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Lewis Mumford, Lettres à des Allemands, 1945

Peu de temps après la défaite de l’Allemagne, l’Office of War Information [Service de renseignement des armées américain ; NdT] me demanda d’écrire un bref ouvrage à l’adresse des Allemands, afin de leur donner une idée de la manière dont les Américains considèrent l’histoire du Nazisme et des crimes qui furent commis au nom de l’Allemagne. Cette tâche s’avérait ardue si je suivais à la lettre la directive que j’avais reçue et si je m’adressais à la masse anonyme des Allemands. Je ne pouvais m’imaginer un seul Allemand lisant trois pages de ce que j’avais à dire : la distance psychologique entre nous était trop grande.

C’est ce qui me poussa à adopter la forme d’une lettre, adressée soit à quelqu’un qui existait vraiment, soit à une chimère formée de personnes et d’amis que j’avais effectivement connus dans l’Allemagne d’avant la guerre. Cette méthode avait ses limites, surtout parce qu’elle me confinait à des gens de ma génération ; mais cette limite avait un certain avantage, en ceci qu’elle me permettait de traiter de faiblesses qui n’étaient pas à l’origine particulièrement national-socialistes. Il est important, tant pour les Allemands que pour les Américains, de réaliser à quelle profondeur plongent les racines du Nazisme allemand ; nous ne devons pas commettre l’erreur de penser une nouvelle fois que nous avons détruit l’arbre quand nous n’avons fait qu’en couper les branches et que le tronc demeure.

De toute évidence, la transformation de l’Allemagne doit être accomplie par les Allemands eux-mêmes. Tout ce que les plus tyranniques des conquérants pourraient faire serait de les encourager dans ce processus. Parallèlement, nous avons beaucoup à changer dans notre philosophie et dans notre propre mode de vie, afin de ne pas contribuer, par égoïsme et par manque d’égards, sinon par orgueil et par cupidité, à la destruction de l’humanité. Si j’ai parlé avec une franchise impitoyable des péchés des Allemands, j’ai peut-être partiellement acquis le droit de parler librement, car tout au long de ma vie d’écrivain je me suis adressé, en termes non moins impitoyables, aux péchés que je partage avec mes propres compatriotes.


 

Lettre à Madame Maria Z. à Lübeck

 

« L’homme est fait de foi ;
il est en effet à l’image de
ce en quoi il croit. »

Bahgavad-Gita, Leçon XVII.

 

J’ai souvent pensé à vous, chère Frau Z., ces quatorze dernières années, depuis ce moment où vous avez apporté un bouquet de pois de senteur à la gare, où vous nous avez dit au revoir, à ma femme et à moi. Vous étiez pour nous deux l’essence de tout ce que nous aimions en Allemagne ; et pourtant, n’eût été le modelé de votre visage, qui évoquait tellement une Vénus de Lucas Cranach l’ancien, vous étiez bien peu représentative de votre nation, même à l’époque. Vous apparteniez à une Allemagne qui restait encore à naître ; une Allemagne qui, le monde l’espère, ne devra pas attendre son avènement aussi longtemps que Barberousse son réveil.

Si je savais ce qu’il est advenu de vous, chère Frau Z., et si je connaissais vos sentiments et vos pensées, je me ferais une image plus nette de l’avenir de l’Allemagne. Êtes-vous plus seule que jamais, êtes-vous encore plus manifestement différente des autres que lorsque vous étiez à Lübeck en 1932 ? Ou vos semblables ont-ils commencé à se relever, par dizaines, par vingtaines, je n’ose dire par centaines, de l’infamie et de la folie du Troisième Reich ?

Très vraisemblablement, vous n’êtes plus de ce monde. C’est avec une grande appréhension que je vous ai écrit en mars 1933 après que les Nazis eurent finalement accédé au pouvoir, pour vous dire ce que vous saviez déjà : combien tous les amis intelligents que comptait l’Allemagne en Amérique étaient choqués par cette trahison ultime de la République. Je n’ai plus jamais eu de vos nouvelles.

De toute évidence, les nationaux-socialistes dominaient Lübeck dès l’été 1932 : lorsque je revins en août de cette année-là, après que l’interdiction de porter l’uniforme fut levée, on ne voyait partout que leurs Chemises Brunes, quand ils se pavanaient et défilaient à travers les rues, par deux ou trois, écartant de leur chemin ceux qui ne portaient pas l’uniforme. Est-ce que la vieille Frau Sénatrice, votre belle-mère, vous protégea du régime nazi ? Ou est-ce qu’elle se retourna contre vous et vous trahit en vous dénonçant à ses amis fanatiques, de la même manière que les Nazis les plus invétérés allèrent jusqu’à rompre le serment de fraternité du sang et livrèrent à la Gestapo leurs plus fidèles compagnons d’armes qui s’opposaient, ne fût-ce qu’en paroles, aux nouveaux défenseurs de l’ « honneur » allemand ?

Il est possible qu’on ait utilisé cette même lettre que je vous ai écrite pour prouver votre hostilité à tout ce que défendaient les Allemands ; ce fut peut-être votre passeport pour un camp de concentration, duquel vous revîntes, un mois ou un an plus tard, brisée dans votre corps sinon dans votre esprit, mais vous accrochant férocement à la vie afin de vous interposer physiquement entre les hyènes nazies et vos propres enfants. Ou ont-ils utilisé la torture sur vous, torture si humiliante que seul le suicide pouvait permettre à votre fier esprit de se défendre ? Êtes-vous morte, et suis-je en train d’écrire à un fantôme ? C’est très vraisemblable ; et même si c’est vrai, je continuerai à vous écrire ces mots, ma première lettre à l’Allemagne depuis 1939 ; j’ai le sentiment qu’en m’adressant à vous, je parle au fantôme d’une Allemagne meilleure. Si vous êtes morte, vous êtes encore plus vivante que ne le fut le Troisième Reich à aucun moment de son existence.

J’aimerais qu’il y eût davantage de fantômes comme vous, afin de tirer l’âme allemande de son état moribond, de délivrer vos compatriotes de l’asservissement à la mort qu’ils se sont imposé à eux-mêmes. Avez-vous transmis votre vaillant esprit à Kurt, à Gerhard et à Else ? Et si c’est le cas, comment se comportèrent-ils pendant ces douze dernières années, quel fut leur destin ? J’avoue que, malgré tous les efforts que je peux faire, je ne parviens pas à imaginer le sort de chacun d’entre vous ; et la raison pour laquelle je n’y parviens pas est peut-être que je ne vois pas comment vous ou vos enfants auriez pu demeurer fidèles à vous-mêmes et rester en vie, et encore moins comment vous auriez pu vous montrer loyaux envers l’Allemagne nazie et rester en vie. Dans les deux cas vous étiez confrontés à un choix cruel : aucun chemin actif vers la vie ne demeurait ouvert devant vous en dehors de l’exil ou de la participation à une résistance quasi inexistante et impuissante.

