, même les plus « démocratiques », on est en droit d’émettre des doutes sur leur capacité à subordonner leurs intérêts à la recherche d’un peu plus de justice et d’harmonie. Mais c’est bien en cela que les alternatifs ont un rôle à jouer : ils peuvent enfoncer un coin dans cette collectivité internationale qui ne peut d’elle-même se transformer.

L’autonomie économique est l’objectif immédiat qu’ils devraient s’assigner. Elle implique la rupture des échanges, tels qu’ils se pratiquent aujourd’hui, au sein de chaque pays et à l’échelle mondiale. Mais l’objectif à plus long terme n’est pas et ne peut pas être de rompre les relations qui se sont nouées entre les peuples, ni de stopper des échanges qui permettent de mettre en commun certaines ressources trop inégalement réparties. Il est de transformer des liens d’interdépendance conflictuelle en liens de solidarité effective.

L’autonomie économique n’est donc pas une fin en soi. Elle est le seul moyen, la seule opportunité qui soit offerte par le système lui-même, du fait des conséquences sociales de son évolution (de la marginalisation d’une partie de la société), de reconstruire progressivement le monde comme il faudrait qu’il le soit pour devenir, peut-être, un peu plus juste, un peu moins déchiré par des contradictions d’intérêts : de bas en haut.

Les moyens d’agir

Les expériences alternatives pourront se transformer en un système alternatif si elles prolifèrent en se coordonnant, c’est-à-dire si elles développent des activités suffisamment diversifiées pour que les nouvelles entités sociales puissent se détacher progressivement du système dominant, jusqu’à la rupture complète qui ferait d’elles des entités socio-politiques. Elles n’y parviendront que si elles se dotent d’un organe capable à la fois d’assurer la cohérence des initiatives et de programmer celles qui doivent être prises. Cet organe, qu’on appellera par exemple la Centrale économique, ne constitue pas un pouvoir, mais bien plutôt son contraire. Il n’est que le heu où s’élabore la décision collective.

Les statuts de la Centrale, dans la mesure où ils précisent son mode de fonctionnement, doivent strictement refléter la démocratie économique qu’elle a à mette « techniquement » en forme. Par exemple, les techniciens auxquels elle a recours n’ont qu’une fonction d’étude et de proposition. De leur côté, les apporteurs de capitaux n’ont aucun droit de regard sur l’usage qui en est fait. Le pouvoir de décision appartient exclusivement à ceux qui sont ou ont été les bénéficiaires des opérations de la centrale : il est réparti d’une manière égalitaire entre tous les travailleurs ou, plus généralement, entre tous les citoyens des entités socio-économiques en voie d’autonomie.

La Centrale n’est pas un planificateur de type classique, qui impose des objectifs aux agents économiques. Elle doit en effet préserver la liberté d’entreprendre, celle-ci étant incontestablement une liberté individuelle essentielle.

Peut-être faut-il ici faire une parenthèse. On a coutume d’opposer la rigidité sclérosante de la planification à l’efficacité de l’économie de marché, en attribuant à la concurrence des vertus qui sont, en réalité, celles de la libre entreprise. La concurrence est à condamner sans beaucoup de nuances. Dans quelque domaine qu’elle se pratique (l’économie, la politique, la vie sociale, le sport), elle n’est jamais qu’un effort individuel ou collectif pour l’emporter sur autrui, le « dépassement de soi-même » qu’elle favoriserait n’étant qu’un résultat éventuel de cet effort. Elle est condamnable, parce qu’elle encourage ou impose ce rapport à autrui, qui est à l’opposé de celui que l’individu devrait naturellement avoir. Un rapport agressif qui n’est pas du tout, quoi qu’on en dise, inhérent à la nature humaine, pour cette excellente raison qu’il n’existe pas de nature humaine. L’homme étant aussi inachevé que tous les autres êtres vivants, ce qu’il sera, ou pourrait être, ne saurait se déduire de l’observation de ce qu’il fut ou est encore. Être social, ses qualités dépendent très largement de la qualité de son rapport aux autres. Et, compte tenu du cadre social qui est le leur, on s’étonne presque que les Occidentaux ne soient pas plus agressifs qu’ils ne le sont, puisque leur agressivité est sollicitée d’une manière aussi constante qu’insidieuse, en particulier par cette obligation qui leur est faite de participer à une compétition qui transforme autrui – dont chacun a besoin pour vivre – en un rival ou un ennemi à abattre.

Mais la concurrence est l’indispensable contrepartie de la liberté d’entreprendre, qui n’est elle- même, dans l’état actuel des choses, qu’une latitude laissée à ceux qui ont les moyens matériels et intellectuels d’entreprendre de réaliser leur objectif individuel d’enrichissement contre les autres, en exerçant un pouvoir sur eux et à leur détriment au moins relatif. La concurrence vient assurer la sélection des initiatives, en éliminant, sur la base de critères d’ailleurs discutables, celles qui ne contribuent pas à l’enrichissement collectif. Mais on ne peut lui attribuer l’extrême créativité du système capitaliste, d’autant qu’elle provoque, au contraire, beaucoup de gâchis. Cette créativité ne tient qu’à la quantité et à la diversité des initiatives. Elle est nécessairement beaucoup plus grande dans les pays capitalistes que dans les pays socialistes, où seul le planificateur central détient l’initiative économique. Elle serait à coup sûr beaucoup plus remarquable encore, si tous les individus pouvaient innover, étant entendu que les raisons qu’ils auraient de le faire sont fort nombreuses, en dehors de celles qui sont précisément à exclure : volonté de domination et d’enrichissement strictement personnel.

