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François Jarrige, Rapiécer le monde, 2019

Les éditions La Lenteur contre le déferlement numérique

Alors que le monde numérique s’installe avec un fatalisme et une rapidité déconcertante, les éditions La Lenteur maintiennent vivante une critique radicale du capitalisme High Tech et de ses ravages. Leurs publications proposent une analyse de la bureaucratie managériale pensée comme un phénomène social que la technologie contemporaine porte à son paroxysme.

 

A propos de :

Groupe Marcuse,
La Liberté dans le Coma.
Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer
,
éd. La Lenteur, 2013, nouvelle édition en 2019 ;

Le Monde en pièces.
Pour une critique de la gestion. I. Quantifier
,
éd. La Lenteur, 2012 ;

Le Monde en pièce.
Pour une critique de la gestion. 2. Informatiser
,
éd. La Lenteur, 2019.

 

Dans les mois écoulés, les pouvoirs publics ont annoncé la disparition des tickets de métro à Paris, remplacés par une carte à puce et le passage de la Carte Vitale sur smartphone pour 2021 ; la SNCF programme quant à elle la suppression de tous les guichets de gare, alors que le gouvernement accélère la numérisation des services publics et organise la mise en place du réseau 5G, qui doit permettre la multiplication des objets connectés capables de « communiquer » entre eux. La numérisation accélérée apparaît de plus en plus comme le lieu de convergence des rationalités technique, managériale et économique du technocapitalisme contemporain. Partout le monde est censé devenir smart et intelligent, à commencer par les villes où se multiplient les capteurs pour « fluidifier » les flux d’hommes et de matières. Les annonces de ce type sont innombrables, omniprésentes, elles rappellent le « Bluff technologique » analysé par Jacques Ellul dans les années 1970 ou le « solutionnisme technologique » plus récemment déconstruit par E. Morozov. Elles caractérisent le régime contemporain des promesses technoscientifiques. Mais s’il s’agit de promesses et de discours profondément idéologiques et très souvent hors-sol, ces dynamiques de numérisation produisent également des effets réels et très concrets sur les psychismes, les rapports sociaux et les mondes du travail, comme sur nos milieux de vie.

C’est précisément l’objectif des publications des éditions La Lenteur de penser ces dynamiques destructrices en plaçant la question du numérique au cœur des enjeux sociaux et politiques contemporains. Les technologies dites numériques apparaissent souvent comme le cours normal et naturel des choses, comme le sens de l’histoire auquel chacun devrait s’adapter au plus vite s’il veut rester dans la course. Pourtant cette addition de petits basculements façonne –c’est la thèse des écrits publiés à la Lenteur – un nouveau monde hors-sol à mille lieux de tout devenir réellement Terrestre. Le déferlement numérique en cours inaugure une délocalisation de nos vies sur le réseau qui nous fait peu à peu entrer dans un univers politique, écologique et anthropologique inédit qu’il convient de regarder en face et les yeux grands ouverts.

La question numérique

La question du numérique est l’une des plus difficiles à penser aujourd’hui tant s’accumulent les incompréhensions comme les discours et analyses contradictoires. L’informatisation et la numérisation actuelle modifient quantité de pratiques et relations sociales, c’est l’évidence, et les rayons des librairies sont désormais remplis d’ouvrages et d’analyses célébrant ou critiquant ce déferlement. Pour beaucoup d’observateurs, le numérique est déjà là, il est notre monde et notre destin, le contester ne servirait à rien, renverrait à une haine de soi mortifère ou à une attitude réactionnaire. Il faudrait surtout le civiliser et le domestiquer en promouvant les bons usages. Pour les sciences sociales et les pouvoirs publics, tout discours trop global sur la numérisation du monde serait par ailleurs invalide car le processus est fondamentalement ambivalent et dépendrait des usages de tel ou tel objet ou outil. On ne cesse ainsi de rappeler que les réseaux sociaux permettent de nouvelles formes de mobilisation ou offrent de nouvelles capacités d’actions aux acteurs, que si les Gafam exercent une influence toxique, il existerait d’autres logiques plus émancipatrices, des logiciels libres et services en ligne utiles. Il faudrait donc faire la part des choses en distinguant entre le bon grain de l’ivraie. C’est contre ce type d’analyses dépolitisantes que les ouvrages et enquêtes publiées aux éditions La Lenteur réagissent et doivent nous servir d’antidote.