Il m’est plus aisé de me représenter ce qu’il est advenu de Rosa Bitterberg, cette belle juive de 16 ans qui était l’amie d’Else ; elle était votre invitée et avait joué à toutes sortes de jeux de société avec nous ce dernier soir à Lübeck. Elle était aussi ronde qu’une pêche bien mûre, aussi affectueuse et innocente qu’un chaton. Je me représente le sort de Rosa car je sais ce que vos compatriotes ont fait à des millions de Rosa à travers l’Europe.

Elle fut très vraisemblablement souillée avant d’être torturée d’une manière encore plus bestiale ; et peut-être fut-elle envoyée ensuite dans un camp d’extermination en Pologne, poussée dans un wagon plein à craquer au plus profond de l’hiver, avant d’être dépossédée de ses derniers biens et d’être enterrée vivante ou gazée. Enveloppée de la sécurité dont elle jouissait chez vous, découvrant trop tard que les gens qu’elle avait appelés ses compatriotes s’étaient mus en bêtes dressées de Hitler et lui obéissaient criminellement au doigt et à l’œil, Rosa, sans doute, ne s’est pas échappée.

Et jusque dans le chaleureux salon de votre villa près de Lübeck, avec son poêle en porcelaine grise, son piano Bechstein et la toile de Carl Hofer au mur, on percevait au cours de cette joyeuse soirée ce qui attendait Rosa. Car vous aviez un autre invité, un esprit intelligent et caustique, raffiné et matérialiste, rédacteur en chef du Querschnitt ; un homme, si je ne m’abuse, des plus à l’aise dans les sociétés cosmopolites de Paris, de Londres et de New York. Il fourmillait d’histoires croustillantes à raconter et d’idées venimeuses. Une remarque que je fis à propos de politique déclencha, à ma grande surprise, une longue diatribe contre les Juifs : diatribe aussi violente que pleine de préjugés et mensongère, et il n’eut pas la moindre déférence envers vous ou votre invitée juive pour adoucir ses vues ou modérer ses propos.

Vous finîtes par n’y plus tenir : « Quelle honte ! » lui avez-vous murmuré. Vous trouvâtes alors une excuse pour l’interrompre ; peut-être fut-ce à cet instant que nous commençâmes à jouer aux charades.

À l’époque, ma femme et moi étions trop peu conscients des forces à l’œuvre sous la surface de la vie allemande pour attacher à cet incident sa véritable signification. Mais au cours des années qui suivirent, il cristallisa tout ce qui arrivait à l’Allemagne, et tout ce qui l’éloignait, pas à pas, action après action, du reste du monde. La grossièreté et la brutalité narquoise du rédacteur en chef du Querschnitt n’était pas le reflet de l’état d’esprit des malheureux qui suivaient Hitler dans l’espoir de glaner quelque chose : c’était la déformation cultivée d’une intelligence par ailleurs vive et active.

Chaque pays possède son lot d’ « extrémistes » : des gens pleins de haine irrationnelle envers toute idée ou tout mode de vie qui diffèrent des leurs ; des gens qui, en raison de leur ignorance, de leur frustration et de leur affaiblissement mental débordent de préjugés contre les autres races et les autres nations. Nous avons des gens comme ça en Amérique ; mais à part dans quelques lieux reculés, ils demeurent à la périphérie de la vie politique et de la culture. On ne s’attendait pas à trouver chez une personne possédant une telle culture des idées et des attitudes comme celles qu’exprima le rédacteur en chef du Querschnitt. Vous m’aviez fait oublier, chère Frau Z., par votre chaleureuse humanité et votre propre clairvoyance, à quel point cette tension irrationnelle habitait la vie allemande.

Lorsque les Nazis accédèrent au pouvoir, le prophète déclaré de la barbarie, Oswald Spengler, fit cette remarque dédaigneuse : « Ce ne fut pas une victoire : il n’y eut pas d’opposition ». Me remémorant cette soirée, je comprends ce qu’il voulait dire : ceux qui auraient dû former un rempart infranchissable contre tout ce que prônait le national-socialisme étaient déjà dans son camp.

L’offense du rédacteur assis dans l’enceinte de votre salon était précisément du même ordre que le sadisme parfaitement élaboré de Himmler. L’humiliation de Rosa, la condamnation à mort de Rosa, l’indicible avenir de Rosa apparaissaient déjà comme autant d’ombres funestes sur les murs de votre propre demeure.

Oui : les paroles du rédacteur étaient ignominieuses ; mais infiniment plus ignominieux furent les faits qui suivirent. Si le meurtre de Duncan par Macbeth suffirait à « teinter d’incarnat les mers innombrables » [Macbeth, Acte II, sc. 2 ; NdT] , que dire de la torture systématique et de l’extermination organisée pratiquées par vos compatriotes ? Que dire des esprits brisés, des corps mutilés s’entrechoquant, des piles de cendres humaines qui marquèrent la conquête temporaire de leurs voisins européens ? Les ogres habitant vos compatriotes et qui n’existaient jadis que dans l’inconscient allemand, représenté par les recueils des contes de fées des frères Grimm, devinrent des créatures de chair et de sang. Vous n’avez pas pris part à cette terrible transformation ; j’en suis certain. Pourtant vous étiez présente, et que vous l’ayez voulu ou non, vous en avez été le témoin, même si c’était malgré vous que vous écoutiez la diatribe du rédacteur et souffriez sa grossièreté intolérable. Avez-vous fermé les yeux lorsque la police vint chercher votre voisin communiste, qui vivait tout près dans ce petit lotissement ? Ce n’était pas tout : vous avez sans doute entendu les cris qui venaient du camp de concentration. Peut-être encore vous êtes-vous bouché les oreilles ; mais pouviez-vous aussi vous boucher l’esprit ? Vous êtes-vous protégée contre la suffocation spirituelle ? Jusqu’à ce que j’apprenne le contraire, j’espérerai toujours que votre esprit demeura fort et libre, que vous restâtes intègre jusqu’au plus profond de vous-même. Si ce n’est pas le cas, alors la rédemption de l’Allemagne pourra prendre des siècles.

Quant au sort de votre mari, je n’en suis pas certain. C’était un homme très intelligent et nous nous entendions à merveille ; nous nous étions rencontrés dans le train de Brême ; il était venu à Hambourg le premier jour et m’avait fait visiter la ville. Je n’aurais pu souhaiter meilleur guide. Nous buvions de la Porter [bière anglaise de fermentation haute, de couleur presque noire et très houblonnée, dense et très amère. Elle était conçue à l’origine pour les travailleurs de force, d’où son nom ; NdT] ensemble à la Schnabelhaus, car dès 1932, j’aime à me le rappeler, les anciennes relations hanséatiques avec l’Angleterre existaient encore et le porter et le rhum étaient aussi courants que la bière à Lübeck ou à Hambourg ; il m’avait emmené à la Marienkirche, m’avait montré l’orgue que Buxtehude, le maître de Bach, avait joué, et m’avait fait voir le jardin de la vieille burgerhause, transformée en musée, où il avait fait la cour à sa première petite amie. À travers ses yeux, je vis le vieux Lübeck de l’intérieur : notre visite devint une sorte de postface aux Buddenbrooks, de la même manière que mon séjour à Hambourg, dans une chambre donnant sur le jardin, établit un lien privé avec Tonio Kröger. Mais dès cet été-là, bien que votre mari se proclamât toujours social-démocrate, il était manifeste qu’il manquait de foi militante en la démocratie, quels que fussent les sentiments qu’il avait toujours à l’égard du socialisme. Il m’avait montré dans le train un exemplaire de Die Tat et m’en avait vanté la ligne politique. Cette politique était très autoritaire : Die Tat voulait rendre permanente la sorte de dictature à laquelle Bruening avait en fait accoutumé ses compatriotes : une sorte de Nazisme sans les Nazis : la politique de l’État major.

