Biagini, Cailleaux et Jarrige, Critiques de l’école numérique, 2019

Nos vies sont totalement bouleversées par un déferlement numérique qui fascine et terrifie à la fois. Au nom de la modernité et d’un progrès qui ne sauraient être arrêtés, nos subjectivités, nos relations sociales, nos expériences du monde… mutent à un rythme accéléré. Et, sur tous les continents, des plans numériques pour l’éducation sont adoptés à marche forcée. Plus encore peut-être qu’ailleurs, les promesses prolifèrent dans le domaine de l’enseignement. Des structures, des technologies, des langages nouveaux s’inventent pour intégrer les impératifs numériques dans le système éducatif-devenu un formidable terrain d’expérimentation de la numérisation du monde.

En 2015 par exemple, le gouvernement français annonçait que des milliers d’écoles et des centaines de milliers de collégiens allaient être dotés de tablettes numériques, cofinancées par l’État et par les collectivités territoriales, censées résoudre l’ensemble des problèmes (réels ou supposés) de l’école. Et ce, alors que des expériences similaires aux États-Unis montraient pourtant combien la mise à disposition d’un ordinateur personnel affectait négativement l’évolution scolaire des élèves.

Peu après leur arrivée au pouvoir, Emmanuel Macron et son ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer, pourtant si fascinés par le numérique et ses potentialités, ont dû reconnaître du bout des lèvres l’échec de ce projet d’équipement généralisé en tablettes tout en annonçant un nouveau plan « numérique au service de l’École de la confiance ». Dans le domaine digital, les mots creux et la langue de bois sont devenus la norme, et les annonces contradictoires se multiplient, plongeant les acteurs du secteur comme les parents d’élèves dans une incertitude permanente. Mais malgré quelques tergiversations, la tendance de fond reste la même: toujours plus de nouvelles technologies. Car le poids de l’idéologie pronumérique et des intérêts économiques qui lui sont liés écrasent toute autre considération.

Les pédagogies faisant appel au numérique sont convoquées pour résoudre tous les problèmes de l’école et faire entrer les élèves dans ce que l’on imagine être le monde du XXIe siècle. Plus l’école et l’éducation sont présentées comme étant en crise, plus l’utopie numérique y multiplie les promesses. Encensant l’individualisation des apprentissages là où se déploie une massification dépersonnalisée, relayant une injonction permanente à innover, à être optimistes, à exceller, à se renouveler, à s’inventer, le numérique s’impose partout alors que ce sont les inégalités sociales et territoriales croissantes qui minent le plus sûrement les possibilités d’une éducation réellement émancipatrice. Alors que l’école, de la maternelle à l’université, devrait être un havre favorisant la concentration, l’attention commune, valorisant l’effort, l’acquisition de connaissances dans la durée et de manière méthodique, soit un espace de résistance à la frénésie consumériste et numérisatrice contemporaine, elle est devenue l’un des principaux territoires où se déploie ce qui détruit sa raison d’être. Alors qu’elle devrait être pensée comme un temps et un espace laissant place à des pratiques émancipatrices, elle est happée par l’emprise aliénante de la domination numérique. Les dirigeants économiques et politiques, ainsi que nombre d’intellectuels et de citoyens, ne cessent d’enjoindre éducateurs et pédagogues à céder devant l’impératif d’un prétendu progrès technique abstrait, s’en remettant les yeux fermés aux apprentis sorciers de la Silicon Valley qui reconfigurent nos sociétés et transforment nos esprits en fonction de leurs seuls intérêts et de leurs visions techno-utopiques.

Cette mise au pas s’inscrit plus largement dans la « dématérialisation» de toutes les missions traditionnelles de l’État. Pour accroître l’efficacité et diminuer le coût de ces services autrefois publics, des légions de prétendus spécialistes et experts promeuvent un changement de paradigme à coups de logiciels innovants, d’équipements informatiques, de méthodes «disruptives». Ces évolutions rapides – bien trop rapides – opèrent dans une sorte d’inconscience générale et d’hypnose collective. À l’ère de la société soi-disant horizontale et participative, ces mutations sont imposées d’en haut au moyen d’arguments d’autorité, par des experts autoproclamés, dont les intérêts économiques sont souvent liés à la mise en place concrète de leurs discours enthousiastes et apparemment généreux.

