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José Maria Sbert, Progrès, 1992

Le Dictionnaire du développement,
un guide de la connaissance comme pouvoir

 

Avec l’avènement du monde moderne, une foi précisément moderne – la foi dans le progrès – s’est affirmée pour justifier et donner une ultime signification aux nouvelles notions et institutions devenues dominantes. Notre profond respect envers la science et la technique a été inextricablement lié à cette foi dans le progrès. Le renforcement universel de l’État-nation s’est opéré sous la bannière du progrès. La soumission croissante à la science économique et le fort attachement à ses lois sont encore des ombres de cette foi éclairée.

Bien qu’aujourd’hui la foi dans le progrès soit largement désavouée, et probablement plus faible qu’à tout autre moment de l’histoire contemporaine, un abandon définitif en la validité de cette foi – considéré par beaucoup comme ayant déjà eu lieu – confirmerait un tournant crucial dans la culture moderne et une grave menace pour la survie spirituelle des gens.

L’érosion progressive de l’idéal de développement et la soudaine implosion du socialisme bureaucratique d’État représentent certainement une réduction de la prééminence, autant que des expressions concrètes, de la foi dans le progrès. Car se sont le « développement » et la « révolution » qui sont sensées avoir incarné le progrès durant la plus grande partie du XXe siècle.

Deux sources : révolution et développement

Le terme « progrès » a grandement souffert en prestige, avec celui de « civilisation » du fait des deux guerres mondiales et de la Grande Dépression (1929). Politiques et experts ne pouvaient plus le brandir sans un certain embarras, surtout en Europe. Mais le progrès garda une force messianique en Union Soviétique et dans d’autres pays socialistes, où le communisme était sensé « apporter sur terre paix, travail, liberté, égalité, fraternité, et bonheur à toutes les nations », comme le programme du Parti Soviétique le proclamait en 1961.

Les Américains du Nord, sortant de la seconde Guerre Mondiale avec peu de dommages et moins de culpabilité, trouvèrent le terme « progrès » approprié pour décrire les améliorations apportées par l’American way of life, y compris leur propre générosité, qui, au début des années 1960 prit la forme de la bien-nommée Alliance pour le Progrès.

Aux États-Unis, les assassinats à l’intérieur et les accusations de génocide à l’extérieur empoisonnèrent toutefois l’optimisme de la période. Le flambeau sacré du progrès ne semblait plus illuminer la scène politique. Il se déplaça vers des domaines vierges et plus transcendants : la conquête de l’espace comme apothéose du glorieux pouvoir de la science d’une part, la maladie et la mort – cet autre infini – comme le sommet d’un humanisme rédempteur par la technique, d’autre part.

A la fin des années 1960 la foi dans le progrès couvait largement encore à travers sa fille ressemblant à Lady Macbeth – la révolution. Celle-ci n’avait pas « sorti du sommeil » la civilisation moderne, mais elle avait certainement transformé ses rêves de progrès en cauchemars récurrents. Depuis le début, la nouvelle foi avait été assez fanatique pour justifier non seulement conquêtes et aventures à l’extérieur, mais aussi meurtre, destruction massive et guerre civile. La révolution, dans la ligne du progrès, fut facilement sacralisée. Ainsi, depuis le XIXe siècle, elle devait être tenue en échec par la promotion d’idées moins radicales, comme l’évolution et les premiers usages politiques du développement.

La révolution, comme on s’en rendit compte dans les années 1960 – ainsi qu’en 1789 peut-être – n’est pas l’ultime réponse à un despotisme sans précédent ou une injustice insupportable. Elle est plutôt le rejet des obstacles irrationnels afin de répondre aux promesses d’une foi rationnelle. Dans ces années, des deux points de vue – succès socialiste et prospérité keynésienne, messianisme marxiste et générosité libérale –, les espoirs de progrès apparaissaient à maturité, luxuriants, imminents et irrésistibles, certainement pas à abandonner stupidement.

Pour les produits contestataires du baby boom, deux camps se tenaient en présence, une minorité enracinée parvenue au progrès, et une majorité galvanisée par le progrès des autres. Les revendications, même du pouvoir, des groupes défavorisés – majoritaires ou minoritaires – étaient dès lors recevables, au moins temporairement. Ont émergé un « pouvoir noir » [black power], un « pouvoir étudiant » et une « guerre contre la pauvreté », jusqu’à ce que le pouvoir en place en eu assez, se débarrassa des sentiments de culpabilité et de scrupules inutiles, et imposa le monopole du pouvoir de l’argent, s’abstenant seulement de manifester et se pavaner en peau de vison et diamant à la cravate. Le pouvoir de l’argent, en effet, n’eut pas besoin de marcher dans les rues pour mettre au pas – comme il le fit effectivement – universités, médias, partis politiques et gouvernements.

Apparemment, une erreur se glissait sans la simple et irréfutable logique du progrès. La mode intellectuelle prit des distances par rapport à la pensée utopique et s’enfonça dans les complexités structurales du langage, l’inconscient et les forces microphysiques. Le progrès fut écarté de la scène. La rubrique « progrès » de l’édition 1983 de la Colombia Concise Encyclopaedia renvoie simplement à : « exploration de l’espace ».