En d’autres termes, Herr Z. croyait en la démocratie de la même manière que votre grand sociologue « libéral », Max Weber, croyait en elle, comme le rapporte son entrevue avec Ludendorff : élire un régime autoritaire, qui mettrait alors un terme à la croissante ingérence publique dans les affaires de l’État. Ce n’est que la définition euphémique d’une dictature permanente. Je ne serais pas surpris si votre époux, en dépit de vos ferventes protestations, avait glissé vers une active collaboration avec les national-socialistes. Une partie du travail d’un avocat consiste à trouver la légitimation juridique capable de justifier des actes qui pourraient être moralement répréhensibles, afin, si je puis m’exprimer ainsi, de tartiner de beurre frais et légal du pain rassis. En fait, c’est justement son sens de l’ordre qui l’aurait mis du côté de l’autorité établie ; car Hitler n’était-il pas arrivé au pouvoir par des moyens légaux ? Votre époux aurait aimé que les Nazis fussent sensés et posés, mais lorsqu’ils se révélèrent tout autres, on imagine mal qu’un ancien vétéran tel que lui ait pu contester ses supérieurs militaires. Le respect de la discipline de l’armée, le respect de la loi, le respect de l’autorité, tout menait immanquablement à la même conclusion : Heil Hitler ! J’espère ne pas lui porter injure. Mais ils furent des millions comme lui en Allemagne. Pour eux, la démocratie était une affectation étrangère : c’était en fait une maladie qui menaçait de nuire à la santé militaire et biologique de l’Allemagne. Peut-être l’avènement des Nazis entraîna-t-il un conflit familial qui causa la ruine de votre foyer. Cela ne me sur prendrait guère. Mais je serai le premier à présenter mes excuse à Herr Z. s’il s’avère qu’il se rapprocha des démocrates après l’arrivée des Nazis au pouvoir plus qu’il ne le fit lorsqu’il prétendait que l’Allemand a besoin d’un chef plus que de s’auto-diriger.

Quant à Gerhart, cet adolescent dédaigneux mais adorable, qui n’en revenait pas – en bon Allemand, je dois le dire – quand il découvrit qu’un pauvre Américain comme moi pouvait réciter de mémoire la poésie anglaise qu’il apprenait au Gymnasium – quant à Gerhart, j’ai le sentiment que ces douze dernières années ont dû l’emplir de conflits que seule une névrose pouvait transformer, ou la mort résoudre. Conflit entre la mère en lui et le père en lui ; conflit entre l’Italie où il naquit et Lübeck où il grandit ; conflit entre sa fierté d’être un bon Européen, qui avait été reçu quand il était étudiant chez un ecclésiastique anglais puis chez un aristocrate suédois, et sa fierté d’être allemand et citoyen de la Hanse.

Dans une Allemagne qui appartiendrait toujours au monde civilisé, Gerhart aurait pu devenir un citoyen utile : il aurait pu être le parangon de cette culture plus universelle que nous devons créer si nous ne voulons pas devenir les victimes impuissantes des instruments mécaniques qui ont anéanti l’espace et le temps et qui, par manque d’intelligence et d’harmonie politiques, pourraient finir par anéantir la civilisation qui les a créés. Dans l’Allemagne nazie, Gerhart fut sans doute perpétuellement frustré : ses qualités intellectuelles rejetées car elles étaient plus humanistes que techniques, et ses aptitudes émotionnelles contrariées car elles étaient humaines. Oui, Frau Z., Gerhart était bien le fils de sa mère. Son tact lui a peut-être permis d’échapper au camp de concentration, mais son intelligence et sa sensibilité l’ont peut-être mené à l’hôpital psychiatrique. Il y a plus d’un moyen d’échapper à l’abominable réalité.

Je me rappelle l’anxiété que je lus dans vos yeux pendant ce printemps 1932 ; je l’attribuai alors à quelque tracas domestique ou à une frustration personnelle ; mais aujourd’hui je me demande à quel point vous aviez alors la prémonition de ce qui allait se passer. Nous évoquâmes ensemble D.H. Lawrence, vous en souvient-il ? Vous l’aviez vu ou même rencontré en Italie et aviez lu certains de ses romans. Le prophète qu’il était jouissait d’un certain avantage dans ses réflexions sur l’Allemagne ; car son épouse était une von Richtofen et il s’était rendu en Allemagne avant 1914 puis après la guerre. Sa Lettre d’Allemagne fut écrite en 1924, même s’il fallut attendre, pour qu’elle fût publiée en Angleterre dans le New Statesman, que le Troisième Reich, après son émergence, corroborât ses intuitions. Un an après qu’il écrivit cette lettre fut signé le Pacte de Locarno, et tout le monde considérait comme acquis le fait qu’une nouvelle ère de fraternité et de compréhension commençait ; ce fut l’année où l’on mit un terme à votre politique inflationniste, malhonnête et désastreuse, alors que ses promoteurs allemands n’avaient accompli que la moitié de ce qu’ils désiraient secrètement réaliser : elle avait beau annuler vos dettes intérieures, elle ne vous libérait pas de vos paiements de réparation, comme l’avaient espéré vos hommes politiques et vos financiers réactionnaires. Tous ces éléments ne rendent la prédiction de Lawrence que plus remarquable.

« L’Allemagne, cette parcelle de l’Allemagne, est très différente de ce qu’elle était il y a deux ans et demi, alors que j’y séjournais. Elle était alors toujours ouverte à l’Europe. Elle regardait alors toujours vers l’Europe de l’Ouest dans l’espoir d’une réunion, d’une sorte de réconciliation. Tout cela est révolu. L’inévitable et mystérieuse barrière est retombée, et le grand esprit germanique est à nouveau inexorablement attiré vers l’est, vers la Russie, vers les Tartares… La nuit on sent des choses étranges qui s’agitent dans l’obscurité, des sentiments étranges qui émanent de cette Forêt Noire qui reste encore à conquérir. On perçoit un danger. Ce ne sont pas les gens. Ils ne paraissent pas dangereux. C’est dans l’air même qu’on perçoit un danger, l’intuition bizarre et hirsute d’un danger inhabituel.

Il s’est passé quelque chose. Il s’est passé quelque chose qui n’est pas encore achevé. Le vieux charme du vieux monde a été rompu, et le vieil esprit hirsute et sauvage s’est insinué. La guerre n’a pas fait disparaître le vieil espoir de paix et de production que porte le monde – et pourtant elle lui a porté un coup sévère. Malgré tout, le vieil espoir de paix et de production gouverne toujours, au moins la conscience. Même en Allemagne, il n’a pas complètement disparu.

