Peter Schöttler, Scientisme sur l’histoire d’un concept difficile, 2013

Résumé

Aujourd’hui, « scientisme » est un concept péjoratif dans toutes les langues. Mais ne s’agit-il pas plutôt d’une projection qui sert à exploiter la peur de « la science » ? L’article développe l’idée que le scientisme est un courant historique qui peut être analysé de manière concrète. Il montre que le concept apparaît au XIXe siècle et reçoit son accentuation négative lorsque le spiritisme « scientifique » d’une part et l’église catholique de l’autre se mettent à combattre les prétentions « exagérées » des sciences de la nature.

Note de Sniadecki : L’auteur prétend que le scientisme est quelque chose de mal défini, alors qu’il l’est fort bien par ceux qui se sont proclamés scientistes. Cet article a néanmoins le mérite de faire un retour historique sur la genèse de ce mot.

 

« En trois siècles, la science, fondée par le postulat d’objectivité, a conquis sa place dans la société : dans la pratique, mais pas dans les âmes. »

Jacques Monod, Le Hasard et la nécessité, 1970.

Peu de mots sont aussi directement connoté de manière péjorative que celui de « scientisme », et cela partout dans le monde et dans toutes les langues : scientism, scientismo, Szientismus, etc. Pour le vérifier il suffit de consulter internet où l’on trouvera un nombre invraisemblable de contributions et de définitions dont le point commun est de rejeter « le scientisme », unanimement dénoncé comme un danger grave, une menace et même un cauchemar qu’il s’agit d’éviter à tout prix. Souvent il est alors fait référence au livre classique d’Aldous Huxley, Brave New World (Le Meilleur des mondes) paru en 1931, qui illustrerait toutes les horreurs d’un avenir « scientiste ». Pour ceux qui en voudraient davantage, ils peuvent aller sur des sites comme Satirizing Scientism où, par le texte et l’image, on se moque allégrement du « scientisme, de l’évolutionnisme et de l’arrogance du monde universitaire », le tout signé par un bloggeur du nom de Stinging horsefly : « La mouche du coche » [1].

Critique, défense, résistance

Cependant il existe aussi des critiques plus sérieuses. une des plus précoces et certainement une des plus influentes provient de l’économiste Friedrich August Hayek qui, dans une série d’articles publiés pendant la Seconde Guerre mondiale et ensuite dans un livre intitulé The Counter-Revolution of Science, attaqua l’optimisme scientifique aveugle qui se serait développé depuis les Lumières – notamment chez Turgot et Condorcet – en passant par Saint-Simon et Comte, ensuite par Hegel, Feuerbach, Marx et Engels jusqu’au Cercle de Vienne et aurait notamment eu pour conséquence la planification socialiste et le totalitarisme soviétique [2].

Une autre variante de critique du scientisme peut se lire dans les écrits d’un autre émigré, Eric Voegelin, pour lequel le principe même d’une science objective, au sens des Lumières ou de Comte ou de Marx ou de Darwin, peut s’interpréter comme le symptôme d’une « dé-déification » fatale, d’une aliénation et d’une déshumanisation, permettant par exemple en Allemagne de tracer une ligne plus ou moins directe du monisme d’un Haeckel ou d’un Ostwald au nazisme d’un Hitler [3].

Dans le contexte français on pourrait également citer le livre assez récent de Tzvetan Todorov qui, sous le titre Mémoire du mal, tentation du bien. Enquête sur le siècle, interprète toute l’histoire du XXe siècle non seulement comme une confrontation entre démocratie et totalitarisme mais aussi entre humanisme et scientisme [4]. Que cet essai puisse mettre sur le même plan toutes les formes de marxisme avec la conception stalinienne de la science, tout comme Hayek et Voegelin avaient mis sur le même plan le scientisme avec toutes les formes de positivisme, ne fait que souligner le dilemme de ce genre d’histoire des idées qui préfère les grandes lignes et les oppositions tranchées à la précision historique. Car sinon, il aurait été évident que justement les mouvements « totalitaires » se sont toujours démarqués de façon véhémente non seulement de ce qu’ils appelaient la « pensée occidentale » mais aussi du positivisme occidental, stigmatisé comme une philosophie dangereuse, car objectiviste, autrement dit : l’exact contraire de la science partisane que le national-socialisme ou le stalinisme souhaitaient [5]. Bref, déjà cette opposition grossière, pour laquelle le scientisme fait fonction de bouc émissaire, nous signale qu’il y a ici quelque chose qui cloche.

Pourtant il reste une critique du scientisme qui n’a pas encore été mentionnée : celle de l’École de Francfort. Pensons seulement à la Dialektik der Aufklarung (Dialectique de la raison) publiée par Horkheimer et Adorno en 1944 et au livre de Horkheimer de 1947, Eclipse of reason (L’Éclipse de la raison[6], ainsi qu’à un certain nombre de publications ultérieures de Marcuse ou de Habermas dans lesquelles il apparaît sans cesse que dans le contexte de la société bourgeoise déjà, la croyance au progrès mène à l’aliénation et peut-être même – comme on le disait dans les années 1960-1970 – « au fascisme » [7]. Autrement dit, avec le concept de scientisme [8] et quelques autres concepts tel que « positivisme », « naturalisme » ou « objectivisme » – sans qu’ils soient d’habitude spécifiés et sans que l’on cite des auteurs – tout un scénario se déroule. Tout intellectuel critique et bien-pensant frémit et prend alors, presque automatiquement, une position de défense : « voilà bien ce que je ne veux pas ! »

Mais sait-on vraiment à quoi on s’oppose si violemment ? De manière un peu élémentaire, on pourrait répondre : à la démesure, voire à la tyrannie de la science. Mais ne pourrait-on pas alors être suspecté d’adopter – contre les Lumières et la science en soi (peut-être même pour des raisons religieuses ?) – la rhétorique de l’ « inversion de sens » si bien analysée par Albert Hirschman [9] ? Voilà qui est probablement insuffisant. Ou bien s’agit-il simplement d’un « abus » et d’une « perversion » de la raison – pour parler comme Hayek – et donc d’une transgression illégitime de certaines limites ? Dans ce cas, il faudrait au moins être capable de tracer de telles limites. Or, c’est plutôt l’impression contraire que l’on a en compulsant les dictionnaires et les encyclopédies, qui définissent le scientisme presque toujours comme la transposition problématique des théories ou seulement des méthodes des sciences de la nature (entendues comme sciences « exactes ») sur le terrain des sciences humaines (au sens de « Geisteswissenschaften ») ou de la philosophie ou même de la vie quotidienne (au sens de « Lebenswelt »). Ainsi nous lisons par exemple dans Le Grand Robert :

« Scientisme. Attitude philosophique du scientiste, qui soutient que la connaissance scientifique suffit à résoudre les problèmes philosophiques. » [10]

Suit alors une citation de Bergson, dont on sait pourtant qu’il était un pourfendeur du scientisme .

« Nous avons seulement demandé à la science de rester scientifique, et de ne pas se doubler d’une métaphysique inconsciente, qui se présente alors aux ignorants, ou demi-ignorants, sous le masque de la science. Pendant plus d’un demi-siècle, ce “scientisme” s’était mis en travers de la métaphysique. Tout effort d’intuition était découragé par avance ; il se brisait contre des négations qu’on croyait scientifiques. » [11]

Même son de cloche dans la grande encyclopédie allemande Der Grosse Brockhaus :

« Scientisme, scientifisme, désignation habituellement péjorative pour une position épistémologique qui ne veut laisser compter pour scientifique que la méthode quantificative reprise de manière non-critique des sciences naturelles (surtout en sciences humaines et sociales). » [12]

Et enfin nous lisons dans le Oxford English Dictionary :

« Scientism. 1. The habit and mode of expression of a man of science. […] 2. A term applied (freq. in a derogatory manner) to a belief in the omnipotence of scientific knowledge and techniques; also to the view that the methods of study appropriate to physical science can replace those used in other fields such as philosophy and, esp., human behaviour and the social sciences. » [13]

Évidemment, les dictionnaires sont toujours un peu réducteurs, schématiques et ne peuvent livrer que des instantanés. On pourrait d’ailleurs aussi citer Wikipédia – et dans ses différentes langues –, mais cela ne changerait rien au portrait d’ensemble. En effet, ce qui paraît surtout symptomatique est l’unanimité avec laquelle le scientisme est partout, et dès le départ, présenté comme une position condamnable tout en donnant l’impression qu’il s’agit d’un courant intellectuel fort et dangereux, comme si les thèses incriminées étaient effectivement défendues par des personnes importantes. Or la plupart du temps, on n’avance que très peu de références, comme si les « scientistes » n’avaient pratiquement rien publié, contrairement à leurs critiques qui, eux, sont amplement cités.

