Renaud Garcia, Le Sens des limites, contre l’abstraction capitaliste, 2018

« Le divin que communique à la matière la perception sensuelle de la vie, au lieu de l’employer à chercher le goût des choses, nous l’utilisons à en expliquer les raisons. Quand précisément la raison des choses est leur goût. »

Jean Giono, Le Poids du ciel

« Je préférerais échanger des idées avec les oiseaux qui peuplent notre planète plutôt que d’apprendre à entretenir des communications intergalactiques avec quelque obscure race d’humanoïdes habitant un astre satellite du système de Bételgeuse. Les bœufs d’abord, la charrue ensuite. »

Edward Abbey, Désert solitaire

Professeur de philosophie au lycée, me voici devant une classe, présent aux adolescents de dix-sept, dix-huit ou dix-neuf ans qui me font face. À cette heure, la lumière du matin hivernal réchauffe difficilement les élèves, dont les mimiques paraissent surjouer un état de glaciation imminente. Nous en rions ensemble, avant que je ne ressente à mon tour la froideur de la salle, due au dysfonctionnement d’un radiateur. Je comprends tout de suite mieux leur air transi. Les conditions climatiques, l’heure précoce du cours, la recherche déçue d’une source de chaleur dans la salle de classe : tout cela confère une tonalité affective particulière à ce premier contact de la journée, que l’on pourrait considérer pourtant, de l’extérieur, comme tout à fait routinier. Le cours débute. Pour effectuer mon travail académique, il me serait possible de débiter un contenu théorique, en position assise, sans quitter ma table. Mais je préfère me tenir debout et bouger, je retrouve dans cette posture mon « assiette » naturelle, située dans un lieu familier. Alors, tout en parlant et guidant la leçon, je saisis, par une compréhension toute corporelle, la fatigue qui se lit sur le visage de cette élève lorgnant en direction de la fenêtre, l’incompréhension d’un autre qui me porte immédiatement à clarifier un point ou à suspendre le cours d’une démonstration par une question adressée à la collectivité. Plus tard, un enjeu théorique suscite des interventions dans l’auditoire, des controverses. L’atmosphère ouatée du début disparaît progressivement, les énergies intellectuelles se réveillent et les élèves prennent en charge une discussion férocement indisciplinée. Il y a du bruit, objectivement. Or, une classe où il y a du bruit, n’est-ce pas le signe d’un manque de cadre, et d’un échec de l’enseignant à transmettre le contenu du cours dans des conditions optimales pour tous ? C’est parfois vrai, et il s’agit en tout cas d’une représentation académique bien partagée. Pourtant, ce bruit-ci, qui monte à cet instant-là, dans cette classe-là, à partir de désaccords adolescents indissolublement théoriques et personnels, ce bruit, donc, je le perçois affectivement comme du «bon» bruit. Le critère est net : cette agitation progressive, au lieu de faire obstacle à mon activité, est le signe d’une vitalité qui l’exalte et l’exhausse. Fi des prescriptions : j’interviens peu, recadre simplement dans les limites du tolérable. Dès lors, je sais qu’avec une telle classe, dans laquelle alternent moments de calme et phases d’intensité intellectuelle, je serai en mesure, autant que possible, de bien travailler. Ces élèves eux-mêmes, en dépit peut-être de toutes leurs autres difficultés, conforteront mon enthousiasme à faire de mon mieux, ce qui ne pourra qu’être satisfaisant pour eux.

