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Renaud Bécot et Céline Pessis, Rencontres improbables mais fécondes, 2015

entre scientifiques critiques et syndicalistes dans les « années 1968 »

 

Ce qu’il est convenu d’appeler le « consensus fordiste » désigne un régime économique reposant notamment sur une forte croissance, obtenue au moyen de « la science », générant des gains de productivité qui étaient largement partagés avec les travailleurs. Comme le présentent d’autres articles dans ce numéro cet arrangement institutionnel a joui d’une forte légitimité, engendrant ainsi une grande stabilité. Les années 1968 sont en France et dans d’autres pays industrialisés le moment d’une remise en cause qui à certains égards pouvait être jugée salutaire. Les formes concrètes prises par les mouvements sociaux ont conduit des populations habituellement séparées à se rencontrer et à échanger. Cet article examine le cas des scientifiques critiques et des syndicalistes et exposent l’existence de différents lieux de rencontre, de la santé au travail aux alternatives rurales.

 

Au cours des « années 1968 », de nombreuses rencontres entre militants syndicaux et scientifiques critiques contribuent à la vitalité des mouvements sociaux qui marquent la période : luttes pour la santé au travail, opposition au programme électronucléaire ou contestation de l’agriculture productiviste. À bien des égards, ces rencontres contribuent à la transformation des conditions de travail de milliers d’ouvriers et de paysans. Leurs interventions participent de la remise en cause de l’assignation du mouvement syndical à un simple opérateur de redistribution des fruits de la croissance, qui aurait été caractéristique du « compromis fordiste » durant les dites Trente Glorieuses [1]. Plus encore, ces interventions questionnent certains impensés du mouvement syndical. En montrant qu’un simple aménagement de la relation salariale masque les retombées nocives de la production, aussi bien sur les corps que sur l’environnement, ces rencontres des années 1968 contribuent au contraire à interroger jusqu’aux procédés et aux finalités de la production. En cela, elles sont fondatrices pour les courants qui se revendiqueront de l’écologie politique au cours de la décennie 1970.

Les rencontres entre scientifiques et syndicalistes ne sont pourtant pas propres aux années 1968. En effet, dans l’après-guerre, les interactions entre syndicalistes et scientifiques sont fréquentes au sein des organisations paritaires. L’influence, dans les milieux scientifiques, d’un marxisme orthodoxe imprégné de scientisme y contribue grandement. De plus, les structures des entreprises nationalisées peuvent aussi être considérées comme le produit de l’adhésion syndicale à un modèle technocratique, dans lequel les scientifiques sont perçus comme les garants de l’efficacité industrielle. Aucune filière n’illustre mieux cette situation que celle de l’énergie, où les orientations syndicales reposent fréquemment sur les avis exprimés par des ingénieurs et des scientifiques du secteur. De même, la modernisation agricole est le fruit d’une étroite collaboration entre les institutions de recherche agronomique et la profession organisée sous l’égide de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles (FNSEA).

La singularité des échanges entre syndicalistes et « scientifiques critiques » au cours des années 1968, dont nous tenterons ici de rendre compte, ne réside donc pas dans l’interaction en elle-même, mais dans le cadre et les finalités assignées à ces rencontres. Celles-ci partagent les caractéristiques des nombreuses « rencontres improbables des années 1968 » [2] : d’abord parce qu’elles se déroulent fréquemment lors de conflits qui favorisent les échanges entre des groupes sociaux auparavant peu familiers ; ensuite, parce qu’elles sont fortement structurées par une polarisation vers la classe ouvrière. Non seulement les milieux scientifiques aspirent à mener une « science au service des travailleurs », mais c’est aussi l’affirmation de la lutte des classes au sein du monde scientifique et du monde paysan qui provoque, dans ces deux secteurs, l’éclatement d’un syndicalisme unitaire et corporatiste qui favorise ces rencontres. Enfin, celles-ci sont marquées par une troisième caractéristique forte, à savoir la mise en accusation du progrès technique et de la fonction même de la recherche scientifique, ce qui conduit les travailleurs à refuser de déléguer les décisions qui les concernent aux scientifiques ou ingénieurs. Contrairement aux décennies précédentes, la singularité des rencontres entre syndicalistes et scientifiques critiques réside donc dans le refus de plier leurs échanges aux agendas définis par les institutions scientifiques ou industrielles. Au contraire, ils élaborent leurs propres agendas, directement connectés aux mouvements sociaux [3].

Plusieurs rencontres conduisent à une production nourrie, parfois sur plusieurs années, qui offre autant d’appuis pour les luttes des années 1968. Nombre de ces conflits débutent à partir de revendications strictement portées par les travailleurs. Leur rencontre avec des scientifiques militants ouvre fréquemment une seconde phase de la mobilisation, marquée par une diversification des répertoires d’action. Tout en contraignant les employeurs et les pouvoirs publics sur des revendications ciblées, l’objet de ces conflits se déplace alors pour interroger les retombées sanitaires et environnementales de la production – sur les corps comme sur le milieu physique. Ces rencontres entre syndicalistes et scientifiques contribuent ainsi à sortir de l’ombre des technologies ou des systèmes de production jusqu’ici peu questionnés. En ouvrant de nouveaux domaines d’intervention syndicale, elles politisent des enjeux auparavant considérés comme « techniques ». Aussi donnent-elles à voir une « écologisation » « par en bas » du mouvement syndical – et plus particulièrement de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) qui, dans cet après Mai 68, s’affirme comme l’une des structures les plus à même d’articuler ces fronts émergents de lutte [4].

