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Jean-Baptiste Fressoz, La médecine et le « tribunal du public » au XVIIIe siècle, 2015

Résumé

Cet article étudie la figure du « tribunal du public » dans le champ médical du XVIIIe siècle. En se centrant sur la controverse de l’inoculation variolique, il montre que le « public » possède des fonctions multiples : établir les réputations médicales, produire et certifier des faits et juger les innovations. En annonçant l’entrée dans une ère nouvelle de réflexivité technologique et en promouvant l’heuristique des controverses sociotechniques, la littérature contemporaine sur la démocratie technique réactive, à deux siècles d’écart, présente la vision d’une sphère publique dont la fonction critique s’étendrait aux sciences et aux techniques.

 

La multiplication des controverses technoscientifiques depuis les années 1970 n’est pas sans précédent dans l’histoire longue des rapports entre innovation et société. Nous ne sommes pas soudainement passés de la confiance au rejet, de l’enthousiasme technophile à la méfiance précautionneuse. En annonçant l’entrée dans une ère nouvelle de réflexivité et en promouvant l’heuristique des controverses, la littérature contemporaine sur la démocratie technique réactive, à deux siècles d’écart, la vision apologétique d’une sphère publique étendue aux sciences et aux techniques [Roqueplo, 1997 ; Callon, Lascoumes et Barthe, 2001]. Elle renoue avec un ancien régime des relations entre innovation et société centré sur la notion du « tribunal du public ».

Dans les années 1990, les historiens ont bien étudié le processus de politisation de la sphère publique, au moment où, dans la culture politique d’Ancien Régime, le « public » devient une instance de jugement du souverain [1]. La transformation de long cours dans les écrits des philosophes de la notion d’opinion-erreur à la notion d’opinion publique détentrice de vérité naturalise l’idée d’un « tribunal du public » légitime à juger les actions des gouvernants [Veysman, 2004]. Les décennies 1750-1760 sont décisives : une série de débats (refus des sacrements jansénistes, attentat de Damiens, économie politique et commerce des blés, censure de l’encyclopédie, crise des finances publiques) conduisent progressivement à la politisation de la sphère publique.

Cet article étudie le rôle du « tribunal du public » dans le domaine médical. Il revient en particulier sur la célèbre controverse de l’inoculation de la petite vérole et sur les fonctions imparties au « public » durant cette controverse [2].

La médecine : une province
de la République des Lettres

Au mitan du XVIIIe siècle, la médecine est située dans le même univers textuel que les nouvelles politiques et littéraires. Les périodiques de l’époque (Mercure de France, Journal de Trévoux, Journal de Paris, Année littéraire, Journal des Dames, etc.) regorgent de sujets médicaux. Les remèdes nouveaux font l’objet d’innombrables articles mercantiles car les lecteurs sont avant tout des clients potentiels [Jones, 1996]. Les narrations de cas médicaux très détaillés (et nominatifs) abondent dans les périodiques.

En 1765, l’Année littéraire publie ainsi le récit de la petite vérole du fils de M. Racine, trésorier des guerres. L’article décrit en détail le pied droit de l’enfant, tuméfié, ses inflammations, les abcès qui y apparaissent, puis le pus sanieux qui s’en écoule [Joannis, 1765]. La même année, Antoine Petit, professeur à la faculté de médecine publie une « Histoire de l’inoculation de M. Andrezel » dans le Journal de Trévoux. Il s’agit d’un long article de quatorze pages détaillant maintes complications. Cet article parfaitement rébarbatif réjouit pourtant l’éditeur qui ajoute :

« Il nous serait fort agréable d’avoir souvent de pareils morceaux à présenter au lecteur. Notre ouvrage y gagnerait beaucoup. » [3]

L’idée que les médecins doivent disposer de périodiques spécialisés n’apparaît qu’au milieu du XVIIIe siècle.

En 1755, Vandermonde fonde le Journal de médecine car, explique-t-il, les médecins ont besoin d’un recueil qui centralise les histoires dispersées aux quatre coins de la République des Lettres [Vandermonde, 1755]. Les journaux médicaux qui naissent en France dans les années 1750-1770 s’adressent d’ailleurs davantage au public généraliste qu’aux confrères. Par exemple le médecin Barbeu explique qu’il fonde la Gazette d’Épidaure parce que le public « trouve à peu près le même attrait à critiquer des médecins que des généraux, des ministres ou des princes » [4].