Mais on a l’impression qu’il a pratiquement disparu. C’est ce qui s’est passé au cours des deux dernières années. La foi en la paix et en la production n’est plus. Le vieux flux, la vieille adhérence est rompue. Et un flux plus vieux encore s’est insinué. Il nous ramène vers l’ancestrale polarité sauvage des Tartares et nous éloigne de la polarité de l’Europe chrétienne et civilisée. J’ai le sentiment que cela s’est déjà produit. Et ce qui se produit actuellement est d’une importance bien plus profonde qu’aucun événement véritable. C’est le père du prochain cycle d’événements…

Et tout donne l’impression que la roue du temps tourne à l’envers à toute vitesse. Comme un ressort qui se rompt et se rétracte en quelques secondes, le temps semble se rétracter avec une célérité mystérieuse vers une sorte de mort. Il se rétracte jusqu’au fantôme du haut Moyen Âge de l’Allemagne, puis jusqu’à l’époque romaine, puis jusqu’aux temps de la forêt silencieuse et des barbares dangereux et malveillants. »

Tout ce que Lawrence prophétisa dans cette lettre a fini par se réaliser à notre époque : cela avait en effet débuté avant que Lawrence ne le remarque, car ce que les masses d’hommes ressentaient au fond de leur âme était déjà déclaré dans les doctrines conscientes d’un Moeller van den Bruck, d’un Ernst Jünger ou d’un Oswald Spengler, qui apportèrent de nouveaux symboles à tout ce que l’âme allemande comptait de noir, de répressif et d’étranger à la vie du reste du monde. Il y avait toutes sortes de signes annonciateurs de ce changement avant 1933, si l’on savait y prêter attention. L’élection d’Hindenburg comme second président de la République en 1925 montrait dans quel sens soufflait le vent : c’était le symbole d’une continuité rétablie avec tout ce qui semblait archaïque et arriéré en Allemagne : son culte de l’armée, son obédience à la caste Junker, son talent pour le machiavélisme politique à l’instar de Frédéric le Grand. Cet homme qui commença par trahir la Monarchie éprouva-t-il une difficulté supplémentaire à trahir la République qui lui avait permis d’accéder au pouvoir ? Il eut dans les deux cas la satisfaction suprême de justifier son parcours de Judas en disant qu’il faisait son devoir.

Oui : vos compatriotes se sont tournés vers le primitif et le sauvage ; c’est-à-dire qu’ils ont tourné le dos à ce qui les liait au reste du monde civilisé : ils se sont asservis, de leur plein gré et dans la joie, afin de préparer plus efficacement l’asservissement de l’humanité. Seul un Lawrence percevait dans l’atmosphère politique de 1924 « un danger, l’intuition bizarre et hirsute d’un danger inhabituel ». Pendant que nous tenions toujours vos Wandervögel pour des jeunes gens en rébellion contre la vieille Allemagne et toute sa sévérité, sa dureté, il discernait ce qu’était vraiment ce mouvement pour la jeunesse : un soulèvement, non pas contre l’Allemagne, mais contre la civilisation. Votre plus jeune enfant, chère Frau Z., avec sa moue et les larmes qu’il versait volontiers et qui sollicitaient trop facilement votre affection – je n’ose guère spéculer sur ce qu’il est advenu de lui, parce que je sais ce qu’a dû signifier pour vous le fait qu’il rejoigne les Jeunesses Hitlériennes. Vous l’avez perdu, je n’en doute pas : il s’est même peut-être retourné contre vous, car seule une absolue barbarie pouvait lui permettre d’arracher les racines de compassion et de douceur que votre amour avait plantées dans son cœur.

Cependant, si vous êtes en vie, vivez-vous toujours à Lübeck, cette ville dont les Sept Clochers s’élevaient jadis au-dessus des prairies et des landes, évoquant à ses habitants l’époque où les villes hanséatiques n’étaient pas seulement riches et puissantes, mais libres ; l’époque où elles n’étaient pas seulement des villes politiquement autonomes, mais des villes dont l’économie et l’organisation s’étendaient de Bergen à la Terre Sainte ? Les tours de votre ville magnifique ne sont plus sept : vos monuments les plus riches ont été bombardés, inévitable rétribution des forces du mal que vos propres concitoyens, dans leur bêtise, dans leur servile folie, ont aidé à mettre en branle. C’est une perte pour le monde entier autant que pour vous-mêmes. Jamais plus je ne reverrai le Lübeck que je visitai jadis et dont je tombai amoureux. Il s’est évanoui, pour vous comme pour moi, comme se sont évanouis des centaines d’autres lieux et d’autres monuments, de Bath à Canterbury, en passant par Bayeux et Leningrad. Ces immondes cicatrices unissent les vainqueurs et les vaincus.

Vous rappelez-vous la promenade que nous fîmes le long de la Landstrasse en direction de Travemunde, cet après-midi d’avril, nos visages balayés par le vent de la Baltique qui donnait juste une petite touche de couleur au bout de votre nez en trompette digne de Cranach ? Nous parlions de l’humeur terreuse des sculptures d’Ernst Barlach et de la manière dont il avait réintroduit dans l’Allemagne moderne l’esprit même du vieux Gothique nordique : l’esprit de Brueghel, débarrassé du sentiment sous-jacent de cauchemar perceptible dans certaines œuvres de Brueghel. Vous dîtes alors : « Le cauchemar peut encore ressurgir. Vous savez, les Nazis le haïssent et ils veulent démonter son monument aux morts de Hambourg. »

Vous aviez raison. Le cauchemar a ressurgi, et l’une des premières choses que firent les Nazis fut, en plus de brûler les livres, de démonter le tendre monument de Barlach représentant une mère et son enfant, au prétexte, selon eux, qu’il n’était pas aryen.Ils entendaient par là que son humanité se laissait plus percevoir que sa germanité ; en cela, ils avaient raison. Cet esprit de nihilisme, qui niait l’humain, cet esprit qui « fonctionnait pour l’extinction de l’humanité », comme le dit Ludwig Klages, a atteint son but ; et en s’efforçant d’éradiquer l’humain, vos dirigeants ont aussi apporté à vos compatriotes le sort dont ils cherchaient à punir les autres. C’était inévitable. Ils ont récolté les fruits de la tornade.

En considérant ces béances au cœur de votre ville natale, quelles pensées vous assaillent ? Ou êtes-vous trop sous le choc pour pouvoir penser ? Est-ce de la colère ou de la honte que vous ressentez ? Si c’est de la colère, si c’est du reproche, contre qui êtes-vous en colère et à qui avez-vous des reproches à faire ? Que je ne puisse même pas dire avec certitude quelle sera maintenant votre réponse à ces questions, alors que j’en aurais été certain en 1932, est le signe de l’effroyable abîme dans lequel le monde a sombré. Pourtant si votre cœur n’a pas été blessé à vif par ce que l’Allemagne a fait au monde, alors l’Allemagne, et peut-être même le monde avec elle, courent certainement à leur perte ; car ni l’art de la médecine, ni l’art de la politique ne nous ont donné les instruments nous permettant de savoir quoi faire de 7 millions de monstres qui pensent toujours qu’ils sont victimes du reste du monde plus que coupables.

