Accueil > Critique des nuisances, Racine de Moins Un > Radio: Renaud Garcia, Écologie sociale et entraide, 2019

Radio: Renaud Garcia, Écologie sociale et entraide, 2019

Conférence de Renaud Garcia, professeur de philosophie dans un lycée à Marseille, sur le thème « Écologie sociale et Entraide, changement de vision globale contre les tenants de l’Effondrement » donnée au Centre Ascaso-Durruti de Montpellier en octobre 2019.

Renaud Garcia participe à la revue anarchiste Réfraction, dont le n°44, à paraître en 2020, sera consacré aux théories de l’effondrement des sociétés industrielles. En effet, Pablo Servigne a participé à cette revue il y a quelques années, avant de lancer avec son livre Comment tout peut s’effondrer en 2015 la « science de l’effondrement » ou « collapsologie » qui a eu cette année 2019 une large audience médiatique.

Renaud Garcia fait donc un retour critique sur les penseurs anarchistes et écologistes que sont Pierre Kropotkine et Murray Bookchin et la manière dont ils intégraient les préoccupations écologiques à leurs perspectives d’émancipation sociale.

.

.

Racine de moins un
Une émission
de critique des sciences, des technologies
et de la société industrielle.
.
Émission Racine de Moins Un n°57,
diffusée sur Radio Zinzine en novembre 2019.

..

Renaud Garcia est également l’auteur de deux ouvrages:
Le désert de la critique, déconstruction et politique, éd. L’Echappée, 2015.
Le sens des limites, contre l’abstraction capitaliste, éd. L’Echappée, 2018.


Renaud Garcia

Écologie sociale et entraide

Changement de vision globale contre les tenants de l’effondrement

 

« La crise écologique tend à renverser la maxime traditionnelle {selon laquelle avant de vivre, il faut survivre}. Aujourd’hui, si nous voulons survivre, il nous faut commencer par vivre. »

« Nous espérons que les groupes écologistes écarteront tout appel au “chef de l’État” ou aux “institutions bureaucratiques nationales et internationales”, c’est-à-dire des criminels qui contribuent matériellement à la crise écologique actuelle.»

Murray Bookchin, Pouvoir de détruire, pouvoir de créer,
manifeste du groupe new-yorkais Ecology Action East, 1969.

« L’effondrement est inévitable non parce que la connaissance scientifique de son advenue est trop incertaine, mais parce que la psychologie sociale qui habite les humains ne leur permettra probablement pas de prendre les bonnes décisions, au bon moment. »

Yves Cochet, Agnès Sinaï, Pablo Servigne,
tribune dans le journal Le Monde, 23 juillet 2019.

Les deux citations ci-dessus forment le point de départ de l’exposé qui suit. Nous voici en présence de deux interprétations de la crise écologique et des réponses à lui apporter, à cinquante ans d’intervalle. Dans l’enthousiasme contre-culturel des années 1960, Murray Bookchin préconise des formes d’organisation explicitement anarchistes du combat écologique. C’est aux gens de prendre leurs affaires en mains, d’abord par un changement de sensibilité, puis par un lent travail – qu’il pense pouvoir hâter à l’époque en raison des multiples remises en question des rapports de domination qui se font jour dans la société américaine – de réinstitution de la société. Il s’agit d’abord bien de vivre (c’est-à-dire se fixer l’exigence d’une réalisation la plus harmonieuse possible des potentialités naturelles de l’être humain), et la simple survie s’ensuivra.

Cinquante ans après, des spécialistes de l’effondrement de la civilisation « thermo-industrielle », membres d’un Institut étudiant la transition (l’Institut Momentum), non seulement avancent que nous y sommes (l’effondrement est inévitable) mais que pour organiser au mieux notre survie dans ces conditions hostiles (s’efforcer de vivre), c’est à l’expertise de quelques-uns qu’il convient de s’adresser et non à l’ « humanité », autrement dit la masse des gens ordinaires, marqués par leurs tares congénitales, incapables de prendre des décisions correctes.