Au plan économique, comme en tous domaines, l’initiative individuelle est un facteur de progrès social, à la condition qu’elle ne vise pas (ou n’aboutisse pas) à établir des relations de pouvoir et d’exploitation entre les membres du groupe. Il faut donc la favoriser, non seulement dans l’intérêt de l’individu qui doit pouvoir se réaliser pleinement (ce qui présuppose que se réalise son potentiel d’imagination créatrice), mais dans l’intérêt du groupe social. Elle peut l’être, si la Centrale, au lieu d’établir un plan rigide, procède constamment à des réajustements, à ceux qui sont imposés par la conjoncture, mais aussi à ceux que rend possibles et souhaitables la dynamique sociale.

Se posera un problème de ressources. Jusqu’ici, il est généralement mal abordé par les alternatifs, quand ils créent un organisme de financement pour faciliter leurs entreprises. Outre qu’ils prévoient pour cet organisme un mode de fonctionnement qui lui interdit d’être l’instrument d’une démocratie économique, ils adaptent leur programme d’intervention aux ressources dont ils disposent. Ils devraient, à l’inverse, établir leur plan de trésorerie en fonction de leurs projets d’investissements, puis chercher les ressources nécessaires, dont l’origine dépend précisément de la nature des projets.

Les capitaux dont a besoin la Centrale ne peuvent être attendus d’une « accumulation primitive » réalisée par les producteurs sous le contrôle desquels elle travaille. Pour l’essentiel, ils proviendront de contributions volontaires de la société incorporée au système dominant, contributions qui seront d’autant plus généreuses que le projet politique des alternatifs sera plus crédible. Il faut en effet que les majorités comprennent et approuvent les objectifs des minorités marginales ou marginalisées. C’est là un point très important sur lequel on va revenir. Une chose est en tout cas certaine : les fonds susceptibles d’être collectés dans le public sont considérables. Mais s’y ajoutent encore ceux qui peuvent être demandés à l’État et aux collectivités publiques. Car s’il ne peut être question de constituer le capital de la Centrale sur fonds publics, il est toujours possible d’obtenir des subventions pour tel ou tel projet particulier. Les gouvernements faciliteront sans doute le travail de la Centrale, aussi longtemps qu’ils verront dans les initiatives des alternatifs le moyen d’éviter des troubles sociaux, en particulier dans les régions les plus affectées par la crise. Quant aux collectivités décentralisées, leur aide financière dépendra des rapports de forces au plan local. C’est probablement dans ces mêmes régions qu’elle sera la plus significative.

Une stratégie

Admettons donc cette éventualité : les alternatifs font élaborer par leur Centrale un plan de survie analogue à celui dont il a été question plus haut. Ce plan prend en compte les activités existantes ou immédiatement possibles, puis programme celles qui devraient être promues pour que se constitue une entité socio-économique relativement autonome. Il repose donc sur un grand nombre d’hypothèses.

Notamment, sa mise en œuvre pourra être assurée aussi bien par ceux qui s’excluent du système dominant que par ceux qui, s’en trouvant exclus (chômeurs, paysans ruinés), accepteront de vivre comme l’impose la marginalisation économique, sans le niveau de consommation de l’Européen moyen, mais aussi, il est vrai (et c’est déjà là une compensation non négligeable), sans les rapports sociaux et les relations de pouvoir que celui-ci est obligé de supporter. Les candidats risquent alors d’être fort nombreux. Pour qui n’a rien ou presque, renoncer à avoir ne constitue pas un lourd sacrifice. En revanche, participer à une œuvre collective qui déborde toutes les frontières traditionnelles, c’est acquérir ce que personne ou presque n’a désormais : une raison sociale de vivre.

Ainsi le plan doit-il prévoir l’incorporation d’une partie croissante de la société dans le système alternatif, par conséquent celle de territoires dont les ressources peuvent modifier notablement les conditions de travail et de vie de la population marginale. Il vise à étendre la zone d’autonomie économique, qui est aussi une zone de « non-pouvoir ». Or, une telle extension peut s’effectuer, soit à la faveur d’un approfondissement des difficultés socio-économiques, soit dans le cadre d’une stratégie de désorganisation du système dominant. Dès lors, le plan a ou peut avoir une dimension subversive. Il peut en effet se borner à envisager l’extension comme une simple hypothèse, mais peut aussi indiquer les moyens à employer (mise en faillite d’une entreprise, blocage de certains échanges, etc.) pour que cette hypothèse se réalise. Rappelons cependant que, dans le contexte social contemporain, le recours à la violence est à proscrire [3]. Tout au plus celle-ci peut-elle être retenue, à titre exceptionnel, comme moyen tactique d’atteindre un but ponctuel, dans le cadre général d’une stratégie non violente.

D’autre part, il est exclu qu’un système alternatif puisse être mis en forme et survivre à l’intérieur d’un pays donné. S’il doit voir le jour, ce sera dans tous les pays et sensiblement partout en même temps. La Centrale devra donc intervenir hors des frontières, pour y favoriser des initiatives analogues à celles qu’elle coordonne à un plan national ou régional. Sa politique (ou plutôt celle des Centrales réparties dans le champ international qui, en se coordonnant elles-mêmes, forment un centre de décision supranational) entrera d’une autre manière encore en contradiction avec celle de l’État. Ce sera le cas en particulier à l’égard du tiers monde.