Mais, venue à point, la Lune ne suffisait pas remplacer le progrès. Le credo immaculé de la foi dans le progrès a été constamment prêché au Tiers-Monde. A l’origine, Condorcet, avant les raffinements apportés par Hegel, Marx et Comte, formulait ainsi ce credo :

« La disparition de l’inégalité entre les nations, le progrès de l’égalité dans une et même nation, et finalement, le véritable perfectionnement de l’humanité. […] Nous trouverons, dans l’expérience du passé […] que la nature n’a assigné aucune limite à nos espoirs. […] Le temps approche indubitablement où nous cesserons de jouer le rôle de corrupteurs et tyrans aux yeux de ces peuples (en Asie et en Afrique). […] Alors les Européens respecteront cette indépendance qu’ils ont jusqu’ici violée si audacieusement […] et ces comptoirs commerciaux prédateurs (établis par les Européens) vont devenir des colonies de citoyens qui propageront, en Afrique et en Asie, les principes et l’exemple de la liberté, la raison et les connaissances de l’Europe. » (Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, 1795)

L’intégration entre progrès et culture nationale suivit en fait de voies très diverses de par le monde – parmi elles la stratégie de modernisation défensive, tentée d’abord par Pierre le Grand en Russie, et menée ensuite avec succès par les Japonais. Mais ce chemin n’était pas à la portée du reste du monde, qui avait été fortement marqué par l’ère impériale occidentale [1]. Pour une grande part en Asie et en Afrique, où la colonisation dura un siècle environ, la domination occidentale ne submergea pas entièrement les cultures autochtones, tandis qu’elle transmit bien aux élites la foi dans le progrès « rendue ambivalente… par sa forte association avec l’occidentalisation ».

Dans les colonies espagnoles, établies en Amérique Latine dès le XVIe siècle, résulta une situation différente. Les cultures locales furent submergées et, à l’époque, les nouvelles élites locales adoptèrent l’idée de progrès sans le moindre « sens d’ambivalence morale ». De fait, elles se « virent elles-mêmes culturellement européennes » [2]. Les mots-mêmes qui résumaient l’idéal d’Auguste Comte, « ordre et progrès », figurèrent sur le drapeau brésilien et devinrent au Mexique le slogan de la « dictature libérale » du XIXe siècle tardif, qui consolida l’état-nation.

Au milieu de XXe siècle, toutefois, ce qui avait été appelé par les Européens non-civilisé, non-éduqué et arriéré partout dans le monde prit le nom de sous-développé. Apparemment, alors que la foi dans le progrès avait déjà suscité de grandes attentes, le terme lui-même avait été noirci et déprécié, à la fois par ses champions impériaux et indigènes. Aussi le terme « développement » prit-il le dessus.

Dans ce nouveau schème de compréhension, l’idée de progrès demeurait implicite, comme un dogme brut, basé sur les sublimes et fascinantes élaborations des philosophes et idéologues des XVIIIe et XIXe siècles. Le discours du développement relevait alors des « experts ». Leur vision est bien exprimée par C. E. Ayres dans la préface de 1962 à son livre de 1944 intitulé La théorie du progrès économique, qui est déjà consacré au développement :

« Puisque la révolution technique est en elle-même irrésistible, l’autorité arbitraire et les valeurs irrationnelles ou pré-scientifiques, les cultures pré-industrielles sont condamnées. Les partisans des valeurs et croyances tribales sont face à trois possibilités. La résistance, même si, lorsqu’elle est suffisamment forte arrive à sauver des valeurs tribales, peut conduire à une complète révolution. Par ailleurs, la résistance insuffisante conduit à l’enfermement, comme c’est le cas pour les Indiens d’Amérique. L’issue restante est l’acceptation intelligente et volontaire du mode de vie industriel et des valeurs qui l’accompagnent.

Nous n’avons pas à nous justifier de recommander cette voie. La société industrielle est le meilleur mode de vie que l’humanité ait connu. Non seulement notre peuple mange mieux, dort mieux, habite des maisons plus confortables, voyage davantage dans de bien meilleures conditions, Et … vit plus longtemps que les hommes l’on jamais fait. En plus d’écouter la radio et de regarder la télévision, ils lisent davantage de livres, voient plus de films et écoutent plus de musique que toutes des générations antérieures. A la pointe de la révolution technique, nous vivons maintenant un âge d’or des connaissances scientifiques et de l’épanouissement artistique.

Pour tous ceux qui accomplissent le développement économique, un profond changement culturel est indispensable. Mais les gratifications sont considérables. »

Ce qui vint s’ajouter par la suite aux prémisses du développement – aussi compréhensives et délicates qu’elles étaient déjà manifestement – ne relève que d’une touche cosmétique. Dans une confusion assez fréquente, l’analyse critique du développement atteint généralement un point de confrontation à une perte inacceptable. Procéder à une critique du cœur du concept eut été considéré comme l’abandon de la foi au progrès elle-même.

Avec les avancées du développement, le terme « progrès » fut désormais appliqué seulement à ce que le Premier Monde, comme il se désignait, avait atteint, et aux infinies conquêtes potentielles encore à assurer par son économie, sa science, sa technologie ; conquêtes inatteignables par le reste du monde. Le Tiers-Monde devait se développer – avant même d’envisager un réel progrès. Le vocable « développement » serait un des termes dans une série de mots pour décrire – et rallier les gens à – ce chemin toujours plus flou du progrès. Un chemin seulement, pas une destination – et dès lors un chemin qui s’avérerait plus tard inadéquat.