Afin de mettre en relief l’originalité de ces mobilisations, ainsi que leur héritage politique, cet article explore trois moments de rencontres entre syndicalistes et scientifiques : les combats pour la santé au travail, la critique du programme nucléaire et l’essor d’un courant syndical et scientifique en faveur d’une agriculture paysanne. Toutefois, avant de rendre compte du déroulement et des productions de ces rencontres, leurs conditions de réalisation doivent être brièvement rappelées. Elles sont rendues possibles par des transformations propres au syndicalisme et par le développement d’un mouvement de critique radicale des sciences au sein même des institutions scientifiques. Surtout, elles procèdent d’un décloisonnement des luttes bien spécifique aux années 1968, lequel facilite également la création de passerelles entre chacune de ces rencontres, ainsi que leur convergence dans la dénonciation d’un système de production et de consommation devenu insoutenable.

Du décloisonnement des luttes

Plusieurs facteurs contribuent à faire advenir ces rencontres, à commencer par la massification de l’accès à l’enseignement supérieur. Les étudiants issus des classes populaires sont désormais plus nombreux dans l’université, renforçant les échanges avec les jeunes salariés, particulièrement dans les villes qui accueillent alors les industries décentralisées. Les échanges entre jeunesse ouvrière et étudiante profitent aussi des dynamiques de politisation récentes, lorsque syndicats ouvriers et étudiants dénonçaient ensemble la guerre d’Algérie, ou des liens durables tissés dans les réseaux de la Jeunesse ouvrière chrétienne (JOC) et du Parti socialiste unifié (PSU).

Parallèlement, le travail industriel se réorganise au cours de ces années, conduisant certains observateurs à évoquer la formation d’une « nouvelle classe ouvrière » dont les « cols blancs » seraient parties prenantes. Cette évolution conduit la CGT à renforcer son Union générale des ingénieurs, cadres et techniciens (UGICT), tandis que la CFDT crée en 1967 une Union confédérale des cadres. Ces nouveaux adhérents pressent alors les organisations syndicales à faire usage de leurs savoirs à des fins militantes.

À ces évolutions structurelles qui rapprochent scientifiques et syndicalistes, il faut ajouter l’ « esprit de Mai » qui, en bouleversant l’assignation à des statuts et des spécialisations, a favorisé l’émergence de rapports militants plus horizontaux et de structures transversales, qui soutiennent les importantes mobilisations ouvrières et paysannes de la période et facilitent l’implication de scientifiques « concernés ». Les grands rassemblements militants, antinucléaires, ou de soutien aux ouvriers de LIP ou aux paysans du Larzac, sont aussi l’occasion d’échanges inédits : des mouvements de médecins critiques y alertent par exemple les syndicalistes sur les risques de la radioactivité, pour les ouvriers comme pour le milieu physique.

L’interaction est aussi favorisée par la dynamique de la critique dans les milieux scientifiques. Selon le courant radical qui se développe parmi les chercheurs dans l’après Mai 68, la massification et l’industrialisation de la recherche auraient en effet rapproché les conditions de travail en laboratoire de celles des usines. Cette tendance « révolutionnaire » entend alors substituer à l’enrôlement de la science au service du capital et de l’armée une alliance des « travailleurs scientifiques » et du peuple. En 1971, lorsque cette tendance perd la majorité au sein du Syndicat national des chercheurs scientifiques (SNCS), l’engagement des scientifiques critiques aux côtés des mouvements sociaux se fait plus direct encore et s’élargit, au-delà des chercheurs, aux techniciens et ingénieurs de nombreuses branches. La revue Labo-Contestation (1970-1973) illustre cette ouverture, en s’assignant l’objectif de « remettre en cause la fonction des scientifiques dans tous les secteurs de la société (laboratoires et bureaux d’étude, entreprises, secteur médical et agriculture) ».

Enfin, certains syndicalistes aspirent à forcer ces échanges. Consciente des bénéfices qu’elle peut retirer d’un corps médical plus sensible à leur cause, l’Union départementale CFDT d’Ille-et-Vilaine soutient ainsi activement la grève des étudiants de médecine de Rennes en 1973. Dans le même temps, elle les invite à visiter des usines en grève à travers le département afin de participer à l’avènement d’une « médecine désalliancée du capital ». Quelques mois plus tard, elle voit ses efforts couronnés de succès lorsque cette réflexion est reprise par les grévistes lors de conflits sociaux plus classiques.

La transformation du marché du travail, l’évolution des structures syndicales, la radicalisation de la critique sociale jusque dans le champ scientifique et la dynamique de « prise de parole » de l’après-Mai, sont autant de facteurs qui contribuent à l’avènement de rencontres entre scientifiques critiques et syndicalistes. Fondées sur des agendas externes aux institutions ou aux entreprises, elles s’opposent fréquemment à celles-ci au cours de conflits sociaux, à commencer par ceux pour la santé au travail.

La santé au travail : de la médecine ouvrière à ses usages syndicaux

Au début de la décennie 1970, les conflits en matière de santé au travail prennent une ampleur inédite [5]. Ils sont fréquemment portés par une main-d’œuvre peu syndiquée, ainsi des ouvrières de l’usine d’amiante Amisol (Clermont-Ferrand) comme des salariés des usines de plomb Penarroya (Lyon-Gerland et Saint-Denis). En proclamant que leur « santé n’est pas à vendre », ces ouvrier-e-s mettent en cause la médecine du travail, financée par les employeurs, et heurtent la tradition syndicale enchâssée dans une logique négociatrice, dont la priorité demeurait d’obtenir la compensation financière des préjudices sanitaires. Ces deux conflits, ainsi que celui qui anime l’usine d’amiante Férodo (Condé-sur-Noireau), vont pourtant venir bousculer et renouveler les pratiques médicales, puis syndicales.

