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Fabrice Flipo, Démocratie des crédules ou arrogance des clercs ?, 2014

Gérald Bronner,
La démocratie des crédules,
éd. PUF, 2013.

 

Le thème de cet ouvrage est fortement d’actualité. Il est question en effet de la massification de l’information et de ses conséquences, notamment sur la vie en commun. L’auteur le souligne dès son introduction: la confiance étant au cœur de l’ordre social, celle-ci ne va-t-elle pas se trouver mise à mal par la prolifération anarchique de l’ « offre » d’information?

 

Les deux premiers chapitres décrivent quelles ont été les révolutions successives dans le domaine de la fabrication et la diffusion de l’information, que l’auteur appelle la «révolution sur le marché cognitif», et les dangers possibles. On ne reviendra pas ici sur le premier point, bien décrit dans d’innombrables ouvrages consacrés à la «société de l’information», son histoire et ses enjeux [1]. Venons-en tout de suite à ce qui nous paraît être l’apport du livre: la mise en évidence de diverses formes de biais qui peuvent se manifester dans l’acquisition de connaissances, en tant qu’elles se distinguent des croyances.

Nous sommes tout d’abord sujets à ce que les psychologues appellent les « biais cognitifs » (p. 239), que l’auteur étaye au moyen de plusieurs exemples convaincants. S’ajoute le « biais de confirmation », qui vient de ce que les tentatives que nous mettons en œuvre pour tester une croyance tendent en général à privilégier les expériences vérifiant la croyance, plutôt que celles qui pourraient l’infirmer. Le « théorème de la crédulité informationnelle » énonce qu’internet, proposant une masse énorme d’informations non structurées, facilite l’enfermement des individus dans une sphère de croyances dans laquelle les informations rencontrées ne cessent de confirmer les hypothèses (ou préférences politiques) de départ.

Un autre élément est la « taille de l’échantillon » : si quelqu’un vous dit qu’il a tiré dix fois un 12 aux dés, il est important de savoir combien de fois il a lancé les dés… Ainsi peut aussi s’expliquer que parmi les innombrables formes qu’ont pu prendre les masses noirâtres de fumée issues des Twin Towers en feu, l’une d’entre elles ait pu prendre l’apparence d’un visage, assimilable à celui du diable. Occulter que les tours ont brûlé de longues heures rendrait cette irruption totalement improbable.

Les effets de la crédulité

L’auteur liste ensuite un certain nombre « d’effets ». L’effet « râteau » rappelle que l’individu a une représentation du hasard qui est toujours plus organisée que le hasard véritable, il tend donc à « trier » (comme un râteau) dans les occurrences qu’il voit se répéter et y voit un ordre, qui n’y est pas forcément lorsqu’on l’objective statistiquement.

L’effet « Othello » souligne le rôle de la narration dans la crédibilisation d’une conclusion potentiellement improbable, ainsi le personnage de Shakespeare se trouve-t-il à tuer la femme qu’il aime, manipulé par un individu qui a peu à peu instillé la suspicion dans son esprit.

L’effet « de cascades d’informations » ou « de réputation » explique qu’il est plus facile d’adhérer à la croyance la plus répandue, car s’en écarter serait coûteux, puisqu’il faut alors se singulariser. Enfin s’il est parfois exact que nous sommes plus intelligents à plusieurs, dans de nombreux cas c’est l’inverse qui se produit.

Une communauté entière peut se tromper, mais voir la confirmation unanime des autres comme une preuve du bien-fondé de ses croyances (p. 262). Le dilemme du prisonnier, décliné au marché actuel de l’information, conduit les médias à chercher rapidité avant la qualité, d’où un phénomène de mutualisation des erreurs.

« Faire reculer en nous le savant d’illusion »

D’où diverses conclusions. Tout d’abord, limiter la concurrence (p. 186). La concurrence doit jouer bien sûr mais au-delà d’un certain point elle se retourne contre l’objectif qui est attendu d’elle: la fiabilité de l’information. Miser sur l’éducation, oui, mais cela ne suffit pas, car le problème est d’abord celui de la structuration du marché de l’information, qui, pour l’auteur, amplifie les effets néfastes pointés du doigt. Plus important est de « faire reculer en nous le savant d’illusion » (p. 304), ce qui passe notamment par une refonte de l’ingénierie de la communication, notamment scientifique, qui tiendrait compte des divers obstacles pointés dans l’ouvrage. D’où par exemple la suggestion d’intégrer ces réflexions dans la formation des journalistes.