La mise en œuvre progressive du plan de survie ayant des incidences sur les économies sous- développées, la Centrale doit les évaluer, en précisant à quels échanges il faut définitivement renoncer ou quelles nouvelles conditions d’échange seraient à prévoir et à proposer aux intéressés. Concrètement, elle pourrait alors se présenter comme un bureau d’études, au service des peuples et non plus des gouvernements, même si, dans l’immédiat, elle ne peut évidemment établir de relations directes avec les premiers sans intervention ni contrôle des seconds. Si un programme de reconstruction économique d’une région du tiers monde, comportant des propositions de coopération véritable (c’est-à-dire à l’opposé de celle qui se pratique aujourd’hui au profit des États et des minorités privilégiées), pouvait être proposé à la population, celle-ci saurait beaucoup plus précisément en vue de quoi elle doit s’opposer à l’État et comment, en pratique, elle pourrait elle-même exercer le pouvoir économique.

La nature des rapports que la Centrale a pour mission de favoriser à l’intérieur et à l’extérieur des frontières rend son travail inévitablement subversif. L’État, quelles que soient ses options politiques, finira par réagir. S’il peut laisser pendant un temps se développer des expériences échappant à son contrôle, il n’acceptera pas qu’une partie de la société mette en forme un système fondamentalement différent de celui dans le cadre duquel s’exerce son pouvoir, l’économie devenant authentiquement duale ou, plus précisément, deux économies qui n’obéissent pas à la même logique coexistant à l’intérieur des frontières. Même s’il favorise au départ cette évolution, il tentera d’éviter qu’elle se poursuive et qu’elle aboutisse à créer, sur le territoire national, des zones trop étendues de non-pouvoir. Reste à savoir s’il pourra l’empêcher. L’asphyxie économique devrait réduire peu à peu les ressources publiques, donc sa capacité de contrôle et de répression. De plus, il devra tenir compte de l’opinion, en l’occurrence des sentiments de la majorité à l’égard de la minorité marginale. C’est là que le rôle du Mouvement peut être décisif. Celui-ci est porteur de l’idéologie des alternatifs au sein même de la société dont ils s’excluent. Il doit s’employer à y développer un réseau de complicités actives, non seulement pour drainer des contributions financières et des aides diverses, mais pour faciliter les actes de subversion qu’une stratégie de désorganisation du système peut rendre nécessaires. Il lui revient enfin de faire comprendre et approuver les projets de la minorité, afin que toute tentative de répression de cette dernière par l’État se heurte à l’opposition de la majorité.

Au demeurant – et même si partout en Occident s’instaure un « fascisme d’impuissance » – il est peu probable que l’État puisse, dans les démocraties occidentales, se comporter comme le font aujourd’hui les dictatures d’Amérique latine. Là-bas, des militaires, au service des oligarchies nationales et des intérêts étrangers (principalement nord-américains, mais aussi européens et japonais), s’opposent à la redistribution du territoire national, en particulier au morcellement des grandes propriétés, qui pourtant permettrait aux paysans sans terre et aux chômeurs non assistés de mettre en forme, à l’écart de l’économie moderne, des entités socio- économiques autonomes, au sein desquelles le travail serait sans doute très peu productif et le niveau de vie très bas, mais qui du moins assureraient l’existence de cette population qui crève aujourd’hui de faim. Ici, les gouvernements, au service des majorités nationales et des intérêts multinationaux, ne pourront ni compter sur la passivité de la minorité condamnée par l’évolution technico-économique, ni noyer dans le sang ses révoltes avec l’assentiment de la majorité. Us seront obligés de transiger.

L’État devra se rendre à l’évidence : du seul fait que le champ économique est devenu mondial, il n’est plus possible de cantonner dans le tiers monde la fraction de la population marginalisée par l’évolution technico-économique. Elle existe partout. Elle est répartie dans tous les pays. Elle augmente partout, tandis que se réduit la base sociale de l’économie dite moderne. La seule attitude raisonnable de l’État sera de la laisser s’organiser, afin qu’elle procède à la mutation du mode de production et d’échange, de sorte qu’un nouveau système socio-politique et économique puisse peu à peu occuper tout le champ social, c’est-à-dire accueillir et assurer l’existence de l’autre partie de la société, à mesure qu’elle sera, à son tour, condamnée.

Une hypothèse de travail

L’alternative aux deux systèmes qui s’imposent aujourd’hui à toutes les sociétés (avec leurs innombrables nuances qui suffiraient à prouver qu’ils ne sont que deux variantes d’un même système) n’a aucune chance d’apparaître en un point quelconque du globe, pour ensuite se propager comme devait le faire la révolution, une révolution que les marxistes sont d’ailleurs de moins en moins nombreux à attendre. Elle ne peut pas davantage s’inscrire dans le prolongement de l’évolution du système, tel le socialisme qui devait être un « dépassement » du capitalisme. Si elle voit le jour, elle apparaîtra un peu partout, à la faveur de la décomposition sociale que provoque l’évolution technico-économique, et comme le résultat possible, mais nullement certain, de l’effondrement du système.

Tout reconstruire de bas en haut, tandis que tout se désorganisera sous la pression d’intérêts transnationaux incontrôlables, ce n’est évidemment là qu’une éventualité. Il en existe beaucoup d’autres : guerre nucléaire, désastres écologiques aux conséquences irréversibles, chaos social généralisé et émergence de dictatures militaires, voire d’un système de terreur avec prolifération de petits chefs du type mafioso, racketteur ou tonton macoute… Tout est possible. Une seule chose, à coup sûr, ne l’est pas : cet « avenir de progrès » qu’on persiste à nous promettre dans le cadre du système actuel. C’est pourquoi l’éventualité la plus optimiste (ou la moins pessimiste) devrait pouvoir servir d’hypothèse de travail à ceux qui contestent ce système, qu’ils demeurent actifs au sein de celui-ci ou qu’ils s’en soient exclus.