Une théodicée et un impératif de puissance

Le progrès est certes plus qu’un itinéraire ou un idéal. C’est une destinée. Pour l’homme moderne, et ceux qui veulent partager son identité, renoncer à la foi dans le progrès est insupportable. L’homme moderne est défini par le progrès. Son estime de soi y est enracinée, et il offre la plus profonde justification à la dureté impitoyable que ce privilégié exerce envers ses compagnons et la nature.

Une foi sinistre basée sur le progrès est le véritable fondement spirituel de l’homme moderne, la tradition sur laquelle il s’appuie. L’idée a été la notion la plus déterminante et la mieux partagée dans l’élaboration de la pensée moderne, avec le tour de magie qui transformerait la foi chrétienne.

Le progrès possède un éclat qu’il tient de son lien étroit avec le sacré – même si, dans ce cas, le sacré n’est pas de mise. Il a le lustre de la transcendance. En conséquence, il s’insère aujourd’hui dans les réalisations qui semblent confirmer que l’homme, l’accomplissement de la divinité, les supplante réellement par la conquête des cieux dans l’espace et le temps. Mais sa maison sur la terre reste le Premier Monde. Ainsi est-il révélé que l’homme n’a plus besoin de créateur, mais se renouvelle lui-même constamment.

Le progrès, soit forcé par l’inertie de l’histoire à « réoccuper des positions » tenues par le christianisme – comme Hans Blumenberg le soutient [3] –, soit par l’avantage acquis en vertu de telles positions, devient une véritable théodicée. Il explique des phénomènes courants incohérents en regard de ses promesses par la référence à un futur perfectionnement. Ceux qui souffrent seront consolés et les injustes punis, exactement comme dans « les diverses manifestations du messianisme religieux, le millénarisme et l’eschatologie » [4]. En tant que théodicée, il est associé, en période de crise, avec des promesses révolutionnaires et, lorsque ces dernières sont démenties par les événements, le lieu de compensation est transposé en dépassement de conquêtes scientifiques, toutes semblables à la sorte d’explications surnaturelles et de réalisations fantastiques qui caractérisent les théodicées conservatrices.

Ici-bas sur terre, cependant, le progrès demeure un impératif indispensable du pouvoir. Il est impératif pour les faibles de façon à justifier leur soumission, et tout aussi impératif pour le fort qui souhaite garder ses positions. Le progrès est ressenti comme une affaire de survie. Qui prendrait le risque de tourner le dos au progrès ? Comme Hobbes l’avait compris en son temps, la liberté n’est garantie que par la capacité de dominer les autres, et le bonheur ne consiste pas dans le fait d’avoir progressé, mais dans le progrès qui advient ici et maintenant.

Le progrès est un impératif qui supporte les échecs, aussi récurrents qu’ils soient, de stratégies particulières. Son modèle s’adapte constamment, comme le chemin pour l’atteindre. Mais la voie est suivie quelque que soit la résistance des Indiens d’Amérique, la population du sous-continent, celle des Shogun ou des politiciens maffieux. Il redéfinit la réalité à travers l’influence complexe de la force. Ceux qui ont progressé davantage, et continuent de progresser, sont plus forts, en meilleure forme, et l’emportent inexorablement, peu importe que l’instrument soit les institutions missionnaires et éducatives, ou la Compagnies des Indes Orientales, ou le Commodore Ferry [qui força l’ouverture du Japon en 1865 ; NdT], ou, aussi bien, le désir spontané et irrésistible d’imiter un magnat ou une célébrité.

Les vertus se changent en vices

Pour camoufler l’inévitable soumission et rendre la nouvelle foi accessible, le progrès doit redéfinir l’homme, le temps et le monde, il doit présenter l’histoire comme un vecteur, remplacer la conception cyclique du temps et renoncer à une foi au destin ou à une providence. Il dépeint les autres religions en méprisable dispositif d’obéissance, mis en œuvre par des prêtres oligarques, qui invoquent des esprits pour humilier l’homme, et l’entraînent à gaspiller son existence dans des recherches fort éloignées de la réalisation d’un paradis sur terre. Il présente le monde comme une ressource pour une humanité unifiée – conduite, bien sûr, par ceux qui ont déjà progressé, ouverte toutefois à toutes les races et nations, pourvu qu’elles se débarrassent de leurs liens tribaux et traditionnels, qui ne sont que des obstacles capricieux à la rédemption universelle.

Le progrès illumine l’espoir – une vision d’un futur d’abondance, de liberté et de justice – et exclu, en même temps que les croyances en des forces supérieures à l’homme, les notions traditionnelles de limites humaines. De sainte vertu, l’humilité devient une rare hérésie. Les condamnations de l’avidité, inhérentes à la religion chrétienne et à toutes les sagesses et philosophies traditionnelles, sont converties en clémence conduisant à positiver un tel péché, qui est dès lors perçu comme le véritable moteur psychologique du progrès matériel.