Le conflit Penarroya présente la singularité de porter immédiatement sur des revendications liées à la santé au travail, alors que dans les usines Férodo et Amisol, les conséquences sanitaires de l’amiante « n’acquièrent une dimension publique qu’intégrées à une problématique sociale dans le cas de Clermont-Ferrand, ou déplacées vers des questions d’environnement, comme à Condé-sur-Noireau » [6].

Au cours de ces trois conflits, l’approfondissement des revendications sanitaires intervient dans la foulée de rencontres avec des médecins critiques. Sans plaider à la place des salariés affectés, ces médecins se mettent au contraire à leur service : non seulement ils forgent des analyses à l’appui des revendications (tels que des tests biologiques pour détecter les intoxications au plomb), mais ils assument aussi un travail d’explicitation pour rendre ces données immédiatement exploitables par les ouvriers. Menée à Férodo dès 1970 par des ouvriers et des étudiants en médecine, la pratique de l’enquête ouvrière collective s’impose également comme un des principaux vecteurs de cette rencontre. En faisant émerger des problèmes restés jusqu’ici individualisés, elle restitue à la maladie sa dimension sociale, politique et collective.

Ces nouvelles formes d’intervention sont vite popularisées dans les réseaux de scientifiques critiques et pérennisées par la création de collectifs de médecins engagés. Le plus important d’entre eux, le Groupe information santé (GIS) créé en 1972 souhaite par exemple généraliser la pratique de la contre-visite médicale qu’il expérimenta à Penarroya. Le toxicologue Henri Pézerat et les membres du Collectif intersyndical sécurité de Jussieu fondé en 1974 apportent eux leur soutien aux salariés d’Amisol ou de Férodo.

Si une médecine ouvrière vient ainsi rapidement se substituer aux carences de la médecine du travail, ces différents conflits interpellent aussi les syndicalistes : indirectement, parce que ces salariés investissent les organisations syndicales ; plus directement, lorsque les groupes de médecins critiques, comme le GIS en 1974, pointent les responsabilités syndicales dans la poursuite de l’usage de substances nocives. Sous pression, les deux principales organisations syndicales affichent un appui plus systématique aux démarches des ouvriers auprès des pouvoirs publics. Surtout, elles forgent, l’une et l’autre, un répertoire d’action qui permet de mieux intégrer les apports des scientifiques. D’un côté, la CGT aspire à un renforcement des instances de régulation classiques, à commencer par l’extension des prérogatives des Comité d’hygiène et de sécurité (CHS). En 1971, elle participe aussi à la fondation d’une Association de lutte contre la pollution de la vallée du Rhône. Rassemblant majoritairement des élus communistes autour d’une position pro-industrialiste, cette association mobilise les compétences d’ingénieurs pour affirmer que des solutions techniques pourraient assurer la sécurité des travailleurs et des riverains, à condition que des investissements soient consentis. Elle ouvre la voie à la fondation du Mouvement national de lutte pour l’environnement (MNLE, 1982).

Quant à la CFDT, elle participe à des campagnes locales (aux côtés d’associations familiales, d’amélioration du cadre de vie ou de protection de l’environnement) articulant lutte pour l’amélioration des conditions de travail et lutte contre la pollution hors de l’entreprise. Puis, en 1974, sa Fédération de la Chimie fonde un « Groupe produits toxiques » (GP-Tox) qui rassemble dix syndicalistes et quatre chercheurs de l’Inserm et de l’INRS. Dans un premier temps, cette commission forge une information technique complète, aisément réutilisable lors des conflits d’usines. Rapidement, elle devient un pôle de transmission d’informations entre sections syndicales. L’échange de données sur la composition de certains produits et leurs conséquences sanitaires contraint alors les industriels à transformer les modalités de production en faveur d’une sécurité accrue. Dans un second temps, le GP-Tox proposera l’instauration d’un « carnet d’exposition » des salariés aux produits toxiques. En consignant les expositions successives, ce carnet devait permettre de fonder systématiquement la preuve de l’origine professionnelle des pathologies. Mais contrairement à une expérience similaire menée en Italie [7], ce « carnet d’exposition » ne s’imposera pas face à l’hostilité patronale et restera une expérimentation éphémère.

L’incorporation syndicale de la médecine ouvrière, la stabilisation des réseaux militants et la représentation de Penarroya comme « conflit exemplaire » facilitent le lancement de nouvelles mobilisations portant directement sur la santé au travail. Il en est ainsi de la lutte des « Lignards » (aux PTT) ou de celle des ouvriers de la Société chimique des Mureaux, dans lesquelles des syndicalistes collaborent directement avec le GIS. Ces conflits se déplacent aussi hors des usines, témoignant alors d’une appréhension conjointe de la santé des travailleurs et de l’environnement. Face au projet d’implantation d’une usine de stabilisants chimiques à base de plomb dans le Bas-Rhin, des militants CFDT s’associent par exemple au Groupe d’information et de sauvegarde de l’environnement de Marckholsheim (GISEM), aux côtés desquels ils occupent « la zone à défendre ». Le projet est déplacé, mais la contestation également : s’appropriant l’argumentaire technique élaboré en Alsace, l’UD CFDT du Finistère affirme son hostilité au nouveau projet face aux « dangers d’une telle implantation, tant pour les travailleurs que pour l’environnement (faune et flore) ».