À l’évidence, ce jeu de va-et-vient sur 50 ans nous incite à nous demander comment nous avons pu en arriver là, à un stade où la dépossession de l’agir de l’homme du commun est assénée par des écologistes comme une vérité intangible de la nature. Les brefs rappels qui suivent ont pour fonction de montrer qu’il n’en a pas toujours été ainsi, et qu’au sein d’une tradition certes très large, foisonnante et souvent discordante, du discours écologique, il existe au moins une filiation incitant à se réapproprier les idées fondamentales de l’écologie dans un sens résolument rétif à toute délégation de l’autonomie. Si ces quelques pistes d’étude peuvent inciter à lutter contre une forme d’amnésie contemporaine, leur présentation n’aura pas été vaine. Cette vision globale de la place de l’homme dans la nature sera ici abordée à partir des idées de Pierre Kropotkine (cf. Renaud Garcia, Pierre Kropotkine et l’économie par l’entraide, Le passager clandestin, 2019) et de Bookchin (cf. recueil de textes inédit Pouvoir de détruire, pouvoir de créer, L’Échappée, 2019), dont le destin a voulu que le premier, né en 1842, meure l’année de naissance du second (1921-2006).

Kropotkine et l’économie par l’entraide

Dans ce petit livre de présentation, j’ai surtout voulu redonner toute sa place à la dimension politique de l’entraide, telle que Kropotkine l’avait envisagée, dans son maître-ouvrage L’entraide. Un facteur de l’évolution, mais aussi dans ses ouvrages de théorie et d’organisation économique (La conquête du pain ; Agissez par vous-mêmes ; Champs, usines et ateliers). Il s’agissait pour une part de redonner une vigueur à une notion d’entraide traitée par Pablo Servigne et Gauthier Chapelle, dans leur livre L’entraide. L’autre loi de la jungle, d’une manière volontairement peu politisée. Ce dernier ouvrage ressemble davantage à un compendium astucieusement agencé des diverses expériences en sciences de la nature et sciences humaines et sociales soulignant la permanence et la pertinence de l’entraide pour saisir l’évolution des groupes vivants (et notamment humains).

Ce qu’il faut d’emblée souligner, c’est que dans la pensée de Kropotkine, le terme d’ « entraide » ne saurait se réduire à une simple exhortation morale à la coopération (bien qu’il puisse parfois projeter un tel vœu dans une nature personnifiée). Il forme bel et bien la clé de voûte d’une réorganisation sociale. Et cette réorganisation se veut nécessairement antagoniste à des contextes (l’État libéral, la concurrence libre et non faussée sur le marché, la bureaucratie, le développement de la « banlieue totale », pour citer Bernard Charbonneau) qui sélectionnent et affermissent les tendances les plus asociales de l’être humain. En somme, là où les collapsologues insistent sur la nécessité d’adopter une culture de l’entraide pour entrer avec un peu plus d’assurance dans une ère d’effondrement, il serait sans doute plus fidèle à l’inspiration originelle de Kropotkine de souligner la portée d’ores et déjà conflictuelle de la pratique de l’entraide.

Mais la notion elle-même n’est pas univoque. En effet, si on lit les travaux de Kropotkine sur la morale (La morale anarchiste ; L’éthique), on constate que l’entraide se déploie en réalité selon trois niveaux enchâssés. Fondamentalement, elle réside dans la réciprocité stricte : se rendre tel service contre tel service. Un troc ne comportant pas de tricherie, autrement dit une relation marchande embryonnaire, peut relever de ce niveau basique. Mais Kropotkine montre que partout où ce socle de réciprocité existe (dans des groupes soudés, dans des sociétés à petite échelle dont les membres se connaissent plus ou moins tous), il constitue le fondement de conduites dépassant toute forme d’égoïsme bien compris. L’entraide peut alors se déployer en sympathie, c’est-à-dire en une capacité, renforcée par l’habitude, d’entrer en imagination dans le vécu affectif d’autrui. Une fois les usages de la sympathie intégrés et consolidés, l’entraide prend le visage de l’abnégation, du don pur, que Kropotkine envisage comme la vie qui demande à s’exprimer dans sa surabondance de force. En ce sens, la bravoure, l’héroïsme mais encore la révolte profondément vécue contre un ordre injuste relèvent de ce raffinement de l’entraide.