Ainsi, cupidité et arrogance chez les individus sont tournées en prospérité et justice au bénéfice des nations et de toute l’humanité. Fait miraculeux qui n’a même pas besoin d’avoir recours à la divine providence. L’homme supra-individuel – l’ « humanité », inventée par l’Église chrétienne de la Rome impériale et consacrée ultérieurement par les Lumières – est alimenté par une main invisible, une ruse de la raison, qui lui procurera du bien, même si ses membres s’adonnent au mal.

Les péchés mortels en viennent à contribuer au progrès : famine, fléau, guerre et mort ne sont que de petits accidents de la route – pourvu que soit considéré l’avancement cumulé dans l’histoire comme un tout. Et un tel capital accumulé, qui continue d’augmenter toujours plus vite, permettra à ceux qui échouent toujours et encore, et même à ceux qui régressent – toujours une majorité – d’obtenir en partage la terre promise, ne fut-ce que pour leurs descendants.

La croyance dans le progrès fleurit de façon exubérante en une force idéologique, et semble destinée à l’emporter sur le pouvoir spirituel décadent de la religion établie dans l’Europe du XVIIIe siècle. Une nouvelle galaxie de forces sociales et d’institutions, conduite par la classe capitaliste ou entrepreneuriale et l’État moderne – le fameux binôme de l’économie politique moderne –, dans sa progression cette galaxie fut confrontée à la religion. Aussi, brandissant les drapeaux du progrès, les forces sociales arrachèrent les bannières de la religion.

Pareillement, le progrès combattit le pouvoir moral des traditions qui présentaient un obstacle à l’expansion du marché, de l’industrie et de l’État moderne. Une fois que les causes de la richesse des nations eurent été attribuées au nouveau mode occidental de soumettre la société au marché et à l’innovation technique, l’idée de progrès fournit une nouvelle justification à l’inégalité à l’intérieur et à l’imposition de l’Occident à l’extérieur. C’était le progrès qui avait permis aux Européens de « découvrir » le monde entier, c’est lui qui expliquerait leur hégémonie croissante sur la planète.

Dans l’histoire européenne et dans l’histoire universelle écrite par les Européens, la foi nouvelle dans le progrès a été une arme décisive dans le conflit entre, d’une part l’économie moderne, les institutions modernes et l’humanité qu’elles visaient à créer et, d’autre part, les hommes et les femmes profondément enracinés dans leurs cultures et territoires respectifs. Le progrès força ces gens à prendre la place de leur dieu et à être acteurs de leur histoire. Il ridiculisa leurs anciennes croyances, peurs et superstitions aussi bien que leur révérence envers la nature, le passé et leurs ancêtres. Il dévalorisa le genre vernaculaire – la division embarrassante des mondes internes et externes de la personne qui permettent la complémentarité asymétrique des hommes et des femmes – considéré comme irrationnel, intransigeant et injuste.

La foi dans le progrès est chargée d’arracher l’homme du commun – qui n’a pas encore progressé, mais a déjà été mis hors de son monde, privé de ses moyens traditionnels de subsistance autonome – à tous les vestiges culturels qui lui permettaient de conserver une autonomie spirituelle et une confiance en lui dans la confrontation avec le marché, l’industrie et l’État-nation. Arraché à sa communauté et ne prenant plus soin que de lui, détaché des croyances et de peurs de ses aînés, ayant appris à regarder de haut ses parents et voyant que ce qu’ils pourraient lui enseigner est sans intérêt, lui et ses semblables ne peuvent que devenir ouvriers pour l’industrie, consommateurs pour le marché, citoyens pour la nation et humains pour l’humanité.

Eclipse de la providence et de la sagesse

La foi dans le progrès est enracinée dans l’expérience historique autant que dans la conception Judéo-chrétienne du temps, de l’histoire et de la place de l’homme dans le monde. Ce qui a fait adhérer les Européens modernes à l’idée de progrès a probablement été leur histoire particulière, surtout sans les parties relativement pauvres du nord-ouest du continent. Entre la chute de l’Empire Romain à l’Est et la prospérité de l’Ecosse à l’époque d’Adam Smith s’étalent plus de quinze siècles d’évolution ; assez pour percevoir que le progrès pousse des racines dans le vécu des peuples, ce qui leur a fait chevaucher les hauts et les bas de la fortune et les tient à distance des grandeurs des civilisations plus anciennes.

Fléaux et guerres à l’intérieur, puissants ennemis aux frontières, forgèrent les caractères et rendit capables de faire face avec succès à la diversité, dans une confrontation sans fin avec l’étrangeté – croyances, idées, armes, maladies-même. Forte compétition dans les échanges, conflits constants aux frontières, contribuèrent à un prodigieux niveau d’avancées techniques qui rendirent les Européens invincibles dans bien des domaines. Comme l’historiographie à la mode aujourd’hui le voit, la course aux armements, combinée avec les spoliations a été un puissant levier pour la montée de grands pouvoirs, pourvu bien sûr qu’elle soit compatible avec la sagesse financière moderne.