Cette conception globale de la santé, conçue à l’échelle d’un territoire, se donne également à voir lors de rencontres entre des syndicalistes et des équipes de médecins « de ville ». Y contribuent, d’une part, la formation, à la CFDT en particulier, d’Unions interprofessionnelles de base (UIB) réunissant des salariés et des non-salariés et encourageant la constitution de comités d’usagers ou de riverains ; d’autre part, l’engagement des médecins du Syndicat de la médecine générale (SMG), créé en 1975 et héritier des luttes récentes, dans des structures originales, telles que les boutiques de santé ou les centres de santé. En relation avec les syndicats de travailleurs de la région, l’équipe soignante de la Maison médicale de Grenoble intervient par exemple auprès du patronat local, pour faire admettre la pneumopathie grave comme maladie professionnelle chez les ouvriers des Papeteries de France de Lancey.

En réponse, puis en collaboration avec les « médecins des ouvriers », les syndicalistes forgent ainsi des outils originaux de lutte et une analyse qui ciblent les retombées des produits toxiques, à la fois dans et hors l’entreprise. Ils interrogent alors plus nettement l’utilité sociale des productions. À Condé-sur-Noireau, les cédétistes se présentent ainsi comme « des empêcheurs de fabriquer en rond ». L’intervention des scientifiques aura ainsi contribué à mettre en cause la réponse syndicale traditionnelle lors de l’exposition à des substances nocives, à savoir la négociation d’une compensation financière. Plus encore, d’une action focalisée sur les seules pathologies contractées dans l’espace de travail, l’appropriation des produits de la médecine ouvrière conduit certains secteurs du mouvement syndical à mettre en cause la séparation de leur intervention entre l’intérieur et l’extérieur du lieu de travail. Ainsi, les luttes d’usine se trouvent reliées à une perspective plus globale de transformation du processus de production lui-même.

De la centrale au mouvement social : la critique syndicale comme ressource antinucléaire

Au cours de la première moitié des années 1970, l’État français s’engage dans un développement exponentiel de la production d’énergie nucléaire. Au sein de la CFDT-CEA, le rapprochement entre les cadres scientifiques et entre les travailleurs des différents sites nucléaires alimente une critique globale des conditions de travail dans le secteur, débouchant sur une importante production scientifique militante. Cette critique syndicale devient alors une ressource capitale pour le mouvement antinucléaire en plein essor et la base d’une collaboration élargie avec des physiciens non directement engagés dans la recherche et l’industrie nucléaire.

Au sein du Commissariat à l’énergie atomique (CEA), la rencontre entre ouvriers et ingénieurs était loin de constituer une évidence. Le régime de travail des chercheurs installés à Saclay était distinct de celui des ouvriers de la centrale nucléaire de Marcoule, où « les habitudes hiérarchiques militaires venaient renforcer l’élitisme des experts pour créer une séparation stricte entre ouvriers et ingénieurs » [8]. Pourtant, au lendemain des grèves de mai et juin 1968 à Saclay, les ingénieurs bénéficient d’espaces d’expressions politiques nouveaux, qui favorisent la mobilisation syndicale face à l’abandon de la filière « française » de production nucléaire au profit d’une technologie « américaine » (1969-1974). Cette mobilisation rapproche ouvriers et scientifiques : selon un ingénieur, cette « crise a décloisonné le syndicat [CFDT] et mis sur le tapis la question des conditions de travail et de savoir ce que sont ces filières. Avant, les gens de La Hague, on ne les connaissait pas ».

Or, cette période voit aussi naître les premières alertes sur l’industrie nucléaire. Bien qu’elles proviennent d’une « élite intellectuelle en marge du monde ouvrier » [9], ces derniers échangent avec les syndicalistes. En avril 1972, la CFDT de Saclay organise un débat où elle convie les scientifiques critiques de Survivre et Vivre, qui révèlent des fissures de fûts contenant des déchets irradiés dans l’enceinte du CEA. En portant l’affaire auprès des travailleurs du CEA, cette initiative ouvrait le premier scandale national sur la (non) gestion des déchets nucléaires.

Néanmoins, l’industrie nucléaire se renforce sous l’effet du Plan Messmer (1974), prévoyant la construction de 200 réacteurs nucléaires en France à l’horizon de l’an 2000. Au sein de la CFDT-CEA, scientifiques et ouvriers analysent la dégradation de leurs conditions de travail. De grandes grèves touchent l’ensemble de la filière (sept semaines à Saclay à l’automne 1974, plus de trois mois dans les usines de retraitement de déchets radioactifs à La Hague au printemps 1975), en favorisant une analyse globale. En avril 1975, cette contestation mène à une prise de position cédétiste sur le programme électronucléaire jugé « démesuré, inutile et dangereux ». Les syndicalistes CFDT du CEA résument ainsi leur évolution : « la contestation syndicale qui au début portait principalement sur l’avenir de l’emploi a peu à peu débordé sur les conditions de travail et sur l’objet même de l’activité ».