Le monde médical renvoie une image très conflictuelle dans l’espace public : luttes d’écoles (vitalistes contre mécanistes, naturistes contre systématistes, etc.), conflits de thérapeutiques ou, tout simplement, rivalités de médecins pour la clientèle aisée. Le thème du danger est au cœur de ces polémiques : dangers des charlatans, des remèdes secrets, des confrères incompétents, des opérations nouvelles, du mercure pour le traitement de la syphilis, de la saignée, de l’inoculation, etc. De manière classique, une cure extraordinaire est annoncée dans un journal, avec force certificats que les « confrères » s’empressent de réfuter en présentant des accidents causés par ce remède.

Au-delà du champ médical, le pharmacien Cadet de Vaux – par l’intermédiaire du Journal de Paris (le premier quotidien français) qu’il a contribué a fonder en 1777 – relaie les nombreuses alertes sanitaires de son temps : danger des cimetières, des fosses d’aisance, des dorures, des étamages de mauvaise qualité, du vin édulcoré au litharge, du cuivre des casseroles, du plomb des comptoirs à vin, etc. [Le Roux, 2015]. Enfin, les disputes médicales ne sont pas conçues comme étant d’une nature différente des autres controverses – qu’elles soient littéraires, religieuses ou politiques. Par exemple, l’abbé Irail publie en 1761 un ouvrage en quatre volumes intitulé Querelles littéraires qui inclut la médecine au même titre que les batailles entre jésuites et jansénistes, entre anciens et modernes, entre encyclopédistes et anti-philosophes.

« Plus de brochures
que d’inoculations… »

L’inoculation n’a jamais été le symbole univoque d’un progrès cher au XVIIIe siècle finissant. De puissantes raisons médicales (le risque de décès [5], les séquelles de l’opération, le danger de contamination des proches), éthiques (peut-on se donner une maladie pour espérer en réchapper ? a-t-on le droit d’améliorer le corps sain ? est-il moral d’inoculer des nouveaux-nés ne pouvant donner leur consentement ?) et psychologiques (la crainte du remords si son enfant en venait à mourir, la préférence pour le présent qui incite à choisir le risque futur de tomber malade plutôt que le risque immédiat de l’inoculation) aboutirent à l’échec de cette innovation médicale. Au début des années 1770, après vingt ans de propagande, on ne compte pas même mille inoculés en France.

L’opération ne fut vraiment pratiquée en masse que sur les esclaves des îles sucrières où la rationalité biopolitique de maximisation et d’optimisation de la population pouvait s’exercer sans entrave [Fressoz, 2012]. Jusqu’aux années 1800, lorsque la vaccination [6] la remplace, l’inoculation conserve la réputation d’une pratique dangereuse et individualiste. Voltaire lui-même, qui en 1734, dans ses Lettres anglaises, avait tant vanté l’innovation, revient sur son premier jugement [7]. Au moment même où l’on donnait le Barbier de Séville, de nombreuses villes interdisaient d’ailleurs l’inoculation dans leurs murs [8]. Les « maisons d’inoculation » établies dans les faubourgs de Paris suscitaient l’ire du voisinage qui pétitionnait contre ces « foyers d’infection » [9].

De fait, l’inoculation variolique provoqua l’une des plus grandes controverses du XVIIIe siècle français de par sa longueur (commençant en 1754, elle ne fut jamais vraiment tranchée) et de par le nombre des publications : des pamphlets, des traités médicaux, des ouvrages de philosophie, de casuistique ou de mathématique, des traités d’éducation, des histoires de cas, des poèmes et des articles dans tous les journaux politiques et littéraires de l’époque. L’inoculation était aussi un sujet de conversation dans les salons, les cafés et les promenades publiques. Étienne de Jouy (1813-1815) décrit le jardin du Palais Royal au début des années 1760 comme une « espèce d’académie en plein vent […] qui faisait justice des détracteurs de l’encyclopédie, du quinquina et de l’inoculation ». Certains exprimèrent leur stupéfaction face à cette avalanche de papier. Selon l’inoculateur pisan Angelo Gatti (1763) :

« C’est à Paris qu’il y a peut-être moins d’inoculations de faites que de brochures pour ou contre l’inoculation ».