Disons-le d’emblée : les problèmes pointés par l’auteur dans la formation des croyances sont réels. Chacun a pu constater leur existence, et le mérite de cet ouvrage est de les pointer d’une manière assez systématique. Dans bon nombre de cas, la démonstration est convaincante. On ne peut sans plus d’analyse conclure, après avoir vu la figure du diable se dessiner dans un nuage de fumée, en déduire que l’attentat a été l’œuvre du Malin. L’apport des statistiques et plus généralement de « la méthode », comme le soutient Bronner, est indispensable à la transformation des croyances (ou hypothèses) en connaissances validées.

La rationalité au sens d’un établissement universel du vrai est une pierre angulaire de la démocratie, car sans elle on ne voit plus comment il serait encore possible de se mettre d’accord sur quelque chose. On pourrait même ajouter que le rationalisme est la pierre angulaire du sécularisme. Que les faits soient vérifiables par tous est une condition de la démocratie. Les arguments sont de nature théologique à partir du moment où ils s’appuient sur des éléments qui exigent la foi. Le partage est donc extrêmement important à délimiter, et l’on ne nous verra pas céder un pas sur ce terrain.

Tous crédules ?

Cependant d’autres démonstrations sont plus critiquables. Que les sites évoquant positivement l’astrologie sortent en premier sur Google ne prouve pas forcément qu’Internet diffuse davantage les connaissances erronées que les faits dûment attestés, mais peut-être que le moteur de recherche vous renvoie ce dont vous avez envie, ce qui est bien la destination de ce genre d’algorithme. Il serait plus ennuyeux que des encyclopédies comme Wikipédia, que chacun peut amender s’il le souhaite, présentent le même type de biais. Or apparemment tel n’est pas le cas, puisque Wikipédia semble être aussi fiable que l’encyclopédie Britannica [2], contrairement à ce que prétend Bronner (p. 294).

L’auteur prête trop peu de rationalité aux usagers, et en tout cas ne donne pas d’éléments sociologiques permettant de confirmer qu’il a raison de le faire. L’analyse des témoignages de Thomas ou la lettre de « l’un des animateurs » du site ReOpen911 (qui met en doute les conclusions officielles sur les attentats du 11 septembre) sont passibles des mêmes critiques : ils pourraient être lus de manière très différente, et d’ailleurs une lettre sur le second site indique que cet « animateur » ne s’est pas reconnu dans la présentation que Bronner a fait de son attitude.

Les tests réalisés par l’auteur à propos du « finalisme » en biologie sont soit insuffisamment présentés dans l’ouvrage, soit trop confus (p. 312). Soutenir que le darwinisme, c’est accepter que si la girafe à un long cou, c’est parce qu’elle est seule à avoir survécu est une tautologie qui n’explique rien de l’évolution [3]. Aucune thèse aujourd’hui ne peut éviter de faire appel à une forme ou une autre de finalisme philosophique, au sens où comme le soutient Hans Jonas, la vie se caractérise par une préférence de l’être sur le non-être. Autre chose est d’en donner une explication par la religion, ou de soutenir que la question ne doit pas entrer dans le champ de la biologie en tant que discipline constituée. Enfin faire du nombre de requêtes pour « Illuminati » sur Internet un « marqueur de l’imaginaire conspirationniste » est clairement très excessif.

Un livre engagé

Les démonstrations les plus critiquables penchent à peu près toutes du même côté, incitant à lire l’ouvrage sous un autre angle, moins scientifique et plus engagé. Gérald Bronner met en scène un pouvoir « militant » qui semble être omniprésent, et dont la cible serait l’individu irrésolu, avec l’objectif de le faire basculer dans le sens de la résolution. Et Internet amplifierait cette tendance, donnant une prime non pas à la rationalité, aux connaissances, mais au militantisme, c’est-à-dire aux personnes qui sont animées d’un fort souci de convaincre. D’où par exemple le fait qu’une requête sur l’astrologie mène sur des sites pro-astrologie. Dans les débats publics « l’effet d’ancrage » donne une prime au contestataire, contre les institutions (p. 232), de même que sur Internet via « l’effet d’Esope », où ceux qui crient au loup sont les plus entendus (p. 257).