Ouvriers et ingénieurs cédétistes publient L’électronucléaire en France (1975). Vendu à 80 000 exemplaires, ce livre s’impose comme la référence incontournable pour les opposants au programme nucléaire. En parallèle, le syndicat réalise le film Condamnés à réussir (1977), narrant la confrontation quotidienne d’un salarié de l’usine de La Hague à la radioactivité. Endossant un rôle inédit de lanceurs d’alerte, les travailleurs du nucléaire disent œuvrer à la démocratisation des choix énergétiques :

« dans une démocratie bien comprise, les organismes chargés de la recherche, du développement, de la production et de l’exploitation des ressources énergétiques devraient également être au service de la collectivité en l’informant pour lui permettre de faire des choix : ces choix sont bien une responsabilité politique et ne relèvent pas des seuls techniciens […]. Tous ceux qui travaillent dans le domaine de l’énergie nucléaire et qui ne jugent pas bon de se taire au nom de la “raison d’État” ont donc une responsabilité. » [10]

La formulation de cette « responsabilité sociale et environnementale du travail » entre en écho avec les préoccupations de chercheurs sollicités par l’industrie nucléaire. Le combat antinucléaire se présente alors comme un aboutissement du mouvement de critique des sciences, dont il marque également la jonction avec les problématiques écologiques. La critique prend une tournure plus savante avec « l’Appel de scientifiques à propos du programme nucléaire français » (février 1975), à l’initiative de physiciens qui rendent publics leurs doutes sur la « politique du secret » menée par la technocratie nucléaire. En 1975, le SNCS lui-même adopte une position similaire et demande une diversification des recherches en faveur des énergies renouvelables.

Dans la foulée de l’appel, des physiciens publient, avec l’aide de travailleurs du CEA et d’EDF, un ouvrage à propos des risques d’accidents dans les centrales nucléaires [11]. Ils s’opposent ainsi à l’évolution récente de la stratégie de communication de l’industrie nucléaire, laquelle entend dissimuler au public les doutes exprimés par les techniciens. Cet engagement savant mène à la constitution du Groupement de scientifiques d’information sur l’énergie nucléaire (GSIEN) en novembre 1975. Refusant de s’ériger en autorité experte, le GSIEN s’inscrit dans la continuité de la mobilisation syndicale, dont il renforce l’écho. Des ingénieurs de la CFDT du CEA et d’EDF participent ainsi aux travaux de ce groupement, dont le journal et les formations nourrissent les sections syndicales locales.

Dès lors, CFDT et GSIEN occupent ensemble le rôle de contre-pouvoir scientifique. Ils contribuent à l’émergence des Comités locaux d’information nucléaire (CLIN), tandis que les syndicats locaux s’approprient ces données scientifiques. Cette dynamique débouche sur les Assises du nucléaire (novembre 1976), où des militants de toute la France rejoignent les ouvriers en grève à La Hague. La contre-expertise scientifique reste ainsi subordonnée au mouvement social et s’intègre dans un argumentaire plus politique, comme l’illustre le réquisitoire des Amis de la Terre auquel contribuent le GSIEN et la CFDT [12].

Ces analyses forment un tissu de références communes aux opposants au programme nucléaire et participent de la structuration d’un vaste et protéiforme mouvement antinucléaire. En même temps, elles contraignent des secteurs du mouvement syndical à modifier leurs positions. Ainsi, des ingénieurs cédétistes sont conviés par le syndicat CGT des correcteurs à exposer les dangers du nucléaire. Au terme de cette réunion (novembre 1977), ce syndicat acte une motion de défiance face à la position pronucléaire de la direction confédérale. De même, en se fondant sur un argumentaire technique, l’UD-CGT de Loire-Atlantique s’oppose au projet de centrale nucléaire au Pellerin à partir de mai 1977.

Finalement, ces échanges avec les scientifiques conduisent des syndicalistes à repenser jusqu’à leurs projets de transformation sociale. Lorsque l’UL-CFDT de Roussillon-St-Clair (extérieure à l’industrie nucléaire) s’interroge sur le bien fondé des centrales, elle en vient à questionner la notion même de croissance économique et le postulat d’une augmentation de la consommation d’énergie :

« cette croissance sera le prix de la pollution qui nuira profondément à la qualité de vie […]. Le bonheur est-il lié à l’accroissement de notre consommation d’énergie ? ».

Cette réflexion s’inscrit pleinement dans la réflexion engagée par la confédération cédétiste, plaidant pour un « autre modèle de développement ».

La rencontre entre syndicalistes et scientifiques critiques – au cœur de laquelle se tient la figure de l’ingénieur nucléaire fortement politisé – se noua ainsi autour de l’idée d’une responsabilité sociale et environnementale du travail. Dès lors, la défense des travailleurs ne coïncida plus avec celle de la technologie sur laquelle se fondait leur métier. Elle alimenta au contraire l’élaboration de scénarios énergétiques alternatifs, tels que les « projets Alter » régionaux auxquels participèrent des syndicalistes.

De la critique du progrès technique à la construction d’alternatives paysannes

Au début des années 1970, l’unité syndicale du monde agricole est mise à mal par l’entrée des « paysans dans la lutte des classes » [13]. La tendance des paysans travailleurs (PT) se structure en syndicat(s) autonome(s) et rassemble principalement de jeunes agriculteurs qui dénoncent la course à l’agrandissement, ce « travailler et s’endetter plus pour gagner moins », pour souvent disparaître. Pour de nombreux agronomes radicalisés, souvent de sensibilité maoïste, ces agriculteurs en lutte contre l’exploitation de leur travail par les firmes agroalimentaires apparaissent volontiers comme un nouvel acteur révolutionnaire. Approfondissant l’analyse de la pénétration du capitalisme dans l’agriculture, les PT dénient toute neutralité au progrès technique et démontrent son rôle moteur dans la transformation des paysans en prolétaires.