On peut donc se demander si nous n’avons pas affaire ici à un de ses spectres qui hantent si souvent l’histoire intellectuelle, et tout particulièrement celle de la philosophie. Car de quoi a-t-on peur [14] ? Et pourquoi l’éventail des anti-scientistes s’étend-t-il des théologiens les plus conservateurs aux penseurs en sciences humaines les plus progressistes, et de la droite la plus à droite à la gauche la plus à gauche ? Ou pour le dire autrement : comment se fait-il que pratiquement personne ne se dit « scientiste » alors qu’il s’agirait, selon la doxa, d’une des positions les plus fortes et les plus influentes ? Certes, comme nous allons le voir, il existe quelques exceptions, mais en général « le scientiste » est toujours « l’autre » du penseur ou du savant « critique ». Un peu comme on était jadis le marxiste ou le matérialiste (ou autrefois encore le spinoziste) d’un « autre ». Bref, on a donc l’impression que le « nom » de scientisme fonctionne comme une sorte d’attrape intellectuels, parfois même comme un simple marteau théorique dont on se sert dès qu’une épistémologie semble en danger [15].

Cette forte opposition émotionnelle entre anti-scientisme et scientisme a d’ailleurs pour conséquence que l’on ne peut parler de façon rationnelle de l’un que si l’on est prêt à réfléchir également à l’autre. Si bien qu’une étude du scientisme devrait évoquer en perspective non seulement l’optimisme scientifique des uns mais aussi le pessimisme et le relativisme scientifique des autres afin de pouvoir mieux comprendre toutes les résistances que le danger scientiste semble déclencher.

Le scientisme aussi a une histoire

Au centre de cette étude, il y a deux thèses qui à première vue paraissent banales mais qui, quand on y réfléchit, ne vont pas de soi : premièrement, le scientisme aussi a une histoire, et deuxièmement, les scientistes ont réellement existé, ils existent même aujourd’hui.

Je pars donc de l’idée que le scientisme n’est pas seulement un spectre ou une projection mais qu’il peut être étudié historiquement. Comme tout courant intellectuel, il doit être analysé de manière concrète avec l’outillage scientifique de l’histoire, sans anticiper à chaque fois sur les résultats et sur l’interprétation, donc sans parti pris. Ce n’est qu’à cette condition que l’on pourra apprécier, un tant soit peu, un objet aussi controversé [16]. Pour ce faire, je me pencherai d’abord sur l’histoire du concept au sens restreint, puis je tenterai d’esquisser, à partir de matériaux essentiellement français, certains contextes historiques de son évolution.

Comment s’approcher de l’histoire du scientisme ? Quand on scrute les dictionnaires ainsi que la littérature sur le sujet – les travaux les plus importants étant ceux du regretté Casper Hakfoort puis les études de Dominique Pestre, François Bouyssi, Richard Olson, Paul Ziche et Thomas Schmidt-Lux ainsi qu’un article récent d’Anastasios Brenner [17] –, on est frappé par le fait que déjà l’histoire du mot « scientisme » paraît extrêmement mystérieuse. À l’exception de Bouyssi et de Brenner, aucun auteur ne se soucie d’ailleurs d’utiliser un terme qui semble être tombé du ciel [18]. Ainsi Richard Olson peut écrire une vaste histoire du scientisme qui commence avec l’antiquité bien que ni le terme ni la problématique n’aient existé à cette époque. Cela rappelle certaines vieilles histoires du socialisme qui commençaient avec Rome et Athènes en y projetant les concepts et les problèmes du XIXe siècle. Or les historiens savent depuis un certain temps qu’il est essentiel de savoir comment un phénomène est nommé et perçu dans son époque, même si l’outillage analytique est plus récent [19]. Évidemment il n’en découle aucune explication, mais au moins une limitation et une différenciation.

Généalogie d’un concept

Qui donc a parlé pour la première fois de scientisme, pourquoi et dans quel contexte ? Selon l’Oxford English Dictionary, le concept anglais scientism aurait été forgé et introduit en 1921 par un auteur aussi prestigieux que George Bernard Shaw dans sa pièce de théâtre Back to Methusela où il est question de manière ironique et péjorative d’une « iconography and hagiology of Scientism » (sic[20]. Cette affirmation est évidemment peu crédible, car Shaw était bien trop lettré pour prétendre à un néologisme. En vérité l’extension du mot anglais science vers scientist s’est déjà faite au XIXe siècle, notamment chez William Whewell (1794-1866) [21], de même que le mot scientism apparaît dès le milieu des années 1870, mais dans un tout autre contexte, comme désignation du mouvement religieux de la Christian Science, une secte fondée par Mary Baker Eddy aux États-Unis et qui allait bientôt se répandre également en Europe [22]. C’est d’ailleurs pourquoi les mots scientism en anglais, scientisme en français ou Szientismus en allemand resteront longtemps encore rattachés à cette origine sectaire et carrément anti-scientifique – puisque cette « Église du Christ scientiste » prétend justement pouvoir se passer de toutes les sciences terrestres, et notamment de la médecine. Au début du XXe siècle, au moment de l’expansion maximale du « christian-scientisme » en Europe [23], cela créera régulièrement des confusions sémantiques, si bien que de nombreux auteurs, comme par exemple Max Scheler dans sa Sociologie de la connaissance de 1926, utiliseront d’autres mots en « -isme », comme par exemple « scientifisme », pour désigner le phénomène en question [24].

Cependant le vrai concept anglais de scientism, tel qu’on l’utilise aujourd’hui, semble avoir son origine – c’est du moins mon hypothèse – dans la réception des débats français des années 1880 sur le rôle de la science dans la société moderne. En arrière-plan, nous avons l’œuvre de l’historien des religions Ernest Renan (1823-1892) qui certes n’utilise pas le mot mais acquiert une audience extraordinaire avec sa biographie scientifique de Jésus (1863) et son livre programmatique sur L’Avenir de la science (1890), manuscrit de 1848 qu’il ne publie ou n’ose publier que peu avant sa mort [25]. En effet, c’est Renan qui donne la formule classique d’un monde organisé de manière scientifique :

« […] organiser scientifiquement l’humanité, tel est […] le dernier mot de la science moderne, telle est son audacieuse mais légitime prétention. » [26]

Même si ces lignes renvoyaient à l’origine, jusque dans la métaphore médicale de l’ « organisation », aux conceptions de réforme sociale de Saint-Simon (L’Organisation sociale, 1825) ou d’un Louis Blanc (L’Organisation du travail, 1845), dans le contexte de la Troisième République et des années 1890, ses effets étaient tout autres [27] : ce livre était désormais perçu comme une sorte de manuel officiel de la philosophie républicaine de la science, et pour un polémiste comme Péguy, c’était tout simplement un « bréviaire » d’un autre genre [28].