L’alternative n’étant pas à imaginer pour demain, mais au contraire à mettre en forme aujourd’hui, la problématique politique est toute nouvelle. Il ne s’agit plus de préparer un avenir meilleur, mais de vivre autrement le présent. La démarche des alternatifs est conforme à cette problématique. Ils ne se préoccupent pas plus de développement que les Pygmées d’Afrique équatoriale. Mais ils ne peuvent pas se retrancher dans leur microcosme. Leur expérience ne survivra que si elle s’étend. De plus, la manière de vivre le présent peut fort bien déterminer l’avenir. C’est donc à préciser cet avenir qu’ils doivent s’employer, afin de s’assurer que leurs actions présentes le préparent et ne le compromettent pas. Ou pour encourager des initiatives en dehors même de celles qu’ils prennent.

Par exemple, lorsque des Corses et des Cévenols régénèrent les châtaigneraies dans leur région où le châtaignier, son bois et ses fruits ont joué un rôle essentiel, ils réadaptent la production régionale à son milieu spécifique. Leur initiative ne peut pourtant pas être classée dans les expériences alternatives. En effet, ils ne semblent pas disposés à revenir aux habitudes alimentaires de jadis, ni à redonner au bois les usages qu’il avait dans la construction, l’ameublement et la fabrication d’outils. Us veulent faire renaître une production qui avait succombé devant la concurrence des céréales, car ils pensent qu’elle peut trouver des débouchés à l’extérieur des régions productrices. Les plus dynamiques d’entre eux ont d’ailleurs entrepris une campagne de promotion de la châtaigne pour ouvrir à celle-ci le marché mondial (pourquoi les émirs du Golfe ne consommeraient-ils pas de châtaignes ?). Mais si leurs espoirs sont déçus et si la conjoncture se dégrade dans leur région, ils seront bien obligés de reconsidérer leur projet initial. Ils devront consommer leur production et, si possible, amener la population régionale à l’acheter au détriment de son niveau de vie : ils auront préparé le terrain à une expérience d’autonomie à laquelle ils ne songent pas à l’heure actuelle.

D’une façon générale, les expériences « à la base » qui se développent dans diverses directions (surtout dans le domaine des énergies douces et décentralisées) peuvent parfaitement faciliter cette désarticulation de l’économie, que les idéologues du libéralisme redoutent beaucoup trop pour oser l’envisager.

Cependant, un risque existe : il est possible que l’État parvienne à contrôler l’évolution d’ensemble. Lorsque celui-ci comprendra qu’il ne peut résoudre ni le problème du chômage ni ceux que posent les chômeurs à la population active, il favorisera peut- être les expériences d’autonomie comme on l’a envisagé. Mais en admettant que les tensions sociales soient de ce fait apaisées (ce qui signifierait que ces expériences ont déjà une ampleur considérable) et que certaines questions soulevées par le chômage ne se posent plus (par exemple que les alternatifs aient pris en charge les services assurés jusque-là par la puissance publique, notamment leur propre sécurité sociale), la situation économique ne sera pas assainie pour autant. Car la concurrence internationale continuera de s’exercer sur un marché de plus en plus étroit. L’État sera peut-être tenté de prendre des mesures protectionnistes. Il risque aussi d’y être contraint par la dégradation de sa situation financière et monétaire : un pays qui ne peut plus ni payer ses importations, ni récupérer ses créances sur ses acheteurs étrangers, est bien obligé de « reconquérir son marché intérieur », c’est-à-dire de vivre sur ses seules ressources. En se protégeant de la concurrence étrangère, l’État accélérerait la désorganisation de l’économie mondiale, mais il pourrait alors programmer l’affaissement de l’économie et l’appauvrissement général. Ni les relations de pouvoir ni les structures économiques et sociales ne seraient nécessairement compromises. Ce risque est analogue à celui qui existe dans le tiers monde, où une autarcie relative n’entraînera pas ipso facto les bouleversements sociopolitiques indispensables à une reconstruction de l’économie au profit de l’ensemble de la société.

Pour que l’approfondissement des difficultés économiques et sociales favorise une transformation très progressive de la société, en même temps que l’élaboration d’une nouvelle construction économique et technique, il faut que les alternatifs sachent quel avenir ils entendent préparer par leurs initiatives actuelles, et comment cet avenir, qu’ils forgent pour eux-mêmes, « s’articule » avec celui des majorités. Il faut qu’ils se dotent d’un projet politique.

 

X. Pour une charte de la contestation mondiale

La plupart des alternatifs récusent les schémas politiques. Ils s’efforcent d’établir entre eux des rapports équitables, mais s’interdisent de définir la justice sociale et de chercher les moyens de l’instaurer. Ils sont trop critiques à l’égard de ces avant- gardes qui veulent imposer leur idéal social aux autres, pour se présenter eux-mêmes comme une avant-garde. Et ils se méfient du même coup des penseurs politiques (ces « maîtres penseurs »), puisque c’est à partir de leurs vues sur l’avenir possible et souhaitable que se forment des avant-gardes. Ainsi en arrivent-ils à condamner la pensée politique elle-même. Tous les schémas politiques s’étant révélés pour le moins décevants dans leurs applications, pourquoi tenter d’en élaborer ?