Ce qu’on appelle « numérique » – mot valise s’il en est – relève indéniablement d’une forme d’hégémonie hétéronome qu’il convient de ne pas écraser trop brutalement à partir d’analyses surplombantes. Pourtant, les lectures qui insistent sur l’ambivalence et la complexité apparaissent de plus en plus insuffisantes. Ces débats sont par ailleurs anciens et accompagnent depuis longtemps les mutations des techniques dans les sociétés industrialisées. L’argument selon lequel toute technique serait ambivalente, ce qui invite à des usages vertueux et donc dépolitisants, néglige le fait que toute trajectoire technique est également le résultat de projets politiques et de choix sociaux, les techniques n’étant qu’un assemblage d’idéologie, de politique et de relations sociales qui façonnent et orientent notre rapport au monde. Mais beaucoup sont à ce point satisfait de leur smartphone et des choses « pratiques » que leur permettent de faire les outils numériques, qu’ils refusent ou sont incapables de penser les dynamiques destructrices plus globales que produisent ces objets et leurs mondes, qu’il s’agisse de leurs conditions de production, de leur design, des usages qui en sont fait comme de leur fin de vie dans des décharges ou des usines de recyclage.

Beaucoup semblent en effet détourner le regard de ce problème et continuent de croire dans les berceuses publicitaires sur les disruptions et autres « révolutions technologiques » émancipatrices. Au début du XXIe siècle, alors que le déferlement informatique s’accélérait, divers groupes militants ont choisi de raviver la contestation technocritique quelque peu endormie au cours des années 1980-1990, lorsque triomphait un nouveau cadrage modernisateur promu par la mondialisation néo-libérale et les promesses d’un numérique émancipateur [1].

Les éditions La Lenteur appartiennent à cette nébuleuse technocritique contemporaine qui tente de penser les problèmes du présent en attaquant de front le cœur du système capitaliste et de ses outils et infrastructures technologiques en cours d’installation dans tous les domaines. Au lieu de ressasser les mêmes slogans sur les technologies qui nous émancipent et auxquels il faudrait s’adapter, ou au mieux subvertir de l’intérieur, ces groupes tentent de faire entrer la technologie dans le champ de la délibération politique en montrant combien son développement permanent et programmé est devenu une arme de destruction des formes de solidarité et de justice sociales existantes, comme des capacités populaires de résistance.

L’objectif de leurs écrits est de construire une critique anticapitaliste de la technologie qui ne soit pas réactionnaire. Une critique en acte qui associerait la parole et l’action, l’analyse critique et la construction de nouveaux mondes. Si, à partir du XIXe siècle, le progrès technique s’est inventé comme la condition de possibilité de l’émancipation sociale et de la liberté, peu à peu s’est imposé un divorce croissant entre ce progrès technique et le progrès humain. La thèse des textes publiés à La Lenteur est que le numérique actuel accélère ce divorce ancien, que les technologies dites numériques facilitent de plus en plus le démontage des droits sociaux, des solidarités tout en restreignant sans cesse la liberté. Loin de rompre avec les logiques de destruction et de contrôle des techniques modernes, les technologies numériques apparaissent de plus en plus comme le franchissement d’un nouveau seuil. Ce constat semble de plus en plus partagé, comme le montre les mobilisations massives autour des compteurs communiquants Linky et les doutes autour de la cybersurveillance et l’impact écologique et énergétique croissant des infrastructures et objets numériques. La thèse selon laquelle le numérique est un enjeu politique central, qui implique de lutter contre les entreprises et l’État qui rendent cette dépendance au numérique généralisée, s’étend.

Un éditeur engagé à contre-courant

Dans le paysage éditorial contemporain, les éditions la lenteur se détachent par la cohérence et la constance de leur combat et de leurs écrits depuis une quinzaine d’années. Avec d’autres comme le groupe PMO à Grenoble, les éditions de l’Encyclopédie des nuisances ou de L’Echappée, des journaux et revues comme CQFD et Notes & Morceaux Choisis, ou encore les diverses branches de la Décroissance, son objectif était de contester les nouvelles infrastructures en cours de déploiement au tournant du XXIe siècle, qu’il s’agisse du numérique, des OGM, ou des grands projets d’aménagement destructeurs des milieux.