Voilà donc une situation de travail quotidienne dans laquelle un être humain entre en rapport étroit avec d’autres êtres humains particulièrement accessibles à la joie et à la souffrance, à l’exaltation et à l’ennui. Or ce rapport, on le comprend, s’avère perpétuellement mouvant, instable, chaque fois singulier en dépit de sa banale quotidienneté. L’exercice même du travail s’y compose de multiples petites perceptions, comme autant d’infléchissements intuitifs, sentis davantage qu’intellectualisés, permettant de répondre aux variations de la situation. C’est cela la chair même de l’activité d’enseignement : ce qui se joue et se tisse dans une épreuve subjective, où l’« épreuve » a le sens de l’« éprouvé ». Là seulement notre présence en classe acquiert son sens. Une situation, d’ailleurs, qui n’a rien d’exceptionnel: ce serait le cas, par exemple, pour des infirmiers et infirmières, des éducateurs spécialisés, des travailleurs dans le domaine médico-social, mais aussi bien, dans un tout autre registre, pour des facteurs dont le sel du métier consiste dans le contact humain noué jour après jour avec les habitants d’un quartier précis. Tous développent dans leur activité un savoir de la vie, passant outre les prescriptions hiérarchiques et les formalisations bureaucratiques. Et, de manière générale, il en va de même pour toute subjectivité vivante impliquée dans une activité rassemblant ses puissances propres, qu’il s’agisse de cultiver une terre, d’habiter un lieu, de soutenir une conversation enrichissante, de jouer et d’exercer sa force physique, ou encore de faire la cuisine.

Or, l’effroyable de notre temps tient à ce que cette expérience incarnée et féconde de la présence au monde s’y trouve systématiquement niée. Pour reprendre l’exemple de départ, si je voulais suivre à la lettre, en serviteur zélé, l’organigramme des diverses tâches technologiquement assistées composant désormais les obligations de service d’un enseignant de l’« école à l’ère du numérique », je serais contraint de rogner peu à peu sur ce temps libre, non quantifié, dans lequel s’installe le contact entre les élèves et moi (en faisant par exemple l’appel en ligne dans la classe, après avoir allumé l’ordinateur, ouvert le logiciel idoine et coché les bonnes cases). Je diluerais par ailleurs mon attention et mon énergie dans une multitude de tâches me rendant à tout moment contrôlable (remplir un cahier de textes en ligne, répondre aux e-mails de parents eux-mêmes alertés par messages automatiques des notes, appréciations et absences éventuelles de leurs enfants). Je devrais enfin me convaincre, contre le témoignage de mes propres sens, de n’avoir pas affaire, en la personne des élèves, à des subjectivités complexes cachant une intimité problématique, mais à un agrégat mécanique de « compétences » à évaluer, tout cela permettant de valider un « projet professionnel» et de mesurer une future «employabilité». Il me faudrait donc, en définitive, m’abstraire de ma condition incarnée et de son savoir immanent pour fonctionner comme le suppose le discours capitaliste du management : en m’adaptant avec souplesse à la modernisation économique, présentée comme l’ultime réalité, tout en répercutant avec rigidité des recettes clés en main décidées par les experts. Encore une fois, il convient d’élargir cette expérience personnelle, et de mesurer le champ général couvert désormais par l’abstraction économique, qui s’entend à capter, scléroser et codifier les puissances vitales afin de servir l’extension toujours plus dévorante de la valeur marchande.

Face à cela, le pari de ce livre est de contribuer à une critique sociale et culturelle s’attaquant à un trait constitutif du capitalisme, dès lors qu’on l’envisage à la façon de Marx comme un mouvement de reproduction indéfinie de la valeur: son déni constant de la vie en sa dimension qualitative et sensible.

Extrait de l’introduction du livre de Renaud Garcia, Le Sens des limites, contre l’abstraction capitaliste, éd. L’Echappée, 2018.

 

Sommaire

Première partie : Le monde

  1. L’aplatissement du monde
  2. L’impossible art d’habiter
  3. Le goût et ses simulacres

Deuxième partie : Les autres

  1. Aliénation, exploitation, fétichisme
  2. De quelques formes de destructivité
  3. Horizons utopiques

Troisième Partie : Nous-mêmes

  1. Le soi cybernétique
  2. Les maux de la santé
  3. Jusque dans la sommeil

Conclusion

 

Renaud Garcia enseigne la philosophie au lycée et s’efforce d’appliquer le principe de refus de parvenir.
Ses recherches postent principalement sur l’anarchisme, la critique sociale et la décroissance.

Il a également publié Le Désert de la critique en 2015.
Recension et Émission.

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