Le public des mondains

Le mot de « public », omniprésent dans les controverses médicales du XVIIIe siècle, possède deux sens différents, voire opposés. D’une part, il désigne l’entre-soi des sociabilités salonnières, des personnes « publiques », des gens connus et qui se connaissent ; et de l’autre, l’ensemble abstrait des lecteurs faisant usage de leur raison. Le premier public, celui des aristocrates qui « donnent le ton » au reste de la société, joue un rôle absolument central dans le champ médical du XVIIIe siècle.

Premièrement, c’est lui qui établit l’échelle des réputations. Le succès d’un grand praticien se construit avant tout dans l’espace public informel nobiliaire, celui des conversations de salon, des correspondances et des journaux qui rapportent les guérisons. D’où l’émergence au XVIIIe siècle de la figure du « médecin mondain » incarnée par exemple par Tissot et Tronchin. Comme le patronage aristocratique apporte réputation et fortune, la concurrence pour l’obtenir est rude et c’est ce qui explique en partie la nature très agonistique du champ médical parisien évoquée plus haut.

Deuxièmement, ce public nobiliaire est tout sauf passif. La relation qu’un aristocrate entretient avec son médecin est celle d’un patron à son protégé. Lorsque Choiseul consulte Théodore Tronchin, ce dernier prend soin de se présenter non comme un médecin, mais comme un ami ou un conseiller :

« Si vous pouviez imaginer monsieur à quel point je me trouverais heureux de pouvoir vous être utile, si j’avais le bonheur de l’être, ce serait à moi de vous en remercier. » [10]

Afin de masquer la relation mercantile, les médecins reçoivent des grands non pas des honoraires mais des cadeaux. En ce qui concerne l’inoculation, le point de vue du patient n’est pas « from below » (Roy Porter), mais bien plutôt celui du patron qui commande et surveille une opération sur lui-même ou ses enfants. Il discute des différentes méthodes à employer, rédige des journaux d’inoculation, confronte les avis, envoie des médecins enquêter sur des accidents, commande des autopsies et fait même parfois réaliser des essais sur ses domestiques [Fressoz, 2012].

Troisièmement, le public est une source essentielle de productions de faits médicaux. Alors qu’au XIXe siècle, avec la naissance de la clinique, les médecins établissent un écart entre leurs connaissances anatomopathologiques et les représentations profanes du corps, au milieu du XVIIIe siècle, on attribue aux patients cultivés une grande compétence pour décrire leurs symptômes. Des guides médicaux leur apprennent ainsi à s’observer, à décrire les symptômes et à faire le récit d’une maladie.

Point essentiel : les narrations profanes ne sont pas cantonnées au colloque singulier et à l’oralité. Les pratiques d’écriture du corps sont au contraire communes et la « consultation médicale épistolaire », très répandue dans les milieux aisés, témoigne de la fiabilité reconnue aux narrations des patients [Wild, 2006 ; Pilloud, 2004 ; Barras et Rieder, 2005]. La compétence médicale profane exaspère. Gatti (1763) désapprouve « cette fureur de vouloir expliquer tout… de sorte qu’avec des malades aussi savants, il ne reste rien au médecin ni à savoir ni à faire ».

L’information médicale sur ces corps publics circule très bien. Le prospectus du Journal de Paris propose ainsi de fournir à ses lecteurs « le bulletin de la maladie des personnes dont la santé intéresse le public » [Hatin, 1866]. Il entre en concurrence avec la Gazette d’Épidaure qui annonce qu’elle « mentionnera les maladies des grands de ce monde ». Par exemple, la récidive de petite vérole (un phénomène rarissime) de Mme de Boufflers est annoncée par tous les périodiques. « Tout Paris retentit de la nouvelle » (L’Épine, 1767). Selon Grimm : « Ce qui est arrivé à Mme la duchesse de Boufflers va faire un très grand bruit en Europe ». L’affaire occupe aussi les salons. Horace Walpole indique qu’elle a été l’unique sujet de conversation un mois durant [11].