Les enjeux sont particulièrement vifs et l’ambivalence des processus de transformation atteint des sommets dans le secteur de l’éducation. Les politiques publiques ne cessent en effet de promouvoir une école dite innovante faite d’outils numériques, d’imprimantes 3D, de dispositifs intelligents, tout en mettant en garde sur certains risques des écrans et en diffusant des messages d’alerte auprès des parents et des éducateurs, notamment sur l’usage des téléphones portables dans les établissements. Cette politique schizophrène plonge élèves, parents et enseignants dans un monde de messages contradictoires, fait d’oxymores et d’injonctions ambivalentes. Soucieux du meilleur pour leurs enfants, les parents les suréquipent d’instruments numériques par peur de les mettre en difficulté dans la compétition générale de tous contre tous. Parmi les professeurs, les critiques sont nombreuses mais dispersées et rendues inaudibles, contrairement au discours des partisans du numérique éducatif, puissamment relayé par l’institution et l’ordre médiatique dominant. Dans une société où partout sont célébrés l’innovation, l’ouverture, le ludique et le participatif, l’emprise numérique peut se déployer sans susciter ni débat ni conflits, comme s’il s’agissait d’un processus naturel et inéluctable.

Nous allons essayer d’apporter un peu de dissensus avec ce livre qui n’est pas un énième rapport d’expert, ni une étude spécialisée, mais le fruit d’un travail militant et citoyen. Nous ne sommes pas des spécialistes du numérique ni des informaticiens, et ne revendiquons aucune compétence technique dans ce domaine. Mais nous refusons les diktats des nouveaux pouvoirs qui entendent imposer leurs lois et leur langage, leurs obsessions et leurs projets dans l’éducation, de la petite enfance jusqu’à l’université. Peu leur importe que le monde souffre de surconsommation de ressources et d’énergie encore aggravée par la propagation du numérique, d’une obsolescence rapide des équipements pour nourrir les profits de quelques-uns, de pollution généralisée, de la reproduction ou de l’aggravation des inégalités spatiales et sociales, de l’épuisement des psychismes sous l’effet de l’accélération globale. Peu leur importe les mises en alerte et enquêtes sur les effets néfastes des écrans dans l’apprentissage, l’appauvrissement des savoir-faire, l’affaissement des liens pédagogiques, les inégalités des pratiques face aux techniques, l’infantilisation et l’entrée en force d’entreprises privées dans l’enseignement public, ou la politique de réduction des effectifs d’enseignants à l’heure de l’austérité budgétaire.

Ce n’est pas le cas des enseignants, parents, soignants, syndicalistes, ou simples citoyens inquiets et engagés, que nous avons réunis dans cet ouvrage. Il est né de la rencontre entre L’échappée, éditeur indépendant qui œuvre depuis une quinzaine d’années à dénoncer l’emprise numérique, et l’association Technologos, constituée en 2012 pour interroger et contester le système technicien contemporain. Alors que le premier envisageait de constituer un diptyque en publiant un recueil de textes sur l’école numérique suite à la parution en 2015 de L’Assassinat des livres par ceux qui œuvrent à la dématérialisation du monde, la seconde organisait en septembre 2017 ses assises annuelles sur la numérisation de l’éducation. De ces deux initiatives est né cet ouvrage dans lequel figurent plusieurs intervenants à ces assises, rejoints par d’autres contributeurs d’horizons divers.