Les théories du complot bénéficient quant à elles d’un « effet de dévoilement » (p. 99) qui est très séduisant, car donnant l’impression d’avoir accès à une cohérence qui semblait jusque-là absente. Le militant s’appuierait sur une conception de la démocratie où les droits n’auraient plus les devoirs en contrepartie. Pourtant le droit de s’exprimer n’implique pas le droit de mettre sur un même pied croyance et connaissance ; le droit de décider ne m’autorise pas à travestir les faits ou à estimer que je suis compétent sur tous les sujets.

Le problème est qu’on ne sait pas précisément qui sont ces « militants » ni quels sont leurs arguments, ni s’ils ont effectivement le pouvoir que Bronner leur prête. Les « militants » de l’astrologie sont mis dans le même sac que celui des « militants » anti-OGM ou des « militants » de l’homéopathie. Sociologiquement, cela n’a guère de sens. Les travaux sur l’écologisme montrent par exemple que ce courant politique est plutôt plus rationaliste que la moyenne, et moins « croyant » [4]. L’ensemble fait donc un peu théorie du complot. Il y aurait le vertueux citoyen, qui doute, et le militant aveugle qui s’apprête à l’assaillir.

Aucun argument sociologique ne vient à l’appui de cette thèse selon laquelle « les militants » sont animés par des croyances, aveugles et irrationnelles, plutôt que des raisons. Chacun constatera pourtant, en s’intéressant aux écrits desdits « militants », qu’il y a lieu d’être plus nuancé que cela, et que si tout n’est pas bon à prendre, tout n’est pas à jeter non plus. Parler de « convictions » au lieu de « croyances », pour traduire belief, au sens de Rawls, pour qui la pierre de touche en matière de jugement est « nos convictions bien pesées » [5], aurait permis d’être un peu moins excessif.

La confusion entre science, technique et politique

D’où plusieurs problèmes. Le premier est une articulation déficiente voire une confusion entre science et politique. Des questions politiques sont présentées comme de purs enjeux de connaissance. Ainsi des suicides à France Télécom (2006-2009) l’auteur ne pose que la question statistique de l’existence réelle d’une « vague ». Des OGM il ne retient que l’exagération médiatique qui a fait suite à la publication de l’étude Séralini. Ces « informations » ne sont pas remises en contexte. Les sciences politiques savent pourtant que la mise à l’agenda d’un sujet peut avoir recours à toutes sortes de prétextes dont le but est d’abord performatif, pour mettre un problème dans l’espace public et qu’il devienne un objet de débat sociétal.

« Les militants » ne sont pas les seuls à utiliser la ficelle du prétexte, loin de là. Les hommes et les femmes politiques y ont sans cesse recours – une phrase nous revient en tête, selon laquelle la France ne peut pas accueillir « toute la misère du monde ». L’enjeu était-il, à ce moment-là, de porter toute la misère ? Bien sûr que non. Le politique, lieu de la rhétorique, qui comporte ses règles et ses codes, ne peut pas sans erreur être compris comme un processus scientifique déficient. Ou alors il faut assumer la thèse, et non pas en vouloir uniquement aux « militants ».

Bronner s’y refuse et donne l’impression d’une très forte partialité, dans sa manière d’établir qui « croit » et qui « connaît ». Se refusant à admettre que la controverse soit politique l’auteur est conduit à étendre très loin le domaine de « la science », incluant les agences chargées de l’expertise – ainsi l’European Food Safety Agency est-elle purement et simplement identifiée à « la science » (p. 213). Bronner confond science et technique, il confond ce que Bourg et Whiteside distinguent comme « science éclairante » et « science agissante » [6], ce qui lui permet par la même occasion de « démontrer » l’inanité de tous les processus de type « conférence de citoyens », au motif qu’il serait évidemment absurde de débattre de la science, puisqu’il n’y a qu’une vérité (p. 206).

L’auteur est mal informé sur le contenu de ces processus, qui n’ont jamais cherché à remplacer les scientifiques mais à ouvrir les possibles techniques, ce qui est bien différent. Il est mal informé sur l’usage que les militants font de la science: leur posture minoritaire les conduit au contraire à devoir asseoir plus fermement leurs arguments – ce qui ne veut pas dire avaliser les solutions qu’ils préconisent. Ils ne contestent pas la science en général, puisqu’ils y ont massivement recours. Confondant science et technique, il est amené à s’inscrire dans une posture platonicienne, peu compatible avec la démocratie, récusant comme « populiste » toute intrusion des citoyens dans la gestion des affaires publiques, mis à part les moments électoraux.