Fondé en 2006 par Nicolas Eyguesier et Matthieu Amiech [2], des militants ayant participé aux luttes sociales contre le Contrat Premier Embauche (CPE) et la démolition du système de retraites par les réforme successives, cet éditeur s’est consacré depuis à la publication d’enquêtes et de textes anti-industriels, avec des rééditions d’ouvrages classiques – comme ceux de l’anarchiste individualiste E. Armand, de Dwight MacDonald ou encore de Pier Paolo Pasolini – mais aussi des nouveautés qui « ont en commun de considérer le déferlement technologique comme une source essentielle du fatalisme politique ambiant ». Alors que l’accélération technologique et sa novlangue était partout à l’œuvre, cette jeune maison d’édition entendait remettre la lenteur au cœur d’un projet politique et intellectuel de reconstruction.

Depuis 2014 s’ajoute aussi la publication d’une revue papier semestrielle – L’inventaire – au style et à la graphie soignée. Son but est de tenter « l’inventaire de ce qui, en théorie comme en pratique, reste à défendre, mérite d’être reconsidéré ou doit être écarté pour favoriser l’émancipation individuelle et collective ». Une belle et forte adresse est publiée au début de chaque numéro de la revue :

« Pour tous ceux qui ne veulent
Ni déléguer la conduite de leur vie
Ni céder leur part des affaires communes
Ni renoncer à leur humaine condition »

Les éditeurs de la Lenteur – qui prolongent la longue histoire des éditeurs militants indépendants – ont choisi de porter le fer au cœur de la plaie en contestant les promesses technologiques, leurs illusions comme leurs promoteurs. Depuis dix ans, ils sont devenus le relais de pensées critiques qu’on entend peu. Ils publient ainsi les textes du groupe MARCUSE (pour « Mouvement Autonome de Réflexion Critique à l’Usage des Survivants de l’Économie »), né au début du XXIe siècle et composé de jeunes sociologues, économistes, philosophes, historiens ou psychologues. Dès 2004, ce groupe publiait à La Découverte De la misère en milieu publicitaire, un livre qui cherchait à inscrire la contestation de la publicité qui se développait alors dans une critique cohérente et globale du capitalisme. Leur second ouvrage intitulé La liberté dans le coma. Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer est publié par La Lenteur en 2013 [3] réédité en 2019 avec des textes inédits et une préface qui dresse un état des lieux très juste des évolutions récentes. L’ouvrage offre un ambitieux manifeste contre l’informatisation du monde, il cherche à replacer le débat sur la surveillance électronique dans une réflexion plus large sur les ambivalences du phénomène technologique actuel : la technologie est la source principale des crises qui nous assaillent mais aussi la principale réponse pour y remédier, paradoxe qui nous enferme trop souvent dans l’inaction. Ce livre témoignait déjà d’un déplacement de la critique sociale vers la question numérique et informatique pensée comme le cœur et l’interface des nouvelles dominations capitalistes.

Les éditeurs de La Lenteur appartiennent à une nébuleuse de groupes militants qui ont marqué le début du XXIe siècle. Ils écrivent – avec quelques autres – sous la signature du groupe Marcuse, mais ils ont aussi participé aux actions d’autres groupes comme Oblomoff désormais dispersé, ou aujourd’hui Écran Total qui entend agréger divers groupes professionnels en lutte contre la gestion et l’informatisation de leur activité. Le groupe Oblomoff a été créé lui-aussi autour de 2004 en réaction aux positions jugées superficielles du mouvement « Sauvons la recherche » né en réactions aux réformes néolibérales de l’Université. Aujourd’hui dispersé, le groupe réunissait des universitaires mais aussi des citoyens étrangers au monde de la recherche, qui partageaient le constat que demander des moyens supplémentaires et « sauver la recherche » telle qu’elle se pratiquait ne suffisait pas. C’est le rôle même de ce qu’on nomme la recherche scientifique hérité du XXe siècle qui devait être interrogé, sa responsabilité dans les crises sociales et écologiques, ses liens toujours plus étroits avec des dynamiques du capital et des Etats militaro-industriels [4]. Le nom du groupe était une forme d’hommage humoristique à un personnage de Gontcharov, Oblomov, grand amateur de grasses matinées. Oblomoff était donc un « collectif critique de la recherche scientifique et de son rôle dans la société industrielle », pour qui la science est, aujourd’hui plus que jamais, une fuite en avant, sans fin, permettant le déploiement du projet capitaliste – parce qu’elle y est intrinsèquement liée. La Lenteur a publié en 2012 des textes et enquêtes de ce groupe Oblomoff, rassemblés dans un volume au titre évocateur: Le Monde en pièces. Pour une critique de la gestion I : Quantifier.