C’est évidemment l’échec des schémas d’inspiration marxiste qui explique leur réserve à l’égard des projets politiques exprimés en termes théoriques. Mais si ces schémas sont en effet peu satisfaisants et souvent inadaptés au contexte actuel, s’ils ne prennent pas en compte des données qui paraissent aujourd’hui essentielles (l’écologie, les aspirations de l’individu qui n’est pas uniquement un être social, etc.), il ne faut pas imputer les aberrations nées de leur mise en œuvre à la pensée politique, mais bien au contraire à sa sclérose. Il faudrait les compléter, les modifier ou les renouveler, en approfondissant l’analyse critique de la réalité, une réalité qui d’ailleurs se transforme constamment. Car le monde a une dimension politique qu’on ne peut se dispenser de comprendre. Et l’on ne peut à la fois souhaiter qu’il change et se refuser à imaginer ce qu’il devrait devenir.

Les conséquences de cette sclérose sont dramatiques. Elles le sont dans le tiers monde où les peuples qui parviennent à se libérer de dictatures soutenues par les puissances capitalistes finissent par tomber sous le joug de tyrannies qui se veulent socialistes. Elles le sont aussi dans les pays capitalistes industrialisés, où le décalage entre le discours révolutionnaire et la réalité économique et sociale a pris les proportions d’un abîme. Devant cette réalité qu’ils refusent et qui ne génère pas de révolution, trop de militants s’engagent dans la voie de la violence, notamment dans un terrorisme qui est censé accentuer les contradictions entre classes sociales antagonistes (ou présumées telles) jusqu’à les rendre enfin explosives. Si leur violence se cherche des justifications dans la doctrine politique, qui, en l’occurrence, en donne une bien fragile à leurs pulsions agressives instinctives, elle trouve son origine profonde dans le désespoir.

Ce désespoir est compréhensible. L’individu, qui a besoin de s’identifier à un groupe social car il y trouve sa raison d’être, a le sentiment de ne plus avoir d’avenir quand le groupe n’en a plus. Bien sûr, il peut se replier sur une société régionale plus ou moins mythique dont il espère la « re-naissance » (dans un monde finissant ?), voire s’identifier à une équipe de football ou à un gang de malfaiteurs. Mais dans le cadre national, qui demeure celui de l’action politique, celle-ci est désormais dénuée de sens. Le contexte concurrentiel endiguant les choix des nations industrialisées, la politique interne est subordonnée à la recherche de rapports de forces technico-économiques favorables à l’échelle mondiale. L’organisation politique et sociale ne saurait être modifiée, sauf dans le cas où il pourrait en résulter une amélioration de ces rapports de forces. Elle ne peut donc l’être qu’en vue d’une plus grande rigueur, d’une meilleure adaptation de la société aux exigences de l’économie. Les seuls schémas politiques nationaux envisageables sont dès lors de type fasciste, étant entendu que le fascisme peut être plus ou moins feutré, et qu’il peut aussi être, soit de droite ou libéral, soit de gauche ou socialiste.

Les contraintes auxquelles les nations sont soumises tiennent aujourd’hui à l’effort économique auquel elles sont obligées. Qu’elles soient ou non « développées », toutes les sociétés sont censées devoir (et pouvoir) accroître indéfiniment leur richesse et leur puissance. Ainsi, les ambitions nationales ne sont en fait que la projection, au plan mondial, de celles que nourrit à titre individuel « le bourgeois » au sein de la société libérale. Or, si le socialisme condamne la volonté individuelle de puissance et d’enrichissement ou, tout au moins, s’il cherche à en limiter les effets, il l’encourage lorsqu’elle est collective. A cet égard, on peut aujourd’hui constater à quel point le discours d’un gouvernement socialiste sur « la présence de la France dans le monde » ressemble à celui de la droite la plus élitiste.

Si la France était un pays idéalement démocratique, donc respectueux des valeurs qui fondent la démocratie, elle ne constituerait pas avec d’autres pays européens une entité économique, éventuellement politique et militaire, capable de rivaliser avec les deux super-grands. Elle tenterait de remédier aux conséquences de ses entreprises passées. Elle chercherait à s’associer à des pays du Maghreb et d’Afrique noire dont les économies sont devenues à son initiative complémentaires de la sienne, afin de former une zone politique protégée, au sein de laquelle des groupes sociaux hétérogènes pourraient s’organiser en fonction de leurs choix culturels sans que l’éventuel enrichissement des uns s’effectue au détriment des autres. Elle lancerait un « défi », au heu de passer son temps à en relever (avec les résultats que l’on sait). Mais elle n’est pas démocratique (ses structures en tous domaines interdisant d’ailleurs qu’elle le devienne) ni, encore moins, prête à imaginer ce que pourrait être la démocratie à l’échelle mondiale. Elle n’est pas disposée à reconsidérer un « rapport aux autres » dont dépend son actuel niveau de développement technico-économique, à renoncer à un genre de vie qui est pourtant compromis, à abandonner enfin des ambitions nationales que les Français ont appris à considérer comme légitimes : la prospérité de la France, la grandeur de la France…

Il est probable que le véritable clivage politique, beaucoup plus sérieux et déterminant que le clivage entre droite et gauche, se situe à ce niveau des objectifs fondamentaux que poursuit une société. Ces objectifs devraient être radicalement différents selon que cette dernière est organisée sur une base élitaire ou sur une base démocratique, c’est-à-dire selon la valeur reconnue à l’individu et l’étendue du pouvoir qu’il détient. Or, ils sont désormais toujours les mêmes.