Vers une sacralisation de la science ?

C’est donc à une défense en règle des choix techniques établis que se livre en réalité Gérald Bronner. Le ton est donné dès l’introduction : qui n’accepte pas tout de « la science », sans aucun tri, oublie que c’est elle qui nous a sorti du Moyen-âge et sauvés d’une mort assurée avant l’âge de 30 ans (p. 8). Il faudrait donc lui rendre grâce, plutôt que de la soumettre à la question. Pourtant un certain nombre de dangers ont bel et bien été co-construits par « la science », au sens où Bronner emploie ce terme : dépendance au pétrole, déchets nucléaires dangereux pour des milliers d’années, changements climatiques, effondrement de la diversité biologique, empoisonnement aux pesticides, etc. Toutes sortes de risques reconnus par des instances officielles, sans doute pas celles que l’auteur consulte.

Bronner construit un discours extrême qui fait miroir à celui des plus radicaux critiques de « la science », et interdit tout débat sérieux, comme l’avait pointé Jean-Pierre Dupuy à propos des nanotechnologies [7]. Tout à sa croisade, Bronner, s’il s’inquiète de l’influence des « militants », ne cherche jamais à mesurer l’influence d’intérêts puissants et bien équipés pour le « marketing cognitif » qu’il appelle de ses vœux : les firmes qui vendent les produits dont le consommateur est prié d’ignorer les effets négatifs. Nous avons pu pour notre part, dans le cas des technologies de l’information, mesurer à quel point les usagers n’ont aucune connaissance précise de la dimension écologique des produits dont ils dépendent pourtant, et à quel point les usagers, contrairement à ce que dit Bronner, font confiance aux institutions, estimant que s’il y avait un problème, c’est précisément de leur ressort d’y faire face [8].

On peut pourtant se demander si la fuite en avant dans le « tout-numérique », c’est-à-dire le « tout-épuisable », est bien raisonnable, et s’il n’y a pas lieu d’en faire un débat public avant de s’engager dans une voie que nous pourrions bien regretter par la suite, de même que l’on regrette aujourd’hui de n’avoir pas mieux isolé les bâtiments. Gérald Bronner n’évoque pas le cas de ces « vérités qui dérangent » qui mettent des décennies à remonter le courant informationnel activement entretenu par des organisations qui n’ont pas seulement la bonne volonté bénévole mais aussi des financements extrêmement importants à leur disposition, et dont l’Agence Européenne de l’Environnement, autre agence officielle, a pourtant retracé l’histoire [9].

L’auteur semble donc succomber à ses propres critiques. Biais de confirmation, puisqu’il est inutile de vérifier ce qu’il en est de l’utilité des OGM ou de l’usage réel de l’argument de la « vague » à France Télécom. Effet de communauté, puisqu’il ne fait manifestement pas partie du monde « militant », bien que ses convictions soient affirmées. Taille de l’échantillon, avec des conclusions sociétales qui semblent hâtivement tirées de quelques expériences éparses de psychologie (ce qui n’ôte rien à leur intérêt, à l’échelle de l’individu). Si l’on ajoute la charge politique du livre contre la démocratie participative (p. 201) et le « populisme », défini comme « toute expression politique donnée aux pentes les moins honorables et les mieux partagées de l’esprit humain » (p. 266), l’ensemble sonne comme une défense en règle de l’ordre établi, voire de la « République des Savants », faisant fi de l’histoire récente, notamment dans le domaine écologique, où il existe un consensus pour estimer que ce sont les « lanceurs d’alerte » qui ont mis sur la place publique la quasi-totalité des sujets dont les agences se sont saisies par la suite: changement climatique, perturbateurs endocriniens, épuisement des ressources fossiles, etc.

À l’évidence Gérald Bronner ne fait pas partie des personnes qui doutent.

