Gaïa Lassaube, Cassandre appelant de ses vœux la catastrophe, 2019

Quand Laurent Alexandre écrivait de la science-fiction

 

La résistible ascension de Maximo Doctissimo

Véritable portrait de Laurent Alexandre

On ne présente plus Laurent Alexandre : médecin urologue, ancien de l’IEP de Paris, de HEC, de l’ENA, fondateur du site Doctissimo et entrepreneur de la cause entrepreneuriale [1]. L’histoire est connue : après le rachat du site par le groupe Hachette, l’homme a abandonné les habits de l’urologue pour endosser ceux du futurologue médiatique. Depuis la publication de son premier essai en 2011 [2], Laurent Alexandre s’est hissé en l’espace de quelques années au rang de figure incontournable du transhumanisme en France [3]. Il n’aura pas échappé au lecteur que sa trajectoire est semblable à celles, bien connues, des intellectuels médiatiques qui ont accès à des filières de notoriété au sein desquelles le capital relationnel prime sur le capital culturel [4]. À la différence près que le capital économique de Laurent Alexandre précède son capital relationnel. Pour ce type d’intellectuels médiatiques, on ne cherche plus par relations personnelles à gagner l’accès à une filière de notoriété intellectuelle : la détention d’un capital actionnarial permet de construire sa propre notoriété.

Laurent Alexandre déploie une activité éditoriale intense sur une grande variété de supports : commentaires abondants sur les réseaux sociaux, essais [5], tribunes dans de grands titres de presse, chronique hebdomadaire dans le magazine l’Express (« Demain sera vertigineux »). L’essentiel de cette production s’adresse au grand public cultivé, consommateur d’analyses des flux d’information. Gilets jaunes, Greta Thunberg, réussite scolaire… les ambitions éditoriales de Laurent Alexandre dépassent le seul sujet du transhumanisme pour exprimer des énoncés clivants sur les points d’actualité les plus commentés. Avec quelques smileys, un usage intempestif de lettres en capitales, une constante dans l’outrance et la vulgarité, Laurent Alexandre s’est façonné un personnage façon Leader Maximo Doctissimo [6]. Laurent Alexandre est un utilisateur averti des réseaux sociaux, qui a fait fortune en exploitant dès les années 2000 les forums en ligne pourvoyeurs de clics, l’unité monétaire du web 2.0. Ainsi, sa stratégie éditoriale ne saurait se réduire à une simple rhétorique du « parler vrai ». La prétention au sérieux scientifique est une autre caractéristique qui lui permet de se différencier des bataillons de polémistes dans l’économie de l’attention. Quand Laurent Alexandre exprime une opinion sur le mouvement des Gilets Jaunes, il y incorpore des objets techniques gages d’autorité : « l’intelligence artificielle va produire des Gilets Jaunes ». Une communication efficace pour augmenter sa visibilité sur les scènes non conventionnelles de l’espace public.

Un autre volet de ses interventions publiques consiste en l’animation de conférences et tables rondes auprès des grandes entreprises. Les bénéfices sont cumulatifs : chacune de ses interventions renforce son capital social, à son tour convertissable en capital d’autorité sur d’autres scènes. L’ascension rapide de Laurent Alexandre au sommet du vedettariat culturel français s’explique moins par ses connaissances scientifiques (il est urologue et fondateur de site), ou le charisme du conférencier, que par sa maîtrise des relais de diffusion, en marge des circuits académiques plus classiques (il n’est pas invité dans les colloques ou les séminaires).

À cette activité hautement rémunératrice en revenus [7] et en fréquentations de haut vol, on peut ajouter des invitations ponctuelles à exprimer son point de vue sur des scènes à fort potentiel de notoriété. Du côté du grand public, avec le passage dans le talkshow On n’est pas Couché le 3 février 2019 pour présenter son livre coécrit avec Jean-François Copé, ancien ténor de la droite française. Versant institutionnel, avec par exemple une invitation au Sénat en 2017 pour s’exprimer sur l’impact de l’Intelligence Artificielle sur la société et l’économie française [8]. Son invitation à la conférence d’ouverture de la première Semaine du Plateau de Saclay sur le transhumanisme à l’École Polytechnique en 2019 constituerait presque une consécration scientifique [9]. La liste de ces interventions ne prétend pas à l’exhaustivité. Elle vise à souligner une certaine maîtrise des canaux de diffusion propres à différents publics très cloisonnés. Pour s’adresser à chacun d’eux, Laurent Alexandre est intervenu dans les espaces de promotion les plus susceptibles de les toucher. Face à une telle habileté communicationnelle, on est ainsi étonné de voir que le futurologue intervienne également sur des plateformes en ligne beaucoup plus confidentielles. En dépit de sa reconnaissance médiatique, Laurent Alexandre se prête ainsi parfois aux entretiens sur des supports alternatifs, classés dans la catégorie de sites pourvoyeurs de fake news par les milieux journalistiques classiques. Ces sites ont un dénominateur commun : ils portent un discours militant d’extrême droite. Rien qu’au mois de juin 2019, Laurent Alexandre a donné une interview portant sur la prédisposition raciale au QI sur Boulevard Voltaire, un site connu pour ses articles complotistes et sa proximité avec les figures médiatiques du Front National des années 1990. Il s’est aussi exprimé sur Rage Culture Magazine, site identitaire et technophile, qui se présente comme « le magazine qui redonne l’amour de l’avenir et de la civilisation occidentale ». L’occasion pour le futurologue d’annoncer l’avènement d’une virilité violente amplifiée par la biotech : « IA + testostérone = BOUM ! » [10].

On voit poindre régulièrement des critiques de Laurent Alexandre qui portent sur l’ambiguïté de son discours. Dans l’émission de France Culture Répliques produite par Alain Finkielkraut, l’ancien urologue débat avec Olivier Rey, qui lui reproche de présenter un cauchemar de manière enchanteresse [11]. Une critique à laquelle Laurent Alexandre s’oppose avec véhémence dans la même émission : « Vous avez bien compris que je ne présente à aucun moment ces évolutions technologiques comme souhaitables ». Il poursuit sur un ton plus enflammé : le transhumanisme propose « une vision psychopathique du monde, sans limite et sans retenue. Le nouveau défi du XXe siècle est d’encadrer cette psychopathie, au sens psychiatrique du terme. » De tels propos achèvent de brouiller les lignes : Laurent Alexandre tente-t-il, à sa manière, d’alerter sur la possibilité d’un futur dystopique ? Ou bien l’appelle-til de ses vœux ? Cette question, légitime, est régulièrement posée sur les pages internet tenues par Laurent Alexandre, qui demeure pourtant silencieux sur le sujet. On pourra y apporter une réponse simple, dans la mesure où Laurent Alexandre y a déjà répondu lui-même, à une époque où il n’avait pas encore atteint le niveau de notoriété qui est désormais le sien.

La naïveté des institutions

Au début des années 2010, Laurent Alexandre est un entrepreneur comblé par le rachat du site Doctissimo. Curieux de vérifier si cette réussite n’est pas le simple fruit du hasard, il se lance dans le marché du séquençage génétique en créant la société DNA. Comme il le confessa lui-même dans un entretien auprès de Vanity Fair, le coup double attendu n’a pas eu lieu [12]. À la même époque, il se lance dans l’écriture d’un roman d’anticipation pour faire avancer ses idées, censé se dérouler en 2018. Pas de coquetterie de la part de l’homme d’affaires : la participation d’un « co-auteur », David Angevin, est pleinement assumée. Le premier opus met en scène Sergei Brin, un des fondateurs de Google, en proie à la maladie mais sur le point de vaincre la mort. L’ouvrage fait l’objet de recensions, dans la catégorie science-fiction [13]. Un point de détail que Laurent Alexandre avouera avoir trouvé blessant dans son entretien à Vanity Fair. L’homme est en effet convaincu que l’immortalité est à portée de main. La même année, Il abandonne la fiction pour l’annoncer dans un premier essai solo : La mort de la mort. Deux ans plus tard, Laurent Alexandre revient à son premier amour : la science-fiction. Le duo Alexandre et Angevin produit en 2013 le roman Adrian, humain 2.0, suite de leur premier opus avec l’éditeur Naïve [14]. Pour saisir les idées d’un futurologue, pouvait-on rêver meilleure introduction qu’une œuvre de science-fiction ?

L’intrigue se déroule dans un futur proche, marqué par des avancées biotechnologiques qui ont bouleversé la géopolitique mondiale. Les technologies NBIC [ndlr Nanotech, Biotech, Informatique, Sciences Cognitives] ont généré une nouvelle économie à très forte croissance : clonage, thérapies géniques, et création d’« humains augmentés », qui rend inévitable la disparition des humains ordinaires. Les NBIC rencontrent pourtant de très fortes résistances de la part du camp « bioconservateur » qui fédère religieux, militants écologistes et individus de races inférieures. Le roman suit les tribulations philosophiques et criminelles d’Adrian Crawford, issu de la nouvelle jeunesse dorée et augmentée. S’il incarne la réussite du transhumanisme américain, Adrian a néanmoins une face sombre : il assassine avec le plus grand sadisme des opposants au transhumanisme. Des meurtres qui pourraient mettre en danger les ambitions de son père, ancienne fortune des NBIC devenue depuis maire de Los Angeles.