Penser l’entraide selon Kropotkine, c’est donc relever partout ce dont l’humain (et le vivant, du moins chez les animaux sociaux, selon les connaissances dont l’auteur dispose à l’époque) est capable en termes de don. Le lecteur est introduit à une représentation du monde radicalement opposée à celle qui place la rareté et la lutte pour son appropriation au centre de l’existence. À l’époque, l’idéologie scientifique du darwinisme social incarne une telle vision sinistre de l’humain dans son rapport au milieu vital, légitimant les pratiques bien réelles du capitalisme industriel. Tous ceux qui s’intéressent à l’histoire des idées scientifiques et à leur distorsion politique trouveront dans l’introduction et le premier chapitre de L’entraide une lecture de Darwin qui demeure précise et pleine d’acuité. Kropotkine lit exhaustivement Darwin (rien d’étonnant à cela, compte tenu de la pénétration de l’évolutionnisme chez les couches les plus cultivées de la Russie des années 1860) et s’attache à démontrer en quoi l’évolution naturelle favorise l’entraide comme facteur de transformation des espèces et d’un développement de plus en plus large de la conscience. Il y parvient en utilisant La filiation de l’homme comme correctif du noyau malthusien de L’origine des espèces, tout en s’appuyant sur le contexte de ses propres observations de naturaliste effectuées en Sibérie (dans des conditions hostiles et face à un milieu peu densément peuplé). Il s’agit là de l’essentiel du premier chapitre de L’entraide.

Mais, plus largement, l’entraide constitue une sorte de creuset théorique pour forger une compréhension inter-relationnelle des phénomènes. Kropotkine pense avant tout les rapports intra-spécifiques des organismes, mais ses recherches le portent ensuite à souligner l’influence réciproque des organismes et de leur milieu. Il ne faut jamais oublier que la spécialité scientifique du savant russe était la géographie. Disciple de Humboldt (notamment son œuvre Cosmos) qui lui a permis de penser l’humain comme une émergence au sein de la nature, mais encore lecteur avisé de Lamarck (comme le montre une série d’articles néo-lamarckiens entamée à partir de 1910, traduite en français sous le titre De Darwin à Lamarck. Kropotkine biologiste, ENS éditions, 2015), qui insistait sur le rapport entre une tendance interne des organismes à la complexification et l’action des circonstances, Kropotkine en est donc arrivé à présenter une vision naturaliste globale. Poussée un peu plus loin, cette vision aurait sans doute pu subvertir ses propres fondements darwiniens. Il écrivait ainsi en 1919 :

« Malheureusement, les vulgarisateurs des théories de Darwin, parlant au nom de la science, sont parvenus à éliminer cette idée philosophique profonde de la conception naturaliste de l’univers élaborée pendant le XIXe siècle. Ils sont parvenus à persuader les hommes que le dernier mot de la science était une lutte sans merci pour l’existence. Mais la prédominance que l’on commence désormais à accorder à l’action directe du milieu pour l’évolution des espèces, en éliminant l’idée malthusienne de la nécessité d’une compétition au couteau entre tous les individus d’une espèce donnée afin qu’une nouvelle espèce évolue, ouvre la voie à une compréhension totalement différente de la lutte pour l’existence, et de la nature dans son ensemble. (“Direct Action of Environment and Evolution”, The Nineteenth Century and After, janvier 1919)

C’est par ce biais que l’on peut comprendre comment, dans L’entraide, on passe du relevé des tendances naturelles à la coopération à une histoire naturelle des traditions d’entraide. Ce passage est rendu pensable en insistant sur l’inscription d’une forme communautaire dans l’espace (clan, village, commune) qui se trouve toujours soumise aux aléas de l’équilibre et du déséquilibre, dont les causes sont souvent sociales.