Les sourires serviles et la haine glaciale avec lesquels vos compatriotes ont accueilli nos soldats américains, nos correspondants américains à l’étranger, me laissent encore douter de l’expression que je devrais lire sur votre visage. Elle ne serait pas servile, et, puisque vous n’êtes plus jeune, elle ne s’attacherait guère à être séduisante ; mais elle pourrait être hostile. Dans ce cas, je devrais conclure que la guerre n’est pas encore terminée. Si je devais trouver des larmes d’humiliation dans vos yeux, j’aurais un peu plus d’espoir pour l’avenir immédiat.

Lewis Mumford.

 

Titre original :
“Letters to Germans. 1. To Frau Maria Z. in Lübeck ”,
Lewis Mumford, Values of Survival. Essays,
Addresses, and Letters on Politics and Education,
Harcourt, Brace & Co., New York, 1946, p. 242-254.

 

Traduit de l’anglais par Charlotte Audiard.
Publié dans la revue Conférence n°27, automne 2008.

 


 

À J.E.F., industriel dans les Montagnes du Harz

 

Sept ans se sont écoulés depuis que nous avons reçu votre dernière carte de Noël ; cette fois c’était seulement une carte ornée des traditionnels symboles de la fête et d’un message de vœux imprimé en gros caractères gothiques. Oui, le dernier message personnel que vous nous ayez envoyé remonte à 1934 ; il était accompagné d’une jolie brochure dans laquelle vous racontiez l’histoire de l’industrie de la baignoire et du seau, glorifiant le nom de l’entreprise familiale, la fidélité de votre famille à l’artisanat, l’application au travail toute saxonne de votre famille. Ces vœux de Noël étaient votre lien de mémoire avec le monde extérieur. Avant 1939, pour autant que je sache, votre modeste usine de seaux et de baignoires fabriquait déjà des coques d’obus et des chenilles de chars.

Nous nous sommes rencontrés en 1927, lors de notre premier et unique voyage en Amérique ; votre ami Behrendt, qui est mort au printemps dernier, professeur révéré et respecté au Darthmouth College, vous avait présenté à moi ; et quand vous vous êtes assis à la table du dîner dans notre très modeste appartement de Long Island, vous avez été innocemment ravi de trouver dans le repas la même sorte de simplicité que vous aviez délibérément placée dans votre propre vie, en défi aux coutumes de votre communauté. Vous nous avez parlé de votre épouse et de vos cinq enfants ; de votre amour pour les fruits et les légumes crus, aliments qui peuvent être consommés sans être cuisinés, de la façon dont vous aviez renoncé au linge de table et à toute forme de service compliqué, afin de rendre la famille autonome et autosuffisante.

« Les gens sont esclaves de leurs biens ! » vous êtes-vous exclamé. « Certains de mes amis pensent que je suis pingre parce que je n’ai pas le même train de vie que d’autres gens qui ont les mêmes revenus et occupent le même poste que moi dans la communauté. Mais je leur dis que ce n’est pas pour faire des économies d’argent : c’est pour économiser mon temps et ma vie, les garder pour des choses meilleures. »

Puis vous nous avez raconté une petite histoire que je chérirai toujours, sur une riche famille allemande dont les enfants n’avaient jamais joué avec leurs parents, et ne les avaient même presque jamais vus, avant l’inflation ; mais quand la famille perdit tout son argent, tout le monde se mit pour la première fois à faire tous ensemble des promenades à la campagne, et les enfants adoraient être avec leurs parents et partager leur vie. Dès que les conditions financières furent stabilisées, la mère et le père retournèrent à leur ancienne vie d’ostentation : théâtre, concerts, clubs privés, soirées. Les enfants étaient inconsolables. « Je ne veux pas que mes enfants réclament jamais une autre période d’inflation », avez-vous conclu, « alors j’ai tenté d’arranger ma vie en accord avec les idées de votre grand Emerson, dans son Essai sur la vie domestique ».

Pour moi vous étiez une nouvelle race d’industriel, et même si toute ma vie j’avais bien connu des Allemands, une nouvelle race d’Allemands. Votre fraîcheur d’esprit, votre soif d’aventure, votre désir de rompre avec les anciennes méthodes qui n’avaient plus de raison valable d’exister, se mêlaient à une vénération de la tradition ; et à la fin de cette soirée vous avez fait un concours de chansons populaires avec ma femme – sur un thème banal, vous chantiez vos versions allemandes, alors qu’elle fredonnait des airs et des paroles anglaises ou des montagnes du Kentucky. Vous faisiez partie d’une économie traditionnelle pré-industrielle qui était aussi, nous nous accordions à le dire, bien plus proche des nécessités d’une nouvelle économie, basée sur les besoins de la personnalité humaine plutôt que sur la simple productivité, que ne l’étaient les gros groupes industriels des grandes villes. Votre entreprise familiale était encore suffisamment peu développée pour vous permettre de connaître en tant que voisin ou ami chaque personne qui travaillait pour vous ; pourtant vos seaux et vos baignoires galvanisés se vendaient bien et vous veniez tout juste d’agrandir vous-même votre usine, afin de vous permettre de fabriquer des ustensiles en acier inoxydable aussi bien qu’en fer galvanisé. « Je n’ai pas peur de la machine », fanfaronniez-vous, « du moment que l’homme en reste le maître. »

Nous avions tant d’idées en commun qu’il n’est guère étonnant que nous soyons restés en contact pendant douze ans ; pourtant j’ignore presque tout de vos opinions politiques, à part ce que vous m’avez révélé, ce jour de 1927 que nous avons passé ensemble. Je me rappelle particulièrement ce que vous avez dit :

« Je suis bien plus social-démocrate que les gens qui travaillent pour moi. Dès lors qu’ils ont leurs saucisses et leur bière, leur vision des classes supérieures est erronée. Il n’y a qu’un vieil homme, le fils d’un insurgé de 1848 qui fut fusillé par les autorités, à comprendre pourquoi il est juste que je veuille voir mes hommes libres autant qu’heureux. La plupart des hommes âgés pensent que je suis un faible parce que je ne les invective pas à la manière de mon grand-père ; et que si de temps de temps je leur donnais un petit coup de pied aux fesses, ils seraient plus heureux. »

Cela m’apprit quelque chose sur vos employés, et je me rappelle avoir dit : « Pas étonnant que l’Allemagne n’ait pas réussi à faire une vraie révolution politique ». Mais cela ne me donne aucun indice sur ce que vous êtes devenu après 1930. Vous êtes-vous vous aussi jeté à corps perdu dans le nazisme ?

Il y a certainement eu des éléments du National Socialisme qui vont ont plu, car les esprits corrompus des Nazis étaient suffisamment retors pour mêler le bien au mal, afin de masquer leurs intentions et de profiter de la faiblesse des forces qui s’opposaient à eux. Ainsi les Nazis faisaient grand cas de la famille, et ils s’opposaient violemment à la chute du taux de natalité en Allemagne ; de la même manière, ils montraient un intérêt particulier pour la vie à la campagne et pour le folklore rural et régional ; ils professaient même un intérêt tout particulier pour les petites entreprises et les entreprises familiales. Sur tous ces points, il est peu probable que vous ayez été en opposition avec eux ; au contraire, vous auriez été prédisposé à les approuver, à tel point que cela a pu vous aveugler sur les véritables intentions des Nazis, qui souillaient tout ce qu’ils touchaient.