Il ne se demande pas non plus quels effets sur la confiance peut avoir l’irresponsabilité des autorités, qui semblent à le lire être toujours à la hauteur des enjeux. Pourtant les faits sont là, pour qui veut les observer et si besoin les discuter. Ainsi par exemple des rapports World Energy Outlook, de l’Agence Internationale de l’Énergie. Le rapport 2004 estimait que le prix du baril de pétrole serait de 30 dollars, en 2030 ; il est estimé à 215 dollars, dans le dernier rapport (2012). Ces chiffres sont vérifiables. L’agence est une référence mondiale en la matière, elle était pourtant massivement dans l’erreur, en 2004. On peut aussi se demander si l’argent dépensé dans ITER, les nanotechnologies etc. l’est à bon escient, et ceci même du point de vue de Bronner, qui semble être particulièrement soucieux de préserver « les intérêts économiques » (là aussi, lesquels ?).

Pensons au Concorde, à la navette spatiale et à bien d’autres promesses dont certaines se sont effondrées avec l’éclatement de diverses bulles spéculatives. Puisque l’auteur aime à citer Christian Morel [10] il a aussi pu lire sous la plume de cet auteur comment des projets pharaoniques peuvent être menés sur des décennies en pure perte, avec la bénédiction des autorités.

Réduire l’écart entre science et société

L’auteur, quand il affirme que dans un monde idéal chaque spécialiste devrait être employé en fonction de sa compétence (p. 320) et que cela devrait suffire, ignore complètement un problème récurrent dans les questions qu’il aborde de manière trop superficielle : le fait que les problèmes publics (les OGM, les ondes, le changement climatique etc.) ne sont pas configurés en fonction des catégories produites par la division scientifique du travail. Un climatologue ne peut pas trancher à lui seul sur la question de la dangerosité du changement climatique. D’où des processus d’expertise extrêmement élaborés tels que le GIEC, qu’il faut sans doute encore améliorer mais encore faut-il pour cela admettre que l’expertise ne se confond pas avec la science. C’est là tout l’enjeu de la « démocratie technique », terme que l’on doit à des auteurs que Bronner brocarde [11].

On peut sans doute suivre l’auteur dans sa mise en cause de l’astrologie ou dans sa critique du droit de telle ou telle conviction « militante » à s’imposer, sans débat. On ne peut le suivre quand il s’en remet aveuglément aux rapports officiels, ou qu’il se refuse à poser la question des procédures de l’expertise, commettant des confusions grossières entre science et technique, science et expertise. Tout porte à croire dans ces conditions que l’accusation de « militantisme », n’étant pas étayée, est utilisée d’une manière purement rhétorique, destinée à disqualifier les parti-pris politiques qui ne sont pas ceux de l’auteur. L’accusation de « militantisme » peut alors être retournée, car il y a aussi un militantisme de l’ordre établi. Bronner s’inscrirait ainsi dans une entreprise de défense de l’ordre moral, à la manière d’un Luc Ferry [12].

On ne peut toutefois que rejoindre son souci de restaurer les «sociétés savantes», dont il déplore la quasi-disparition. Notre hypothèse est toutefois assez différente de la sienne. Loin de ramener la population à la raison, ces sociétés pourraient participer à réduire l’écart qui se creuse, et que Bronner souligne avec raison, entre science et société. Crise de la science agissante, dont la rationalité n’est plus la mieux partagée du monde. Mais aussi crise de la science éclairante, qui laisse les questions que les citoyens se posent sans réponse convaincante, arguant de leur « irrationalité ».

Ce qui montre au passage qu’une attitude comme celle de Bronner peut tout-à-fait faire le lit de tous les irrationalismes. Les associations écologistes tant brocardées par l’auteur sont d’ailleurs les descendantes de ce genre de société, auxquelles elles sont parfois encore étroitement liées. C’est le cas de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature ou de France Nature Environnement, descendante des sociétés naturalistes. (Re)mettre les sciences en société n’aurait donc pas automatiquement pour effet de ranger les indécis du côté du « bon » côté.

Fabrice Flipo

Professeur de philosophie sociale et politique et en épistémologie.
Il est enseignant à Télécom EM et chercheur
au Laboratoire de Changement Social et Politique
(Paris 7 Diderot).

 

Article paru sur le site Slate.fr le 23 janvier 2014.

 

 


Faut-il expédier Gérald Bronner
dans l’espace ?

Il pérore dans les médias. Il est professeur de sociologie à Paris. Il est édité par les vénérables Presses universitaires de France. Il est couronné, reçoit des mains de Jacques Attali le « prix Procope des Lumières ». Sa parole fait loi. Mais tous ces crédits et tous ces prestiges ne lui suffisent pas.