Plus récemment un autre collectif s’est créé pour résister à la colonisation des mondes du travail par le nouveau management informatisé : Écran total. Agrégeant des éleveurs hostiles au puçage de leurs bêtes, des enseignants frappés de plein fouet par l’injonction au tout numérique, mais aussi des infirmières victimes de nouvelles contraintes managériales, l’objectif de ce collectif était d’associer des luttes disséminées, d’ouvrir des espaces de discussion et de solidarité entre des personnes parfois isolées dans leur milieu professionnel. En plaçant la question de l’informatique et de sa critique au cœur de leur engagement depuis 15 ans, ces auteurs ont pris le risque d’être repoussés dans les marges car – comme l’écrivait Gunther Anders dans les années 1950 :

« Rien ne discrédite aujourd’hui plus promptement un homme que d’être soupçonné de critiquer les machines. […] A-t-on jamais pris la liberté d’avancer un argument contre les “effets avilissants” de l’un ou l’autre de ces instruments, sans s’attirer automatiquement la grotesque réputation d’être un ennemi acharné des machines et sans se condamner, non moins automatiquement, à une mort intellectuelle, sociale ou médiatique ? Il n’est pas étonnant que la peur de cette inévitable disgrâce pousse la plupart des critiques à mettre une sourdine à leurs propos, et que la publication d’une critique de la technique soit devenue aujourd’hui une affaire de courage civique. » [5]

Si la situation actuelle est évidemment très différente de celle des années 1950-1960 marquées par une forte croissance et une large confiance dans la modernisation productiviste, le constat demeure encore globalement valide. Au nom de la technique qui serait neutre, du progrès qui ne saurait être arrêté et auquel il faut s’adapter, beaucoup d’intellectuels et de militants refusent de penser la question technique et d’y voir ce qu’elle est réellement : l’enjeu fondamental à partir duquel il faut interroger les multiples crises sociales et écologiques du présent.

Défendre la liberté face à la gestion informatisée

Au fond, les auteurs et ouvrages de La Lenteur tentent de placer au cœur des débats une série de questions cruciales : que signifie la critique sociale aujourd’hui si elle ne place pas au cœur de son analyse l’infrastructure informatique qui détermine chaque aspect de nos vies ? Peut-on se révolter contre le capitalisme, ses injustices, ses oppressions, sans mettre en cause l’ordinateur, l’internet, notre embrigadement dans un gigantesque réseau qui fait de chaque existence la matière première du Big data ? Comment envisager d’instaurer un monde vivable et écologiquement moins destructeur si partout explosent les consommations énergétiques, des infrastructures matérielles destructrices, et des promesses abstraites et creuses sur les futurs technologiques heureux. Mais aussi, que signifie concrètement s’opposer à l’informatisation du monde et de nos vies alors que le consumérisme high tech ne cesse d’être vantée, promue et encouragée partout, y compris dans les milieux militants qui invitent à liker, tweeter et partager sur Facebook leurs actions pour les rendre visibles.

Les positions des auteurs et collectifs publiés par la lenteur engagent une série de refus fondamentaux. D’abord le refus d’une lecture simpliste de la science comme champ de savoir autonome et désintéressé. Prolongeant les enseignements de trente ans de travaux des sciences sociales sur les sciences et les techniques, ils choisissent d’en tirer des conclusions radicales là où les chercheurs se contentent généralement d’en appeler à de bons usages, de bonnes régulations, à des comités d’éthique censés civiliser le processus. Au lieu d’un savoir pur et désintéressé, autonome à l’égard des pouvoirs, la science et ses réalisations ont de plus en plus été lié au cours du XXe siècle au complexe militaro-industriel, puis au capitalisme technoscientique. L’essor de la science a accompagné une gestion mécaniste et quantitativiste – disons technocratique – du monde, et elle accélère chaque jour un peu plus la course à l’abîme en entretenant le solutionnisme technologique mortifère et en multipliant les produits technoscientifiques néfastes pour les humains comme pour leurs milieux de vie.