Avant de poursuivre, une mise en garde est nécessaire : Adrian, humain 2.0 est un objet très singulier. L’ouvrage a, si on peut s’exprimer ainsi, le mérite de ne pas tomber dans les affres du « politiquement correct » et de l’affectation littéraire. Une citation valant mieux que tous les discours, voici un dialogue tenu dans le roman entre le CEO de Google et le père d’Adrian. Le CEO discute de la mode des thérapies géniques éclaircissantes chez les Afro-Américains :

« — Le nouvel Oncle Tom de l’ère transhumaniste rejette ses origines bamboula pour se fondre dans le moule !

— J’ai pour ma part doté mon fils Adrian d’un phallus XL issu d’un gène africain.

— Les filles qui passent sous le pilon de Crawford Junior ne doivent pas s’en plaindre.

— Je n’ai pas abordé le sujet avec Adrian.

— Savais-tu que les Asiatiques, que la nature a dotés de ridicules petites bites, choisissent en priorité de gommer ce fardeau génétique ?

— Je l’ignorais.

— Revenons-en à Adrian. Cette négritude partielle lui a-t-elle permis d’obtenir une bourse gratuite pour l’université ? » (p. 48)

La vulgarité de l’écriture déclenche stupeur et hilarité. On pourrait imaginer que les auteurs, pris au piège de leurs prétentions démesurées, ont produit un roman honteux dont ils ont préféré oublier l’existence. Le peu d’attention suscitée par l’œuvre pourrait participer de cet oubli collectif : les sites de recension collaborative alimentés par des amateurs de science-fiction, peu bavards sur le roman, montrent qu’il suscite plus l’indifférence que la moquerie. La presse grand public, quant à elle, semble davantage intéressée par les essais de Laurent Alexandre. À l’époque, seul le journal Libération lui consacra une critique plutôt bienveillante, à moins que l’expression « roman qui se dévore comme un thriller » ne constitue un code caché pour avertir les lecteurs de la nullité de l’œuvre présentée [15]. Laurent Alexandre et David Angevin mis en avant par les journalistes « ultra-gauchistes » qu’ils exècrent : on aura vu police de la pensée moins ouverte. On reste cependant circonspect en lisant cette chronique qui occulte totalement le racisme et l’eugénisme du roman.

Adrian, humain 2.0 est-il simplement une erreur de parcours chez nos auteurs ? L’hypothèse serait séduisante ; elle sous-estime pourtant l’intelligence du duo, capable de dessiner le plan d’un projet et de le réaliser sans mauvaise surprise. Face aux carrières prestigieuses d’Angevin et d’Alexandre, le lecteur ne peut que se faire tout petit. Si Laurent Alexandre est à la manœuvre, son co-auteur, David Angevin, est lui aussi un homme de conviction prêt à en découdre. Ancien journaliste de Télérama, Angevin publia en 2006 le roman à clefs Boborama afin de régler ses comptes avec un journal qualifié de « club américanophobe des cathos progressistes et des marxistes ». Sur le site de référencement des œuvres romanesques Babelio, Angevin se présente lui-même comme « toujours à contre-courant », en bute à « l’antisarkozysme pavlovien des médias moutonniers ». La courte biographie des éditions Naïve le décrit comme « fasciné par la loi de Moore et ses conséquences ». Une mention étonnante, puisque la loi de Moore n’est plus valide depuis plusieurs années [16].

Sur les réseaux sociaux, l’auteur se déclare spécialiste des nouvelles technologies. Mis à part des romans de science-fiction, il n’a pourtant rien écrit sur le sujet. Il faut lire le premier opus du duo, Google Démocratie, pour constater qu’aucune des tendances prévisionnelles esquissées en 2011 pour l’horizon 2018 ne s’est réalisée. Cette lecture permet de relativiser l’inéluctabilité des scénarios présentés avec aplomb par Laurent Alexandre sur d’autres supports. Dans ses nombreuses interventions scéniques, Laurent Alexandre ne cesse de parler de la création des multivers dans un horizon à gogol années. Dans ses essais, il décrit avec certitude comment sera le monde en 2035, en 2060, en 2080. Dans la production littéraire d’Angevin et Alexandre, les prévisions à échéance plus modeste se sont toutes révélées fausses. Angevin se présente aussi comme « en charge de l’université du futur de Nouvelle Aquitaine ». Cette université au nom étrange est une annexe régionale du think tank Sapiens. Prétendrait-il au statut de spécialiste légitime des nouvelles technologies en s’appuyant sur cette collaboration ? Le procédé n’en serait pas moins douteux, dans la mesure où l’Institut Sapiens a été co-fondé par Laurent Alexandre en 2017. La consultation de son organigramme montre que ce think tank n’a rien d’un institut à vocation scientifique : il compte une majorité de personnalités politiques situées à droite, ainsi que des conseillers en optimisation fiscale. Organisé sous l’apparence d’un lieu neutre, l’institut est un producteur d’argumentaires au service de certaines fractions du champ politique.

On retrouve cette même capacité à faire avancer un combat idéologique via des productions a priori dénuées de toute volonté de propagande dans Adrian, humain 2.0. Ce livre n’est pas qu’un simple roman de gare, qui n’aurait pas d’autre ambition que de faire tourner des pages sur les serviettes de plage. Il poursuit sous un médium inattendu l’entreprise de confusion des genres à l’œuvre chez les auteurs : la politique est science-fiction, puisque l’imaginaire raciste et darwiniste des auteurs est le cœur du roman. Mais la science-fiction est science, puisque l’avènement de la post-humanité est qualifié d’inéluctable. Le monde dystopique d’Adrian est irrésistible, aux deux sens du terme. Irrésistible, puisque l’on ne peut pas empêcher son avènement. Irrésistible également, parce que ce monde s’avère hautement séduisant pour ses auteurs. La science-fiction constitue un point d’entrée formidable dans la pensée des spécialistes des technologies du futur : espérons que cette note critique rende plus transparent le projet des penseurs du demain.

Gène bamboula et pénis augmenté :
UnTed Talk classé XXX

On commence souvent à explorer un livre par sa quatrième de couverture. Le résumé en est alléchant, dans un style typique des best-sellers à lecture rapide :

« Il était conscient de sa beauté et de son QI exceptionnel. Il était un des premiers Homo sapiens 2.0. Un surhomme, doté d’un ADN nettoyé de son fardeau et enrichi par le meilleur labo génétique de la Silicon Valley. Adrian était au sommet de la chaîne alimentaire. »

Ce résumé ne rend cependant pas complètement justice à l’œuvre. Il ne s’agit pas d’un résumé écrit spécialement pour l’occasion, mais d’un extrait de la page 28, dont la dernière ligne est tronquée : « Il lui arrivait de bander simplement en se regardant dans le miroir ». Clin d’œil permettant de compenser par une chute comique l’outrance du paragraphe ? Que l’on se ravise : l’ironie ne semble pas figurer dans le projet d’ensemble.

On fait donc la connaissance d’Adrian, être augmenté, humain 2.0, composé sur catalogue par des parents fortunés. Il est virtuellement immortel : ni les maladies ni la vieillesse ne peuvent l’atteindre. Son QI autrement supérieur n’a cessé d’augmenter durant son enfance, tout autant que son cynisme. Adrian pleure quand ses parents congédient sa première nounou étrangère : il avait beau s’y être attaché, ses parents estimaient qu’il maîtrisait suffisamment la langue de l’employée pour pouvoir embaucher une nounou d’une autre nationalité. Telle une IA, Adrian poursuit son apprentissage : il licenciera lui-même sa deuxième nounou. Devenu adulte, Adrian est grand, blond, musclé, intégralement bronzé. Son quotidien est rythmé par une routine sportive stricte, et ses études en médecine. Adrian s’amuse à torturer les humains 1.0 dans les moindres détails. Il ingurgite sans appétence particulière de grandes quantités de nourriture riche en graisse saturée devant des quinquagénaires athlétiques qui rêvent de faire une entorse à leur régime. Il souffle la fumée de son cigare à la figure d’un ambassadeur : « je ne vous en propose pas, c’est mauvais pour votre santé » (p. 216). Comme ses congénères, Adrian méprise l’humanité ordinaire, bonne à jeter dans les poubelles de l’histoire :

« il suffirait de quelques générations pour débarrasser totalement la planète des mongoliens, des laids, des malades, et de toute la fiente biologique. La transition se ferait sans douleur, progressivement, pour le bien de tous. » (p. 41)

Chez les humains 2.0, la capacité de défier la mort implique d’avoir un sexe énorme. De nombreuses descriptions rendent justice au «  gène africain de pénis XL » mentionné par le père d’Adrian : « Adrian enleva son froc et son slip et s’avança tout nu vers le plongeoir. Il était monté comme un cheval. Les prostituées le surnommaient l’Anaconda. » Alors qu’un humain normal se contente de fermer sa braguette après être allé aux toilettes, Adrian, lui, « remballe son serpent » avant de se laver les mains (p. 42). Les pénis sont toujours « au garde-à-vous » (p. 30). L’appétit sexuel d’Adrian est, évidemment, hors norme :

« Il avait passé deux heures à la salle de gym du Ritz avant de sortir mais débordait encore d’énergie. Une violente envie de baiser ces deux filles le terrassa. » (p. 191)

La virilité du héros s’exprime à de nombreuses reprises dans les situations qui s’y prêtent le moins. On ne compte plus les moments où Adrian est surpris par une érection. Quand il regarde le journal télévisuel à propos d’un attentat : « il banda en regardant les images des dernières émeutes anti-NBIC en Inde » (p. 38). Ou bien quand il assiste à un entretien entre son père et un politicien français :

« Comme souvent quand il passait un bon moment, Adrian bandait. Il assistait à une discussion à bâtons rompus entre deux hommes qui dirigeraient un jour le monde » (p. 223).