Jusqu’à la Grande Guerre, une des questions inévitables de la vie intellectuelle, et notamment universitaire, en France était donc : êtes-vous « pour » ou « contre » Renan ? Cependant, les lignes de faille n’étaient pas forcément les mêmes que celles qui divisaient le pays lors de l’affaire Dreyfus : en effet, tandis que presque tous les antidreyfusards étaient en même temps des adversaires de Renan, on pouvait parfaitement être dreyfusard et refuser l’optimisme scientifique de Renan. Quelques années plus tard, ce furent surtout ces antirenaniens de gauche, comme Sorel ou Péguy ou encore le jeune Jacques Maritain, assistant tous aux cours de Bergson [29], qui allaient se retrouver dans le camp du nouveau nationalisme promettant de réconcilier la société civile avec l’armée et l’Église. Et c’est dans ce même milieu que s’articulera un anti-scientisme presque militant matérialisé dans deux livres signés « Agathon » : L’Esprit de la Nouvelle Sorbonne de 1911 et Les Jeunes gens d’aujourd’hui de 1913 [30]. Il s’agissait en l’occurrence de deux attaques violentes mais habiles contre l’establishment rationaliste de la Sorbonne, que l’on qualifierait aujourd’hui sans doute de « libéral de gauche », notamment représenté par les professeurs Durkheim, Lanson et Seignobos, et en fin de compte contre toute cette République laïque qui s’était résolument séparée de « l’Église ».

Le coup d’envoi largement perceptible de cette longue confrontation idéologique, qui se répercutera sur divers niveaux (école, université, politique, armée), fut donné en 1895 dans un article paru dans la Revue des Deux Mondes sous un titre presque anodin : “Après une visite au Vatican”. Son auteur était Ferdinand Brunetière (1849-1906), rédacteur en chef de la revue, chargé de cours à l’École normale supérieure et récemment reçu sous la Coupole [31]. Sa cible était – et en cela il devançait largement « Agathon » – la politique libérale et laïque, autrement dit « scientifique », de la République qu’il attribuait surtout à l’influence néfaste des Lumières, du positivisme et de penseurs comme Taine et Renan [32]. Il était de notoriété publique, en effet, que la politique scolaire du ministre Jules Ferry était notamment inspirée par l’enseignement de Comte et de son successeur Pierre Lafitte [33]. Récemment encore, écrivait Brunetière, presque tout homme cultivé avait cru que la religion était dépassée par la science. Or, voici que l’on découvrait qu’elle était incapable de tenir sa promesse de résoudre tous les mystères du monde :

« En fait, les sciences physiques et naturelles nous avaient promis de supprimer “le mystère”. Or, non seulement elles ne l’ont pas supprimé, mais nous voyons clairement aujourd’hui qu’elles ne l’éclairciront jamais. Elles sont impuissantes, je ne dis pas à résoudre, mais à poser convenablement les seules questions qui importent : ce sont celles qui touchent à l’origine de l’homme, à la loi de sa conduite, et à sa destinée future. L’inconnaissable nous entoure, il nous enveloppe, il nous étreint, et nous ne pouvons tirer des lois de la physique ou des résultats de la physiologie aucun moyen d’en rien connaître. » [34]

Malgré Darwin, Haeckel, Renan et toutes les recherches récentes, les sciences modernes ne pouvaient dévoiler aux hommes d’où ils venaient et où ils allaient. Et comme il en serait toujours ainsi, pensait Brunetière, on était obligé de parler d’un échec et même d’une « banqueroute de la science » [35]. Presque immédiatement, ce mot dramatique allait devenir un slogan : le diagnostic de la « faillite de la science » allait se répandre dans tous les milieux sceptiques et anti-scientifiques, en France comme à l’étranger [36]. Et il reviendra encore vingt ans plus tard, au moment de la Grande Guerre, sous la plume d’un ancien collaborateur de Brunetière qui voulait viser à la fois l’horrible Renan et la « science allemande » – dont Renan de toute façon était depuis toujours supposé être un fidèle – en parlant cette fois de la « banqueroute du scientisme » [37].

le scientisme français et ses ennemis

Evidemment, il faudrait étudier de près et en profondeur tout cet espace discursif dans lequel agissaient des publicistes comme Brunetière et quelques autres. On aurait ainsi à analyser tout un maquis de journaux et de revues, donc de l’équivalent des mass media d’aujourd’hui, par rapport à la formation et à l’inculcation d’inimitiés et de stéréotypes idéologiques qui se traduisaient notamment dans la façon de nommer le « scientisme » :

 

Le scientisme comme idée reçue

Autour de 1900, les mots scientisme ou scientiste sont « habituellement » accompagnés des épithètes suivants :

à la mode étriqué prétentieux
à outrance étroit et exclusif primaire
abstrait exagéré psychologique
antireligieux faux rationaliste
attardé froid religieux
béat germanique rudimentaire
blocard grossier sévère
boiteux infatué socialisant du jour
confit laïque socialiste
contemporain lourdaud stérile
court matérialiste stérilisant
criard mensonger stupide
démodé moderne superstitieux
désuet moqueur total
dogmatique outré utilitaire
durkheimien pédant vague
ébloui pesant vulgaire
enfantin positiviste etc.

(Source : liste établie à partir des publications dépouillées pour la période 1880-1914, notamment grâce à Google-Books et au site Gallica de la Bibliothèque nationale de France.)

 

Pour mieux comprendre cette longue file d’idées reçues et juxtaposées, il faudrait également se pencher sur la production littéraire [38]. Pensons seulement à un « best-seller » comme Le Disciple de Paul Bourget (1889), où était dénoncé un savant et philosophe sans morale, sans doute allusion à Taine, qui à la fin de sa vie, heureusement, se repent et revient à la religion véritable [39]. Pensons également, mais en opposition au Disciple, au Jean Barois de Roger Martin du Gard, un livre qu’Albert Camus admirera comme « le seul grand roman de l’âge scientiste » [40]. Ici, le protagoniste reste fidèle à sa conception du monde rationaliste, même si cela brise son mariage et qu’on lui oppose le slogan de la « faillite » de la science. Certes, il accepte au moment de mourir l’extrême-onction mais, comme son testament le prouvera, il avait prévu et contesté d’avance cette ultime faiblesse de la chair [41].

Ce qui est intéressant dans ce contexte, c’est que ni Paul Bourget ni Roger Martin du Gard n’utilisent le mot « scientisme » bien qu’il circule déjà, puisqu’il apparaît notamment dans une pièce de Romain Rolland datée de 1898 et intitulée Les Loups. On y assiste à la confrontation d’un tribun populaire à la Danton avec un pur intellectuel à la Saint-Just, et l’un lance au visage de l’autre : « Dis-toi bien, citoyen, que l’aristocratie de la cervelle est aussi haïssable que l’autre aristocratie. Nous en avons assez des scientistes. Nous sommes tous égaux. » [42] On devine quelle tête va rouler.

C’est à travers cette pièce, selon quelques récents historiens de la philosophie, que le terme de « scientisme » fut lancé [43]. Dans la littérature plus ancienne, par contre, et en se référant au Vocabulaire technique et critique de la philosophie de Lalande, paru en 1926, on cite habituellement un autre auteur, le biologiste Félix Le Dantec, comme l’inventeur du mot en 1911 [44]. Mais en vérité le terme est bien plus ancien, et Le Dantec n’est qu’un parmi d’autres qui reprennent, comme nous allons le voir, le terme au début du XXe siècle en se déclarant « scientistes ». Nul d’entre eux n’a cependant forgé le néologisme qui a son origine véritable dans le camp des anti-scientistes. C’est donc comme les « Jacobins » injuriés que Le Dantec et les autres ont « retourné » l’insulte pour lui donner un sens positif.

Quand on suit d’un peu plus près l’évolution de tous ces mots : scientisme, scientisme, scientifisme, scientificisme, etc., on découvre une longue suite d’occurrences. Ils remontent à la monarchie de Juillet et développent un éventail sémantique qui met du temps à se condenser et donner au terme sa coloration négative. Ainsi le Dictionnaire des mots nouveaux de 1845 définit le mot « scientifisme » encore de manière presque neutre : « […] système de scientification ; ce qui présente une grande, vaste science : c’est du scientifisme. » [45] Ce n’est que dans les années 1870 qu’apparaît le terme précis de « scientisme », mais au début, comme nous l’avons vu, en tant que synonyme de « Christian Science » [46]. Bientôt cependant, les deux termes « scientifisme » et « scientisme » ne seront pas seulement utilisés de manière parallèle mais aussi analogue et à chaque fois connotés de manière négative. Se profileront alors en tant que critiques et contradicteurs, le spiritisme organisé d’une part et l’Église catholique de l’autre.