Par exemple, l’émergence de l’État est reconstituée sur fond de division des cités médiévales et d’une autonomisation du pouvoir des marchands. Kropotkine s’efforce donc de mettre en lumière les processus d’institutionnalisation des habitudes d’entraide, en montrant que certains milieux favorisent le plein déploiement des capacités sociales humaines pendant que d’autres les entravent. C’est ici que s’ouvre à l’évidence l’espace de la critique anarchiste, puisqu’il n’y a pas lieu de conserver une forme institutionnelle dont tout l’effet consisterait à brider le potentiel coopératif humain, voire à inciter les gens à donner le pire d’eux-mêmes.

Et c’est par contre sur ce point que les collapsologues, notamment Servigne et Chapelle dans leur Entraide, l’autre loi de la jungle, sont étonnamment silencieux, au point d’ailleurs de placer sur le même plan des expériences comme la reprise d’une ferme autogérée, la constitution de cercles d’alcooliques anonymes ou encore le lancement d’une start-up, en tant qu’elles requièrent des mécanismes de confiance et illustrent les vertus créatrices de l’entraide.

Cette arrière-plan théorique assez dense permet de mieux saisir la logique des réflexions économiques et urbaines de Kropotkine, lesquelles constituent sans doute son apport le plus novateur (que l’on pourrait à bon droit tirer du côté de la décroissance, comme l’indique la collection dans laquelle est parue le petit ouvrage servant de support aux présentes réflexions). On soulignera donc que cette compréhension inter-relationnelle de l’humain dans son milieu aboutit, dans La conquête du pain et Agissez par vous-mêmes, à penser l’économie depuis la consommation, à revenir sur la catégorie de besoins pour en opérer la socialisation sur les bases d’une délibération commune débutant au niveau du quartier, et enfin à interroger la pertinence de la perpétuation de certaines productions industrielles dont les nuisances semblent avérées. Dans Champs, usines et ateliers, cette réflexion contextuelle prendra la forme d’une vision de déconcentration urbaine, ramenant la vie humaine à une échelle pertinente, dans un milieu équilibré entre ville et campagne, permettant une large gamme de travaux puisant dans la terre de quoi revivifier les sens et l’esprit.

Toutes ces pistes sont là, ouvertes plus facilement dans un cadre rural, bien que l’on puisse s’y familiariser en ville en commençant par exemple à rééquilibrer ses activités, et en instruisant en amont en fonction de ce que Kropotkine appelait l’éducation intégrale (radicalement opposée aux effets individualisants et hiérarchiques de la spécialisation). Tant mieux si les collapsologues réactivent ce genre de pratiques, mais on voit clairement qu’elles ne sortent pas toutes armées du cerveau de quelques éveillés contemporains.

Quelques mots sur l’écologie sociale de Murray Bookchin

L’œuvre de Murray Bookchin, dont l’heure semble venue dans le débat d’idées contemporain (notamment à la suite de l’expérimentation sociale menée au Rojava qui a porté sur le devant de la scène – sans que l’on sache d’ailleurs exactement à quoi s’en tenir sur l’interprétation de sa philosophie telle qu’elle s’y trouve mise en œuvre) est celle d’un philosophe autodidacte, immigré aux États-Unis, très tôt militant communiste, ouvrier de l’industrie automobile, qui s’est progressivement tourné vers la tradition d’entraide et d’autogestion portée par l’anarchisme. D’une certaine manière, l’idée matricielle de son écologie « sociale » (que l’on distinguera donc de l’écologie « profonde » – chez Arne Næss par exemple – dont un des principes fondamentaux est celui de l’égale considération pour toutes les formes de vie, fondée sur le postulat de la valeur intrinsèque de tout être vivant) reprend la vision globale de l’entraide chez Kropotkine. En résumé, la « seconde nature », c’est-à-dire le monde bâti par les humains et étayé sur la nature interne (nos sens, nos tendances innées et nos forces organiques) et externe (le milieu vital) non seulement prend place dans la « première nature », mais en prolonge et affine les tendances à la créativité et à la liberté.