Vous n’auriez tout d’abord peut-être pas deviné que ces amoureux de la famille encourageaient la reproduction en gros et en faisaient même un devoir envers l’État ; ils faisaient aussi peu de cas du sentiment familial lui-même que s’ils avaient été éleveurs de bétail. Vous n’auriez pas compris que les enfants que désiraient les Nazis auraient été impitoyablement arrachés par l’État, délibérément séduits, souvent par des biais sexuels, et qu’on leur aurait même appris à dénoncer leurs propres parents aux autorités s’ils montraient le moindre signe de désobéissance au parti Nazi. Ainsi vous auriez pu aussi avoir du mal à réaliser qu’en 1930 ou même en 1932, ces chantres des formes traditionnelles de la vie allemande répandaient le cancer du nihilisme au sein de toutes les anciennes institutions allemandes, afin que rien de votre passé ne survive, à l’exception de tout ce qui était servile et brutal par nature.

Tandis que la relation que vous entreteniez traditionnellement avec vos employés était paternelle, le nouveau principe dont usaient les chefs se fondait sur le pouvoir de terroriser et d’infliger la mort ; et quand votre propre industrie fut coordonnée au système de production de la guerre, nul doute que vous vous êtes retrouvé à devoir obéir à un chef du parti appartenant à la bureaucratie qui était peut-être compétent, peut-être pas, qui était peut-être honnête, peut-être pas. Vous a-t-on forcé à vous agrandir au-delà de vos capacités à superviser vous-même l’usine et les ouvriers ? Les parts de votre famille dans l’entreprise ont-elles été transférées vers un nouveau cartel dirigé par l’État, faisant de votre usine un simple rouage dans la machine de production militaire ? Si effectivement vous avez embrassé le Nazisme dans l’espoir qu’il vous préserverait et développerait les modes de vie traditionnels, vous avez découvert, bien trop tôt, que vous vous étiez fourvoyé. Leurs aspirations n’étaient pas vos aspirations. Votre affaire reprit bien avant que les contrats de guerre fussent signés : pendant la constructions des nouvelles Randsiedlungen [villes de banlieue ; NdT], vos baignoires en fer galvanisé, que l’on pouvait remplir dans la cuisine, étaient bien plus demandées que les baignoires en porcelaine que la République avait prônées. Mais bien avant 1939 vous avez dû réaliser qu’on vous avait trompé. Vos bénéfices étaient illusoires et votre propriété ne vous appartenait déjà plus.

Peut-être votre usine, nichée au creux d’une vallée, au bord de l’impétueuse rivière qui jadis faisait tourner votre moulin à eau et aujourd’hui votre transformateur, a-t-elle échappé aux bombardiers. Dans les champs environnants, les betteraves et les navets poussent toujours ; il y a du seigle à flanc de coteau ; et les espaliers de votre propre jardin continuent à se couvrir de cerises et d’abricots en saison. Rien n’a changé dans votre maison, si ce n’est que vos quatre garçons n’y sont plus ; peut-être l’un d’entre eux est-il mort dans les steppes enneigées de Russie ; un autre, l’aviateur, est peut-être prisonnier en Angleterre, après avoir été sauvé des flots ; on n’a plus de nouvelles des deux autres depuis longtemps ; ils sont peut-être en train de réparer les dégâts qu’ils ont causés en Russie ou en France.

Rien n’a changé ? Tout a changé. Chaque jour le souvenir des morts et des disparus vous unit, votre femme et vous, dans une silencieuse souffrance. Votre chagrin n’est pas tempéré par une quelconque fierté rédemptrice envers la cause pour laquelle ils ont souffert et sont morts. Maintenant vous devez savoir qu’ils sont morts pour un mensonge. Ils sont morts pour rendre universelles une corruption et une décadence qui étaient bien plus terribles que la barbarie sans bornes d’un Genghis Khan. Vous avez vu des images des cadavres décharnés et mutilés de Büchenwald et de Belsen, où l’on forçait les morts vivants à s’allonger, impuissants, parmi les corps pourrissants de leurs camarades. Vos fils se sont battus pour propager le système qui a rendu possible de telles atrocités. Et que vous le vouliez ou non, vous faisiez aussi partie de ce système.

Tout a changé ; et votre pays, qui il y a seulement peu de temps semblait avoir pris la tête de la civilisation moderne, est devenu à la place le symbole honni de toutes les forces qui avilissent et déshumanisent l’humanité : le symbole de la superstition organisée, de la barbarie organisée, de la corruption organisée. Vous avez sombré bien plus profondément que vous ne le réalisez : collectivement, les crimes que vous avez commis contre l’humanité sont si énormes, la destruction et la bestialité ont été poussées si loin qu’il faudra des générations, voire des siècles, pour effacer de l’humanité le souvenir de votre vilénie. Vous ne devez être reconnaissants que d’une seule chose : d’avoir finalement été vaincus par vos ennemis.

Qu’adviendra-t-il de votre usine ? Qu’adviendra-t-il des industries que l’épargne saxonne et l’obstination saxonne ont mis six siècles à ériger, industries dont les équipements techniques de pointe, si minutieusement décrits par le contemporain de Luther, Agricola, servirent de modèle au reste de l’Europe ; de telle sorte que sans votre initiative, le chemin de fer, la pompe à eau et même l’air conditionné n’auraient pas joué le rôle qu’ils ont joué. Je ne suis pas prophète, cher F., je ne prédirai donc pas ce qui va se passer ; mon rôle de philosophe m’assigne une tâche encore plus difficile : celle de suggérer ce qui devrait être fait ; et je me trouve maintenant perplexe devant ce qui est un problème à la fois politique et social. Votre modeste usine dans l’Erzgebirge est en réalité une sorte de norme pour comprendre le problème.

Dans un monde qui pourrait être sûr des bonnes intentions de l’Allemagne, votre industrie survivrait. Vous produisez les plus simples des ustensiles ; vous ne possédez aucun brevet qui pourrait bloquer l’efficacité industrielle ou la promptitude militaire d’une autre nation, quelle qu’elle soit ; jusqu’en 1935 vous ne faisiez partie d’aucun cartel national servant à monopoliser et à dominer les marchés des pays avoisinants ; vos modestes produits était écoulés dans un marché local qui absorbait toute votre production ainsi que celle d’un ou deux autres concurrents. Mais comment les Nations Unies peuvent-elles être sûres que le genre de réarmement qui eut lieu après la dernière guerre ne va pas se reproduire, simplement à l’aide d’usines aussi modestes que celle que vous dirigez, produisant de paisibles ustensiles ? Il était plus simple de contrôler la productivité concentrée de la Ruhr que de garder un œil sur un millier de petites usines et d’ateliers éparpillés sur tout le sol allemand ; et pourtant, si votre peuple continue à compter autant d’ingénieurs et de scientifiques de talent, si même un fragment de votre état-major survit en se cachant, il n’est pas impossible de vous imaginer en train de construire des éléments de V3 ou de V4 en vingt lieux différents, et en train de les assembler dans des mines abandonnées juste sous notre nez. Vos sites de lancement doivent être dissimulés dans le sol lui-même, au lieu d’être montés sur une plateforme visible de tous. Loin d’atténuer cette angoisse, l’invention de la bombe atomique la démultiplie.