En effet, l’occurrence la plus précoce du mot « scientisme » que j’ai pu trouver (jusqu’à présent) réside dans un livre polémique du philosophe spiritiste et franc-maçon Charles Fauvety (1813-1894) dirigé contre deux psychologues très connus, l’Allemand Wilhelm Wundt et le Français Jules Soury. L’auteur leur reproche :

« […] l’outrecuidance d’un scientisme qui ne se rend pas même compte de ses ignorances, privé qu’il est de méthode, de principes, de précision dans le langage, de critère de certitude et même de sens commun et qui prétend régenter les intelligences au nom de la science comme d’autres l’on fait au nom de la foi. La science aurait son orthodoxie ! Ah ! non, assez d’inquisition comme cela ! » [47]

Dès cette polémique de 1880 nous observons donc une opposition typique qui deviendra bientôt inéluctable : entre la pensée libre d’un côté (i.e. l’anti-scientisme) et l’orthodoxie, l’inquisition, le dogmatisme, etc. de l’autre (i.e. le scientisme). Dans la presse et les publications relevant du spiritisme, de telles attaques deviendront très fréquentes. Voici ce qu’écrit par exemple le Bulletin de la Société scientifique d’études psychologiques en 1882 :

« Qu’on suppose un Dieu en dehors du monde ou qu’on supprime Dieu, on ne fera jamais accepter à la logique humaine et au sens commun cette contradiction étrange, dans laquelle persiste encore le scientisme contemporain, qui consiste à faire sortir d’un univers-machine, la vie, la sensation, le sentiment, la raison, la conscience ! » [48]

Même si le spiritisme français avait des racines américaines, puisque la première expérience publique de tables tournantes et de coups donnés par des esprits eut lieu en 1848 à Rochester dans l’État de New York, ce dont les journaux du monde entier avaient rendu compte [49], le mouvement français fondé en 1857 par Allan Kardec se concevait moins comme une religion élargie que comme une science approfondie [50]. Il était d’autant plus important que des scientifiques sérieux lui apportent leur soutien et d’autant plus fâcheux qu’une critique, se réclamant des critères universels d’objectivité, refuse de laisser de l’espace à cette nouvelle « science de l’esprit » [51].

De la même manière, une vive opposition vint quelques années plus tard de la part de l’Église catholique. Dans ses universités et ses séminaires, dans des livres et des brochures ou dans des revues comme Le Correspondant, la Revue Thomiste, la Revue catholique et royaliste ou les Annales de la jeunesse catholique, partout était décrié et conjuré le danger du scientifisme, du scientisme ou du sciencisme [52] qui, aux yeux de l’Église, serait le symptôme de la décadence morale et un indice particulièrement frappant du matérialisme et de l’athéisme modernes. Notamment le doyen de la faculté de lettres de l’Institut catholique de Paris, Claudius Piat, prit souvent la parole pour relever l’opposition essentielle entre la vraie science et le scientisme car ce dernier ne serait qu’une « caricature de la science » [53]. Dans son livre de 1905, La Morale chrétienne et la moralité en France, Piat soulignait qu’heureusement les savants eux-mêmes avaient pris entre-temps leurs distance par rapport au déterminisme le plus strict, si bien que seuls des charlatans pouvaient encore s’en réclamer : Croyez-moi, disait-il à ses lecteurs :

« […] ce qui nuit véritablement au christianisme, ce n’est pas la science ; c’est le scientisme, cet être bâtard qui se meut entre l’expérience et la philosophie. Derrière le savant, il y a presque toujours un magister à l’air solennel, aux lunettes lourdes et noires, qui le regarde travailler par dessus l’épaule, qui suit d’un regard snob jusqu’à ses moindres mouvements et qui se retourne tout d’un coup en criant au grand public : “Trouvé, trouvé cette fois : plus de Dieu ; plus de providence ; plus de vie future ; la religion n’est qu’une légende bonne tout au plus pour des enfants”. » [54]

Comme Méphisto, le méchant scientiste est donc un « magister » habillé de noir qui lorgne par dessus l’épaule du vrai savant pour ensuite exploiter honteusement ses recherches. Le même cliché se retrouve partout. Ainsi, pour l’hebdomadaire catholique La Paix sociale en 1910 :

« […] le scientiste est au vrai savant, ce que l’alchimiste, l’astrologue, le charlatan, sont au chimiste, à l’astronome, au professeur de chirurgie. Qu’est-ce qu’un scientiste ? C’est un monsieur qui, sous prétexte de s’intéresser aux sciences, ou, comme il dit, à “la Science”, n’a qu’un souci en tête : combattre les croyances religieuses. » [55]

Et dans un long poème, La Tapisserie de Sainte Geneviève et de Jeanne d’Arc, Péguy traduira cette plainte en alexandrins :

Les armes de Satan c’est la jobarderie,
C’est le scientificisme et c’est l’artisterie,
C’est le laboratoire et la flagornerie. [56]

En tant qu’outsider antimoderne, à la fois philosophe, poète et mystique, ancien syndicaliste révolutionnaire et dreyfusard, catholique reconverti et nationaliste retrouvé – Péguy peut être considéré à ce moment-là comme une figure typique du roll back intellectuel [57]. Mais pour l’Eglise, dans le giron de laquelle le poète était revenu comme de nombreux penseurs et écrivains [58], l’enjeu dépassait largement la conception relativiste de la science ; pour elle il s’agissait en plus de rattraper au moins une partie de son hégémonie ancienne et d’enrayer autant que possible le processus de séparation qui depuis des années refoulait la religion des écoles et des universités – rappelons que dès 1885 les facultés de théologie furent fermées – et dont le point culminant sera atteint avec la séparation définitive de 1905 [59].

Qui étaient les scientistes ?

Félix Le Dantec (1869-1917), déjà nommé, apparaît alors comme antipode. En moins de vingt ans, cet élève génial de Louis Pasteur, qui enseignait à partir de 1899 à la Sorbonne, ne publiera pas moins de trente livres et d’innombrables articles, dans lesquels il esquissait sur la base d’une biologie néo-lamarckienne une vaste philosophie de la science et de la vie [60]. Pour les contemporains il était le scientiste le plus connu [61]. Malgré quelques concessions – il tenta même un dialogue public avec Bergson, mais ni l’un ni l’autre ne parlaient le même langage [62] –, sa conception du monde était entièrement déterministe et athéiste. La Science avec un grand S était pour lui la mesure du monde, et cela dans un sens « vraiment impersonnel et extrahumain » [63]. Dès 1908, il s’était déclaré scientiste (« malgré moi, je suis un scientiste impénitent » [64]), mais quelques années plus tard il en fit une proclamation :

« La Science a pour caractère essentiel d’être impersonnelle. Le propre d’une vérité scientifique est qu’elle ne dépend ni du tempérament ni des goûts particuliers de celui qui l’a découverte, et c’est pour cela qu’elle s’impose […] à tous les autres hommes. C’est pour cela que nous sommes esclaves de la science […] et qu’elle a […], quoi qu’en pensent la plupart de mes contemporains, une valeur absolue. Il n’y a même que la science qui ait cette valeur, et c’est pourquoi je me proclame scientiste ! » [65]

Quand on pense au contexte politico-intellectuel ainsi qu’au fait que Le Dantec défendit ses thèses avec fougue, dans ses cours comme dans ses publications, il n’est point surprenant qu’il fut adoré par les uns et détesté par les autres. Ainsi le couple Jacques et Raïssa Maritain fut d’abord parmi ses auditeurs enthousiastes [66], et le héros du roman de Martin du Gard, Jean Barois, lisait naturellement les livres de Le Dantec [67]. Il serait intéressant, d’ailleurs, de comparer de manière systématique, peut-être même sous forme de tableaux, concept par concept, les philosophies de ces deux gourous de la jeunesse étudiante qui s’opposaient par dessus la rue Saint-Jacques [68]. Mais Le Dantec n’était pas le seul à s’approprier le terme de scientisme. En 1908 fut publié un autre livre dans lequel l’auteur se déclarait dès l’avant-propos « scientiste », puisque « ce mot nouveau a l’avantage d’éviter toute équivoque », en effet :