Le penchant occidental pour le progrès et l’hégémonie a donc de profondes racines dans l’expérience historique. Comme Karl Löwith l’écrit, une grande question demeure :

« Cette formidable envergure de l’activité de l’Occident a-t-elle quelque chose à voir avec l’élément non-séculier, religieux en son sein ? Le messianisme juif et l’eschatologie chrétienne, dans leurs transformations séculières bien sûr, ont-ils encouragé ces effroyables énergies d’activité créatrice qui ont fait de l’Occident chrétien une civilisation mondiale ? La culture chrétienne ne fut certainement pas païenne, mais bien une culture qui porta en avant cette révolution. L’idéal de la science moderne consistant à dominer les forces de la nature, et l’idée de progrès, n’ont émergés ni dans le monde classique, ni à l’Est, mais à l’Ouest. Qu’est-ce qui dès lors nous permet de refaire le monde à l’image de l’homme ? Est-ce peut-être qu’ont été détournés en présomption séculière le fait d’être créés à l’image d’un Dieu Créateur, l’espoir d’un futur Royaume de Dieu, Et l’injonction chrétienne d’annoncer l’évangile à toutes les nations pour leur salut ? Ce détournement nous entraîne-t-il à vouloir transformer le monde En un monde meilleur, à l’image de l’homme, à sauver les nations non-régénérées grâce à une occidentalisation et une rééducation ? » [5]

En réponse à sa question, Löwith formule cette importante thèse :

« La perspective eschatologique du Nouveau-Testament a ouvert la voie à un accomplissement futur – à l’origine au-delà, Et Éventuellement à l’intérieur de l’existence historique. En vertu de cette conscience chrétienne, nous avons une conscience historique qui, chrétienne par dérivation, Est non-chrétienne dans ses conséquences. » (ibidem)

A partir de là, nous pourrions ajouter que, depuis le XIIe siècle l’innovation technique, à la fois dans la production et l’apprentissage, combinée avec l’institutionnalisation de l’Eglise qui a contrôlé la vie des gens par les services qu’elle offrait et les enregistrements écrits qu’elle multipliait ; elle a fourni ainsi le modèle d’organisation de l’État moderne. La sécularisation du monde qui s’en suivit est l’histoire actuelle du progrès, où les croyances religieuses, les rituels et les institutions métamorphosées entreprirent une « réforme » du monde, par des percées majeures en science, économie et politique.

Ce que le credo chrétien demandait était une réforme spirituelle du croyant qui, si elle s’était étendue, se serait opposée fortement aux passions mondaines pour les richesses et le pouvoir qui, d’un point de vue chrétien, entraînent des incarnations du mal. Si le christianisme contribue pratiquement à une orientation contraire dans le cadre de la civilisation occidentale, nous pouvons conclure avec Jacques Ellul que c’est parce qu’il fut perverti par son propre pouvoir, et parce que la nature radicale de la foi chrétienne est si intolérable que, pour qu’elle devienne une force culturelle dominante, elle doit se transformer en son contraire :

« car il est vraiment intolérable de penser que la paix, la justice, la fin de la pauvreté ne peuvent pas avoir lieu sur terre… c’est pourtant bien cela que Jésus lui-même a dit. »

« Christ a dit : “agissez de toutes les façons possibles pour rendre ce monde vivable Et faire partager à tous la joie du salut, mais sans aucune illusion sur ce que vous parviendrez à réaliser”. Or c’est ce que l’homme ne peut ni entendre ni accepter. S’il agit, il veut que ça serve et que ça réussisse et que ça progresse, il veut réaliser par lui-même. En cela en effet, la parole du Christ est démobilisatrice, mais ce n’est pas le fait de cette vérité, c’est le fait de l’indigence et de l’orgueil de l’homme. »

« Or la difficulté réside justement en ce qu’il est impossible de dire : “Certes, notre pratique est mauvaise, mais voyez donc la beauté, la pureté, la vérité de la Révélation !” Il n’y a pas de Révélation connaissable hors de la vie et du témoignage de ceux qui la portent. […] Il nous faut comprendre que en n’étant pas ce que le Christ demande, nous rendons le tout de la Révélation mensonger, illusoire, idéologique, imaginaire. » [6]

Détachée de son exigence radicale de pratique – essentielle à la signification du principe de foi – la révélation chrétienne se transforme en un instrument philosophique et culturel du monde occidental.

Et ce fut précisément dans le lien avec la « praxis » qui caractérisait la « sagesse » que le progrès, en éclipsant cette notion centrale, fut le plus révolutionnaire. En réalité le progrès, comme une nouvelle étoile polaire au ciel des idées, a été associé de près, depuis son émergence, à la splendeur de la science qui dressa les Modernes contre la connaissance des Anciens :

« Dans la tradition des grands livres, les modernes affirment habituellement leur supériorité dans tous les arts et sciences. Ils revendiquent rarement leur supériorité en sagesse. L’expression “science moderne” ne demande pas d’explication, mais si quelqu’un est amené à parler de “sagesse moderne”, il doit préciser ce qu’il entend par là. Un trait particulier de la sagesse est qu’elle ne peut être détournée… Le Gargantua de Rabelais admoneste (son fils) avec les mots de Salomon : “science sans conscience n’est que ruine de l’âme”. » [7]

Outre qu’elle oblitère les idées de destin, fortune et providence, la nouvelle étoile de la modernité, le progrès, éclipse l’importance de la sagesse en tant qu’expérience existentielle, culturelle. Auparavant, la pratique de la vertu et la fidélité à des principes sacrés embrassait et donnait sens à la connaissance intellectuelle, qui ne pouvait dès lors qu’être enrichie par elles. La foi dans le progrès, quant à elle est purement intellectuelle, mathématique, scientifique, « libérée » de toute contrainte morale et de contexte éthique.