Gérald Bronner veut aussi le martyre. Il a besoin en plus d’être plaint. D’être présenté comme un courageux minoritaire qui se débat contre le « totalitarisme » envahissant de la décroissance. Contre les critiques si omniprésentes de la technologie. Contre les hordes de luddites qui se déchaînent partout dans l’espace public et persécutent les Scientifiques (que leur nom soit sanctifié, que leur règne vienne et que leur volonté soit faite).

Dans son dernier livre expéditif intitulé La Planète des hommes, Gérald Bronner s’emploie à « réenchanter le risque » pour contrer la bande de timorés qui nous gouverne. Après avoir visionné quelques films apocalyptiques, vu un graffiti sur un mur, lu des commentaires sur Facebook ou regardé une vidéo sur Youtube, ce génie produit par l’université peut l’affirmer : la satanée remise en cause de la technologie est devenue « la grande idéologie de notre temps », comparable aux eschatologies des religions, aux sectes millénaristes, aux théories du complot…

Coupables d’attenter au Progrès, nous n’envisagerions l’avenir qu’avec pessimisme. Devant la puissance de destruction exponentielle que déchaîne le déferlement technologique, voilà que des idées aussi hérétiques que celles de « Pièces et Main d’Œuvre, par exemple, dont l’extrémisme il n’y a pas si longtemps nous aurait spontanément scandalisés, paraissent aujourd’hui audibles à beaucoup ». Le trouillomètre à -150, notre risque-tout s’effraie du « pouvoir de nuisance » de ce « groupuscule » accusé de faire « régner » un « climat d’intimidation » dans la région grenobloise, de terroriser les scientifiques par une radicalité qui, « hier encore, […] aurait été sans réfléchir assimilée à celle d’une secte comme les amish ».

Sous le choc, le grand esprit en est persuadé :

« Jusqu’à présent, c’est une narration fondée sur la peur qui a dominé le marché [sic] des idées contemporaines. […] une apocalypse provoquée par l’être humain et son activité technologique est devenue un scénario typique de la fiction. Certains de nos contemporains paraissent subjugués par un horizon mortifère, craignant le contenu de leur assiette, l’air qu’ils respirent, ayant le sentiment de vivre dans un environnement empoisonné. »

En guise d’arguments, Gérald Bronner n’hésite pas à raconter n’importe quoi. On ne sait s’il falsifie par médiocrité, par manque de rigueur ou s’il ment sciemment, toute honte bue. Toujours est-il que selon lui, nos ancêtres communiaient dans l’optimisme béat ; si les récits d’anticipation décrivaient un futur inhumain écrasé par le règne des machines, c’est qu’ils chantaient les louanges de la technologie [13].

Alors qu’aujourd’hui, les Français ont des craintes illégitimes ; ils osent croire, les pleutres, qu’habiter près d’une antenne-relais augmente les risques de cancer. Cela relève pour Bronner d’une représentation « fantasmée », « contre les données scientifiques ». Et peu importe si l’Organisation mondiale de la santé a elle-même reconnu que les ondes électromagnétiques des téléphones portables étaient cancérigènes, peu importe si les autorités sanitaires ont elles-mêmes constaté des cas de cancer anormaux chez des enfants dont l’école était située à proximité d’une antenne-relais. De même, il ne faudrait pas trop s’alarmer de la pollution de l’air, puisque fumer des cigarettes c’est quand même bien plus dangereux.

Voilà le niveau de la pensée bronnerienne, qui atteint des sommets quelques paragraphes plus loin, à propos des bienfaits de l’eau de Javel : Gérald Bronner estime « qu’un certain nombre de victimes de maladies nosocomiales auraient pu être épargnées » (appréciez la précision des données) si les hôpitaux n’avaient pas proscrit l’utilisation de « la très utile eau de Javel » – sauf que celle-ci n’a jamais été interdite des hôpitaux et y est toujours utilisée. Et la non-utilisation de l’eau de Javel en Haïti due aux « atermoiements précautionnistes » serait responsable de la propagation d’une épidémie de choléra et de la mort de 5 000 personnes « au moins ». Sauf que là aussi, l’auteur est dans l’affabulation grossière [14].

Tout comme il affabule quand il assène qu’il n’y a plus de recherche publique sur les organismes génétiquement modifiés en France, alors que l’INRA séquence des génomes, innove, artificialise, biotechnologise.