« […] quand je parle du positivisme contemporain, quand je fais acte d’adhésion au positivisme je n’entends pas […] adhérer à la doctrine de Comte, mais simplement accepter, au sens où Berthelot par exemple aurait pris ces expressions, tous les enseignements de la science positive, et n’accepter qu’eux. » [69]

Et dans sa conclusion, l’auteur, Abel Rey, soulignait de nouveau :

« On pourrait nommer l’attitude philosophique qui a été esquissée au cours de ces brèves études, positivisme rationaliste, positivisme absolu ou scientisme. [Mais] pour éviter toute équivoque, il serait peut-être préférable de l’appeler : expérimentalisme. [Ce qui reviendrait à dire] qu’il repose tout entier sur l’expérience – mais au contraire de l’ancien empirisme, sur l’expérience contrôlée, fruit de l’expérimentation scientifique. » [70]

Le philosophe Abel Rey (1873-1940) était alors professeur à l’université de Dijon. Après la Grande Guerre il sera nommé à la Sorbonne – sur la première chaire d’histoire et de philosophie des sciences. Il sera donc le prédécesseur direct de Bachelard et Canguilhem [71]. Dans l’histoire intellectuelle, il joua un rôle non négligeable : d’une part, sa thèse d’État, La Théorie de la physique chez les physiciens contemporains, parut en 1907 et fut immédiatement traduite en allemand, si bien qu’elle fut vivement discutée, selon le témoignage de Philip Frank, dans les débats du « premier » Cercle de vienne d’avant 1914 [72] ; et, d’autre part, Abel Rey appartenait au cercle de la Revue de synthèse historique que publiait depuis le début du siècle Henri Berr qui défendait lui-même une philosophie optimiste de la science [73]. Or, dans les années 1920 Berr s’appliquait à transformer la revue, en collaboration avec ses trois directeurs adjoints : Abel Rey, Lucien Febvre et Paul Langevin, en une revue de type nouveau couvrant à la fois les sciences humaines et historiques et les sciences naturelles afin de contribuer au dépassement du dualisme obsolète de la science. Pour donner une assise solide à cette entreprise, il créa une fondation appelée : Pour la Science [74]. On notera aussi que quelques années plus tard cette même Revue de synthèse sera la plus importante plaque tournante de la réception française de la philosophie (« scientiste ») du Cercle de Vienne [75].

Évoquant le Cercle de vienne, nous arrivons à notre troisième et dernier exemple. Il s’agit d’un physicien professionnel, élève de Paul Langevin et Georges Urbain, du nom de Marcel Boll (1886-1971). Tout comme Abel Rey, il utilisait l’étiquette du scientisme pour mieux décrire une position intermédiaire qui ne se réduisait à aucune des écoles ou courants en place. Des années 1920 aux années 1950, Marcel Boll publia énormément : environ 70 livres et plusieurs centaines d’articles, souvent de vulgarisation scientifique [76]. Aujourd’hui il est largement oublié, bien qu’il fut le premier et principal médiateur du Cercle de Vienne en France [77]. Il constitua en effet une sorte de « chaînon manquant » entre le positivisme logique des Viennois et le positivisme comtiste traditionnel. C’est que Boll était quasiment « né » positiviste ; déjà ses parents avaient fait partie de la Société positiviste et avaient donc humblement informé son président, Lafitte, de la naissance de leur fils [78]. Boll était donc un positiviste inscrit qui participa pendant une dizaine d’années à toutes les fêtes et rituels et publia de nombreux articles dans la Revue positiviste internationale. Or dans les années 1920, il finit par prendre ses distances et devint un adepte du Cercle de Vienne car pour lui l’orthodoxie positiviste se trouvait maintenant en retard d’ « un siècle ». Pour la même raison, il participa en 1930 à la fondation de l’Union rationaliste, une association (qui existe encore aujourd’hui) dont le but déclaré était de lutter pour une conception scientifique du monde, pour la liberté de la science et pour la laïcité [79]. Son premier président était le médecin Henri Roger, son principal animateur le physicien Paul Langevin. Parmi les autres membres illustres notons le physicien Jean Perrin, le couple Irène et Fréderic Joliot-Curie ainsi que le mathématicien Jacques Hadamard. Mais il y eut également des littéraires et des philosophes comme Lucien Lévy-Bruhl, Abel Rey ou Alain (Émile Chartier), le secrétariat étant assuré par l’écrivain surréaliste Philippe Soupault.

C’est dans ce cadre et dans la maison d’édition de l’Union que Boll publia en 1939 un petit livre programmatique intitulé Les Quatre faces de la physique dans lequel il se proposa de modifier le fameux schéma classique des trois stades (théologie – métaphysique – science) pour l’adapter aux temps nouveaux et aux réflexions plus récentes en sciences humaines. Se réclamant du concept de « mentalité », forgé par Lévy-Bruhl et discuté depuis des années dans le cadre des sciences sociales et historiques [80], il présenta un nouveau schéma triphasé : 1) la mentalité primitive (au sens de Lévy-Bruhl), 2) le bon sens (au sens empiriste et réaliste), 3) l’esprit scientifique (au sens de Bachelard) [81]. Or c’est ce troisième stade, « l’échelon supérieur de la mentalité humaine » qui commence avec le passage de la pensée mécaniste à la pensée statistique (théorie de la relativité et mécanique des quanta) que Boll « faute d’un meilleur terme » désigne comme celui de l’ « objectivité » et/ou du «scientisme » [82] – car, dit-il :

« […] le mot “objectivité” rappelle la nécessité d’une désanthropomorphisation : abnégation personnelle (faite principalement de dignité et de sincérité), élimination aussi complète que possible des perturbations provenant de l’observateur. Quant au mot “scientisme”, que le bon sens prend si souvent en mauvaise part [83], il est seul à exprimer que l’esprit et la méthode scientifique doivent être étendus à tous les domaines de la pensée, sans aucune exception, ni restriction mentale. » [84]

Quelques pages plus loin il explicite encore son propos :

« Si l’on considère les problèmes fondamentaux, qui, contre toute attente, ont été complètement rénovés et résolus au cours d’une génération, on ne peut contester que n’importe quelle question est, en définitive, justiciable de la science : c’est strictement en cela que consiste le scientisme. » [85]

Le scientisme comme style de pensée

J’arrête ici cette esquisse. Elle n’avait pour but que de montrer que le mot et le concept de scientisme, souvent utilisés à tort et à travers ou de manière polémique, méritent une étude plus approfondie, et que derrière un même mot peuvent se cacher des profils très différents qu’il s’agit de reconstruire de manière historique – ne serait-ce que parce qu’il faut toujours d’abord se libérer des préjugés qui entourent « le scientisme ». Il est d’ailleurs frappant qu’aucun des savants présentés (et j’aurais pu en évoquer d’autres, notamment des non-français [86]) ne correspond à l’image répandue du savant-technocrate [87] ou du savant amoral et fou évoqué par les noms des Docteurs Frankenstein, Jekyll ou Folamour [88] – sans parler d’une sorte de positivisme trivial que l’on a trop souvent l’habitude de rajouter à la caricature.

En disant cela, je ne voudrais nullement suggérer que de telles tendances technocratiques ou amorales n’aient jamais existées ou n’existeraient plus. Mais peut-on vraiment les qualifier de scientistes ? En effet, dès que l’on cerne le phénomène d’un peu près, ces traits technocratiques, cyniques ou même totalitaires déclinent sensiblement : se matérialise alors la rumeur ou le spectre du scientisme qui prend la forme d’un habitus ou d’un style de pensée de personnes concrètes avec des pratiques et un discours que l’on peut analyser historiquement. Mais ce style de pensée scientifique-optimiste – et c’est à cela que se réduit finalement une définition neutre du scientisme – ne correspond que rarement à la moyenne sociale [89]. En fait, les soi-disant scientistes, qui se présentent d’habitude comme plutôt exigeants, font preuve d’un esprit plutôt large et forment par conséquent plutôt une élite [90], semblent avoir été des individus plutôt solitaires ou non-conformistes – et non pas des représentants de l’establishment et du pouvoir.