Bien qu’une société ne se réduise pas à l’addition de ses membres, sa finalité ne peut être indépendante de la leur ni la transcender. Pourtant, aujourd’hui, toutes les sociétés se voient fixer un objectif de bien-être matériel, en vue duquel sont imposées au plus grand nombre des conditions de travail et de vie insupportables, à l’opposé de l’objectif prétendu national. C’est ainsi que des générations de travailleurs ont pu être sacrifiées à la prospérité de la France, celle-ci n’étant donc incarnée que par ses élites effectivement prospères. Et l’on ne parlera pas des innombrables soldats qui sont tombés pour sa grandeur. Mais si une fraction de la nation peut être sacrifiée de la sorte à cette entité qu’est la France, il est assez naturel qu’il en aille de même, au plan mondial, au profit cette fois de quelques nations riches et puissantes, qui incarneraient alors l’espèce humaine.

Les pays industrialisés ont, de facto, assigné un objectif de développement à l’humanité entière, leur richesse et leur puissance tenant précisément en ce que tout le monde le poursuit. Accumulant des capitaux chez eux, provoquant à l’extérieur de la misère et ce que celle-ci entraîne (ignorance, malnutrition, maladies, etc.), ils sont en mesure de financer de remarquables progrès scientifiques et techniques, par exemple dans le domaine de la santé, des greffes d’organes et autres opérations fort coûteuses. Bien qu’humaniste (ou parce qu’il l’est !), l’Occidental ne mettra jamais en doute l’utilité de ce progrès médical. Il admet donc, au moins implicitement, que la survie artificielle de quelques individus dans les nations enrichies puisse être assurée au prix de la mort de millions d’enfants dans le tiers monde, une mort qui n’est nullement naturelle, puisqu’elle est imputable à la misère artificiellement provoquée par le système économique mondial.

D’une façon générale, dès lors que nous pensons qu’il faut, dans le cadre sociopolitique actuel, investir en vue de progrès susceptibles de bénéficier à tout le monde (la vie du chef d’État d’un pays sous-développé peut, il est vrai, être prolongée par une greffe d’organe), le sacrifice d’une partie de l’humanité se trouve justifié. Par nos choix, nous affirmons que les individus n’ont pas la même valeur selon le lieu où ils naissent (au Nord ou au Sud) et aussi selon la place qu’ils occupent au sein de leur société. Les sentiments d’horreur et d’indignation que nous inspire l’extension de la misère et de la faim dans le tiers monde sont donc irrationnels. Ils sont en complète contradiction avec nos préoccupations personnelles (par exemple devant la mort), avec notre conception du progrès, avec nos ambitions nationales, avec les principes sur lesquels repose l’organisation élitaire de notre propre société, avec enfin cet autre sentiment que nous avons eu jusqu’ici : celui d’aller dans le sens de l’Histoire, en réalisant les aspirations de l’humanité entière.

Aussi longtemps que nous assimilerons l’évolution de notre société à celle de l’humanité avançant vers un terme à la fois idéal et indéfiniment futur, aussi longtemps que nous verrons dans nos progrès scientifiques et techniques la preuve de cette évolution d’ensemble, nous ne parviendrons même pas à imaginer un projet politique nouveau. Celui-ci présupposerait une autre conception de ce que doit être l’Histoire. Et sa mise en œuvre impliquerait un changement dans le cours de l’Histoire, c’est-à-dire que ceux qui aujourd’hui la font ne soient plus en état de la faire.

Du moins la crise va-t-elle dissiper beaucoup d’illusions, en particulier celles qui sont nées d’une interprétation tendancieuse de notre passé. Nous allons constater que notre civilisation est mortelle. Bien qu’ayant réussi à prendre appui sur tous les peuples de la terre, elle n’aura été que l’aventure d’une minorité, poussée d’ailleurs par des instincts le plus souvent contraires aux valeurs dont elle se réclame. Avec bien des aspects positifs (toutes les civilisations en ont eu), cette aventure aura démontré que l’homme contemporain est encore capable d’autant d’atrocité dans la poursuite de ses objectifs que d’aveuglement dans la définition de ces objectifs eux-mêmes. Car l’opulence, la richesse matérielle généralisée, n’est qu’une chimère.

Dès lors que toutes les sociétés sont interdépendantes, poser la question de la finalité d’une société revient à s’interroger sur celle de l’humanité. Si celle-ci évolue et tend vers un but, quel est ce but ou que devrait-il être ? Les réponses risquent d’être aussi nombreuses que les conceptions philosophiques ou religieuses dont elles procèdent nécessairement. Mais celle qu’ont apportée successivement le capitalisme et le socialisme n’est pas du tout acceptable. Le développement des forces productives ne saurait être qu’un moyen, parmi d’autres, d’atteindre, dans les limites posées par le milieu physique, un objectif qui ne peut être celui de l’humanité que s’il est commun à toutes ses composantes. Et s’il est commun à tous, nul ne peut lui être sacrifié. Ni une société, ni même un seul individu.