Une virilité qui donne lieu à des confusions comiques pour peu qu’il y ait des erreurs de syntaxe : « Adrian croisa les jambes pour masquer son érection. Le Français ne cessait de l’étonner » (p. 224). De manière générale, les personnages du roman ont une sexualité confuse : l’amant de Blanche Crawford « bandait à l’idée de faire glisser sa queue dans les mêmes muqueuses » (p. 101) qu’un candidat à la Maison Blanche. Blanche Crawford ressent une excitation sexuelle quand son fils la prend dans ses bras.

Si le lecteur est rassuré concernant la virilité des humains 2.0, il peut en revanche s’inquiéter de celle des humains ordinaires, qualifiés d’« inutiles » dans le roman, qui finissent souvent castrés. Mettant en œuvre cette émasculation systématique, Adrian et son ami découpent ainsi à la morgue le pénis et les testicules d’un clochard mort pour en faire un hot dog à « une blondasse de Bel Air » (p. 66). Adrian est déjà lassé des filles de son milieu, qualifiées de « sacs à bites Vuitton » (p. 40). La copulation avec des semblables ne l’attire guère :

« il s’imagina baiser Michelle Krickstein dans la piscine. L’image ne lui fit aucun effet. Il devrait probablement penser à une autre, une traînée métisse ou une pute de bas étage, pour jouir avec une bourgeoise avinée. » (p. 38)

Malgré la fin de l’humanité, certains travers de l’élite ne changeront jamais… Par recherche de nouveauté, il pratique le sexe tarifé avec des étrangères aux corps jugés a priori répugnants, car peu voire pas épilés, qui sentent la transpiration. Le roman présente deux épisodes très détaillés de sexe avec des Mexicaines. Le premier est l’occasion d’explications socioculturelles par le narrateur :

« Les putes se faisaient refaire la gueule et les nichons pour ressembler à Eva Longoria. Les putes cassaient leur tirelire pour faire bander les gringos nord-américains. Les gringos les baisaient comme des poupées gonflables avant de regagner le domicile conjugal, apaisés et reconnaissants. » (p. 25)

Afin d’offrir au lecteur le confort d’une expérience en réalité virtuelle, l’accent de la prostituée est reproduit avec précision et subtilité : « tou es bébé de laboratoire, si ? Tou es Humain 2.0 ? » « Cabron ». Le deuxième épisode est à l’avenant :

« La journée d’Adrian avait été agréable. Il avait commencé par deux longues heures de musculation puis baisé une femme de ménage mexicaine qui puait la transpiration à l’arrière de sa Lexus. Il l’avait d’abord baisée avec un cigare en lui tenant un long discours sur son goût pour les chattes non épilées, et l’accent à couper au couteau des immigrées hispaniques qui l’excitait depuis sa plus tendre enfance. Il avait ensuite fumé le cigare pendant qu’elle lui pompait la tige. » (p. 276)

On l’aura compris, les penchants sexuels d’Adrian ne l’attirent pas vers « des pimbêches sans odeurs corporelles ». On reste cependant loin d’une quête d’érotomane aux goûts snobs. On comprend mieux les pulsions d’Adrian si on les rapporte aux propos tenus par Laurent Alexandre dans l’émission déjà mentionnée Répliques :

« il n’y a qu’une seule vraie définition de l’intelligence. L’intelligence est ce qui nous permet de prendre le pouvoir et de nous reproduire. »

Par le sexe, Adrian domine et humilie des inférieures :

« Leur détresse me donne la trique. Et je peux leur faire des trucs que ne supporterait pas une augmentée de Beverly Hills. »

Le dégoût est inséparable de la jouissance : ainsi, dans une conférence bioconservatrice, Adrian tente de s’attirer les faveurs sexuelles d’une fille au physique disgracieux et qui présente une pilosité prononcée sur sa lèvre supérieure. Si ses « touffes sous ses bras sont luisantes de transpiration » (p. 200), la perspective de « la faire reluire comme une grosse cocotte en cuivre » l’enchante cependant : « Il avait besoin de mépriser un peu sa proie pour prendre son pied ». Adrian échoue dans son approche, mais la scène est l’occasion pour les auteurs de déployer leur style littéraire subtil :

« Elle le repoussa et glissa sur le banc, s’éloignant de quelques centimètres. Un repli minimum qui s’interprétait par “moi y en a timide, mais moi y en a intéressée, moi y’en a être chaude comme la braise”. » (p. 201)

C’est toute une anticipation du mode de vie des humains 2.0 qui se trouve exprimée dans ces pages, et qui en dit long sur les attentes des auteurs. Adrian agit souvent par dégoût. Quand il s’introduit chez le militant anti-NBIC Prairie Green, la décision de l’assassiner est motivée tout autant par ses idées que par son dégoût de la coiffure « chauve avec queue-de-cheval » du militant. Avant de mourir, Prairie Green, en dépit de ses dents brisées et de son sexe découpé, tente de prononcer un « pourquoi ? ». L’occasion pour Adrian de s’adonner à un monologue explicatif :

« Le monde n’a pas plus besoin de toi que d’un retour à la pierre taillée. Le progrès est un droit, et la post-humanité est inévitable. Pendant qu’on en est aux confidences, d’où sort ce nom à la con, Prairie Green ? » (p. 14)

Le militant meurt avant la fin de l’explication : « L’abruti s’était vidé de son sang, il n’avait pas eu le temps d’entendre la fin de son discours ». Afin de tromper les enquêteurs, Adrian utilise le sexe découpé pour écrire un slogan sur le mur. Un cas de low innovation surprenant mais efficace. Cette scène permet d’introduire le paradoxe du héros : si la post-humanité est inexorable, Adrian tue pourtant les imbéciles qui tentent vainement de s’opposer à une fin déjà écrite. C’est que tout humain augmenté qu’il soit, Adrian se sent menacé. Par qui ? La police de la pensée ? Les « Khmers verts » évoqués régulièrement par Laurent Alexandre dans ses éditoriaux ? Pour sa défense, le monde dans lequel vit Adrian est devenu « un bordel généralisé » depuis l’introduction des NBIC. Une précision qui implique de se pencher sur la géopolitique esquissée dans le roman.

Ce que risque de devenir le monde
si on n’écoute pas Laurent Alexandre

Le roman présente une géopolitique lapidaire : Chine dont il faut se méfier, Yankees triomphants, reste du monde peuplé de primitifs. Grandes gagnantes des NBIC, la Chine et les États-Unis forment un nouveau G2. Le camp bioconservateur rassemble des pays opposés aux NBIC par convictions religieuses ou éthiques. On sait que la Chine est un thème cher à Laurent Alexandre. Généralement, elle sert d’argument d’autorité (« rattraper le retard sur les Chinois ») dans ses interventions. Mais de son roman, la Chine est bizarrement absente. La répression en Chine en 2030 serait-elle trop forte pour que les auteurs de 2013 ne puissent écrire sur le sujet ? Les Chinois qui apparaissent ne le sont que sous le vocable de « bridés ». Les auteurs n’ont même pas pris la peine de donner un nom au premier ministre chinois, laconiquement qualifié de « bridé en chef » (p. 21). Aux États-Unis, le rêve américain bat toujours son plein, en excluant du scénario les minorités ethniques. À noter que le roman véhicule les poncifs racistes sur la démographie et le taux de criminalité des populations stigmatisées. Les Latino-américains sont ainsi qualifiés de « petits bruns qui se reproduisent comme des lapins » (p. 78). Les Afro-Américains qui apparaissent sous les qualificatifs de « nègres » et de « bamboulas », constituent la deuxième ethnie adepte des « crimes primitifs à l’arme blanche ».

La géographie esquissée dans le roman démontre un usage pervers du mode de narration : la fiction est un alibi que l’on peut brandir (« c’est juste une histoire ») pour justifier l’expression d’idées particulièrement violentes, qu’il serait plus difficile d’endosser sous la forme d’un essai. Les pays arabes, dans le camp bioconservateur, font office de figurants arriérés. On ne sait pas comment ces « enculeurs de chèvres » (p. 307) se positionnent pour maintenir leurs économies tout en restant à l’écart des NBIC. On sait tout au plus que Dubaï a expulsé un Roger Federer vieillissant, et a utilisé les trophées du tennisman pour servir le couscous (p. 305). L’Afrique est « un gigantesque clapier à lapins, dirigé par des terroristes et des escrocs » (p. 222). Un autre passage, sur le registre de l’évidence, souligne les relations entre faibles QI, homophobie et africanité :

« Les humains à faible QI sont statistiquement moins tolérants que les autres. Toutes nos études sur les populations musulmanes d’Afrique du Nord le prouvent. » (p. 50)

On retrouve dans les éditoriaux de Laurent Alexandre cette même idée de détermination raciale des capacités cognitives, et la conviction que le QI est un principe de causalité qui dirige les aspects moraux, affectifs, économiques de la vie humaine. Mais ces thèmes pseudoscientifiques y sont abordés de manière beaucoup plus policée. Sur les réseaux sociaux et les sites d’extrême droite, en revanche, la parole de l’auteur se rapproche de la radicalité du roman. Au détour d’un journal télévisé on apprend la nouvelle d’un attentat bioconservateur dans une clinique NBIC de New Delhi. L’action est saluée par les populations locales pauvres, qualifiées de raclures :

« Depuis des siècles ils mouraient jeunes en buvant de l’eau souillée et en mangeant de la merde à même le sol. Ces raclures vivaient à quinze dans des cabanes en carton et vomissaient la science. Ils se torchaient avec les mains mais ne croyaient pas aux bienfaits de la génétique. » (p. 38)

En dépit de ses centaines de milliers d’ingénieurs diplômés chaque année, de politiques libérales et d’une culture nationaliste anti-islam qui aurait pu séduire les auteurs, l’Inde ne s’élève pas de son rang de pays où l’on attrape la diarrhée.