Ceci est particulièrement important quand nous observons le rôle de la science et des savants dans les grandes dictatures, car outre l’anti-scientisme jamais démenti de l’Église [91], l’accusation de subversion en faveur d’une dictature éducative de gauche continue à prendre une large place [92]. Pourtant, un tel enthousiasme en faveur de la science, voire de la technique, ne peut suffire pour parler ici de scientisme – en tous cas pas dans le sens ou un Le Dantec, un Rey ou un Boll se définissaient comme scientistes.

Venons-en à quelques éléments de conclusion.

Premièrement, le scientisme n’est pas une chimère, il a réellement existé. Mais il paraît douteux qu’il ait jamais constitué un phénomène massif. Il s’agit plutôt d’un projet intellectuel poursuivi par quelques savants ou des penseurs qui se situent à l’écart du courant médian. Leur influence a été soit surestimée, soit consciemment exagérée.

Deuxièmement, même si le mot « scientisme » est presque toujours connoté de manière péjorative et si la projection idéologique qui y est liée rend l’étude historique du phénomène difficile, on ne peut se passer du concept qu’il faut historiciser. Il peut alors servir d’indicateur pour certains « remous » de l’histoire contemporaine des sciences [93], notamment autour de 1900 ou dans les années 1920, après 1945, etc., alors que les positions scientistes étaient beaucoup moins conformistes que leurs détracteurs ne laissent supposer [94].

Mais néanmoins se pose, troisièmement, la question de savoir dans quelle mesure le discours scientiste ou le style de pensée scientifique-optimiste (même s’il en existe des variantes) ne court pas toujours le danger de fournir un substitut (quelle qu’en soit la définition exacte) à ce qui se situe « au-delà » de la science pour agir ainsi sur elle. Pensons notamment aux différentes religions. Que dire, en effet, du rapport entre scientisme et religion ? Que se passe-t-il quand l’optimisme scientifique mène à la déification de la science ? Là aussi il faut, probablement, historiciser la question : quand, où et par qui la science a-t-elle été érigée en religion ? Et encore une fois, il n’est pas question de romans de science-fiction. En effet, dans les cas où les scientistes possédaient une influence réelle, faisaient-ils partie des « adorateurs du nouveau Baal » (Arthur Koestler) ou plutôt de ses critiques ? Étaient-ils vraiment les principaux acteurs de cette « religion totalitaire de la science » propagée en Union soviétique d’abord, puis en Chine et en Europe de l’Est [95] ? Ou bien essayèrent-ils de se dérober en soutenant une politique de dégel et de réforme certainement mieux adaptée à l’obligation scientifique d’ouverture ?

Autrement dit, le mot « scientisme » est aujourd’hui sur toutes les lèvres et dans tous les médias mais son étude concrète constitue et reste une entreprise difficile. Au point de rappeler un aphorisme de Karl Kraus qui aimait dire :

« Plus on regarde un mot de près, plus il vous rend le regard de loin. » [96]

Peter Schöttler, né en 1950, est directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Ses recherches portent sur l’histoire intellectuelle en France et en Allemagne. Il a publié, en 2012, en collaboration avec Dieter Gosewinkel, un dossier sur l’Europe antilibérale dans la revue Zeithistorische Forschungen. Studies in Contemporary History.

 

Article publié dans la Revue de synthèse : tome 134, 6e série, n°1, 2013.

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[1] Voir <http://satirizingscientism.blogspot.com&gt;. Une version précédente de cet article est paru en langue allemande : Peter Schöttler, « Szientismus. Zur Geschichte eines schwierigen Begriffs », NTMZeitschrift fur Geschichte der Wissenschaften, Technik undMedizin, vol. 20, 2012, p. 245-269.

[2] Hayek, 1955.

[3] Voegelin, 1964, ici 2006. Dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, Voegelin avait établi un bilan extrêmement pessimiste : « The damage of scientism is done. As a philosophical friend aptly phrased it, the insane have succeeded in locking the sane in the asylum. From this asylum no physical escape is possible; as a consequence of the interlocking of science and social power, the political tentacles of scientistic civilization reach into every nook and corner of an industrialized society, and with increasing effectiveness they stretch over the whole globe. […] What is left is hope – but hope should not obscure the realistic insight that we who are living today shall never experience freedom of the spirit in society » (Voegelin, 1948, p. 494).

[4] Todorov, 2000. Cette thématique anti-scientiste fait d’ailleurs partie, à mes yeux, des effets problématiques « mai 68 ». Un exemple très parlant de cette critique de gauche de la science est formé par les contributions de Pierre Thuillier (1927-1998) qui, en tant que rédacteur de la revue La Recherche, n’a cessé de conjurer le danger d’un « scientisme totalitaire » ou d’un « totalitarisme scientiste » (Thuillier, 1980). Pour une critique de cette tendance anti-science, voir Bouveresse, 1999 ; Vacher, 2006.

[5] Josephson, 1996.

[6] Horkheimer et Adorno, 1944 ; Horkheimer, 1947.

[7] Pour une histoire critique de cette bataille de l’Ecole de Francfort contre certains représentants du positivisme (au sens large), voir le livre fondamental de Dahms, 1994.

[8] En anglais, Horkheimer, Adorno et Marcuse parlent de « scientism », en allemand de « Szientivismus », imitant en cela l’usage des années 1920 (Scheler, 1926). Par contre, Adorno, dans sa longue introduction à la controverse sur le positivisme (« Positivismusstreit ») utilise le terme « Szientismus » qui est pour lui synonyme de « Positivismus » (Adorno, 1969). Voir aussi note 13.

[9] Hirschman, 1991, p. 20-50.

[10] Robert, 1985, t. 8, p. 638.

[11] Bergson, 1955, p. 71.

[12] Brockhaus, 1980, t. 11, p. 235 : « Szientismus, Scientismus, Szientifismus, meist abwertend für eine wissenschaftheor. Position, die quantifizierende, den Naturwiss. unkritisch entlehnte Methoden (v.a. in den Geistes- und Sozialwissenschaften) allein als wissenschaftlich gelten lassen mochte. »

[13] Oxford English Dictionary, 1989, t. 14, p. 651.

[14] Sur la peur dans les sciences humaines, voir Devereux, 1967 ; Passeron, 2000.

[15] À la rigueur on proposera aussi l’excuse de l’ « auto-malentendu scientiste », comme certains avaient détecté dans les années 1970 chez Marx et d’autres penseurs un « auto-malentendu positiviste ».

[16] À titre d’exemple négatif, mentionnons ici le livre de Markus Krajewski sur le « faiseur de projet » Wilhelm Ostwald, traité de façon tellement ironique et hostile que la mentalité de l’époque n’y est guère perceptible (Krajewski, 2006). De même, dans sa grande biographie de Rudolf Virchow, Constantin Goschler essaye de cerner le « scientisme » de ce dernier – sans jamais, d’ailleurs, préciser ce concept encore inconnu à l’époque. Mais il dépasse probablement la mesure de l’ironie quand il qualifie l’optimisme scientifique et le progressisme libéral de son héros de « modèle de fin de série » (Auslaufmodell) (Goschler, 2009, p. 374). Certes, une telle métaphore de marketing semble correspondre « à notre façon postmoderne d’aborder la vie » (ibid., p. 393 sqq.), mais est-ce là un argument « contre » le scientisme ?

[17] Hakfoort, 1992 et 1995 ; Pestre, 1984 ; Bouyssi, 1998 ; Olson, 2008 ; Ziche, 2008 ; Schmidt-Lux, 2008 ; Brenner, 2009. Malgré son titre, le livre de Sorell (1991) est ici sans intérêt, puisque centré sur Descartes et Kant.

[18] Mais Brenner (2009, p. 15) pense lui aussi que l’histoire du concept a déjà souvent été retracée, ce qui n’est justement pas le cas. Seul Bouyssi (1998, t. 1, p. 25-50) a tenté de le faire sérieusement.

[19] Voir notamment Bloch, 1949, ici 1997, p. 135-146.