Tous se rejoignent sur l’idée qu’il faut refuser de céder à la passivité et ne pas nous laisser impressionner par des technocrates et autres startupeurs et ingénieurs qui entendent révolutionner nos vies. À mille lieues des prophètes et prospectivistes hors-sol qui multiplient les promesses pour mieux façonner l’avenir et adapter le monde à leur folie disruptive en captant l’attention et les financements, nous revendiquons un regard profane et modeste. Nous ne savons pas de quoi l’avenir sera fait, et nous ne souhaitons ni imposer nos visions du monde ni remodeler la vie de nos contemporains. En regroupant des points de vue divers et généralement invisibles dans les médias et les institutions publiques, nous souhaitons donner la parole à celles et ceux que l’on n’entend pas assez. Nous n’avons pas d’autres ambitions que de livrer des fragments de réel et d’expériences, de décrire ce que nous vivons et expérimentons avec nos enfants, dans nos classes et nos amphithéâtres. Nous voulons ouvrir un contre-feu. Sans aucune prétention à l’illusoire exhaustivité, sans revendiquer un savoir surplombant et froid, nous soumettons au lecteur une série de témoignages, d’enquêtes, de points de vue et de réflexions qui disent un certain état du monde contemporain.

Ces textes portent sur la France, l’Italie et la Belgique, mais aussi les États-Unis. S’ils ne partagent pas tous le même niveau de critique quant à la «révolution numérique» en cours, ils opèrent un pas de côté et la questionnent. Ces contributions émanent d’enseignants, de professionnels de l’enfance ou de personnes engagées contre la tyrannie technologique. Par-delà leur diversité, ils cherchent à proposer des contrepoints à l’idéologie numérique tout en dévoilant les soubassements théoriques et les arrière-plans politiques des processus à l’œuvre dans l’éducation. Au-delà de la novlangue et du déterminisme technologique imposés à tous, ils souhaitent contribuer à créer des espaces de réflexion libres et autonomes. À toutes celles et tous ceux qui n’abdiquent pas face à la numérisation forcenée du monde, qui refusent de se soumettre aux injonctions et aux promesses de la Silicon Valley et de ses disciples comme aux politiciens désorientés, ils lancent un appel à résister et à s’exprimer publiquement, sans peur ni honte de refuser ce que l’on nous présente comme le sens de l’histoire.

Introduction du livre coordonné par
Cédric Biagini, Christophe Cailleaux et François Jarrige,
Critiques de l’école numérique,
éd. L’Echappée, 2019
(450 pages, 25 euros).

 

SOMMAIRE

INTRODUCTION

L’éducation prise dans la toile, Cédric Biagini, Christophe Cailleaux et François Jarrige

ENFANCE

Les désastres des écrans sur les enfants, Cédric Biagini

Tribunes, le CoSE

Le conditionnement numérique des jeunes enfants, Eisa Job-Pigeard et Carole Vanhoutte

L’effet triple A du numérique, Sabine Duflo

Les dessins animés au risque de la perte de s’animer ?, Lydie Morel

ÉCOLE

La EdTech à l’assaut de l’éducation, Christophe Cailleaux

L’école reprogrammée, entretien avec Florent Gouget

Ressources illimitées de l’internet : les fausses promesses, Karine Mauvilly

Un monde saccagé pour une école du moindre effort ?, Philippe Bihouix

« École numérique » : quelle évaluation ?, Loys Bonod

L’ineptie des tablettes numériques au collège, Éric Sadin

Le numérique contre le travail enseignant ?, Amélie Hart-Hutasse

La chair de l’enseignement, Renaud Garcia

La virtualisation de l’enseignement, Nicolas Oblin

La numérisation de l’école en Belgique, Bernard Legros

UNIVERSITÉ

Les usines à diplômes numériques, David Noble

L’université sous hypnose numérique, Guillaume Carnino et François Jarrige

Les étudiants et les outils numériques, Nicholas Carr

Bourrage d’écrans, bourrage de crânes, Thierry Brulavoine

Au-delà du triomphalisme, entretien avec Lorenzo Tomasin

Archives numériques et outils néolibéraux, Daniel Allington, Sarah Brouillette et David Golumbia

ANNEXES

Extrait du livre Arsenic et jeunes cervelles, Marie-Claude Bartholy et Jean-Pierre Despin

Textes de la revue Terminal

La déclaration Stavanger sur le futur de la lecture

Appel de Beauchastel et tracts divers

 

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