Autant de réflexions reprises par les professionnels du secteur agricole réunis à l’initiative de Labo-Contestation à l’automne 1971 pour élaborer une « critique de la structure et de la finalité de la recherche agricole », puis une réflexion « sur la fonction des techniciens et leurs possibilités de contestation ». Si ces derniers analysent aisément leur rôle dans la mise en place d’une agriculture capitaliste, plus difficile s’avère être la construction de « nouvelles formes d’exercice de leur expertise », au service, par exemple, de groupements d’agriculteurs.

Ce n’est en effet qu’avec le déclin du marxisme à la fin de la décennie qu’une étroite collaboration entre agriculteurs, chercheurs et techniciens proches de la mouvance des PT favorisera l’émergence de structures de recherche et de développement alternatives donnant corps à la contestation du productivisme. La décennie 1968 peut ainsi se lire comme celle de la lente réinvention de pratiques assurant l’autonomie de la petite paysannerie. Redéfinissant le travail agricole dans sa relation à un territoire et à la qualité des produits, tout en s’éloignant du modèle de spécialisation industrielle, les « alternatives paysannes » considéreront alors l’« environnement » comme le cadre même du travail, dont la défense est étroitement liée à la survie de la petite paysannerie.

Cette intégration progressive de la question environnementale se lit d’abord dans les transformations de l’agriculture biologique. Fortement marginalisée au début de la décennie, elle voit sa base sociale se transformer, ses effectifs gonfler et gagner en autonomie vis-à-vis des firmes de production d’intrants et de commercialisation. Ce désenclavement de l’agriculture biologique est le fruit d’un intense travail d’organisation syndicale, qui aboutit à la création de la Fédération nationale d’agriculture biologique des régions de France (FNAB) en 1978 et à la reconnaissance de l’agriculture biologique par les pouvoirs publics en 1980.

Pourtant, en 1975 encore, sur les 4 000 à 5 000 agrobiologistes qui assurent à la France son premier rang de producteur bio européen, 75 % pratiquent la méthode Lemaire et Boucher. Exerçant une sorte de capitalisme paternaliste, cette entreprise constitue un vaste complexe de recherche-production-commercialisation : employant ses propres scientifiques, la firme est dotée d’un laboratoire, d’une usine de fabrication de fertilisants à base d’algue marine, de nombreux services d’encadrement technique, etc. Quant aux paysans, ils sont groupés au sein de syndicats de défense de la culture biologique. Peu soucieuse de reconnaissance étatique ou scientifique, cette entreprise diabolise volontiers l’industrie chimique, ne facilitant pas le dialogue avec les scientifiques en place.

C’est au contraire par l’établissement de relations privilégiées avec des scientifiques « académiques » que les agrobiologistes vont parvenir à contester le monopole de Lemaire et Boucher et à restructurer la profession de façon autonome. Ce travail est particulièrement le fait de Nature et progrès (NP) dont les congrès deviennent des plateformes de rencontres entre agrobiologistes et chercheurs, favorisant l’émergence d’un courant plus « rationaliste » de la bio. Ce dernier s’affirme notamment avec la réalisation de l’Encyclopédie permanente d’agriculture biologique (1974), à laquelle collaborent notamment le phytopathologiste Francis Chaboussou (Inra) – dont les travaux sur les pesticides détonnent face à l’omerta de la recherche – et Bernard Boullard, qui donne alors un nouveau souffle à la microbiologie des sols. Les agrobiologistes s’approprient ces travaux qui soutiennent la structuration en réseau de leurs fermes expérimentales. Ils se fédèrent en 1975 pour constituer le premier « véritable syndicat professionnel ».

La bio s’impose médiatiquement, recevant le soutien croissant de scientifiques. Elle retient particulièrement l’attention de jeunes ingénieurs dont les mémoires de fin d’étude apportent des « preuves » de sa viabilité. Cette évolution se donne tout particulièrement à voir dans l’étude qui lui est consacrée en 1975 par une équipe interdisciplinaire étroitement liée à l’Institut de recherche et de planification (Irep) de Grenoble [14]. La magistrale préface de Jean Dessau, le directeur de l’Irep, réhabilite explicitement l’agriculture biologique en montrant que loin d’être un « refus du progrès », elle constitue « une filière technologique nouvelle » qui consiste à utiliser « une plus grande part de la productivité biologique potentielle ». L’étude critique ouvertement la rationalité agronomique et interpelle directement la recherche publique dont elle demande la réorientation profonde. L’agriculture industrialisée « de luxe » ne doit sa rentabilité, montre-t-elle, qu’à une définition tronquée des rendements, à la surexploitation « de combustibles fossiles dont on commence à percevoir l’épuisement », et à un soutien massif de l’État. Enfin, en affirmant qu’à « l’exploitation de l’homme correspond l’exploitation de la nature », elle soutient les partisans les plus politisés de la bio qui y voient un moyen de contester « l’extension de la sphère du capital ».