Les textes de La Lenteur défendent aussi l’édition papier et une certaine conception lente du savoir et de sa construction. La maison d’édition n’a ni site web, ni newsletter, l’annonce des publications est envoyée par voie postale. Ces choix paraîtront sans doute immédiatement invalides à ceux qui considèrent qu’il faut toujours vivre avec son temps et que le summum du radicalisme et de promouvoir des logiciels dits libres. L’informatique offre de multiples avantages et facilités apparentes – c’est comme ça qu’il s’impose – tout en multipliant les nouvelles complexités, les nouvelles dépendances et les nouvelles fragilités. Les deux vont ensembles et sont indissociables, c’est toute l’ambivalence de ce qu’on nomme le « progrès technique ». Ce débat travaille de nombreux groupes militants qui consacrent un temps croissant à s’agiter sur le net, et une revue en ligne comme Terrestres elle-même n’est pas exempt de ce défaut en faisant le choix de circuler en ligne, via des réseaux sociaux, tout en invitant à redevenir terrestre. Il ne s’agit pas de culpabiliser ni de renvoyer aux usages individuels, car la plupart des gens n’ont pas choisi ni ne sont enthousiastes face à la numérisation en cours. Il s’agit d’abord de penser ces questions d’un point de vue collectif et global, et de s’opposer aux discours officiels et médiatiques dominants, conditions préalables à la possibilité de formes de vies et d’expérimentations différentes.

Le premier volume du Monde en pièce publié en 2012 était consacré à la quantification et à l’inflation statistique due aux nouveaux moyens de calculs offerts par l’informatique, au réductionnisme qui lui est inhérent, à la course folle en faveur de la maîtrise de chaque aspect de la vie considéré comme la seule réponse possible aux crises sociales et environnementales qui nous assaillent [6]. Cette vision gestionnaire s’impose partout, associé à un nouvel appareillage d’outils de surveillance, elle rend possible un monde de paradoxes et de fausses solutions qui ouvre une course à l’abîme au lieu de créer les conditions d’un changement de trajectoire. Ainsi, pour résoudre la crise supposée de l’école il faudrait multiplier les innovations numériques, face à l’effondrement de la biodiversité multiplions les capteurs pour pister les derniers survivants d’espèces que nous avons sciemment éliminé ! Un long texte de ce premier volume du Monde en pièce est ainsi consacré à « l’enseignant 2.0 ». L’auteur montre très bien comment, au nom d’une gestion rationnelle et efficace, l’éducation a été mise en chiffre et l’objet d’une quantification croissante. L’informatisation et le déferlement numérique en cours achève ce processus en inaugurant la taylorisation de l’éducation, l’un des rares domaines restés jusque-là à l’écart du productivisme.

Le volume 1 du Monde en Pièce montre comment informatique et nouveau mode de gestion vont de pair et sont indissociables, et au lieu de vouloir civiliser ou utiliser les outils disponibles à des fins utiles, c’est l’idée même de gestion qui doit être interrogée et pensée. L’un des points centraux des analyses publiées à La Lenteur est d’interroger l’histoire et la persistance de l’immense angle-mort de la gauche à l’écart de la technocritique. Dans ce volume on trouve ainsi la retranscription d’un riche échange avec l’historien et sociologue Alain Desrosières, grand spécialiste du « gouvernement par les nombres » qui défend l’usage émancipateur des statistiques. Ce texte révèle toutes les incompréhensions et décalages entre les positions critiques de la gauche de la fin du XXe siècle et de nouvelles générations militantes en quête d’un agencement inédit pour penser le monde qui vient. Pour l’historien de la statistique en effet, la quantification demeure – comme elle l’était aussi pour Pierre Bourdieu – un outil d’objectivation du monde social, condition de possibilité de sa transformation. Mais cette manière de voir néglige aussi combien cette même quantification est à la racine de nombreuses impasses actuelles.