Les doctrines du progrès, au début, ont mis du temps à combler le fossé créé par la disparition de la sagesse et de la providence. Bien différent de la sagesse, le progrès n’encourage plus chacun à vouloir la vertu – cette confiance en la personne avait en partie déjà été disqualifiée par les lourdes exigences de la pratique chrétienne. Les nouvelles doctrines, à l’encontre, semblaient fonder leur espoir de perfection morale des humains sur la réduction de l’envie, grâce à la satisfaction des appétits, ou par quelques prodigieux renversement des formes égoïstes. Il était supposé qu’un rétablissement s’effectuerait par la raison, qui s’appuierait sur une base inconnue, puisque ce n’était ni sur la providence de Dieu, ni sur l’expérience individuelle, la vérité révélée ou la tradition morale.

Le chemin menant au bien collectif et à l’excellence serait plus laborieux à comprendre pour les dévots du progrès que ne l’avait été la réforme spirituelle, et il serait aussi mystérieux que la providence, malgré les efforts des penseurs modernes pour expliquer comment « la main invisible » du marché ou la « ruse de la raison » atteignent automatiquement leurs buts. Par la suite, le travail de la raison a été poursuivi par les systèmes managériaux et bureaucratiques de la société industrielle. Et la réalité sociale a dû être remodelée pour correspondre aux « lois » de l’économie et à l’administration efficace.

La subversion du christianisme, déjà en cours dans l’alliance médiévale des pouvoirs féodaux et de l’Eglise, a été renforcée par la foi dans le progrès : celle-ci place maintenant les opportunités qu’elle a ouverte, ses synthèses philosophiques et culturelles, ses perspectives et espoirs de futur, si abondamment nourries durant des siècles, au service du marché, de l’industrie, de l’État moderne et de ses agents – marchands, banquiers, princes ; politiciens, intellectuels, guides populaires ; scientifiques, entrepreneurs et révolutionnaires.

De cette façon, la notion de progrès a été utilisée et propagée très clairement par l’action des maîtres de l’histoire moderne, de Frédéric le Grand et la Reine Victoria à Lénine, Castro et Reagan. Elle a été élaborée et diffusée par les écrits de brillants partisans, de Voltaire et Darwin à Sartre, Régis Debray et Vargas Llosas. La gamme des penseurs qui crurent avec enthousiasme au progrès est large et comprend le palmarès des trois derniers siècles. Quelques historiens du progrès s’arrangent en effet pour inclure pratiquement tous les penseurs éminents dans l’histoire, bien qu’une distinction tende à être faite, plus explicitement par Bertrand Russel et Norbert Nisbet, entre ceux qui insistent sur la rationalité, la liberté et le marché – comme Turgot, Hume, Smith, Kant, Mill – et ceux qui mettent l’accent sur les sentiments, l’égalité, le pouvoir et l’état, comme Rousseau, Fichte, Hegel, Marx, Nietzsche.

Les racines des querelles idéologiques du XXe siècle remonteraient toutefois à l’espoir fervent que tous ont en commun et les relatives différences quant à la manière de tirer parti au mieux des promesses illimitées de la société industrielle. Quelques importantes peuvent apparaître les distinctions ou antagonismes au sein de cette large majorité des penseurs modernes, en tant que groupe ils finissent par être assez homogènes dans leur posture, surtout lorsqu’ils font face aux notions centrales en rapport avec la nature de l’homme et de l’histoire – ce qui tranche avec les Anciens et les Médiévaux. Leur vision du monde est même totalement incompatible avec la culture de ceux qui dans ces parties du monde n’ont pas encore rejoint la société industrielle, et les partisans des valeurs et croyances des peuples tribaux et indigènes interrogent les desseins du progrès avant d’être prêts à bénir quelque prochaine immolation.

Toujours en quête de l’au-delà

Le progrès n’est pas considéré comme une foi proprement dite mais reste l’âme profonde de l’Occident moderne et de tout ce qui s’en approche dans le monde actuel. L’homme moderne croit que ses pensées et ses actes sont fondées en ce qui est rationnel et non tenu par révélation, vision ou espérance. Sa véritable identité a été forgée par la conquête du progrès, et est centrée sur la conviction qu’il peut connaître la réalité par la science, et dépassent dès lors les dogmes obscurantistes.

Néanmoins, la confiance dans le progrès peut appartenir en vérité au domaine de la foi dans un sens semblable à l’assurance chrétienne des choses espérées dans l’au-delà. Certes, la foi dans le progrès revient en pratique à la simple « fausse conscience » – à de l’auto-déception ethnocentrique, orientée par l’appartenance de classe et désintéressée de soi.

Paradoxalement, cette foi non reconnue, cette fausse conscience – souvent étiquetée matérialiste ou même hédoniste – contredit visiblement un vrai attachement au monde. C’est une recherche désespérée de transcendance qui, toujours et toujours, annihile le monde tel qu’il est et substitue à tout réel sans de lieu, rythme, durée et culture un monde d’abstractions, un non-monde – d’espace homogène, temps linéaire, science et argent.