[20] Oxford English Dictionary, 1989, t. 14, p. 651 ; Shaw, 1921, ici 1990, p. 57.

[21] Ross, 1962. Comme White, 2003, l’a montré, la désignation scientist est encore vers la fin du XIXe siècle légèrement péjorative. C’est pourquoi Thomas Huxley préférera se nommer man of science.

[22] Gottschalk, 1973.

[23] Voir pour la France : Bégot, 2000 ; pour l’Allemagne : Holl, 1917 ; Waldschmidt-Nelson, 2009.

[24] Scheler, 1926. Aussi, lorsque en 1967 Alfred Schmidt se chargea d’une édition allemande de l’Eclipse of Reason (Horkheimer, 1947, ici 1967), il traduira le terme anglais scientism par Szientivismus et non par Szientismus. Voir également supra, note 8.

[25] Voir Deth, 2012, p. 456.

[26] Renan, 1890, ici 1995, p. 106 (souligné par l’auteur). Voir Dorries, 2000 ; Charle, 2011, p. 228-235.

[27] Ceci vaut encore plus pour l’œuvre de Comte dont le programme de réorganisation des sciences avait été repris par Renan, même s’il prit ses distances par rapport à sa philosophie (Petit, 2003).

[28] Péguy, 1959, p. 1014.

[29] Maritain, 1941 ; Azouvi, 2007.

[30] Agathon, 1911 et 1913. Derrière ce pseudonyme se cachaient deux jeunes adeptes de l’Action française : Henri Massis (1886-1970) et Alfred de Tarde (1880-1925). Voir Lepenies, 1985, p. 49-59 ; Bompaire-Evesque, 1988.

[31] Compagnon, 1997.

[32] Brunetière, 1895. Il est révélateur de la grande influence de Brunetière que le romaniste Ernst Robert Curtius choisira quelques années plus tard de lui consacrer sa thèse d’habilitation (Curtius, 1914). Sur le débat en Angleterre, où H. G. Wells publie la même année son roman The Time Machine, voir MacLeod, 1982.

[33] Barral, 1978 ; Charle, 1990, p. 28-35 ; Nicolet, 1994, p. 187-248 ; Charle, 2011, p. 215-249. Ce n’est pas par hasard que le président de la Société positiviste internationale, Pierre Lafitte, sera nommé en 1892 à la première chaire d’histoire des sciences au Collège de France. En 1903 le gouvernement préfèrera, pour lui succéder, nommer le positiviste Grégoire Wyrouboff qu’un savant hautement qualifié mais catholique, Paul Tannery (Paul, 1976 ; Petit, 1995 ; Hecht, 2003, p. 296-305).

[34] Brunetière, 1895, p. 99.

[35] Brunetière, 1895, p. 98-99.

[36] Paul, 1968. D’une certaine façon ce slogan correspondait au débat qui avait éclaté en 1872 en Allemagne après un discours du physiologiste Du Bois-Reymond proclamant un pessimisme scientifique relatif (« Ignorabimus »). Voir le dossier dans Bayertz, Gerhard et Jaeschke, dir., 2007.

[37] Giraud, 1916.

[38] Bridenne, 1951, ainsi que le livre pionnier de Messac, 1936.

[39] Bourget, 1889 ; voir aussi Loué, 1996. Dès 1882, donc bien avant Brunetière, le même Bourget avait annoncé dans un article sur Renan la « banqueroute finale de la connaissance scientifique » (Bourget, 1993, p. 53).

[40] Camus, 1955. En effet, il y a bien plus de romans anti- que pro-scientistes. Pour un « Jean Barois », on trouve beaucoup de « Monsieur Homais ».

[41] Martin du Gard, 1913.

[42] Rolland, 1926, p. 81 (acte III, scène I). Il est intéressant de noter que l’auteur a dédié sa pièce à Péguy.

[43] Bouyssi, 1998, t. 1, p. 34 ; Boituzat, 1999 ; Brenner, 2009. Le premier à citer ce passage de Romain Rolland fut Quemada, 1977, p. 284.

[44] Lalande, 1926, ici 2002, p. 960 sqq. Une esquisse de cet article a été publiée en 1919 dans le Bulletin de la Société française de philosophie (t. 17, 1917-1919, p. 20). Ce renvoi à Le Dantec est notamment repris par Demmerling (1998, col. 872) ainsi que dans les articles consacrés à « scientisme », « scientism », « Szientismus », etc. sur Wikipédia.

[45] Radonvilliers, 1845, p. 542. Cela explique peut-être pourquoi le mot est d’abord traduit en allemand par « Wissenschaftlichkeit » (scientificité) ou « Verwissenschaftlichung » (rendre scientifique). Voir par exemple Chamberlain, 1899, ici 1935, p. 54.

[46] Tandis que le Larousse Mensuel Illustré se référait d’abord à la nouvelle église du Christ scientiste de Paris et définissait l’adjectif « scientiste » uniquement par rapport à la secte américaine (t. 1, n°9, novembre 1907, p. 142), quelques années plus tard les termes « scientisme » et « scientificisme » seront définis comme une exagération des sciences positives, tout en renvoyant aux critiques de philosophes académiques comme Boutroux ou Le Roy (t. 3, n°85, mars 1914, p. 77).

[47] Fauvety, 1880, p. 8 (souligné par l’auteur). Sur Fauvety, voir combes, 1995 ; Sharp, 2006, p. 29-32 ; Monroe, 2008, p. 157 sqq. Les articles incriminés de Soury, qui se réclame de Haeckel, sont reproduits dans l’ouvrage (p. 80-112). Soulignons toutefois que dans le texte allemand de Wundt, qui se tourne contre les sympathies spiritistes de certains de ces collègues, le mot « Szientismus » n’apparaît jamais (Wundt, 1879). Sur les débats suscités par le spiritisme en Allemagne, voir Sawicki, 2000 ; Geppert et Braidt, dir., 2003.

[48] Bulletin de la Société scientifique d’études psychologiques, dirigé par Charles Fauvety, 1882, p. 136. Voir aussi la Revue du mouvement social, 1883, p. 408 (contre les « inquisiteurs du scientisme »), puis 1886, p. 33 (sur Diderot et Claude Bernard comme scientistes) ; Barlet, 1891, p. 18 (sur Descartes comme scientiste).

[49] Hauser, 2004, p. 245-252 ; Edelman, 2006, p. 65-105 ; Monroe, 2008.

[50] Edelman, 2006, p. 66 ; Parot, 2004 ; Lachapelle, 2011. Voir par exemple l’éditorial du mensuel Le Progrès spirite (18e année, juin 1912, p. 84) intitulé “Le Spiritisme n’est pas une église” où l’auteur affirme dès la première ligne : « La foi spirite est toujours soumise au contrôle de la science et de la raison. »

[51] Hauser, 2004, p. 276-280 ; Monroe, 2008. Peut-être faut-il souligner ici une différence sémantique entre le français et l’anglais qui risque de créer des malentendus : tandis que dans le monde anglo-saxon le spiritisme est souvent appelé « spiritualism », ce terme est réservé en France au courant philosophique idéaliste qui est notamment associé au nom de Victor Cousin, puis au XXe siècle à celui d’Henri Bergson.

[52] L’expression « sciencisme » est lancée par le philosophe libéral Charles Renouvier pour désigner le positivisme de Comte (Renouvier, 1886, t. 2, p. 326), mais le mot ne sera que rarement repris.

[53] Institut catholique de Paris, Assemblées solennelles, année scolaire 1902-1903, Paris, 1903, p. 45. Sur le rapport suspicieux de l’Église aux sciences naturelles, notamment sous le pontificat réactionnaire de Pie X (1903-1914), voir Minois, 1991, p. 277-301. Les travaux érudits de Harry Paul sont par contre trop indulgents pour l’Église (Paul, 1979). Pour ces problèmes d’axiologie, voir Chadwick, 1975.

[54] Piat, 1905, p. 18-19.

[55] Bayard, 1910 (souligné par l’auteur).

[56] Péguy, 1962, p. 64.

[57] Compagnon, 2005, p. 214-252.