Mal informé sur la géographie internationale, le livre est sans surprise éminemment bavard sur la France. L’histoire se joue aux États-Unis, mais le héros a des origines françaises. Une heureuse coïncidence qui permet aux auteurs de faire de longs développements sur la politique française. La France n’est plus qu’une braderie à ciel ouvert pour amateurs de vieilles pierres devenus milliardaires grâce aux industries NBIC. Peter Crawford, le père d’Adrian, rachètera d’ailleurs le château de Chambord pour faire plaisir à sa femme. Ce marasme économique est une conséquence de ce que les auteurs appellent le « syndrome européaniste » : une prudence trop marquée sur les questions biotechnologiques. L’européanisme, c’est aussi le goût pour la « philosophie, l’oisiveté, l’égalitarisme castrateur, le marxisme ». C’est une bourgeoisie « pétrie de remords et débordante de culpabilité postcoloniale » (p. 115). Au fil des pages, ce syndrome européaniste finit tout simplement par être qualifié d’« enculage de mouche » (p. 179).

Le séjour d’Adrian en France est l’occasion pour les auteurs de plusieurs règlements de compte avec certains courants de pensées, identifiés avec des lieux de savoir parisiens et quelques figures médiatiques. Les élèves de la prestigieuse École Normale Supérieure sont décrits de manière peu flatteuse sous les traits de « rasta blancs » dotés d’« une hygiène dentaire douteuse » (p. 199). Au séminaire bioconservateur de l’ENS, un orateur célèbre, du nom d’Alain Camus, fait office de réplique moqueuse des penseurs conservateurs Alain Finkielkraut et Renaud Camus. Le roman quitte bien souvent le domaine de la science-fiction et se transforme en traité politique offensif qui ne dit pas son nom. Les écologistes constituent la cible principale. Daniel Cohn-Bendit, opposé aux NBIC dans le roman, a été poignardé dans sa maison de retraite. On a le physique de ses idées : les jolies filles sont « rares dans les rangs écolo-gauchistes » (p. 201). Une jeune femme au physique disgracieux rejoint le parti écologique : « choix évident, compte tenu de son apparence ». Autre règlement de compte avec le présent : la presse de gauche, qui n’ose plus évoquer le Tibet et les conditions de travail dans les usines chinoises tant le pays espère un plan Marshall chinois pour relancer l’économie. Le lecteur aura compris que les opposants d’aujourd’hui à l’agenda politique transhumaniste des auteurs ont fini par ravaler leur orgueil :

« L’Europe baissait son froc et fermait sa gueule. Sa survie était à ce prix. » (p. 22)

Inversement, d’autres clins d’œil aux anciennes figures montantes des écuries de droite constituent des monuments de flagornerie. Le roman accorde quelques pages au personnage de Nicolas Baroin, jeune homme politique fils d’un ancien ministre. On pense évidemment à François Baroin. L’épouse de Nicolas s’appelle Marie Baroin, allusion à peine déguisée à la liaison de François Baroin avec Marie Drucker. Nul doute quant à la bienveillance des auteurs : « Baroin avait une belle gueule, une voix de séducteur, et avait fait une partie de ses études à Harvard ». Qualifié à ses débuts de « candidat des riches », le politicien passe de paria à messie quand la crise économique vient renforcer le courant libéral pro-NBIC. Inutile de préciser que les moralistes s’en mordent les doigts : les Français veulent désormais « des politiciens modernes et pragmatiques » (p. 220). Le pragmatisme façon Baroin serait-il une idéologie qui s’ignore ? Pour museler l’opposition hippie, islamiste et catholique aux NBIC, le politicien envisage de créer hors des frontières de nouvelles prisons géantes, financées par un grand emprunt. L’agenda du Frenchie ferait passer le populiste Salvini pour un dirigeant raisonnable et bien élevé :

« Notre première mission sera de traquer les fascistes bioconservateurs jusqu’au dernier pour les envoyer loin, très loin de nos frontières. » (p. 225)

Pragmatisme oblige, la perspective d’une guerre civile pour relancer la croissance n’est pas non plus exclue :

« La France ressemblera pendant quelques mois à la bande de Gaza, admit Baroin, mais il n’y a pas le choix. Le peuple français veut retrouver son niveau de vie d’antan. » (p. 224)

Sept ans plus tard, on pourrait ironiser sur les yeux émerveillés que portent les auteurs à Baroin. Laurent Alexandre a beau prévoir avec aplomb à quoi ressemblera le monde en 2100 et au-delà, cela semble plus compliqué quand il s’agit de deviner qui remportera les prochaines élections. Les récents soutiens affichés de l’auteur à Mounir Mahjoubi et Cédric Villani, prétendants malheureux à la candidature LREM pour la Mairie de Paris semblent confirmer l’absence de martingale [17]. Mais le plus amusant dans cette mise en scène de Baroin, c’est que même quand les auteurs composent des hommages flatteurs à des personnalités politiques de premier plan, la vulgarité revient au galop. Le portrait qui est fait de Marie (Drucker) Baroin est pour le moins éloquent :

« Elle avait un rire parfaitement stupide, mais un corps baisable » (p. 228), « un beau châssis et une bouche pulpeuse, mais un cerveau limité » (p. 234)

On saute les répétitions de « cruche » et de « QI de poisson rouge ». L’imagination d’Adrian lui fait même subir les derniers outrages :

« Adrian s’imagina en train de la faire reluire sauvagement dans un coin du jardin. Son érection redoubla. » (p. 229)

Si le roman s’attarde sur la France en distribuant bons et mauvais points, on a néanmoins compris que, dans la partie, le véritable joueur sont les États-Unis. Ou plutôt, une entité au sein des États-Unis qui dicte en coulisse la course du monde.

USA of Google :
complotisme d’en haut,
complotisme d’en bas

Dans le roman, un Serguei Brin vieillissant a pris la tête de Google, entreprise qui constitue un État dans l’État. On est ici dans le scénario classique de l’État profond (deep state) : une situation où une entité (armée ou groupe industriel) est suffisamment puissante pour mettre les pouvoirs judiciaires et législatifs d’un pays à son service. La description de cette puissance occulte pourrait s’avérer terrifiante. Elle reste cependant assez cavalière :

« Google était le thermomètre planté dans le cul du cheptel humain. » (p. 164)

Entre deux séances de trapèze, Brin joue les faiseurs de roi. Il cherche à faire élire à la Maison Blanche un candidat fantoche. Son choix se porte sur le père d’Adrian. Ancien magnat des NBIC reconverti dans la philanthropie, Peter Crawford est la personne idéale pour jouer un Président en apparence inquiet des dérives du progrès. Son véritable rôle sera de diriger le troupeau d’électeurs 1.0 vers la post-humanité. L’idée qu’une multinationale contrôle les services de renseignements et la Maison Blanche ne tranche pas dans un polar. Pourtant le mépris palpable des auteurs pour les discours altermondialistes qui alertent « contre les multinationales aliénantes » (p. 8) constitue une contradiction de taille, dans la mesure où leur roman propose lui aussi une vision complotiste du monde.

L’histoire a beau se dérouler dans le futur, ce qu’elle dit du Google contemporain semble plus témoigner des lubies des auteurs que d’un scénario crédible. Le roman fait le choix d’abandonner Eric Schmidt, jugé incompétent, pour faire de Brin le Prince Noir de l’entreprise. En l’état actuel, c’est pourtant Schmidt qui est l’homme fort de Google. Schmidt est revenu régulièrement au cours des deux mandatures Obama comme un proche du Président. Il a aussi créé la start-up de technologique politique Groundwork, qui a reçu des millions de dollars du Parti Démocrate en échange d’un service d’identification numérique des électeurs essentiel pour la fameuse campagne big data de 2012.

Dans le livre, les relations entre Google et les Clinton sont à couteau tiré. Dans ce cas précis, on n’est pas loin du registre fake news, si l’on considère la popularité massive de Hillary Clinton auprès des géants de la Silicon Valley. On passe les considérations typiques du roman : Chelsea Clinton est une « pétasse aux dents de cheval », « fan de turluttes » qui « se fait tringler par son garde du corps » (p. 23). Sur le plan des idées, l’acrimonie portée au clan Clinton confine à l’anomalie. Durant la campagne de 2016, Hillary Clinton s’est positionnée comme la candidate des électeurs issus des classes instruites et créatives dans une société postindustrielle : un discours sur les valeurs de la classe libérale très compatible avec la prospérité de la Silicon Valley [18]. Et tout aussi compatible avec les discours de Laurent Alexandre portant sur les inégalités des intelligences face à l’IA. Il est possible d’expliquer une telle distorsion des faits par le positionnement politique des deux auteurs. Angevin comme Alexandre ne cachent pas appartenir à une droite décomplexée, qui a en horreur les positions pro-diversité tenues par Hillary Clinton. On en vient à penser que la science-fiction a bon dos : elle sert de cache-sexe au ressentiment et à l’idéologie des auteurs. Elle permet aussi d’ignorer les faits d’une réalité qui ne sert plus qu’à projeter des lubies personnelles.