Les travaux de l’IREP-CNEEJA contribuent plus largement à la structuration d’un réseau de scientifiques critiques qui documente les impasses environnementales de l’agriculture industrialisée [15] et les stratégies de « résistances paysannes », et accompagne l’écologisation progressive de la « gauche paysanne ». Les travaux de François Pernet (Irep-Inra) sont ainsi à l’origine de la création en Isère en 1979 du Centre d’études et de propositions pour le développement des activités paysannes (CEP). Groupant des chercheurs, des agriculteurs et des militants, le CEP enquête et valorise les stratégies développées par les agriculteurs de montagne (à commencer par la recherche de complémentarité au sein de l’exploitation). Plus largement, la fin de la décennie est marquée par une nouvelle rencontre entre savants et syndicalistes, qui contribue à l’émergence de nouvelles pratiques du métier. Tandis que les paysans travailleurs se montrent plus réceptifs aux expériences de recherche d’autonomie vis-à-vis des banques et des firmes agroalimentaires, les chercheurs contribuent à la circulation de ces pratiques, via notamment le lancement de nouvelles revues. L’ouvrage sur les prairies à base de trèfle blanc réalisé par le paysan travailleur breton André Pochon avec le soutien de l’ancien directeur général de l’Inra, Raymond Février, reçoit ainsi un succès considérable, justifiant le lancement en 1982 du Centre d’étude pour un développement agricole plus autonome (Cedapa). Pochon, qui ne faisait alors que remettre à l’ordre du jour – pour s’opposer au développement de la culture du maïs-fourrage préconisé par l’Inra – le modèle de prairies naturelles qu’il pratiquait dans les années 1950, s’aperçoit alors « que ce qu’on faisait pour travailler moins et gagner plus, en même temps et de surcroît, protégeait mieux l’environnement ».

Tandis que la filière biologique se dote elle aussi de ses premières structures de recherche – telles le GRAB créé en 1979 par des agrobiologistes et un chercheur de l’Inserm –, ces rapprochements entre agriculteurs antiproductivistes, chercheurs et ingénieurs agricoles favorisent l’obtention en 1981 de la reconnaissance du pluralisme syndical dans le monde agricole. Celle-ci sera pourtant très éphémère : dès 1983, la FNSEA reconquiert son monopole syndical. Les premières années de la « gauche » au pouvoir furent ainsi qualifiées de « piège de l’état de grâce » pour les nouveaux mouvements paysans.

Déclin et postérité des rencontres improbables

Les élections législatives de 1978 et, plus encore la campagne présidentielle de 1981, génèrent de fortes attentes syndicales : l’arrivée de la « gauche » au gouvernement semble alors pouvoir concrétiser les espoirs et les revendications de la décennie passée. Si les premières années de la décennie 1980 marquent bien une certaine institutionnalisation des rencontres entre syndicalistes et scientifiques critiques, celle-ci sera pourtant brève et illusoire. Le nouveau gouvernement s’emploie en effet à enrôler ces acteurs au sein de plusieurs agences scientifiques spécialisées. L’exemple le plus symptomatique est celui de l’Agence française de maîtrise de l’énergie (AFME), dont la direction et plusieurs sièges sont confiés à des cédétistes fortement impliqués dans la commission confédérale énergie de la CFDT. Alors que la création de l’AFME en 1982 marque le déclin de cette commission, la volonté des syndicalistes de substituer au nucléaire des énergies renouvelables est contrariée dès 1982 par le reniement des engagements présidentiels. En 1986, l’AFME se voit amputée d’un tiers de ses moyens : une partie des anciens syndicalistes est licenciée.

Cette canalisation institutionnelle des énergies militantes laisse aussi le champ libre aux forces d’opposition à ces rencontres improbables, jusqu’ici cantonnées par la vigueur des mouvements sociaux. Ainsi, dans l’industrie nucléaire, les sanctions émises par les employeurs contre les ouvriers impliqués dans la critique de la technologie nucléaire iront jusqu’au licenciement et contribuent à rompre leurs échanges avec les ingénieurs militants. C’est aussi l’hostilité de certains secteurs du mouvement syndical (la CGT, la tendance majoritaire du SNCS) à ces rencontres qui voit ses efforts couronnés de succès lors du colloque national de 1982 sur « Recherche et Technologie » qui en appelle à la réhabilitation de la science face à l’« irrationalisme montant », réaffirme son rôle dans la croissance et institutionnalise ses liaisons avec l’industrie.

Ces rencontres improbables – nées et maintenues dans les mouvements sociaux – laissent place à des « rencontres probables », qui se plient aux attendus institutionnels. La mise en cause des procédés et des finalités de la production disparaissent de l’agenda des rencontres entre syndicalistes et scientifiques : le Comité permanent pour l’amiante (CPA) qui contribuera à maintenir l’usage de ce produit jusque dans la décennie 1990, avec la caution de syndicalistes et de scientifiques, en constitue le témoignage le plus dramatique et mortifère. C’est alors au sein de la gauche paysanne, dont la reconnaissance par les pouvoirs publics fut la plus éphémère, que les échanges entre syndicalistes et scientifiques critiques gardent le plus grand dynamisme. Les forums ouverts à la fin de la décennie 1970 alimentent une analyse critique des politiques agricoles, laquelle mènera à la création de la Confédération paysanne en 1987 [16].

Malgré leur déclin, ces rencontres constituent un héritage méconnu des années 1968. Tout au plus sont-elles évoquées comme un moment éphémère, dont l’ouvrage cédétiste sur Les dégâts du progrès suffirait à rendre compte. Or, la parution de cet ouvrage est tardive (1977) et constitue autant un testament qu’un témoignage de ces rencontres. Il masque ainsi la vitalité de rencontres qui restent pourvoyeuses de précieuses ressources à même de revitaliser les mouvements sociaux et écologistes contemporains. En effet, en dépit de l’évolution du mouvement syndical français et du relatif dépérissement du mouvement de critique des sciences, les rencontres des années 1968 conservent une postérité et une actualité.