Enquêter, résister

Le deuxième volume du Monde en pièce est sorti en 2019, il s’intitule « informatiser » [7]. Publié par quelques membres de l’ex-groupe Oblomoff désormais dissous, il réunit une sélection de textes sur l’informatisation des vies et des métiers. L’introduction intitulée « Informatisation : en avant vers nulle part ! » propose par une sorte d’état des lieux des évolutions observées dans la dernière décennie. Il faut reconnaître que leurs analyses passées semblent largement confirmées, à tel point que de plus en plus d’auteurs placent la question informatique – qu’ils percevaient auparavant comme un problème secondaire – au centre de leur analyse. A juste titre, les anciens d’Oblomoff répondent avec ironie à ceux qui contestaient il y a à peine dix ans la focalisation de leur analyse sur l’informatisation du monde, par peur d’être repoussés comme « technophobes », étrange étiquette qui continue d’avoir cours malgré son absurdité patente.

Ils critiquent ainsi certaines figures centrales de la gauche contemporaine, comme Bernard Friot ou Frédéric Lordon, qui continuent de faire « bien attention de ne pas aborder le sujet » (p. 19). Puisque ce sont les gains de productivité qui doivent permettre de nouvelles conquêtes sociales, comme le « salaire à vie », comment contester les logiques d’automatisation et de numérisation présentées comme les conditions de possibilité de ces gains ? Contre le philosophe et économiste Frédéric Lordon, la critique se fait plus ravageuse puisqu’il est présenté comme un habile rhéteur, aux positions visibles dans la gauche radicale contemporaine, mais qui refuse obstinément de penser la question technique comme une question politique, ni d’affronter totalement le monde réel tel qu’il est. Face aux évolutions si vertigineuses si rapides, qui poussent beaucoup à maintenir un silence prudent sur ces questions, à détourner le regard, les collectifs qui gravitent autour des éditions La Lenteur ont décidé de ne pas s’encombrer de nuance en adoptant des positions radicales qui tentent d’aller à la racine des problèmes contre les approches superficielles qui ne s’attachent qu’à leur écume.

Le second volume du Monde en pièces est ainsi composé d’enquêtes et de textes de résistances. On y trouve un témoignage tristement édifiant sur l’apiculture connectée, un autre sur l’arrivée de la commande vocale dans les entrepôts de la grande distribution, ou encore le récit du parcours d’un informaticien et sa critique du développement logiciel. En fin d’ouvrage, divers textes courts du groupe Écran total apportent d’autres regards, ceux d’une infirmière en psychiatrie, d’une éleveuse ou d’enseignant·es. C’est l’une des grandes richesses des deux volumes du Monde en pièces de ne pas se contenter des vitupérations habituelles mais de pénétrer au cœur de la machine managériale et high tech en cours d’installation, à partir de métier et de terrains situés. Les études, enquêtes et témoignages regroupés dessinent ainsi une passionnante sociologie critique de quelques-uns des territoires en cours de colonisation par le numérique et ses logiques.

Robin Mugnier s’arrête ainsi sur le cas des balances connectées en apiculture : il montre très bien comment les start-ups les présentent comme des moyens de sauver les abeilles de l’extinction provoquée par le productivisme et la chimie agricole, alors qu’une étude précise montre qu’il s’agit en réalité d’importer le productivisme dans le monde de l’apiculture qui en était largement resté à l’écart : loin de préserver les abeilles, les balances connectées et autres outils numériques sont ainsi censés offrir des moyens aux apiculteurs de s’adapter à une crise généralisée en gagnant du temps et en accroissant leur outils de gestion :

« Ainsi, pour tenter de se sortir d’une situation dramatique, les apiculteurs font appel à des outils numériques qui participent d’un productivisme agricole responsable de cette même situation. » (p. 76)