Durant la controverse de l’inoculation, ces narrations médicales profanes ont une grande valeur épistémique aux yeux des médecins. Lorsque la faculté de médecine de Paris est chargée par le Parlement d’un rapport sur l’inoculation, sa première initiative est de collecter les journaux d’inoculation et les correspondances médicales. L’expertise médicale se construit ainsi en interaction avec les savoirs mondains.

Le tribunal du public

À la suite de Jürgen Habermas, les salons ont été considérés comme une institution centrale pour l’émergence de la sphère publique [Habermas, 1962 ; Goodman, 1994]. Pourtant, un des leitmotivs des philosophes du XVIIIe siècle est au contraire d’opposer deux publics : celui des lecteurs faisant usage de leur raison d’une part, et le « jugement de société », le jugement des auditeurs mondains participant à des lectures ou des conversations, de l’autre [12]. Dans sa définition des Lumières, Kant explique :

« J’entends par usage public de notre propre raison celui que l’on fait comme savant devant l’ensemble du public qui lit. » [Kant, 1983]

De la même manière, les propagandistes de l’inoculation opposent la sphère publique des imprimés (qu’ils dominent) et la sociabilité salonnière. Les individus, pour bien juger, doivent être isolés par la lecture et penser par eux-mêmes.

Selon Charles-Marie de La Condamine (1760), le grand promoteur de l’inoculation en France, les individus dignes de siéger au tribunal du public sont peu nombreux. Le peuple subjugué par la religion doit être « conduit comme des enfants vers le mieux : c’est la coutume seule qui peut leur tendre une main secourable ». La Condamine (1773) exclut également du public « à peu près toutes les femmes » et « la plupart des hommes qui n’ont pas eu d’éducation ».

Dans les discours du XVIIIe siècle sur l’inoculation, le public (défini plus ou moins étroitement) est toujours considéré comme l’instance de jugement en dernier recours tout simplement parce qu’aucune institution n’est en position d’imposer cette pratique médicale. Jamais durant la controverse de l’inoculation, l’idée d’une gestion politique de la vie ne fut admise par les médecins. En 1764, Petit, le chef du parti inoculiste à la faculté de médecine, conclut son rapport pourtant extrêmement favorable à la pratique par une déclaration d’impuissance, ni la Faculté ni le gouvernement ne pourront jamais faire loi en la matière :

« D’où il suit qu’il faut laisser au public faire la loi lui-même ; seulement il convient de l’instruire en attendant afin qu’il se prononce en connaissance de cause. » [13]

Selon Petit, l’entreprise biopolitique se limite donc à l’instruction du public. Cette notion est ambivalente : si elle possède une face « éducative », elle est surtout – à l’inverse de la « vulgarisation » qui s’épanouit en France cent ans plus tard – empruntée à la sphère judiciaire. Il s’agit « d’instruire le public » à la manière dont on instruit une affaire : celui qui est instruit est en même temps juge des arguments de l’instructeur.

Durant la controverse, la métaphore juridique du « tribunal du public » est absolument omniprésente [14] : un recueil de pièces sur l’inoculation propose de « mettre le public en état de juger cette cause encore pendante devant lui » [15] ; La Condamine (1764) recommande de lire ce recueil car il s’agit selon lui des « pièces du procès » ; le libraire Didot [16] avertit que « sa librairie a un assortiment de la plupart des ouvrages et pièces qui ont paru pour ou contre l’inoculation ». Un des caractères marquants de la controverse est justement cette valorisation du contradictoire. Bienville (1768), un médecin inoculiste prend la peine de présenter le Pour et le contre de l’inoculation. On ne trouve guère de rhétorique de la distanciation ou de l’objectivité. Les textes prétendant à la neutralité sont rares et revendiquent leur originalité [17].

Publique parce que publiée, publique parce que « jugée par le public », la controverse de l’inoculation est aussi publique dans le sens où tout le monde revendique le droit d’y participer. Les intervenants viennent d’horizons divers : des médecins bien sûr, mais aussi des littérateurs, des philosophes, des mathématiciens, des poètes, des moralistes, des curés et de nombreux anonymes qui se présentent comme de « simples citoyens ». Selon la rhétorique de l’époque, l’inoculation fait partie de la « chose commune » que tout bon citoyen peut et doit étudier. Par exemple, un avocat au Parlement de Paris ayant eu connaissance d’un cas de récidive de petite vérole après inoculation explique prendre la plume en « qualité de bon patriote et d’ami de l’humanité » [18]. Être médecin n’est pas nécessairement un atout : les pamphlets questionnent souvent la moralité du champ médical, traversé par des intérêts pécuniaires et des rivalités de personnes qui expliqueraient les prises de position sur l’inoculation. On accuse en particulier les médecins antinoculistes d’être jaloux du succès des inoculateurs mondains. Les « profanes » peuvent au contraire insister sur leur désintéressement. Un anonyme se vante de pouvoir « parler franchement, n’ayant ni enseigne ni boutique » [19].