Malgré tout, les politiciens sont les humains 1.0 qui s’en sortent le mieux dans le roman. Certes, le père d’Adrian est révulsé à l’idée d’être inclus par l’histoire et son fils dans la masse grouillante des humains ordinaires. Mais le mépris d’Adrian envers l’humanité ordinaire est très similaire à celui de son père pour ses électeurs.

Les Dieux et les Inutiles©

Le mépris d’Adrian pour les 1.0 s’exerce à de multiples reprises derrière les vitres d’une voiture de luxe :

« Adrian examinait la foule des anonymes en songeant à l’inutilité de plus en plus évidente des classes moyennes. »

La proximité trop proche d’un SDF d’avec sa voiture est significative :

« Il avait vu à la morgue des cadavres de SDF qui avaient meilleure allure. Son état de délabrement cellulaire, le niveau de ses infections et la crasse qui le recouvrait ne permettaient même plus de dire s’il s’agissait d’un humain biologique de type caucasien, basané ou asiatique. »

Écœuré face à cette identité raciale indistincte, Adrian menace le SDF avec un pistolet électrique. Une réaction disproportionnée ? Pas selon le narrateur :

« Plus utile que le GPS ou la roue de secours, le Taser était devenu un outil indispensable pour les automobilistes des zones urbaines. »

Le roman propose ainsi une solution radicale à la présence des inutiles dans l’espace public. Peter Crawford vit un épisode identique lors de sa tournée électorale :

« Un zonard vêtu d’un jogging taché de pisse poussait un Caddie de supermarché rempli de canettes de soda vides. Il s’approcha de la limousine et cogna contre la vitre blindée en éructant. Peter recula instinctivement. Le type était effrayant. Son visage était ravagé par des décennies de vie au grand air. » (p. 125)

La menace du Taser est remplacée par l’action musclée des hommes de sécurité :

« Le mendiant rasta hurlait comme un porc qu’on égorge. Ses dernières dents n’avaient pas résisté au choc contre le ciment brûlant. […] Peter ravala sa salive. Il remarque les empreintes digitales et une traînée grasse qu’avait laissée le SDF sur les vitres. Cette vision lui souleva le cœur. » (p. 126)

Cette séquence ne va pas pousser Crawford vers ses frères de destin Homo Sapiens. Au contraire, le reste du voyage confirme à ses yeux le caractère suppressible de l’humanité 1.0. Ou plutôt, le caractère suppressible de certaines franges de l’humanité 1.0. Rassurez-vous, seuls les non-milliardaires sont concernés. La tournée électorale fait passer Crawford « dans l’univers glauque et obscène des citoyens lambda » (p. 123). Le vertige métaphysique de Crawford survient derrière les vitres de sa limousine :

« Les élites ne partagent rien avec les masses laborieuses, c’est une vaste blague. Notre seul point commun, finalement, réside dans notre appartenance aux dernières générations d’Homo Sapiens. […] Nous sommes tous des hommes préhistoriques, condamnés à l’oubli. » (p. 124)

Laurent Alexandre avait déjà déclaré à Vanity Fair que l’urologie était une discipline plus porteuse que la pédiatrie pour rencontrer les hommes de pouvoir. Sur son compte Twitter, il n’a de cesse de flatter les puissants. Cette propension à la flatterie s’est exprimée également dans une conférence à l’École Polytechnique du début d’année 2019, où il qualifiait de Dieux son auditoire de polytechniciens. Une telle déclaration tranche pourtant avec l’idée phare du roman, prononcée par Adrian :

« Il y a mille fois plus de différences entre mon ADN et le vôtre, qu’entre le vôtre et celui d’un gorille. » (p. 232)

On peut imaginer que déclarer à l’élite du pays qu’ils n’étaient que des singes comme les autres aurait pu poser des problèmes de popularité au conférencier.

Crawford se contentant de sillonner les zones pavillonnaires californiennes, on n’ose imaginer la crise d’apoplexie qui pourrait le terrasser s’il aventurait sa limousine dans d’autres endroits des États-Unis. La vision du monde du milliardaire passé en politique est plutôt simplette : la médiocrité n’est pas subie mais choisie. Elle est le reflet d’individus à l’esprit limité, qui vivent dans des endroits déprimants car ils correspondent à leur mentalité, mais pas à leur budget. L’assistant de Peter Crawford le rassure par une anecdote personnelle qui le confirme dans son point de vue :

« J’ai perdu foi en l’humanité la première fois où je suis allé dans un supermarché Wal-Mart, moi qui pensais que les zombies ne sortaient que la nuit. » (p. 124)

Peu importe que le groupe Wal-Mart ait acculé les petits commerces des villes à la faillite en imposant un modèle de société où des bas salaires consomment des produits de mauvaise qualité fournis par des esclaves. Le roman se contente de creuser le sillon d’une misanthropie élitiste peu soucieuse d’analyse économique. Cette rhétorique est particulièrement habile pour justifier des choix moins dirigés par la morale que l’intérêt individuel. Mais elle est loin d’être originale. Dans sa version sophistiquée, on trouve Louis-Ferdinand Céline, qui parlait déjà de singes :

« D’ailleurs les pauvres ne sont que des primates déçus, tout aussi féroces, dégueulasses que les riches… plein les plages, plein les routes, plein les cimetières, les asticots… » [19]

Le numéro est bien rodé : les pauvres sont méprisables, l’humanité est laide, autant être du côté des puissants. La misanthropie élitiste de Crawford va de pair avec un mépris de la démocratie :

« L’opinion publique, c’est le grand parti des cons. Le job du politicien consiste à protéger l’individu moyen de sa propre bêtise. » (p. 165)

Il est amusant de rappeler que le dernier essai de Laurent Alexandre porte sur les risques que l’IA est susceptible de poser à la démocratie. Dans Adrian, Humain 2.0, le seul risque pour la démocratie, c’est la démocratie elle-même. Ou plutôt, la masse des abrutis et des crédules qui y ont accès.

Dans le roman, la politique est sale, l’exercice de la démocratie consiste à rouler les électeurs dans la farine. Mais bizarrement, les maîtres de ce jeu jugé inepte sont les seuls dignes de respect. Le livre dévoile une certaine estime pour les hommes politiques, cyniques et méprisants. La simple perspective de « partager un moment de convivialité avec des types aux mains calleuses et un QI d’animal de ferme » révulse Peter Crawford et sa femme. Mais leur endurance, leur capacité à dissimuler leur mépris, mérite le respect :

« Il s’agissait de cirer un maximum de pompes et de mindfucker un maximum de cerveaux sans faiblir. La mission, éreintante, réclamait un authentique talent d’acteur, la faculté d’être aimable face à des crétins. » (p. 121)

L’estime laisse carrément place à la jubilation quand on aborde la communication politique, dans laquelle Crawford excelle. Le roman n’a de cesse de souligner les capacités de bullshit du politicien, son don pour mindfucker ses interlocuteurs.

Une séquence amusante concerne son passage dans un show télévisé pour séduire l’électorat latino-américain. L’émission est suivie par « des millions d’arriérés jusqu’en Amérique du Sud et en Espagne ». Le présentateur, ancien vendeur de voitures devenu multimillionnaire, fait évidemment rêver les jeunes au chômage, flatte les ménagères, « pour le plus grand plaisir des obèses et des désœuvrés ». Peter Crawford sait hocher la tête d’un air grave lors d’un plan de coupe sur son visage. Il sait aussi répondre aux sifflets qui fusent dans le public d’un revers de main pour répondre à une question polémique. Ces descriptions d’attitude corporelle témoignent d’une observation des émissions de télé. Ou plutôt d’une pratique ? Laurent Alexandre est un habitué des plateaux télévisuels les plus regardés. Là où on est surpris, c’est quand les auteurs qualifient le moment, assez étrangement, de « populisme » :

« Le populisme fonctionnait à bloc. Les latinos en redemandaient, ils voulaient du rab, une dose de populisme supplémentaire. Peter Crawford avait du stock. » (p. 87)

Show populaire, certainement. Débilitant, probablement. Mais pourquoi populiste ? Probablement que pour les auteurs, le populisme n’est pas un concept politique, mais un simple adjectif pour qualifier tout ce qui est stupide, vulgaire au sens de « peuple ». Le diagnostic posé par les auteurs, en revanche, prétend se hisser plus haut que la mêlée :

« Peter Crawford mindfuckait l’électorat latino. Il baisait le cerveau reptilien des millions de laissés-pour-compte avachis devant la télé, à s’empiffrer de junk food dans leur canapé limé. » (p. 82) [20]

Les auteurs ont beau jeu de dénigrer les chômeurs qui dévorent la télévision : l’érudition concernant des shows médiocres des années 1990 semble dévoiler une certaine expérience en la matière, et des fantasmes résolument tournés vers l’ère IBM.

Une science-fiction de quinquagénaires :
les poils pubiens de Teri Hatcher

Adrian ayant pour sujet la peur de la mort et l’obsolescence programmée de l’humanité, la présence de vedettes des années 1990 dans un roman d’anticipation pourtant publié en 2013 est pour le moins incongrue. On ne sait pas vraiment à quelle époque se déroule l’intrigue : d’après les anecdotes, il s’agit d’un futur proche où les enfants de Brad Pitt sont assez grands pour avoir eu le temps de posséder plusieurs propriétés. Mais les stars sexy des années 1990 sont toujours présentes, réduites à assouvir les caprices sexuels des élites. Il est étonnant de voir que les nouveaux milliardaires du secteur NBIC, qui ont supplanté les fortunes de Wall Street et de la Silicon Valley, conservent des fantasmes du siècle dernier. Le roman propose plusieurs épisodes où un jeune 2.0 humilie sexuellement l’actrice Teri Hatcher. Dans les années 1990, Hatcher jouait Loïs dans la série Superman, diffusé sur M6 avant l’ère des séries de qualité et du tout téléchargeable sur Internet. Dans le roman, elle tourne un film porno amateur avec un jeune augmenté :

« Moyennant une valise de fric et une thérapie génique, Teri Hatcher subissait les assauts d’un augmenté monté comme un cheval. Son tortionnaire portait une cagoule en cuir de catcheur mexicain. » (p. 114)

Le lectorat sera rassuré : le film est tourné avec une énième version d’un célèbre téléphone portable, d’une qualité photo qui permet « de compter les poils pubiens de Teri Hatcher ». On serait cependant porté à croire que nos futurologues, qui n’ont pas prévu l’ère #MeToo, devraient consulter leurs avocats.