[58] Sur le mouvement de conversion parmi les intellectuels en ce début du xxe siècle, voir Psichari, 1971 ; Gugelot, 1998 ; Serry, 2004.

[59] Voir les détails dans Lalouette, 2005. Sur le remplacement de la théologie confessionnelle par la science des religions, voir Poulat, 1987, p. 285-334.

[60] Une biographie critique ou étude approfondie de l’œuvre et du personnage attachant de Le Dantec, qui fut normalien à 16 ans, eut des missions en Indochine et en Amérique latine et « brûla » pour ses recherches en biologie expérimentale avant de mourir de tuberculose, manque cruellement. Voir cependant Diara, 1979 ; Wellmann, 1979 ; Bouyssi, 1998, vol. 2, p. 146-163 ; Persell, 1999 ; Loison, 2010.

[61] Ceci était notamment dû au fait qu’il publiait souvent dans des revues « grand public » comme la Grande Revue, la Revue blanche ou la Revue du mois.

[62] Voir Le Dantec, 1908, p. 219 : « Entre M. Bergson et moi tout est affaire de traduction ; il déclare d’ailleurs que, de lui à moi, toute traduction est impossible. »

[63] Le Dantec, 1907, p. 3.

[64] Le Dantec, 1908, p. 312.

[65] Le Dantec, 1912, p. 68 (souligné par l’auteur). Voir également la phrase finale du même chapitre, publié d’abord en 1911 sous forme d’article dans la Grande Revue : « Pour moi, scientiste enthousiaste, le mot philosophie ne devrait plus avoir, au XXe siècle, d’autre définition que celle du mot science ; les conquêtes de la méthode scientifique ont été telles jusqu’à notre époque, que nous devons tout attendre d’elle ; il est impossible désormais d’accorder le moindre crédit aux éloquents sophistes qui construisent des systèmes incohérents […] ; en dehors de la science, on ne peut espérer construire un édifice qui ait quelque chance de durer ! »

[66] Maritain, 1941, p. 96-99.

[67] Voir Bouyssi, 1998, vol. 1, p. 665. Quand Marc Bloch était étudiant à l’École normale supérieure il lisait également avec enthousiasme des livres de Le Dantec. Voir son carnet de notes méthodologiques de 1906 : Bloch, 2006, p. 94. Sur le quasi-scientisme de Bloch, voir Schottler, 2011.

[68] Pour une tentative fascinante d’analyse du discours social durant l’année « 1889 » – année du centenaire de Révolution, de la Tour Eiffel et de la fondation de la Deuxième Internationale – voir Angenot, 1989. Dans son chapitre consacré à l’idéologie de la science il y est aussi question de « scientisme », mais l’objet principal est l’ « évolutionnisme » (ibid., p. 869-891).

[69] Rey, 1908, p. 6.

[70] Rey, 1908, p. 367.

[71] Braunstein, 2006.

[72] Frank, 1949, p. 2-4.

[73] Biard, Bourel et Brian, dir., 1997 ; Brian, 2010. Pour le scientisme, voir Berr, 1911 et 1937.

[74] Pour le titre de son premier éditorial de la nouvelle série, Henri Berr choisit d’abord la formule : « Pour la science pure », puis barra l’adjectif « pure » (Archives Henri Berr, Institut Mémoire de l’Edition Contemporaine (IMEC), Caen, épreuves de la Revue de synthèse pour l’année 1930). Aux Semaines de synthèse organisées chaque année à partir de 1929, il invita systématiquement des savants en sciences humaines et en sciences naturelles. Voir la contribution de Bernadette Bensaude-Vincent dans Biard, Bourel et Brian, dir., 1997, p. 218-230.

[75] Schottler, 2006. On trouvera dans cet article un tableau détaillé de tous les articles et comptes rendus publiés par des membres ou sympathisants du Cercle de Vienne dans la Revue de synthèse ainsi que des comptes rendus de leurs publications par d’autres collaborateurs de la revue.

[76] Schottler, 2010 et 2013.

[77] Malheureusement son apport fut ensuite occulté par l’action du philosophe néolibéral Louis Rougier. Voir Schottler, 2005 et 2013 ; Bonnet, 2006.

[78] Archives positivistes, Paris, Correspondances des disciples, faire-part du 15-9-1886 ; voir Schöttler, 2013.

[79] Une histoire critique de l’Union rationaliste manque [Note de Sniadecki: Sylvain Laurens, Militer pour la science, 2019]. Voir provisoirement Bouyssi, 1998, vol. 1, p. 583-585 ; Bézin, 2004. Il est intéressant qu’aujourd’hui l’Union se démarque régulièrement du « scientisme » tout en réutilisant le terme de manière critique à propos des sceptiques en évoquant, selon la formule de Bouveresse, un « scientisme du non-savoir » : <http://peccatte.karefil.com/SBPresse/CahierRationalistes1197.html&gt;.

[80] Lévy-Bruhl, 1922. Comme l’on sait, le concept de « mentalité » joua un rôle décisif dans les écrits d’historiens comme Marc Bloch et Lucien Febvre et dans leur revue, les Annales d’histoire économique et sociale.

[81] Voir Bachelard, 1934, ici 1972. Tandis que Bachelard cite Marcel Boll (p. 71), celui-ci a bizarrement négligé de renvoyer au philosophe. Pourtant il l’avait en ses années-là plusieurs fois recensé de manière élogieuse. Voir ses chroniques dans le Mercure de France : 15 novembre 1932, p. 180 ; 15 décembre 1933, p. 654-656 ; 15 juillet 1934, p. 364. Sur le rapport Boll-Bachelard, voir Schottler, 2010, p. 155, et 2013.

[82] Boll, 1939, p. 20.

[83] Ici, l’auteur rappelle que le mot « scientisme » a été « galvaudé » comme abréviation de « Christian Science » (Boll, 1939, p. 20).

[84] Boll, 1939 (souligné par l’auteur).

[85] Boll, 1939, p. 30.

[86] Je pense par exemple à l’ingénieur et philosophe autrichien Joseph Popper-Lynkeus, au mathématicien et philosophe britannique Bertrand Russell, à l’historien des sciences belgo-américain George Sarton, au sociologue autrichien Otto Neurath ainsi qu’au biologiste et philosophe britannique Lancelot Hogben (sans faire référence ici aux vivants !).

[87] Jordan, 1994 ; Van Laak, 2012.

[88] Haynes, 1996.

[89] Les scénarios dystopiques des romans de Verne, Wells, Huxley, Orwell ou autres Asimov ne peuvent passer pour une preuve du contraire.

[90] Voir Boll et Boll, 1946.

[91] Mandet, 1931 ; Sertillanges, 1941 ; Martin, 1973 ; Valenta, 1998. Parmi les nombreuses prises de positions anti-scientistes du Vatican, voir la conférence du théologien officiel de Jean-Paul II, Georges Cottier : « Science et scientisme » http://www.vatican.va/roman_curia/pontifical_councils/ cultr/documents/rc_pc_cultr_01031996_doc_i- 1996-stu_en.html (dernière visite : 20 juin 2012) ainsi que la conférence du prédicateur papal actuel, Raniero Cantalamessa, tenue le 3 décembre 2010 en présence de Benoît XVI : http://www.cantalamessa.org/?p=276&lang=de (dernière visite : 20 juin 2012).

[92] Hobbs, 1953 ; Schoeck et Wiggins, dir., 1960 ; Todorov, 2000.

[93] Pour reprendre une formule de Messac, 1936, ici 2008, p. 28.

[94] Voir dernièrement Hutchinson, 2011.

[95] Hua, 1995 ; Schmidt-Lux, 2008. Bien que l’on puisse parler pour l’Allemagne hitlérienne d’une « science totalitaire », celle-ci n’était jamais accompagnée d’un optimisme scientifique, voire d’une croyance quasi-religieuse en la science. Sous le nazisme, au contraire, les grands exploits techniques devaient se faire pour ainsi dire sans « scientificité » (au sens de recherche libres et de débat ouverts).

[96] Kraus , 1962, p. 11 (c’est nous qui traduisons).

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