Cette logique de course sans fin se retrouve dans un très grand nombre de secteurs désormais. Dans son étude sur les promesses des entrepôts connectés, David Gaboriau propose par exemple une enquête embarquée dans le quotidien des travailleurs des entrepôts, espace central du commerce numérique et mondialisé contemporain. Il examine le contenu concret du travail depuis que les appareils de lecture de code-barres et les commandes vocales ont été introduits au début des années 2000. Il montre les effets concrets et réels de l’informatisation sur les corps et le psychisme des travailleurs, contre les promesses du management et des prophètes pro-numériques. Les automates, promues aujourd’hui comme hier pour alléger le travail et émanciper les travailleurs cachent la réalité des souffrances des humains et de nouvelles formes d’exploitation. Dans cette analyse l’auteur rejoint d’autres travaux de sociologie contemporaine du travail, en montrant comment derrière les logiques automatisées, robotisées et les interventions d’algorithmes se dissimulent toujours des « robots humains », c’est-à-dire des personnes dissimulées en mécanismes techniques [8]. Si certains font de ce constat une sorte d’argument pour dédouaner la technologie en soulignant qu’elle ne fait donc pas disparaître des emplois, Gaboriau montre qu’il s’agit bien d’une poursuite du vieux projet de domestication des hommes par la technologie et que c’est bien lui qui doit être au cœur de l’analyse critique.

Face aux promesses hors-sol et aux analyses abstraites, ces enquêtes s’adressent moins aux experts qu’à ceux qui vivent au quotidien ces mutations. Leurs auteurs ne sont pas des réactionnaires traditionnalistes qui chercheraient à restaurer un ancien ordre social dominant. Ils sont souvent des techniciens et des chercheurs, bon connaisseurs de leur domaine, ils n’idéalisent pas le papier ni ne rejettent en bloc la technique – catégorie bien trop générale et abstraite – mais pensent le monde tel qu’il est, en regardant en face ses ravages et ses illusions dans le monde réel. Le constat global de ces enquêtes dans les mondes numériques qui s’installent un peu partout, peut se résumer en une formule :

« Lorsque la technologie pose problème, un réflexe gestionnaire tout à fait typique consiste à dire qu’il faut simplement plus de technologie. » (p. 45)

Cette logique se retrouve dans de nombreux secteurs et constitue l’une des impasses auxquelles nous nous heurtons : le numérique ne sert pas à ce qui est annoncé, il répond à d’autres agendas et c’est ainsi qu’il s’installe progressivement comme une évidence, sans dire de quoi il est le nom et la trace…

Dans tous les domaines, alors que partout semble s’accélérer les destructions, le numérique est censé résoudre des problèmes dont il est lui-même la cause et le symptôme. Dans les écoles, les champs, les usines et les entrepôts, des objets connectés doivent accroître la maîtrise gestionnaire et résoudre les ravages du productivisme industriel en accélérant encore le productivisme industriel afin de vendre le maximum de marchandises. A mille lieux des fausses promesses des technoprophètes qui pullulent dans les médias, sur le net, les éditions La Lenteur – comme d’autres journaux et éditeurs indépendants – ont choisi de faire sécession de la frénésie numérique, de refuser l’injonction au tout informatique, de ne pas publier leur texte en ligne, quitte à prendre le risque d’être moins visible. Il ne s’agit pas d’adopter une posture de refus critique mais de construire des alliances pour élaborer une opposition politique réelle et consistante à l’informatisation du monde. Comment ne pas rejoindre les anciens du groupe Oblomoff, lorsqu’ils écrivent :

« il est impossible aujourd’hui de prétendre parler d’écologie, de décentralisation ou de droits sociaux au sens large, en laissant au second plan la question de l’informatisation. » (p. 22)

Après les révoltes des Gilets Jaunes de l’année 2019 qui ont contribué à replacer la question sociale au cœur du débat, c’est précisément par la question informatique qu’on pourra tenir ensemble les enjeux écologiques et sociaux, les questions de rapport matériel au monde et les modes d’existence précarisés de l’âge informatique.

Les actions et publications des éditions La Lenteur constituent une étape importante dans la résistance à l’informatisation du monde, car ils ne se contentent pas de réquisitoires abstraits ou hors-sol, mais tentent en permanence d’associer l’analyse et l’action, l’enquête de terrain et les perspectives globales. Ils démontent les fausses promesses numériques tout en appelant clairement à soutenir et développer – partout où c’est possible – l’opposition à l’informatique.