A l’origine, progrès était un terme renvoyant à un lieu comme à la destination d’un voyage. Par la suite il signifia une progression du temps, durée qui s’écoule et se mesure. Et quand son sens évolua comme le résultat d’un besoin de calcul dans les économies industrielles, le progrès nous condamna à vivre dans un futur « mondain », à construire ici « sous le soleil » une réalité toujours insaisissable, qui en vient à être une surextension passablement névrotique du principe de réalité, qui faisait apparemment déjà sentir à la société moderne, au temps de Freud, que quelque chose était vicié.

Comme il en est de la perte de sens actuelle, ainsi se perd la référence à un lieu précis – nous ne construisons plus, par exemple, sur un terrain ou dans une ville, mais le convertissons en « valeur » : un nombre dans nos têtes ou un projet enregistré sur papier ou dans un ordinateur. Et c’est là, et là seulement, dans un enregistrement abstrait de valeurs qu’est réellement le plus de progrès matériel, très loin de nos préoccupations concrètes, telles qu’exprimées par Kohelet, porte-parole d’une assemblée tribale :

« Va, mange avec joie ton pain et bois de bon cœur ton vin… Goûte la vie avec la femme que tu aimes durant les jours de ta vaine existence… car c’est là ta part dans la vie. » [8]

Comme le progrès spirituel, l’accumulation de connaissance scientifique et de perfectionnements techniques semble ignorer sa propre signification et direction et se prête à être disqualifiée. Elle est détachée de la chair, du cœur et de l’âme. L’homme, dès lors, ne peut être (en quoi que ce soit) plus sage, puisque la connaissance acquise si massivement ne peut être intégrée ni dans la culture, ni par la personne.

Plus encore, le progrès bénéficie rarement à une personne durant sa vie ; il est plutôt en ligne de mire, espéré pour ses descendants. Le croyant tombe ainsi dans une sorte de Confucianisme inversé – un culte des descendants et non plus des ancêtres. Et cette foi dans le progrès fait face à une mémoire blessée, car la gloire du sacrifice consenti pour un monde meilleur au bénéfice des futures générations est en danger de se transformer en son contraire – la crainte de ne leur léguer qu’un gâchis, et la culpabilité qui accompagne cette tragique anticipation.

Le bourgeois et sa rétroaction

C’est peut-être ce genre de paradoxe qui inspira Paul Valéry à écrire :

« Le bourgeois a placé ses fonds dans les fantasmes et spécule sur la ruine du sens commun. » [9]

Et aujourd’hui nous voudrions augmenter la mise avec la ruine de la biosphère, la nouvelle Déesse mère de nos éco-ordinateurs. Gaia, la planète en souffrance, doit en finir avec la stratégie de la culture du progrès, parce que ses « valeurs de base agissent comme un feu dévorant hors de contrôle » [10].

Avec cette influence sur les mentalités des nouveaux systèmes d’organisation, la foi dans le progrès en arrive à jouer son dernier round dans l’histoire. Une myriade d’effets collatéraux se renforcent mutuellement dans leur effet dévastateur et créent de sérieux doutes quant à la possibilité d’étendre le style de vie occidental à la planète. En outre, ceux qui préparent les modèles du monde sur leurs ordinateurs sont amenés, de façon récurrente, à découvrir que ce progrès programmé en vient à être moins efficace que la « stratégie culturelle » des abeilles ou, lorsqu’elle aboutit à une adaptation à l’environnement, elle est moins « développée » que, dit-on, celle des aborigènes d’Australie. Ainsi, plus personne n’admet avoir cru en une Utopie. Quelques-uns même voient le futur comme un temps où rien d’autre ne se dessine que d’imprévisibles catastrophes. La flèche du temps, l’axe de la foi dans le progrès, est en train de changer de direction : elle pointe vers le bas.

Éviter l’irruption d’un désastre planétaire arrive bientôt en tête de l’agenda mondial. Cette perspective nouvelle fait appel à des concepts nouveaux – désormais le recours à la langue des systèmes, la cybernétique, qui exprime le mieux la préoccupation de stabilité. En effet, elle détourne l’attention des espérances élevées pour l’orienter vers les conditions concrètes de la maintenance des systèmes ici et maintenant. Des « cycles de rétroaction » montrent sur l’ordinateur les résultats hideux d’ « effets secondaires », qui forcent les gouvernements à les reconnaître officiellement, tandis que la recherche de conditions d’équilibre vise à identifier des points de rupture. Dans ce contexte, le quotidien des gens n’est plus au centre des politiques, qui sont davantage préoccupées par les exigences abstraites des systèmes de maintenance définis par les nouveaux experts en survie. Quant à l’idée de progrès, elle aura fait un long chemin et peut, finalement, signifier simplement d’éviter le pire.

Le progrès était une illusion, une grande illusion. L’idée contenait beaucoup plus que ce qui avait jamais été imaginé – justice et, éventuellement, immortalité sur terre pour l’homme. Comme l’auto-affirmation vitale et créative répondant à l’emphase exagérée qui avait précédé sur la toute-puissance divine, le progrès a été une large voie d’accomplissement. Face en même temps à la peur de la damnation éternelle et aux sentiments d’impuissance dans l’extrême fragilité de son existence dans le monde – deux idées enfoncées en lui par l’absolutisme théologique – l’homme moderne a cherché à se donner confiance par le moyen de l’auto-réalisation, une confiance finalement en échec en tant que recherche de perfection toute-puissante et libre. Le progrès était encore un rêve de personnes, non d’abeilles.