Quand on veut on peut, dit le proverbe. Si vos compatriotes veulent toujours la guerre, s’ils nourrissent toujours le projet d’une troisième Guerre mondiale qui leur apporterait l’ultime victoire, même si le reste du monde devait devenir un champ de ruines, alors votre innocent atelier devrait être démantelé aussi totalement que les usines chimiques de Francfort ou les industries électriques de Berlin. L’industrie décentralisée, équipée de bons outils, de moteurs électriques et d’artisans qualifiés peut s’avérer être une arme bien plus efficace que les grosses manufactures de Detroit : nous le savons tous les deux ! Vous auriez l’opportunité de compenser par la qualité et la capacité à tuer une éventuelle carence en quantité ; en effet, avec un peu temps, pendant que le monde serait berné par votre pacifisme apparent ou du moins par votre apparente docilité, vous pourriez amasser une quantité suffisance d’armes pour préparer une attaque à l’aune de laquelle les bombardements qu’ont subis pendant la guerre actuelle l’Angleterre et la Belgique sembleraient ridicules.

Cela signifie-t-il que vos mines et vos fonderies sont elles aussi condamnées, qu’afin de prémunir le monde contre votre désir de domination sans cesse grandissant, on devrait vous forcer à vous équiper d’outils et d’instruments en bois uniquement ? J’aimerais que ce soit aussi simple que cela ; mais je ne suis pas sûr que remplacer l’acier et l’aluminium par du bois, du plastique et du verre nous protégerait de la guerre : la science s’est désormais enrichie de tout un arsenal de matériaux et de procédés qui pourraient s’avérer aussi mortels que ceux qui sont actuellement fabriqués en métal. Jusqu’à ce que le monde ait la preuve formelle et à long terme des bonnes intentions de l’Allemagne, il pourrait être bon pour la paix du monde de la réduire à une nation agricole. Cette proposition a été accueillie par un tollé lorsqu’elle a été faite pour la première fois par un membre du gouvernement américain ; mais cette opposition se fondait sur des considérations purement économiques, incluant le désir de sauver l’Allemagne en lui permettant de participer aux échanges économiques avec d’autres pays, ou alors sur l’idée qu’un tel sort, celui de devenir une nation agricole, équivalait au servage ; et c’était insupportable.

J’aimerais que ces objections soient les seules à pouvoir être soulevées contre ce projet, cher F. : si la paix du monde pouvait être obtenue au seul prix de faire de l’Allemagne un pays agricole, ce ne serait pas cher payé, et les décisions de Postdam continueraient à recevoir l’assentiment de tout honnête homme. Mais ceux qui ont envisagé cette solution n’ont pas compté avec les résultats naturels qu’impliquerait la création d’un tel régime : à savoir, que, dans ces conditions, la population s’accroîtra de manière substantielle, que l’Allemagne multipliera sa force biologique à un taux dépassant de loin celle de ses voisins, lesquels, du fait de leur mode de vie urbain, de leurs exigences de luxe et de leur perpétuelle stérilité se retrouveront, à moins de corriger cet état de fait, dans une situation d’infériorité bien plus grande que celle dans laquelle ils sont actuellement. Une telle Allemagne serait plus que jamais sous la domination de vos magnats féodaux ; ce qui signifie aussi qu’elle serait plus primitive de mentalité, et plus réactionnaire ; car quelle qu’ait été l’opposition au germanisme par le passé, elle était le fait des ouvriers radicaux des grandes cités industrielles, sans exclure Berlin. Quelle ironie du sort si vos conquérants apportaient un soutien si généreux à la doctrine du sang et du sol !

Non : même si l’industrie mécanique était déplacée de l’Allemagne vers les pays dont vous avez délibérément anéanti les industries avec vos raids destructeurs, même si l’Allemagne devenait un pays de paysans, parvenant tout juste à survivre, le monde ne serait pas libéré du cauchemar de votre résurrection militaire, organisée et exécutée par votre état-major. Même si vous n’aviez pour tout matériel de production que ce qui resterait en possession de vos dentistes et de vos quelques artisans, vous seriez toujours dangereux dans votre présent état d’esprit. Vous être une menace à votre propre avenir car vous idolâtrez vos conquêtes passées et rêvez de les rétablir.

Quoi que vous fassiez de votre industrie, que nous la démantelions complètement ou que nous vous laissions vous ré-établir dans certaines branches, rien ne suffira à nous absoudre de la nécessité d’occuper et d’inspecter, sous l’autorité des Nations Unies, chaque parcelle de vos établissements, avec le droit de perquisitionner au moindre doute, et de saisir les objets de contrebande. Rien ne pourra nous protéger à nouveau, à moins que vous ne changiez vos projets et vos intentions en tant que nation. Le sort de votre industrie dépend, en dernière analyse, des capacités de régénération morale de l’Allemagne.

Lorsque j’ai commencé à vous écrire cette lettre et que j’ai évoqué les intérêts communs qui nous avaient rapprochés, je me suis trouvé entraîné dans une vague de convivialité qui nous était coutumière : en faisant ressurgir ces images du passé j’ai aussi couru le risque de faire remonter en moi les reproches que je me suis faits à moi-même, et même les sentiments de culpabilité que tant d’Américains et d’Anglais, et même de Français, ont effectivement éprouvés lorsque qu’ils ont comparé les résultats concrets de la dernière guerre avec les espoirs universels de paix et de fraternité que Woodrow Wilson avait exprimés pour l’humanité. Vous avez profité en tant que peuple, pendant les années de compromis et d’apaisement qui ont débuté avec le Pacte de Locarno, du fait que nous vous attribuions les mêmes sentiments, les mêmes espoirs de paix, le même désir d’amender les égoïsmes et les préjugés inhérents au nationalisme, que ceux que nous, représentants du monde occidental, partagions. Aucun pays n’a joui d’autant de bonne volonté imméritée que l’Allemagne pendant les années 20 et même les années 30. Croyez-moi : désormais je ne ressens plus ces sentiments fraternels.

La haine la plus violente à l’égard de l’Allemagne pendant la Première Guerre mondiale se justifiait davantage par les faits que le sentiment d’indulgence et d’amitié non dissimulé qui lui succéda.

Même si je garde votre image en face de moi, même si je ressens votre détresse en tant qu’être humain, dont une grande par tie du pays est en ruine, dont la famille a été décimée et dont le travail de toute une vie a été anéanti, la vague première de convivialité a disparu. Car votre propre souffrance en tant que peuple ne peut pas être classée dans la même catégorie que les souffrances que vous avez infligées à la Tchécoslovaquie, aux Pays-Bas, à la Norvège, à la France, à la Yougoslavie et à la Grèce, pays dont le tort était d’être une entrave à vos projets d’agression. Ces pays ont un compte à régler avec vous. Avant que vous demandiez grâce et compassion, vous feriez bien de montrer que vous comprenez combien la seule petite chose que vous méritiez de la part des autres hommes est la justice la plus stricte.