Ce qui différencie l’humanité des autres espèces vivantes se trouve en chaque individu. Quand on sait que les capacités cérébrales de l’homme sont très largement supérieures à celles qu’il utilise, de sorte que les inégalités individuelles d’intelligence ou de dons ne résultent que d’une inégale utilisation, due le plus souvent à la diversité des milieux sociaux dans lesquels vivent les hommes, de ces capacités toujours sous-employées, une conclusion devrait s’imposer : la société n’a pas d’autre objectif que d’assurer la pleine réalisation de ce potentiel que représente chacun de ses membres. Il faudrait alors qu’elle soit parfaitement démocratique, afin que tous les individus aient un égal pouvoir dans les décisions qu’implique la vie sociale. Comme dans la famille idéale, qui veille à ce que chaque enfant, individu unique et éphémère, se développe dans sa singularité, son développement bénéficiant au groupe pérenne dont il fait partie, l’épanouissement des individus favoriserait des progrès collectifs, qui auraient sans doute pour fonction prioritaire de contribuer à cet épanouissement lui-même. Les progrès dans les techniques de production, par exemple, seraient bien davantage comparables à ceux qui furent réalisés dans le passé par les travailleurs eux-mêmes, qu’à ceux qui sont aujourd’hui concoctés par des élites au service d’intérêts étroits, puis mis en œuvre de haut en bas par les pouvoirs qui s’exercent sur le corps social.

En bonne logique, un tel rapport de l’individu à la société en induirait un semblable entre sociétés. La collectivité mondiale serait constituée de sociétés différentes, qui procéderaient à des échanges afin que chacune d’elles, par des apports spécifiques, aide les autres à atteindre leur objectif, un objectif qui serait en définitive commun : développer tous les individus qui sont tous également porteurs d’un peu de l’avenir de l’espèce.

Utopie que tout cela ? Sans aucun doute ! Pourtant, il paraît invraisemblable que l’humanité, si toutefois elle a un avenir (ce dont on peut, il est vrai, raisonnablement douter), demeure organisée durablement comme elle l’est aujourd’hui. Avec des moyens techniques d’autodestruction formidables, divisée par des contradictions d’intérêts qui ne cessent de s’aggraver, elle est maintenue, par son organisation même, à un stade qu’on pourrait qualifier de pré-historique, tant il est proche du monde animal, où ni la conscience, ni l’imagination, ni la morale n’intervient dans le comportement d’espèces génétiquement programmées. Il est certain que cette organisation reflète et concrétise le rapport que les hommes ont entre eux. Et ce rapport est déterminé par le but qu’ils poursuivent, c’est-à-dire par les raisons d’exister qu’ils se donnent ou se croient. Pour que change ce type de rapport, il faudrait donc qu’ils se trouvent d’autres raisons de vivre. Mais ne vont-ils pas y être collectivement obligés, lorsqu’ils constateront que la route qu’ils suivent débouche sur le vide ?

La perception que chacun a d’autrui n’a cessé de changer au cours des temps. Elle changera encore, d’autant que les mass média aident à une prise de conscience, en montrant la similitude des situations partout dans le monde, derrière leur extrême diversité apparente. De plus, le capital a noué à l’échelle planétaire des rapports objectifs, imposés par l’économie et les techniques, qui ne correspondent déjà plus à la division du monde en États-nations. On peut donc espérer que les hommes, dans la mesure où ils sont dotés d’une capacité de réflexion, parviendront un jour à se sentir solidaires à cette échelle où n’existent aujourd’hui que des liens d’interdépendance conflictuelle, de sorte que de nouveaux rapports subjectifs permettront d’en établir de nouveaux au plan économique et technique.

Prisonnières du système qu’elles ont élaboré, victimes de sa dynamique, les nations industrielles ne peuvent reconsidérer les principes qui fondent leur organisation, transformer leurs rapports sociaux, moins encore leurs relations avec le tiers monde. Mais la société virtuelle que forment les alternatifs peut, quant à elle, poursuivre l’Utopie. Elle se trouve en effet dans une situation historique exceptionnelle : elle n’hérite aucune structure, aucune institution. Elle peut définir ses fins, avant de s’organiser en conséquence. Elle doit alors le faire.

Il faut que les alternatifs élaborent un projet politique, qui est par définition utopique, puisqu’il n’est pas destiné à s’appliquer à l’ensemble de la société et qu’il ne vise pas à la transformer. Ce projet ne sera à mettre en œuvre que par ceux qui s’excluent du système et, éventuellement, par ceux qui en sont exclus et acceptent de l’être. Il ne concerne les autres que dans la mesure où ils seront, eux aussi, placés ultérieurement devant des choix qu’ils ne peuvent faire à l’heure actuelle.

Dans son acception démocratique, la politique est l’art pour une société de se gouverner elle-même. Cet art s’appuie nécessairement sur des principes et des règles de conduite, qui eux-mêmes dépendent largement des objectifs collectifs. Ce sont ces objectifs qui pourraient faire l’objet d’une charte, qui aurait à énoncer les droits des individus et des entités sociopolitiques, dans un contexte global d’où sont éliminés rapports de domination et relations de pouvoir. Parmi ces droits, celui de s’organiser librement devrait être reconnu à toute collectivité, aussi réduite soit-elle, car une société qui ne cherche pas à accroître sa puissance peut se limiter au groupe qui partage les mêmes choix culturels. Cependant, pour éviter que les choix des différentes « sociétés alternatives » ne soient ou ne deviennent contradictoires, il faut encore imaginer un schéma d’organisation théorique qui a un contenu économique essentiel.