Malheureusement, l’éthique utopique du progrès a perdu sa chance d’être confrontée à la réalité. Elle a été dépassée par les forces confuses de l’économie et la technologie, ou conduite sur le terrain politique au totalitarisme en uniforme. De pair avec l’utopie, le progrès abrita la plupart des acteurs qui avaient sculpté sa tragique beauté et sa richesse conceptuelle, et étaient tombés ainsi dans les filets de la fiction. Aujourd’hui, il tient la vanité aveugle du monde moderne à distance d’une sérieuse réflexion critique et de tout doute quant à son sens et à sa compréhension. Réduite aux fantaisies protectrices des scientistes – perverties et polymorphes –, la foi dans le progrès n’est plus qu’une forteresse de la folie contemporaine qui alerte quant aux multiples peurs de destruction par les armes modernes, la croissance économique et la misère culturelle. Elle a sombré dans une folle confiance en ce que les problèmes de la civilisation moderne seraient résolu par un délire psychotique d’abstractions et créations techniques produites par elles-mêmes.

La nouvelle sagesse de la théorie des systèmes, qui prend en charge de réconcilier maintenant les systèmes avec l’économie dans un impossible compromis – en prenant sa part de gâteau et en la mangeant – doit accepter la prétention humiliante que l’homme n’est qu’une forme de vie parmi d’autres. Y a-t-il plus grande vanité et vexation de l’esprit ? Autant il est difficile pour l’homme de reconnaître que ce qu’il a engendré sous le soleil ne l’a pas rendu meilleur, autant lui est-il difficile d’admettre sa fondamentale, et toujours tragique réalité. Et il est seulement humain, trop humain, d’essayer de transformer ou oublier cette réalité, comme Salomon le dit :

« J’ai eu à cœur de chercher et d’explorer par la sagesse tout ce qui se fait sous le ciel… Voici que j’ai fait grandir et progressé la sagesse plus que quiconque m’a précédé comme roi sur Jérusalem. » [11]

Mais Salomon n’en a pas conclu qu’elle pouvait devenir toute puissante. L’homme moderne s’est avancé tellement loin dans ce mirage qu’il reconnaît difficilement sa faiblesse a vivre dans ce monde et a chercher sa vérité. Jacques Ellul le résume dans une citation de Georges Bernanos :

« Pour être prêt à espérer en ce qui ne trompe pas, il faut d’abord désespérer de tout ce qui trompe. » [12]

Nous pouvons être bien plus enclins à désespérer du progrès que nous ne l’avons entrevu dans cet essai. Comme nous l’avons suggéré, la foi dans le progrès s’est affermie en l’homme moderne à un tel point qu’il n’en est plus du tout conscient, comme un poisson ne sait pas qu’il est dans l’eau jusqu’à ce qu’on l’en retire. Et comme un poisson hors de l’eau, nous pouvons éventuellement nous rendre compte de l’importance de notre foi dans le progrès seulement en en sortant, au point de plonger dans l’étonnement en tant que personnes ou – en termes de maintenance des systèmes – au point de passer à une autre « vie », organisée en fonction de systèmes abstraits évoluant vers quelque « état stationnaire ».

 

José María Sbert (1945-2006) a été rédacteur en chef du CIDOC Informa à Cuernavaca, a participé aux négociations du gouvernement mexicain avec la Banque mondiale, a été directeur de la cinémathèque nationale, directeur d’une usine de rames de métro, sous-secrétaire mexicain à la planification et a dirigé une entreprise de publicité.

 

Traduction réalisée et publiée par La Convivialité, bulletin du cercle des lecteurs d’Ivan Illich n°39, mai 2020.

Revue et corrigée par Jacques Hardeau, juillet 2020.

 

The Development Dictionary,
A Guide to Knowledge As Power,
Wolfgang Sachs éd., Zed Books, 1992.
2nd edition, 2010.

 


[1] Crawford Young, “Ideas of Progress in the Third World”, in G.A. Almond, M. Chodorow and R.H. Pearce (eds), Progress and Its Discontents, Berkeley: University of California Press, 1982, p. 90.

[2] Ibidem, p. 88.

[3] Hans Blumenberg, The Legitimacy of the Modern Age, Cambridge, Mass.: MIT Press, 1986, Part 1, ch. 3.

[4] Peter L. Berger, The Social Reality of Religion, London: Faber & Faber, 1967, p. 68.

[5] Karl Löwith, Histoire et Salut. Les présupposés théologiques de la philosophie de l’histoire [1949], Paris, Gallimard, 2002.

[6] J. Ellul, La Subversion du Christianisme, Paris, Seuil, 1984, p. 201 et p. 13.

[7] “Wisdom”, in The Britannica Great Books: A Syntopicon, Chicago: Encyclopedia Britannica, 1952, pp. 1102-1103.

[8] Ecclésiaste, 9:7 et 9:9.

[9] “Propos sur le progrès”, 1929 ; in Regards sur le monde actuel, Paris, Gallimard, 1988, p. 142.

[10] Bernard James, The Death of Progress, New York: Alfred A. Knopf, 1973, p. 10.

[11] Ecclésiaste, 1:3 et 2:9.

[12] Jacques Ellul, La Raison d’Être: Méditation sur l’Ecclésiaste, Paris, Seuil, 1987.

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