Peu importe la véracité des faits. Alors que Gérald Bronner dénonce la « rhétorique de l’intimidation » des partisans de la décroissance, c’est lui-même qui emploie cette rhétorique. Il va jusqu’à raconter qu’en freinant le sacro-saint progrès, l’humanité prise d’ « anthropophobie » court vers l’anéantissement :

« La vie sur Terre s’interrompt de façon certaine si nous acceptons de vivre sous le joug de l’heuristique de la peur qui nous fait prendre le risque insensé de l’interruption de l’arborescence technologique. »

« Sous prétexte d’une prudence qui confine au repliement, nous prenons le risque insensé de notre disparition », répète-t-il quelques pages plus loin. « Il est totalement imprudent d’interrompre notre déploiement technologique », car « le respect de l’impératif  moral de sauver l’espèce ne peut être évidemment que technologique ». Quand un astéroïde menacera de se fracasser sur notre petite planète, c’est la technologie qui nous sauvera ! Quand l’humanité sera confrontée à « l’apocalypse solaire », c’est la technologie qui nous sauvera ! C’est elle qui nous permettra de fuir la Terre et de quitter le système solaire. Les scientifiques découvrent de plus en plus d’exoplanètes : il y a donc de l’espoir ! Nous pourrons devenir maîtres et possesseurs de la galaxie, si seulement nous nous en remettions intégralement aux ingénieurs pour décider de notre sort. Et donc, l’exalté demande :

« Qui sait si telle recherche sur tel OGM aujourd’hui ne permettra pas de découvrir des formes d’organismes végétaux compatibles avec un voyage interstellaire ? »,

Hein, qui sait ?

Vous trouvez ces propos délirants ? Vous pensez que s’il s’agissait d’une copie d’un élève en première année de sociologie, il serait recalé ? Mais non, Monsieur est sociologue d’État, Monsieur est la Lumière des temps modernes, Monsieur est édité aux PUF, Monsieur est interviewé partout et peut répandre sans sourciller son tissu d’erreurs et d’approximations.

Mais ce que Monsieur feint de ne pas comprendre, c’est qu’il ne fait que répéter le discours dominant. Les invocations à l’innovation-moteur-de-croissance, elles sont sans cesse martelées par le gouvernement, par l’UMP, par les chroniqueurs économiques, les patrons, les syndicats, les universitaires, par un pitre comme Mélenchon qui veut résoudre la pollution avec des moteurs à air comprimé et qui appelle à tracer de nouvelles voies d’expansion en mer. Et même par les représentants actuels de l’écologie politique, telle une Cécile Duflot qui vient manifester avec les chercheurs pour un surcroît de subventions, qui leur apporte un « soutien total et résolu », parce que « la recherche c’est l’avenir 3 ».

Rassurez-vous Gérald Bronner, malgré le « principe de précaution » qui vous horrifie, malgré le « certain nombre de dispositions législatives désespérant la recherche et le développement de l’innovation » qui vous révulse, vos rêves d’ « arborescence technologique plus développée » se portent bien. Le risque enchanté triomphe, dans les centrales nucléaires dont on prolonge la fin de course, dans les nanotechnologies qu’on manipule en toute insouciance, dans « le fabuleux développement de l’électronique », dans « l’informatique quantique », dans les drones qui guerroient et surveillent, dans l’amoncellement de déchets qu’on enterre, dans les villes saturées d’automobiles, de pics de pollution, de béton, dans la constellation de satellites qui alimente votre merveilleux GPS, dans l’accélérateur de particules, « formidable outil » de quelques milliards d’euros que vous célébrez.

Dormez tranquille, oubliez le cauchemar de ces scandaleux réactionnaires qui diffusent « l’image terrifiante d’une part finie des biens », qui appellent à partager des ressources limitées, à mettre des grains de sable dans les rouages de la mégamachine, à s’autolimiter, à développer l’autoproduction anticapitaliste, bref « à envisager une vie monastique, faite de privations de tous les instants » comme vous le dites si bien.

N’ayez aucune inquiétude, l’ « idéologie de l’intimidation pouvant conduire à une forme de déraison collective », vous en avez le monopole.

Pierre Thiesset

Article paru dans le mensuel La Décroissance, octobre 2014.