Selon une métaphore optique alors très classique, les « profanes » justifient leurs interventions par le « point de vue » qu’ils apportent. On reproche à ses adversaires de ne pas avoir « examiné toutes les faces de l’inoculation » [Cantwell, 1755]. Selon l’abbé Jacquin, il n’y a pas un bon point de vue, mais plusieurs – politique, médical, moral – qu’il faut parvenir à combiner. L’inoculation étant tout à la fois une « question d’utilité publique, de sûreté des particuliers, de force de l’État et de pureté de la morale », il faut l’étudier « en philosophe, en citoyen et en chrétien » [Jacquin, 1756]. De même, le médecin Théophile Bordeu publie un panorama des jugements que l’on peut porter sur l’inoculation selon les perspectives différentes de huit classes de médecins : les empiriques, les dogmatiques, les naturistes, les pyronniens, les médecins militaires, les médecins théologiens, les médecins philosophes et les médecins juristes. L’inoculation est avant tout une affaire de perspectives théoriques.

Tous les arguments présentés comme factuels sont en réalité dictés par les différentes doctrines. Bordeu (1764) explique l’intérêt de son livre par l’impératif de transparence : le parlement de Paris qui a consulté la faculté de médecine et le public en général doit pouvoir « pénétrer dans nos dogmes et nos maximes… tous nos livres sont ouverts, nos opinions particulières sont dévoilées, nos discussions sont soumises au jugement des sages ». Enfin, la Faculté elle-même refuse d’endosser un point de vue surplombant. En 1762, consultée par le parlement de Paris à propos de l’inoculation, elle constitue deux groupes d’experts, l’un pour, l’autre contre. Devant l’assemblée des médecins de la Faculté réunie à trois occasions, ils doivent défendre ou attaquer l’inoculation, indépendamment de leurs opinions personnelles de médecin. Leur détachement correspond à celui de l’avocat pour son client.

Les Lumières
contre la controverse

Discutée dans l’espace public, la question de l’inoculation devient sans cesse plus complexe. Conçue comme une arène contradictoire, ouverte à tous, la controverse encourage les points de vue multiples et l’hybridation des arguments. Les vraies questions qui verront s’affronter pendant une génération casuistes, philosophes, médecins, mathématiciens, parlementaires, voisins, inoculateurs et inoculés sont mixtes : quelle est la valeur morale de l’argument probabiliste en faveur de l’inoculation ? Quel sens donner à cette technique d’amélioration du corps sain ? Comment articuler le droit de l’individu à disposer de son corps et la police de la santé veillant à contenir la contagion ?

Les « philosophes » et les encyclopédistes, à savoir d’Alembert, Diderot, Grimm, d’Holbach, Helvétius et Voltaire dont on connaît les réactions, sont tout à fait hostiles à la controverse de l’inoculation. La prolifération des écrits les consterne [20]. La controverse elle-même en tant que processus de complexification du débat est antithétique à l’idée qu’ils se font de la bonne discussion. L’Encyclopédie distingue en effet la controverse, qui complique inutilement les problèmes, de la discussion, qui « exprime l’action d’épurer une matière de toutes celles qui lui peuvent être étrangères pour la présenter nette et dégagée de toutes les difficultés qui l’embrouillaient » [21].

Après 1800, compte tenu de l’importance primordiale qu’acquiert la technique, l’idéal des Lumières d’un espace public épuré et orienté vers le bien public passe par l’introduction de nouvelles formes d’expertise. L’ancien régime de l’expertise fondé sur la consultation et le débat (cf. l’assemblée de la faculté de médecine ou les consultations des corps de métiers) ainsi que l’espace public sont disciplinés par des comités d’experts permanents : comité de vaccine, conseils de salubrité pour les industries dangereuses et insalubres, comité des machines à vapeur et conseil général des mines pour les risques technologiques. L’État modifie en profondeur les pratiques traditionnelles d’expertise pour produire une position surplombante aux intérêts présents dans le social, afin de trancher les controverses.