Les spécialistes de sciences de l’information et de la communication et du numérique – autant de disciplines embarquées créées pour justifier l’informatisation du monde – auront beau critiquer la radicalité de leurs positions qui ne laisse aucune place à un Internet émancipé et émancipateur, il vaut toujours mieux regarder la réalité en face que se bercer de vaines promesses. Alors que d’anciens militants de l’Internet libre et alternatif reconnaissent de plus en plus avoir été naïfs, trompés par les utopies numériques des contestataires des années 1980-1990 [9], il convient désormais de plus en plus d’arrêter la machine et d’opposer une résistance farouche aux institutions, aux groupes et aux acteurs qui prêchent et œuvrent partout à la numérisation du monde. C’est la condition indispensable avant de commencer à rapiécer ce monde qui se délite à grande vitesse…

Ce n’est surement pas en s’abandonnant au solutionnisme technologique facile qui accélère partout l’épuisement des psychismes et des milieux, c’est sans doute en réinventant des rapports de force globaux, en démystifiant les idéologies numérique du moment, en préparant d’autres alliances terrestres qui s’émanciperont des médiations numériques.

Les éditions La Lenteur, à travers les projets éditoriaux qu’ils accompagnent, et les groupes militants qu’ils soutiennent, contribuent à maintenir vivante la voix technocritique contre les stratégies de disqualification et les contre-feux qui ne cessent de l’étouffer. Entre les technologies intrinsèquement autoritaires et destructrices qu’il faudrait proscrire, celle qui permettent une intervention et des détournements, et les innombrables objets et dispositifs qu’il faudra inventer pour construire un monde vivable, le partage n’est pas facile. Beaucoup continuent d’ailleurs de considérer l’informatique et le numérique comme des outils à hacker et détourner contre les appropriations indues par les Etats et les grands groupes multinationaux.

Pour la Lenteur, et les évolutions des dix dernières années semblent largement leur donner raison, le numérique appartient à ces secteurs – comme le trafic aérien – où la décroissance doit s’appliquer pour avoir une chance de maintenir un monde vivant pour tous. Pour cela il faudrait accepter collectivement de réduire nos puissances d’agir et le rayon d’action de nos vies, défis difficile, peut-être même impossible tant tout semble aller aujourd’hui dans le sens inverse d’un attachement et d’une dépendance toujours accrue au numérique, et à une fusion toujours plus poussée des humains et des machines. Face aux promesses de toute puissance et au fatalisme véhiculés par la numérisation du monde, comment ne pas tomber dans le nihilisme désespérant ? Un chemin serait peut-être de trouver les voies d’une transformation écologique via la promotion d’une autre puissance d’agir terrestre, fondée sur la réappropriation de son quotidien, la polyvalence et la liberté, l’élargissement des affects et l’approfondissement des liens avec le reste du monde vivant.

François Jarrige

 

Texte paru dans la revue en ligne :
Terrestres
Revue des livres, des idées et des écologies
20 décembre 2019.

 


[1] François Jarrige, Technocritiques. Du refus des machines à la contestation des technosciences, Paris, La Découverte, 2014.

[2] Matthieu Amiech, « Le numérique devient le cœur de la catastrophe écologique », entretien sur le site Reporterre.net, 26 novembre 2019.

[3] Groupe Marcuse, La liberté dans le Coma. Essai sur l’identification électronique et les motifs de s’y opposer, éd. la Lenteur, 2013, nouvelle édition en 2019.

[4] Groupe Oblomoff, Un futur sans avenir. Pourquoi il ne faut pas sauver la recherche scientifique ?, éd. L’échappée, 2009.

[5] Günther Anders, L’Obsolescence de l’homme. Sur l’âme à l’époque de la deuxième révolution industrielle, éd. EDN, Paris, 2002 [1956], p. 17.

[6] Le Monde en pièces. Pour une critique de la gestion. I. Quantifier, éd. La Lenteur, 2012.

[7] Le monde en pièce. Pour une critique de la gestion. 2. Informatiser, éd. La Lenteur, 2019.

[8] Voir par exemple Antonio Caselli, En attendant les robots. Enquête sur le travail du clic, éd. Seuil, 2019.

[9] A l’image de Félix Tréguer, co-fondateur de la quadrature du Net, dans sa passionnante enquête récente sur l’histoire de l’internet et de ses fausses promesses : L’utopie déchue. Une contre-histoire d’Internet (XV-XXIe siècles), Paris, Fayard, 2019, p. 15.

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