Dans le domaine économique, comme dans tous ceux où les pulsions des individus et des groupes sociaux doivent être endiguées dans un sens acceptable pour la collectivité plus ou moins large qu’ils forment (collectivité qui est aujourd’hui mondiale au plan économique), il faudrait inventer des « lois », analogues à celles qui ont été ébauchées plus haut à propos des échanges (et qui sont évidemment à améliorer). La recherche de ces lois implique une analyse critique exhaustive des économies industrielles, capitalistes et socialistes. Il faut comparer ce qui est à ce qui devrait être. De cette comparaison se déduira la marge d’erreurs et d’aberrations qui n’a cessé de s’élargir, tout particulièrement depuis la révolution industrielle, seuil qui n’aurait certainement pas dû être franchi sans précautions de tous ordres.

De même que la charte et le schéma d’organisation théorique, une telle étude critique ne peut être que le fruit d’un travail collectif. Elle ne servirait pas seulement à préciser le projet encore éventuel des alternatifs. Elle contribuerait aussi à ouvrir les yeux de ceux qui ne mettent pas en doute l’utilité de ce qu’ils font (ce qui est le cas de la plupart des gens), parce qu’ils ne prennent en compte que le cadre restreint dans lequel leur action semble en effet nécessaire et bénéfique. Or, si l’on ne peut espérer que les travailleurs renonceront à produire ou que les entreprises se mettront d’elles-mêmes en faillite, on peut imaginer ce qui se passerait si tout le monde prenait conscience des vices rédhibitoires de l’activité économique, telle qu’elle est pratiquée, des impasses auxquelles elle conduit et des catastrophes qu’elle prépare. Perçue autrement, la crise serait aussi vécue autrement. Les majorités repues finiraient peut-être par envisager avec moins d’horreur les sacrifices auxquels elles seront obligatoirement acculées (au demeurant moindres que ceux auxquels on se résigne en cas de guerre), si elles comprenaient qu’il peut en résulter un changement hautement souhaitable dans le cours de l’Histoire.

Lorsque les aristocrates français, à la fin du XVIIIe siècle, durent renoncer à leurs privilèges, il ne s’ensuivit aucune régression pour la France qu’ils incarnaient jusque-là. Ils furent simplement ramenés (en principe) au même niveau que les autres citoyens. Lorsque les nations industrialisées, qui incarnent aujourd’hui « la civilisation » (puisqu’elles sont à la fois auteurs et bénéficiaires de tous les progrès scientifiques et techniques qui caractérisent désormais celle-ci), devront renoncer à leur train de vie collectif, il n’en résultera pas davantage de régression pour l’humanité. Elles seront, de la même manière que l’aristocratie d’autrefois, déclassées dans la hiérarchie internationale qu’elles ont elles-mêmes instaurée. Leur affaissement n’est à considérer que comme la condition d’un nouveau départ, sur d’autres bases sociopolitiques et dans une autre direction. Du moins peut-on espérer que celui-ci sera encore possible, et que la nouvelle aventure collective qui débutera sera plus satisfaisante pour l’ensemble des peuples que celle qui s’achève. C’est le seul espoir qui reste à ces nations, comme aux autres. Et c’est bien pourquoi il faut le préciser, quitte à en modifier constamment les contours.

L’idéal social n’existe pas. Il n’est qu’une ligne d’horizon qui change peu à peu à mesure qu’on avance vers elle. Et la société ne sera jamais parfaitement harmonieuse, sans contradiction ni tension. La seule qui le soit se trouve au cimetière. Il ne s’agit donc pas de décréter comment tous les alternatifs doivent vivre, a fortiori comment devront vivre les générations futures si ne sont pas définitivement compromises les chances qu’elles ont de naître. Il s’agit seulement de dire ce qu’est aujourd’hui la ligne d’horizon et de proposer des voies pour avancer vers elle.

Ici, une seule voie a été envisagée comme possible : celle de l’autonomie, en tant que moyen d’une reconstruction sociopolitique et technico-économique. S’il en existe d’autres, on les découvrira en cherchant comment tirer parti des transformations qui se produisent partout dans le monde. Il faut alors solliciter une réflexion à l’échelle mondiale. Mobilisés autour d’une charte, qui constitue en quelque sorte la ligne d’horizon, tous ceux qui veulent avancer vers ce même but provisoire doivent contribuer à élaborer, à amender et à actualiser un schéma d’organisation théorique, ainsi que les méthodes pour le mettre en œuvre, en tenant compte des perspectives qu’ouvre la crise dans les pays où ils se trouvent. L’engagement politique change donc à la fois de terrain et d’objet pour prendre une ampleur toute nouvelle. Il vise à permettre à chaque société, à mesure que toutes s’enfonceront dans une crise générale, de se recomposer progressivement sur des bases nouvelles, en fonction d’un projet socio-économique acceptable pour toutes. Il n’a plus d’autres limites que celles de la terre. Son but idéal est de rendre une finalité politique et sociale à l’évolution humaine. Car le progrès véritable n’est pas dans la connaissance et dans la maîtrise des techniques. Il est politique. Il est dans l’aptitude des hommes à se gouverner, individuellement et collectivement, en mettant leurs connaissances et les techniques au service de cet art de vivre ensemble.

François Partant

 

Chapitres IX et X du livre de
François Partant,
La Fin du développement,
naissance d’une alternative ?,
1982.

 


[1] Le sujet de La Guérilla économique était précisément la construction d’une économie autogérée. Dans le tiers monde, l’obstacle n’est pas économique ni technique. Il est politique.

[2] In La Société française et la technologie (éd. La Documentation française).

[3] Ce très grave problème de la violence mériterait évidemment plus que les quelques lignes qui lui sont consacrées dans Que la crise s’aggrave.

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