Premièrement, elles contribuèrent de manière décisive à l’apparition d’un nouveau courant dans la vie politique française, l’écologie politique. Les argumentaires syndicaux en matière sanitaire ou énergétique ont en effet amplement encouragé les premières générations à se revendiquer explicitement écologistes. Cet intérêt pour les enjeux environnementaux liés au sort des travailleurs fut symboliquement exprimé lors de la campagne électorale de René Dumont en 1974 : d’une part, il apporta son soutien aux ouvriers immigrants contaminés par le plomb à l’usine Blindex, d’autre part, cet agronome dénonça la mise en péril de la santé des agriculteurs par l’usage inconsidéré des pesticides et se fit le promoteur de l’agriculture biologique. Par-delà cette déclinaison partisane de l’écologie, les analyses syndicales et scientifiques participèrent directement de l’élaboration de la critique écologiste des modes de production et de consommation. Sans apporter une réponse définitive au débat visant à déterminer les contours du « sujet de l’écologie politique » [17], ces rencontres permettent, aujourd’hui encore, de penser les modalités d’inclusion des travailleurs et des scientifiques dans ces courants.

Deuxièmement, de nombreux scientifiques qui furent impliqués dans ces rencontres continuent d’irriguer les mouvements sociaux de leurs analyses : ainsi du toxicologue André Cicolella, qui fut membre du « GP-Tox » de la CFDT, de Bernard Laponche, ancien membre du syndicat CFDT de l’énergie atomique, ou encore du toxicologue Henri Pézerat dont une association éponyme perpétue les combats de « soutien aux luttes pour la santé en rapport avec le travail et l’environnement ». À l’heure d’achever cet article (septembre 2014), la CGT alerte sur l’exposition de salariés aux poussières de plomb dans une entreprise de recyclage située à Domérat (Allier), suite à la réalisation de mesures scientifiques indépendantes. Face aux contaminations croissantes de notre environnement, l’on ne peut que souhaiter voir ainsi se renouveler et se diversifier ces rencontres improbables des années 1968.

Renaud Bécot
Doctorant en histoire, il rédige une thèse sur l’essor des préoccupations environnementales des organisations syndicales de salariés en France pendant la seconde partie du XXe siècle.

Céline Pessis
Doctorante en histoire des sciences, elle mène des recherches sur la genèse de l’écologie politique dans la France postcoloniale. Elle a notamment coordonné Survivre et Vivre. Critique de la science, naissance de l’écologie, Paris, L’Échappée, 2014.

 

Article publié dans la revue
Mouvements des idées et des luttes
le 6 janvier 2015.

 


[1] Pour une analyse distanciée de l’historiographie dominante de la période précédente, voir C. Pessis, S. Topçu, C.  Bonneuil (dir.), Une autre histoire des « Trente Glorieuses ». Modernisation, contestations, pollutions dans la France d’après guerre, Paris, La Découverte, 2013.

[2] X. Vigna, M. Zancarini-Fournel, “Les rencontres improbables dans les années 1968”, Vingtième siècle. Revue d’histoire, 101, 2009, p. 163-177.

[3] Cet article se fonde sur une recherche en cours. Trois types de sources sont mobilisées : des archives syndicales (CFDT et CGT à l’échelle nationale, en Bretagne et dans le Rhône) ; des revues ancrées dans les mouvements sociaux des années 1968 (Labo-Contestation, Survivre et Vivre, Tankonalasanté, Impascience, Solidarité Ouvrière, Autrement, etc.) ; des entretiens menés avec des acteurs.

[4] Sur la CFDT, voir F. Georgi, L’invention de la CFDT. 1957-1970, Paris, L’Atelier, 1995 ; N. Defaud, La CFDT (1968-1995). De l’autogestion au syndicalisme de proposition, Paris, Presses de Sciences Po, 2009.

[5] P. Marichala, L. Pitti, “Réinventer la médecine ouvrière ? Retour sur les mouvements médicaux alternatifs dans la France post-1968”, Actes de la recherche en sciences sociales, 196, 2013, p. 114-131.

[6] E. Henry, Amiante : un scandale improbable. Sociologie d’un problème public, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007, p. 23.

[7] Sur les luttes italiennes, voir les travaux de Laura Centemeri, Stefania Barca ou Elena Davigo, dont certains extraits sont disponibles sur le podcast de la journée d’études L’environnement des travailleurs au XXe siècle : <http://leruche.hypotheses.org/2036&gt;.

[8] G. Hecht, Le rayonnement de la France. Énergie nucléaire et identité nationale après la seconde guerre mondiale, Paris, La Découverte, 2004. Réédité par les éditions Amsterdam, 2014.

[9] S. Topçu, La France nucléaire. L’art de gouverner une technologie contestée, Paris, Seuil, 2013, p. 62.

[10] Syndicat CFDT de l’énergie atomique, L’électronucléaire en France, Paris, Seuil, 1975, p. 10.

[11] D. Pignon et al., Questions sur le nucléaire. Des risques d’accidents dans les centrales nucléaires, Paris, Christian Bourgeois, 1975.

[12] Les Amis de la Terre, L’escroquerie nucléaire, Paris, Stock, 1975.

[13] B. Lambert, Les paysans dans la lutte des classes, Paris, Seuil, 1970.

[14] P. Cadiou et al., L’agriculture biologique en France, Écologie ou mythologie, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1975.

[15] Voir par exemple les trois numéros consacrés par la revue Économie rurale à l’écologie en 1978 : 124, 127 et 128.

[16] J.-P. Martin, Histoire de la nouvelle gauche paysanne, Paris, La Découverte, 2005.

[17] Voir l’introduction de l’ouvrage de E. Hache (dir.), Écologie politique. Cosmos, communautés, milieux, Paris, Amsterdam, 2012.

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