Vos compatriotes nous déconcertent, cher F., par leur attitude envers à la fois leurs anciens dirigeants et envers eux-mêmes. Ils reprochent à leurs chefs d’avoir commis des maladresses et des erreurs ; de telle sorte que, en raison de ces égarements, ils ont perdu la guerre. Cela signifie-t-il que vous pensez que vous méritiez de gagner ? Cela signifie-t-il que vous pensez que le bien était de votre côté ? Cela signifie-t-il que vous n’éprouvez pas le moindre sens du péché ou la moindre culpabilité pour les crimes qui ont été commis par les groupes qui accédèrent au pouvoir pendant les années 30 parce que vous aviez voté pour eux ? Si c’est votre cas, cette lettre ne sert à rien. Vous êtes victimes d’une paralysie morale qui non seulement a rendu vos crimes possibles mais a rendu leur rédemption impossible.

Le fait est qu’une seule chose sauvera le peuple allemand d’un sort encore pire que celui qu’il connaît actuellement : la capacité à reconnaître sa culpabilité collective et à être directement confronté à ses victimes dans un effort pour expier sa faute. Pleurer ne vous mènera à rien ; vous apitoyer sur vous-même ne vous mènera à rien ; protester et menacer vous apportera moins que rien. Il vous reste toujours à montrer que vous êtes capables d’être émus par ce que vous avez fait au reste de la race humaine et que vous êtes désireux d’entreprendre votre propre châtiment et votre propre punition : pas seulement en nous aidant à nous débarrasser des bouchers et des sadiques les plus notoires, mais en vous infligeant à vous-mêmes, même si vous avez l’impression d’être extérieurs à tout cela et d’être innocents, une partie du châtiment. Les Nazis ne sont pas les seuls à devoir expier leurs actes : ce sont les Allemands en tant que peuple, les Allemands qui ont accepté d’être dirigés par eux et qui ont adhéré à leurs noirs desseins : les Allemands qui ont manqué de la capacité morale à percevoir ce mal ou du courage civique de s’y opposer.

Il y a un récit où Nathaniel Hawthorne, notre écrivain américain, décrit le sort actuel de l’Allemagne ; vous devriez le méditer attentivement ; car c’est l’histoire d’un Faust moderne qui part à la recherche du Péché Impardonnable et finit par le trouver. Le récit s’intitule “ Ethan Brand ”. Brand débute dans la vie, comme l’Allemagne a débuté pendant les Lumières : c’est un homme simple et aimant ; mais au cours de ses recherches il est entraîné dans un bouleversement qui lui sera fatal.

« Il se rappelait [dit Hawthorne] avec quelle tendresse, quel amour et quelle sympathie pour l’humanité, et avec quelle compassion pour la culpabilité et la misère humaines il avait commencé à concevoir ces idées qui plus tard deviendraient l’inspiration de sa vie ; avec quelle révérence il avait alors examiné le cœur humain, le tenant pour un temple d’origine divine, et pourtant désacralisé, qui devait être toujours considéré comme sacré par un frère ; avec quelle crainte terrible il avait raillé le succès de sa quête et prié pour que le Péché Impardonnable ne puisse jamais lui être révélé. S’ensuivit alors un long développement intellectuel qui, dans sa progression, perturba l’équilibre qui régnait entre son esprit et de son cœur. »

(Vous et moi, cher F., nous accordions à reconnaître qu’un tel bouleversement avait eu lieu en Allemagne après 1870 ; votre pays produisit en masse des spécialistes idiots et des techniciens aveugles que Nietzsche avait décrits dans Ainsi parlait Zarathoustra :

« J’ai vu des êtres humains dénués de tout, sauf d’une chose qu’ils avaient en excédent : les hommes qui ne sont guère qu’un gros œil ou une grande bouche, ou un gros ventre, ou n’importe quel autre élément qui soit gros – ces hommes-là je les appelle des estropiés inversés ».

Partout ces estropiés inversés sont devenus les hommes « normaux » de notre époque ; c’est en Allemagne qu’ils sont les plus nombreux. Mais je ne dois pas interrompre Hawthorne : sans le savoir, il prophétisait la nature de la Bête de l’Apocalypse moderne. Nous aussi Américains sommes devenus victimes de ces esprits estropiés.)

« … Et voilà pour l’intellect ! Mais il y avait le cœur ! Celui-ci s’était à vrai dire flétri, s’était contracté, s’était endurci, avait péri ! Il avait cessé de battre de concert avec le monde. L’homme avait perdu toute emprise sur la chaîne magnétique de l’humanité. Ce n’était plus un frère ouvrant les chambres ou les cellules de notre nature commune avec la clé de la sainte compassion, qui lui donnait le droit de partager tous ses secrets ; c’était désormais un froid observateur qui considérait l’humanité comme sujet de ses expériences et finissait par faire de l’homme et de la femme ses pantins et par tirer les fils qui leur faisaient commettre des crimes de la gravité exigée par ses recherches.

Ainsi Ethan Brand devint un monstre. Il commença à l’être à partir du moment où sa nature morale cessa de suivre le même rythme de développement que son intellect. Et alors, dans un ultime effort et un inéluctable développement, fleur éclatante et magnifique et fruit riche et délicieux du travail de toute sa vie, il avait produit l’Impardonnable Péché. »

Ainsi Ethan Brand fait ses adieux à la Terre Nourricière et à l’humanité avec laquelle il avait rompu tout lien de fraternité, dont il avait foulé aux pieds l’immense cœur, et il se jette dans les flammes de sa fournaise de charbon.

Vos compatriotes n’ont-ils pas vécu la même expérience qu’Ethan Brand ? N’ont-ils pas perdu leur emprise sur la chaîne magnétique de l’humanité ? N’ont-ils pas laissé les prisonniers politiques se faire traiter comme des rats dans les laboratoires, sans même l’anesthésie que les scientifiques occidentaux utilisent pour leurs expériences sur les animaux ? N’ont-ils pas tué par millions des Juifs qui n’opposaient aucune résistance, comme s’il s’agissait d’exterminer de la vermine ? Oui, mon ami : vous autres Allemands avez apporté la preuve de ce qui se passe quand la nature morale a cessé de suivre le rythme du développement intellectuel. Vous avez commis l’Impardonnable Péché. Vous vous êtes coupés en tant que peuple des normes et des valeurs de l’humanité : pour vous, tout ce qui était allemand était bon ; quelle qu’ait été l’atrocité commise en réponse à un ordre officiel, vous obéissiez – ou du moins, vous tolériez. Voilà ce que votre génération doit expier avant que nous ne vous serrions à nouveau la main et qu’à nouveau ce geste ne vous fasse entrer dans la chaîne magnétique de l’humanité.

Lewis Mumford.

 

Titre original :
“Letters to Germans. 4.
To J.E.F., a Manufacturer in the Harz Mountains ”
Lewis Mumford, Values of Survival. Essays,
Addresses, and Letters on Politics and Education,
Harcourt, Brace & Co., New York, 1946, p. 285-297.

 

Traduit de l’anglais par Charlotte Audiard.
Publié dans la revue Conférence n°29, automne 2009.

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