En France tout particulièrement, étant donné le contexte historique de la constitution de l’expertise d’État et son rôle dans l’imposition d’un mode de vie technologique sous l’égide d’un État modernisateur, il est naturel que les débats environnementaux et technologiques contemporains suscitent une remise en cause de cette forme particulière de production de savoirs et que les modes alternatifs d’expertise, (transparents, publics, dialogiques, participatifs et hybrides) promus depuis une trentaine d’années, entendent renouer avec certains aspects du « tribunal du public » du XVIIIe siècle.

Jean-Baptiste Fressoz,
Centre Alexandre Koyré – CNRS-EHESS-MNHN

 

Article paru dans la revue Hermès n°73,
“Controverses et communication”, novembre 2015.

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Notes:

[1] Sur ce point, voir Baker, 1993 ; 1987 ; Chartier, 1990 ; Van Kley, 1984.

[2] Au XVIIIe siècle, la variole était une maladie universelle. Suivant la virulence de l’épidémie, elle tuait entre une personne sur vingt et une sur sept, principalement des enfants en bas âge. L’inoculation variolique reposait sur un principe simple : comme on n’attrape la variole qu’une seule fois, autant l’avoir en bonne santé, bien préparé, lorsque l’épidémie est bénigne. Introduite en Angleterre dès les années 1720, l’inoculation demeure presque inconnue en France jusqu’en 1754. Sur la controverse de l’inoculation, voir Miller, 1957 et Seth, 2008.

[3] Journal de Trévoux, janvier 1765.

[4] Gazette d’Épidaure, vol. 1, 1761.

[5] La mortalité de l’inoculation, évaluée entre 1/50 et 1/4000, fait l’objet d’intenses débats entre pro et anti-inoculateurs.

[6] La vaccine introduite par le médecin anglais Edward Jenner est une maladie pustuleuse des vaches dont l’inoculation immunise temporairement contre la variole humaine.

[7] « Lettre de M. de Voltaire à Paulet au sujet de l’histoire de la petite vérole », Mercure de France, juillet 1768. Ce qui ne l’empêche d’ailleurs pas de changer encore d’avis en 1774 dans « De la mort de Louis XV et de la fatalité », Œuvres complètes, 1792, t. 38, p. 72-79.

[8] Paris en 1762, Saint Omer en 1776, Dijon, Lyon et Rennes en 1778. Paris de nouveau en 1782.

[9] BNF, Ms. Joly de Fleury, Fol. 289.

[10] BPU Genève, Ms Tronchin, lettre de Tronchin à Choiseul, 28 oct. 1756.

[11] Lettre de Horace Walpole à Mary Coke, 4 janv. 1766, Horace Walpole’s correspondance, New Haven, Yale University Press, t. 31, 1937-1983, p. 93.

[12] Sur ce point voir Lilti, 2006.

[13] Petit, Premier rapport, 1766.

[14] Sur la rhétorique judiciaire dans la sphère publique et l’importance du genre des mémoires judiciaires, cf. Maza, 1987.

[15] Recueil de pièces concernant l’inoculation de la petite vérole et propres à en prouver la sécurité et l’utilité, Amsterdam, 1756.

[16] Didot, Liste des ouvrages sur l’inoculation, 1774.

[17] Dissertation neutre sur l’inoculation de la petite vérole, 1764, p. 3.

[18] « Lettre à M. Marmontel, auteur du Mercure de France », Mercure de France, déc. 1758, p. 149.

[19] Observations critiques sur la lettre de M. Gatty à M. Roux, Avec une lettre à M. Jérôme Carré, Amsterdam.

[20] Voir par exemple : D’Alembert, 1768 ; et Correspondance littéraire, vol. 2 ; vol. 5 ; vol. 8. Voir aussi la critique étonnante de Diderot (1875) des réflexions sur l’application des probabilités à l’inoculation de d’Alembert.

[21] Encyclopédie, « article discussion ».

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