 


Gérald Bronner, Détruire la planète afin de réaliser l’essence de l’humanité, 2014

 

« Je partage tout à fait le point de vue de l’astrophysicien Stephen Hawking qui affirme que “l’avenir à long terme de l’espèce humaine se trouve dans l’espace”. […]

En quittant la Terre, il deviendrait évident que nous sommes humains, avant d’être terriens. C’est là un rappel essentiel car l’idéologie précautionniste, en nous proposant un rapport empreint de sentimentalité à la planète qui a vu notre naissance, a tendance à rendre indissociable notre destin du sien.

Cette confusion crée un amalgame entre notre identité de terrien et d’humain. Elle nous contraint à penser que le problème fondamental est de ne surtout pas risquer de détruire l’espace qui nous permet de vivre. Être hypnotisé par cette possibilité, c’est, sous prétexte de précautions inconséquentes, renoncer à coup sûr à préserver l’héritage humain. En évitant l’indésirable, on s’abandonne au pire. Il me paraît donc important de l’affirmer : nous sommes humains avant d’être terriens. »

Gérald Bronner, La Planète des hommes, 2014.

 

« On ira dans les astres, – et quand la Terre sera usée, l’humanité déménagera vers les étoiles. »

Gustave Flaubert, Bouvard et Pécuchet, 1881.

 

« Être radical, c’est prendre les choses par la racine. Et la racine de l’homme, c’est l’homme lui-même. »

Karl Marx, 1843.

 

Ici Gérald Bronner veut couper les humains de leurs racines terrestres au nom de Progrès-que-rien-ne-saurait-arrêter. En effet, préserver la nature qui nous permet de vivre libres et autonomes est une « précaution inconséquente » qui risquerait d’entraver le développement des sciences et des machines, de l’industrie et de l’économie ; les divinités tutélaires de l’Humanité.

Notre destin est de ravager l’Univers !

Et nous sommes en train de mettre le feu au monde rien que pour lui donner plus d’éclat !!!

Plus Bronner que ça, tu meurt.

Andréas Sniadecki, janvier 2020.

 


[1] Mattelart A., L’Invention de la communication, La Découverte, 1997, Ed. Orig. 1994: Compiègne I., La société numérique en question(s), Editions Sciences Humaines, 2011 ; Castells M., La société en réseaux, Fayard, 1998; Breton Ph. & S. Proulx, L’explosion de la communication, La Découverte, 2012 (réédition) etc.

[2] Giles J., “Internet encyclopaedias go head to head”, Nature n°438, pp. 900-901 (15 December 2005).

[3] La discussion est complexe, voir notamment le volumineux dictionnaire édité par P. Tort, Dictionnaire du darwinisme et de l’évolution, PUF, 1996, ou encore Hoquet T., Darwin contre Darwin: comment lire L’origine des espèces, Paris, Seuil, 2009.

[4] Notamment Inglehart R., La transition culturelle dans les sociétés industrielles avancées, Paris, Economica, 1993, Éd. Orig. 1990, p. 478.

[5] Rawls J., Théorie de la Justice, Paris, Seuil, 1987, Éd. Orig. 1971.

[6] Bourg D. & K. Whiteside, Vers une démocratie écologique, Paris, Seuil, 2011.

[7] Dupuy J.-P. et Roure F., Les nanotechnologies: éthique et prospective industrielle, Conseil général des mines et Conseil général des technologies de l’information, 2004.

[8] Flipo & al., Peut-on croire aux TIC vertes? Presses des Mines, 2012.

[9] EEA Agence Européenne pour l’Environnement, Late lessons from early warnings: science, precaution, innovation. EEA Report n°1/2013.

[10] Morel C., Les décisions absurdes – sociologie des erreurs radicales et persistantes, Paris, Gallimard, 2002.

[11] Callon M., Lascoumes P. & Y. Barthe, Agir dans un monde incertain. Essai sur la démocratie technique, Paris, Seuil, 2001.

[12] Ferry L., Le nouvel ordre écologique, Paris, Gallimard, 1992.

[13] Pour démystifier ce genre de sottises, lire François Jarrige, Technocritiques Du refus des machines à la contestation des technosciences, La Découverte, 2014.

[14] Comme l’a montré Stéphane Foucart dans son article « Choléra en Haïti : autopsie d’une légende urbaine », Le Monde, 20 novembre 2014.

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