Les auteurs auraient dû veiller davantage à ce qu’ils faisaient redire au narrateur de leur roman, qui semble parfois beaucoup trop bavard et développe ses propres lubies. Le thème du coming out apparaît à plusieurs reprises. Le roman livre en pâture des individus n’ayant jamais déclaré leur homosexualité, supposés « en être » : les auteurs nous apprennent ainsi en passant que Tom Cruise est « vraiment déglingué » par son coming out (p. 31). Un autre passage semble vouloir donner de l’épaisseur au personnage d’Adrian, en abordant la possibilité d’une homosexualité refoulée. Dans une soirée, deux jumelles accostent Adrian et son ami en leur demandant s’ils ont déjà eu des rapports sexuels avec des jumelles. Qualifiées de nymphomanes souhaitant se faire un peu d’argent de poche, elles proposent un tarif pour des fellations. La discussion se poursuit jusqu’à une étonnante chute :

« “On fait juste des pipes pour ce prix-là, pour baiser, c’est 3 000.”
“Du balai ! allez sucer des bites ailleurs.” Les jumelles se levèrent, furax. Celle avec les plus petits seins s’emporta : “Alors la rumeur était vraie. Adrian Crawford est bel et bien un pédé”. » (p. 72)

Cette piste sera ensuite complètement abandonnée par les auteurs, ce qui ne fait qu’ajouter à la bizarrerie du thème dans l’économie du roman. À dire vrai, la gêne intervient dès la scène du meurtre introductif. Prairie Green se réveille attaché à son lit. Paniqué, il cherche à identifier les motivations de son agresseur :

« Prairie Green hocha la tête. Il voulait se comporter en captif modèle, ne pas froisser son ravisseur. Le salopard était peut-être un étudiant homo qui en pinçait pour lui. Peut-être se contenterait-il de le violer avant de décamper. C’était peu probable. Il avait sa bite sous les yeux depuis un long moment et ne lui avait pas jeté un regard. » (p. 13)

L’hypothèse jugée rassurante d’une séquestration sexuelle laisse le lecteur désemparé. Un dialogue entre Adrian et ses amis qui suit une « émeute nègre bio conservatrice » propose pour régler le problème de la criminalité des solutions oscillant entre le retour du bagne et celui de Sodome.

« Pour ces paumés, la prison n’est pas une punition mais un camp de vacances. Ils peuvent écouter du rap, soulever de la fonte toute la journée et fumer de l’herbe toute la nuit. C’est le paradis pour ces mecs » […] « J’avais déjà suggéré à mon père de militer pour la suppression de ces divertissements à la con. […] Impossible. Les services sociaux et les juges gauchistes ne le toléreront jamais. » « Il faudrait leur fournir des lames de rasoir, et noyer leur bouffe avec du viagra surdosé. Résultat : viols collectifs à grande échelle, tailladages [sic] de jugulaire à gogo ! » (p. 113)

Un long dialogue absurde avec des velléités à la Tarantino entre deux pilotes dans un cockpit porte sur l’avantage comparatif des « coiffeurs pédés » sur les « coiffeuses connes » mais « baisables » (p. 162-163).

Même le sport n’échappe pas à l’obsession d’ensemble : l’assistant de Peter Crawford lui conseille de taire sa passion pour le tennis, « considéré par notre cœur de cible comme un sport de pédé » (p. 133). Le roman égrène à plusieurs reprises l’idée que la tolérance envers l’homosexualité est le signe d’un QI supérieur. Le message passe cependant par des voies indirectes : c’est moins la supériorité du QI des populations gay friendly qui est célébrée que la faiblesse du QI des populations géographiques jugées homophobes qui est pointée du doigt (p. 50). Le moment le plus révélateur est celui d’une scène, absolument sans intérêt pour l’intrigue, où Adrian gare sa voiture :

« Adrian immobilisa la voiture le long d’un trottoir, devant la terrasse d’un Starbucks. Un couple de pédés asiatiques sirotait un latte macchiato XL en se tenant par la main. Leur caniche nain, une petite merde habillée d’un gilet à motif Burberry, aboyait sans raison en tirant sur sa laisse. » (p. 68)

Ce déchaînement gratuit de haine envers le couple (que l’on ne revoit jamais) et leur chien (non plus) confine à l’absurde, et incite à poser une question simple : Pourquoi ? Telle une IA devenue folle, le narrateur invente les métaphores les plus saugrenues. Le gazon Monsanto de Brin est « doux comme les fesses d’un bébé » (p. 43). La mayonnaise a une texture « luisante et sexy ». Contaminé par la folie ambiante, il finit par être saisi de pulsions meurtrières en observant de petits oiseaux dans un décor bucolique :

« Peter se leva pour se dégourdir les jambes. Il observa le ciel. Des petits oiseaux nerveux volaient suivant des trajectoires folles, des mouvements browniens parfaitement hasardeux, par simple plaisir des acrobaties aériennes. Même un tireur d’élite n’aurait pas été fichu d’en dégommer un seul, sauf à avoir une veine de cocu. » (p. 160)

On est parfois gêné pour les auteurs que leur narrateur rende hommage aux idoles pop des inutiles de faible QI. C’est le cas de David Guetta, dont l’un des tubes est devenu un hymne transhumaniste :

« La structure du morceau, tout en crescendo jusqu’à l’extase du refrain, était d’une efficacité redoutable. Fidèle à son habitude, Guetta ne s’était pas contenté de mettre le paquet sur le refrain, sexy et festif à souhait. Les couplets étaient tout aussi remarquables. “I wanna live 4ever” était une invitation à la fête, une injection de béatitude, un appel irrésistible à fonder une société du loisir permanent. Avec quelques notes de synthétiseur, une boîte à rythmes et une simple chanteuse de R&B [sic], David Guetta avait tracé le chemin pour toute une génération. Son coup de génie avait fait plus pour le camp du progrès que la plupart des théoriciens et des hommes politiques. » (p. 118)

L’extrait pourrait rappeler le personnage de Patrick Bateman, autre golden-boy psychopathe qui, dans American Psycho (1991), s’adonne à la critique pédante de titres pop ineptes. Dans le roman de Bret Easton Ellis, ces analyses musicales étaient l’œuvre d’un esprit dérangé. Mais ici, l’ode à David Guetta est endossée avec le plus grand sérieux par le narrateur, qui va jusqu’à faire du DJ un héros transhumaniste sacrifié à l’autel de la police de la pensée :

« Traîné dans la boue par la police de la pensée de son pays, menacé physiquement par des groupes extrémistes religieux, David Guetta avait demandé et obtenu la nationalité américaine. Le célèbre DJ vivait depuis à Miami avec ses trois clones dans une luxueuse propriété. » (p. 118)

Dans la langue française des années 2010, l’expression « police de la pensée » est fortement connotée : elle est souvent utilisée dans les journaux conservateurs afin de faire passer toute critique de propos haineux pour une censure totalitaire. David Angevin a collaboré plusieurs fois pour le magazine Causeur, et on retrouve fréquemment cette expression dans les tweets de Laurent Alexandre. Entre les lignes, les auteurs abandonnent des traces de leur présence. Dans le Boborama d’Angevin, le personnage principal, double à peine déguisé de l’auteur, cultive sa différence d’avec les autres critiques littéraires en égrenant les références convenues des auteurs rebelles : Bukowski, Ellroy, mais aussi Bret Easton Ellis. À maintes reprises, le narrateur révèle parfois plus qu’il n’en devrait sur la psyché de ceux qui tiennent le stylo.

Dans le récit, l’écriture alterne entre points de vue externe et interne, à la hauteur de personnages cyniques et vulgaires, sans rupture de style. Ce parti pris donne à l’ensemble une promiscuité peu reluisante entre narrateur et personnages. Adrian propose à une jeune femme de « la faire reluire », le narrateur utilise plus loin la même expression :

« Kelly était une cougar. Elle kiffait [21] grave les jeunes types musclés capables de la faire reluire toute la nuit. » (p. 74)

Adrian est raciste ? Le narrateur fait des digressions sur la « faune métèque qui s’autorégule par la criminalité » (p. 18). Adrian discute avec ses amis des journalistes qu’il qualifie d’Européens moralisateurs ? Quelques pages plus loin, le narrateur souligne que Blanche Crawford a su s’asseoir « sur ses principes moraux d’Européenne attardée » afin d’offrir le meilleur des NBIC à son fils. Adrian méprise les humains opposés à la révolution transhumaniste ? C’est aussi le cas du narrateur omniscient :

« Sur l’échiquier politique international, l’opposition au G2 était un assemblage hétéroclite et contre-nature. Arabes, écolos allemands, cathos latinos, intellos marxistes, bourgeois et chômeurs de banlieue étaient réunis autour d’une idée simple : stopper la mondialisation et interdire les NBIC. Leurs chances de succès final étaient nulles, mais leur capacité de nuisance importante. » (p. 203)

Le même effet est à l’œuvre quand Adrian souhaite annihiler l’humanité telle que nous la connaissons. Si description et jugements coïncident, c’est bien que les avis des personnages constituent des énoncés prétendant être factuels, objectifs. Adrian ne se trompe pas dans son diagnostic puisqu’il est repris tel quel par le narrateur. Il ne reste plus qu’au lecteur à se positionner dans l’un des camps, transhumaniste ou conservateur : les deux mâchoires se referment sans possibilité d’un autre scénario.

Alors que l’on s’approche de la fin du roman, les conclusions s’accélèrent : l’humanité a suffisamment fait la preuve de sa médiocrité.

« Après deux mille ans de civilisation, la société biologique était pourrie, à bout de souffle, peuplée de dégénérés individualistes. Tous les systèmes politiques avaient échoué. » (p. 333)

La démocratie et les droits de l’homme ont ramolli le matériel génétique humain. Le projet est simple, eugéniste et fascisant. Il est nécessaire de sortir d’une époque « où le poids des traditions et la philosophie des lumières pesaient encore sur les sociétés occidentales » (p. 322). La phrase paraît contradictoire, dans la mesure où l’esprit des Lumières s’est créé dans une opposition radicale aux traditions obscurantistes. Mais le rejet de la dimension émancipatrice des Lumières possède une cohérence politique souhaitée. Suivre le transhumanisme permettra pour « les hommes les plus purs » de vivre « comme des dieux, enfin, à l’abri du danger, de la laideur » (p. 283). Les auteurs s’auto-citent par le truchement de leur narrateur : « à en croire les spécialistes et les techno-prophètes qui paradaient sur les plateaux télé, la numérisation de l’âme, n’était qu’une question de décennies » (p. 128). La boucle techno-prophétique est devenue inéluctable.

À sa façon, ce livre s’inscrit dans une loi littéraire : les personnages ne sont pas que des créatures de papier. Ils reflètent à leur manière le caractère paradoxal des interventions techno-fatalistes de Laurent Alexandre. Le lecteur peut s’amuser à trouver ce que l’auteur a mis de son moi idéal dans son personnage d’immortel fortuné, étudiant en médecine, à la virilité jamais vacillante, au QI tout aussi surpuissant que son mépris pour les humains. Adrian compte-t-il se spécialiser en urologie, tout comme le docteur Laurent Alexandre ? Le roman n’aborde pas ce point. On trouve aussi des ressemblances frappantes avec l’auteur dans la description du bioconservateur Alain Camus. Lors de son passage à Paris, Adrian est effrayé par le discours de l’orateur :

« Les machines remplaçaient les métiers manuels et menaçaient de bouffer tout le reste. L’IA ne tarderait pas à mettre l’homme sur la touche. Adrien était fasciné. Le degré d’obscurantisme de la conférence faisait froid dans le dos. » (p. 194)

Un tel jugement de la part de l’anti-héros surprend : le remplacement des métiers peu qualifiés par les IA est une composante essentielle des écrits de Laurent Alexandre. La confusion des identités se dramatise un peu plus loin :

« Alain Camus avait un pied dans la tombe, mais sa langue était encore bien pendue. Il ensalivait son auditoire comme un avocat cocaïnomane en INSISTANT lourdement sur des mots : “L’introduction d’une forme supérieure d’Intelligence Artificielle est un danger TERRIBLE car nous n’aurons un jour plus AUCUN contrôle sur elle. C’est INÉVITABLE.” » (p. 197)

Cette précision sur le tic de langage d’un orateur opposé aux NBIC est troublante, quand on sait que l’usage des lettres en capitale est une manie intempestive de Laurent Alexandre, déjà remarquée et moquée sur les réseaux sociaux. A-t-on affaire ici à un caméo (qui ne manquerait pas d’autodérision !) ou à un élément de psychologie projective involontaire ? Le roman est révélateur du travail d’euphémisation des affects politiques : il les dévoile tout en les voilant. Cette dénégation est à double entente : elle permet à la fois de nier et conserver les phantasmes refoulés et leur refoulement [22]. Laurent Alexandre aurait-il endossé l’habit du techno-prophète pour mieux mettre en garde l’humanité contre le transhumanisme ? La lecture d’Adrian Humain 2.0 permet de lever toute ambiguïté et de répondre par la négative.

Lire (entre) les lignes

Le passage à la « littérature » est un alibi mondain pour servir la cause d’un entrepreneur de cause(s) qui cherche à capitaliser à tout bout de champ. Quand le journal La Tribune organise en partenariat avec l’Institut Sapiens des forums où Laurent Alexandre est invité, qui s’exprime ? Est-ce le Laurent Alexandre actionnaire à 28 % de ce titre de presse ? Est-ce celui qui est directeur de « l’Institut Sapiens » ? L’investisseur de la société NBIC Finance ? Ou bien le Laurent Alexandre conférencier féru d’IA ? L’intégration verticale d’un titre de presse au sein d’une entité économique est une stratégie classique de contrôle et de diffusion des idées en phase avec des intérêts financiers. Mais l’exemple de Laurent Alexandre reste relativement rare. Celui d’une division du travail intellectuel inédite dans la production des discours dominants, qui rappelle l’adage : « on n’est jamais mieux servi que par soi-même ». On pourrait en sourire, si la visibilité du discours ne se substituait pas à la légitimité scientifique et si ces argumentaires pseudoscientifiques ne servaient pas à libérer une parole eugéniste décomplexée.

On le sait depuis Machiavel, les intentions individuelles importent peu en politique. La question principale demeure toujours la même. Quelles sont les forces politiques qui, à l’avenir, profiteront du discours de Laurent Alexandre ? Il est difficile de répondre à cette question. L’homme bénéficie d’oreilles attentives, de La République En Marche aux soutiens de Marion Maréchal-Le Pen. Une situation qui ne surprend pas, dans la mesure où il présente toujours les inégalités comme naturellement croissantes et inévitables, mais demeure flou sur les propositions à mêmes de les résoudre. Et pour cause. Ce que ce roman dévoile, c’est un projet politique qui n’a pas d’autre but que de célébrer la volonté de puissance d’une élite issue d’un déterminisme racial et technologique. Un projet qui parviendrait à rien de moins que la destruction de notre humanité.

Chez Laurent Alexandre, la prédisposition génétique est une fable pour nous persuader que des inégalités, que l’on jugerait déplaisantes ou intolérables autrement, relèvent de la science ou du sens de l’histoire. Il en va de même de l’innovation qui est chez lui est un peu comme le mauvais temps : elle surgit comme une force irrésistible de la nature ou la volonté de Dieu. Elle est aussi indépassable que la loi de la gravité. Elle récompense les méritants et rabaisse la vie des non qualifiés ou des mal diplômés, ce qui la fait apparaître encore davantage comme un fléau divin.

C’est pourquoi l’ambiguïté de Laurent Alexandre n’en est pas une. Il soutient simplement deux versions d’un même discours sur le caractère indépassable du transhumanisme. Sous sa forme féroce, il exige la soumission à la loi du plus fort, avec des politiques eugénistes. Sous sa forme bienveillante, il propose de rafistoler une société transhumaniste avec de la formation professionnelle et des petites mesures pour contrôler les velléités eugénistes du transhumanisme. Ce que chacune des versions de ce discours balaie sous le tapis, c’est qu’il pourrait en être autrement.

Le personnage de Peter Crawford constitue un point d’entrée intéressant pour comprendre l’ambivalence du discours de Laurent Alexandre. Sa campagne électorale est basée sur le storytelling d’un milliardaire des biotechnologies, plus tard devenu inquiet des dérives du transhumanisme. On retrouve ici la même position de Laurent Alexandre, qui se présente comme un lanceur d’alerte de l’Intelligence Artificielle. Le roman montre pourtant bien que cette posture n’est qu’une façade pour mieux convaincre les récalcitrants d’embrasser le mouvement qui conduira à leur propre disparition : « Le transhumanisme soft est une coquille vide qui n’a d’autre but que de mindfucker les électeurs » (p. 310). Cet anglicisme déjà évoqué revient des dizaines de fois dans le roman : mindfucker. « Il pratiquait le mind fucking avec une remarquable facilité. Le mind fucking le conduirait à la maison Blanche ».

Et si Laurent Alexandre ne cherchait qu’à nous « baiser le cerveau » avec une posture politicienne faussement inquiète des dérives du transhumanisme, en sorte qu’il puisse servir l’agenda d’une conquête politique aussi grandiose qu’improbable ?

Gaïa Lassaube
Centre Émile Durkheim, Institut Français de Pondichéry.

 

Revue Zilsel, science, technique, société n°6, octobre 2019.

 


Libération, 12 mai 2013.

«Adrian, humain 2.0»,
quand l’homme-machine tuera Darwin

Los Angeles, futur proche… La vie est belle pour l’homme nouveau et tout sourit à Adrian Crawford, l’un des premiers humains 2.0. Les bonnes fées du génie génétique se sont penchées sur son berceau avant même sa conception. Elles lui ont épargné toute prédisposition à la maladie. Elles lui ont offert le corps sculptural d’une statue grecque, la blondeur glaçante d’un aryen lebensborn… et, tant qu’à faire, l’ont doté d’un engin XXL. Mais Adrian affiche surtout un QI de 200, un ego surdimensionné et une absence totale de compassion.

Membre de l’upper-class, il est le prototype d’une nouvelle lignée d’humains «augmentés». Il méprise «les humains non génétiquement modifiés et les ennemis du progrès». Il déteste «les nécessiteux, les idiots, les faibles, les écologistes, les religieux». Et il hait plus que tout ces tarés de militants «bioluddites» qui prônent «le retour à la bougie». Pour lui, cette sous-humanité est condamnée à disparaître. Leur espérance de vie est ridicule : un siècle tout au plus, et encore, grâce aux thérapies géniques. «Au sommet de la chaîne alimentaire», Adrian et ses congénères caressent, eux, le rêve d’immortalité. Alors autant accélérer la sélection naturelle. Exit Darwin : la nuit, l’homme-machine joue du scalpel sur les humains 1.0 façon American Psycho…

Bienvenue dans le meilleur des mondes selon David Angevin et Laurent Alexandre, respectivement journaliste-romancier et médecin-entrepreneur (Doctissimo). Avec Adrian, humain 2.0, le tandem reprend le récit là où il l’avait laissé dans Google Démocratie (éd. Naïve), paru en 2011.

Le monde qu’ils décrivent n’est pas très éloigné du nôtre. L’Europe bioconservatrice est devenue un «Jurassic Park industriel», ruiné par la crise. Le «G2 transhumaniste» Etats-Unis-Chine règne sur la planète grâce à son avance dans les «NBIC» (Nanotechs, biotechs, informatique, sciences cognitives). Et, dans l’ombre, un «Prince des ténèbres» tire les ficelles : l’überpatron de Google, Sergeï Brin. Plus puissant que le président des Etats-Unis, il gouverne seul son entreprise omnisciente depuis qu’un bioterroriste a assassiné son comparse Larry Page. Et avec Google qui vampirise tout le savoir humain, il nourrit en secret un monstre : la «Singularité», l’intelligence artificielle qui régnera bientôt sur l’homme-machine…

On l’aura compris, ce roman, qui se dévore comme un thriller, surfe adroitement [?!?] sur les grandes interrogations bioéthiques du moment. Bien documenté [?!?], il esquisse un futur eugéniste inquiétant car appartenant au possible : le nouvel hypercapitalisme du numérique et des biotechs n’est-il pas en train de réunir toutes les pièces du puzzle transhumaniste ? Mais le propos du livre est troublant, voire ambigu, quand on sait que l’un des deux auteurs, Laurent Alexandre, a lui-même fondé une start-up spécialisée dans le séquençage ADN : DNA Vision…

Jean-Christophe Féraud


Notes:

[1] Le magazine l’Express, dont Laurent Alexandre est un éditorialiste régulier, le présente par la courte biographie suivante « chirurgien, énarque, entrepreneur, aujourd’hui business angel ». En sus de ses activités variées, Laurent Alexandre est propriétaire de la société de holding NBIC Finance basée au Luxembourg. L’intérêt pour la convergence NBIC (Nanotech, Biotech, Informatique, Sciences Cognitives) n’est pas que simple curiosité intellectuelle.

[2] Laurent Alexandre, La mort de la mort : comment la technomédecine va bouleverser l’humanité, Paris, Jean-Claude Lattès, 2011. Voir également : Jacques Testart, “À mort la mort ? Le transhumanisme sans limite”, Zilsel n°2, 2017, p. 369-385.

[3] Franck Damour, “Le mouvement transhumaniste. Approches historiques d’une utopie technologique contemporaine”, Vingtième Siècle. Revue d’histoire n°138, 2018, p. 143-156.

[4] Boris Attencourt, “Qu’est-ce que la notoriété ? Quelques réflexions sur une approche essentialiste en sciences sociales”, Revue européenne des sciences sociales, vol. 54, n°1, 2016, p. 249-261.

[5] On compte une première publication volumineuse (425 pages) portant sur l’immortalité (voir Laurent Alexandre, La Mort de la mort : comment la technomédecine va bouleverser l’humanité, Paris, Jean-Claude Lattès, 2011). À partir de 2011, Laurent Alexandre publie un ouvrage par an, les années 2013 et 2015 étant consacrées à la publication de fiction. Il publie chez le même éditeur La Défaite du cancer en 2014. Après une échappée à quatre mains (voir Laurent Alexandre et Jean-Michel Besnier, Les Robots font-ils l’amour ? Le transhumanisme en 12 questions, Paris, Dunod, 2016), l’auteur revient chez son éditeur d’origine. Il publie La guerre des intelligences. Intelligence artificielle versus intelligence humaine en 2017. En début d’année 2019 paraît son dernier opus, L’IA va-t-elle aussi tuer la démocratie ?, en collaboration avec Jean-François Copé.

[6] « Les réseaux sociaux, c’est simple. Tu publies deux ou trois trucs clivants par jour et au bout de deux ans, tu as minimum 30 000 abonnés. » Voir Thomas Florin, “Laurent Alexandre : comment le fondateur de Doctissimo est devenu futurologue”, Vanity Fair n°58, juin 2018.

[7] La cote de Laurent Alexandre semble avoir nettement progressé. En 2017, L’Obs le classe dans la catégorie des conférenciers vedettes, rémunérés entre 5 000 et 12 000 € (voir Sophie Fay, “10 choses à savoir sur Laurent Alexandre, gourou de l’intelligence artificielle”, L’Obs, 11 février 2017. En 2018, il affirme recevoir 17 000 € par conférence dans l’entretien déjà cité auprès de Vanity Fair.

[8] Voir « La vidéo sur l’Intelligence artificielle qui a fait le tour du web », chaîne Public Sénat, 13 février 2017, <http//:publicsenat.fr/article/societe/la-video-sur-l-intelligence-artificielle-qui-a-fait-le-tour-du-web-55116>.

[9] L’évènement ayant été organisé par les étudiants et non par la Direction, cette apothéose reste en demi-teinte.

[10] Voir Rage Culture Magazine (14 juillet 2019) : « Ne l’oublions pas, l’homme n’est pas sage et les technologies NBIC vont aggraver la situation. Homo Deus restera violent : IA + testostérone = Boum ! ». À propos du déterminisme racial du QI, voir Boulevard Voltaire (24 juin 2019), « Laurent Alexandre : Si nous voulons la guerre civile, nous n’avons qu’à diffuser ce genre d’information ».

[11] Émission du 23 décembre 2017.

[12] Thomas Florin, « Laurent Alexandre : comment le fondateur de Doctissimo est devenu futurologue », Vanity Fair n°58, juin 2018.

[13] Laurent Alexandre et David Angevin, Google Démocratie, Paris, Naïve, 2011.

[14] Le deuxième roman du duo sera leur dernière collaboration avec les Éditions Naïve. Au tournant des années 2000, Naïve était le fleuron français des maisons de disques indépendantes. Très connue pour son catalogue musical, la société proposait également une section livre plus discrète. Si Naïve a été rachetée en 2016, sa branche livre n’intéressa aucun repreneur et fut placée en liquidation judiciaire. Voir Sophian Fanen, « Les rêves mal ficelés de Naïve », Les Jours, 25 août 2016. On peut noter que l’avant-dernier billet de blog des Éditions Naïve, toujours consultable, est consacré à la parution d’Adrian, humain 2.0.

[15] Jean-Christophe Féraud, “Adrian Humain 2.0. Quand l’homme machine tuera Darwin”, Libération, 12 mai 2013.

[16] Voir Sacha Loeve, “La loi de Moore : enquête critique sur l’économie d’une promesse”, in Marc Audétat, Gaïa Brazzareti, Gabriel Dorthe, Claude Joseph, A. Kaufmann et Dominique Vinck (dir.), Sciences et technologies émergentes : Pourquoi tant de promesses ?, Paris, Hermann, 2015, p. 91-113.

[17] Voir Laurent Alexandre, La guerre des Intelligences, Paris, Jean-Claude Lattès, 2017. L’œuvre est dédicacée à Mounir Mahjoubi dans une tournure sibylline le qualifiant de « Ministre de l’Intelligence Artificielle ».

[18] Concernant la politique de porte tambour entre le parti démocrate américain et Google, ainsi que leur proximité idéologique, voir Thomas Frank, Pourquoi les riches votent à gauche, trad. par Étienne Dobenesque, Marseille, Agone, 2018.

[19] Louis-Ferdinand Céline, Lettres à la N.R.F, Paris, Gallimard, 1991. Extraits des lettres de Louis-Ferdinand Céline à Roger Nimier, 23 juillet 1959 et 1er août 1959.

[20] Relevons la confusion entre limé, participé passé du verbe limer (« un ongle limé ») et l’adjectif élimé (vieille chose abîmée, comme « un canapé élimé »).

[21] On notera avec intérêt (ou consternation) que Google Démocratie regorge des occurrences de la locution verbale « kiffer », guillemets inclus dans le texte (i.e. « Ils croyaient dur comme fer à la justesse de la cause transhumaniste. Ils “kiffaient” les coups tordus et le jeu d’échecs géopolitique. » (p .339)

[22] On peut penser ici à la citation en exergue malicieuse faite par Pierre Bourdieu : « Louche : ce mot signifie, en grammaire, qui paraît d’abord annoncer un sens et qui finit par en déterminer un autre tout différent », Nicolas Beauzée et Jean-François Marmontel, Encyclopédie Méthodique. Grammaire & Littérature, Paris, Pancoucke, Tome II, 1784, in Pierre Bourdieu, « L’ontologie politique de Martin Heidegger », Actes de la Recherche en Sciences Sociales n°5-6, 1975, p. 109-156.

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