Cette dialectique entre seconde nature et première nature fournit un critère important pour déterminer si le potentiel de l’humain est honoré ou au contraire entravé par les institutions sociales et les rapports de force qui les traversent. Bookchin énonce par exemple, dans un texte synthétique intitulé “Qu’est-ce que l’écologie sociale ?” (1993) :

« La seconde nature telle qu’elle existe aujourd’hui, bien loin de manifester la réalisation des possibilités humaines, est grevée de contradictions, d’antagonismes, d’intérêts conflictuels qui ont perverti les capacités de développement spécifique de l’humanité. Ses perspectives d’avenir contiennent le danger d’un anéantissement de la biosphère et, malgré les obstacles rencontrés, la capacité de présenter un modèle écologique entièrement nouveau. »

En ce sens, Bookchin propose un naturalisme dialectique, qui peut s’apparenter à un approfondissement de la pensée de Kropotkine par des moyens divergents, notamment les outils conceptuels de la philosophie de Hegel. Les deux auteurs, en tout cas, se présentent comme des héritiers des Lumières, capables d’entrer dans un rapport nuancé à cet héritage. Les Lumières fournissent le modèle d’une science conquérante, d’une technologie appliquée censée engendrer automatiquement le progrès humain et d’une raison délivrée de la superstition qui se retournent en leur contraire : scientisme mettant à distance la « nature » comme surface de manipulations ; technologie bureaucratique ; rationalisme permettant l’administration des humains et du reste des êtres vivants. Malgré tout, Bookchin retient des Lumières la dimension antiautoritaire d’une figure centrale telle que Diderot. C’est véritablement cette pulsion opposée à la hiérarchie qui anime son écologie sociale. En réalité, pour entrer dans l’œuvre de l’auteur, il faut prendre en compte que la domination de la nature trouve ses racines dans les rapports hiérarchiques et la domination humaine, qui habitue à traiter certaines personnes d’un sexe, d’une race ou d’une classe différente comme des objets.

D’où une dimension pleinement anarchiste de sa pensée, et un anti-étatisme au plan écologique, qui n’essaiera pas d’en appeler aux gouvernements pour qu’ils en fassent « plus » pour le climat (pétitions, admonestations et requêtes qui font partie du répertoire des effondrementalistes et des figures médiatiques qui gravitent autour de leurs thèses, Greta Thunberg en tête, sans toutefois en résumer intégralement le contenu). La ligne de clivage est nette, en tout cas, dès les années 1980, comme le montre ce passage extrait d’une “Lettre ouverte au mouvement écologiste” :

« Les années 1980 vont-elles rester fidèles à la conception visionnaire d’un futur basé sur un engagement libertaire en faveur de la décentralisation, des technologies alternatives et des pratiques libertaires telles que les groupes affinitaires, la démocratie directe et l’action directe ? Ou bien cette décennie sera-t-elle marquée par une funeste rechute dans l’obscurantisme idéologique et une « politique consensuelle », qui acquiert « pouvoir » et « efficacité » en épousant ce « consensus » même qu’il faudrait précisément réorienter ? Le mouvement écologiste recherchera-t-il une illusoire « base de masse » en copiant les modèles de manipulation de masse, des médias de masse et de la culture de masse qu’il s’est engagé à combattre ? Ces deux orientations sont inconciliables. »

Approfondissements

Il y a par conséquent beaucoup, chez Kropotkine et Bookchin, pour faire face à l’effondrement déjà en cours non pas en se projetant fébrilement vers un futur sans avenir (à partir d’un présent sous perfusion de futur) mais en nous réinscrivant dans un passé, dans une histoire.

Dans le même temps, cette histoire ne saurait être linéaire. Elle ne suivra pas un seul chemin. Chez Kropotkine comme Bookchin, des pistes sont défrichées, mais elles demandent à aller plus loin encore, car elles ne sont pas sans poser de réels problèmes. Parmi ceux-ci, on trouve le statut du progrès machinique et l’avenir de la production industrielle. Dans ses Mémoires par exemple, Kropotkine énonçait cette critique à l’égard de son ami socialiste William Morris :

« La haine que William Morris avait pour les machines prouvait seulement que la conception de la puissance et de la grâce de la machine avait échappé à son grand génie poétique. »

On trouve des critiques similaires chez Bookchin. S’il n’évoque certes pas une neutralité de la technique et souligne le plus souvent ses effets aliénants, il remet pourtant en question dans certains textes tardifs la dénomination « société industrielle » qu’il ramène aux obsessions primitivistes et biocentriques châtiant le pouvoir transformateur (industrieux) de l’être humain. Cette disqualification, telle qu’on la lit dans le texte traduit récemment en français dans le recueil Changer sa vie sans changer le monde, outre qu’elle traduit une certaine rigidité voire une volonté hégémonique dans le champ de l’écologie politique, reste fort discutable au plan conceptuel. Pour Bookchin, en effet, la substitution de l’expression « société industrielle » au terme « capitalisme » fait perdre de vue le rôle unique, essentiel, tenu par le capital et les relations marchandes dans la formation de la société moderne (ce que Ellul en France, ou David Watson – de la revue Fifth Estate – aux États-Unis sont accusés d’oublier). Une critique pertinente doit donc porter non pas sur le potentiel machinique, mais sur les relations sociales propres à l’exploitation capitaliste.

Il y a effectivement de quoi dire, ici, car à la vérité il semble bien difficile de séparer le développement capitaliste, en tant qu’économie orientée vers une croissance indéfinie ayant fait éclater les anciens marchés locaux et leurs normes sociales et morales (ce que Bookchin lui-même relève dans un très pertinent texte du recueil, intitulé « Économie de marché ou économie morale ») et l’industrie en tant que forme de production coupée de toute base agricole et artisanale. Et dans ce développement global, le machinisme joue un rôle fondamental, en tant qu’il permet une production et une consommation de masse. Dans L’impasse de la globalisation, ouvrage lumineux sur le développement du capitalisme, le sociologue Michel Freitag a impeccablement exprimé cette relation-là :

« L’élargissement du marché et l’ouverture virtuellement illimitée de la concurrence va nécessairement de pair avec la production industrielle, qui est production de masse ; et il en va de même pour la création d’un marché du travail unifié, puisque la réduction tendancielle du travail social à la nouvelle forme du travail industriel, qui est par définition détaché de la terre et des liens de service, supprime chez les travailleurs toute capacité de satisfaire de manière autonome une bonne partie de leurs propres besoins. »

Si le machinisme devient une contrainte dynamique du système capitaliste, qui ne peut chercher qu’une croissance exponentielle, alors séparer les avancées technologiques des rapports capitalistes, c’est les aborder du point de vue d’une économie marchande pas encore systématisée en un marché universel et impersonnel où seuls comptent la productivité et le profit. C’est supposer que les relations marchandes demeuraient à peu près identiques à travers le temps, au lieu de voir que le décollage industriel au XVIIIe siècle est consubstantiel à leur développement impersonnel et mondial. Consubstantiel, en d’autres termes, à la formation du monde abstrait de l’économie dans lequel nous baignons aujourd’hui, avec les multiples effondrements (naturels, sociaux, culturels) qu’il a déjà engendrés.

Ce bref aperçu des points aveugles de ces textes témoigne aussi de toute leur vertu : nous forcer à penser, à travailler, à effectuer des distinctions pour remonter à la source de nos maux. Précisément ce que les effondrementalistes, tout occupés à la mobilisation intégrale par temps d’urgence, auront tendance à minorer et réduire à de la parlotte inutile. Autre façon, dans leur cas, de congédier l’histoire.

Renaud Garcia.
Communication au Centre Ascaso-Durruti,
Montpellier, le 24 Octobre 2019.

.

La maison brûle…
et nous écoutons tranquillement
les collapsologues nous parler d’happy collapse !

.

  1. Aucun commentaire pour l’instant.
  1. No trackbacks yet.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :